DIX-SEPTIÈME LETTRE
LA FORCE ET LA MATIÈRE
Beaucoup de chemins mènent au même but. Aussi la science expérimentale est-elle souvent menacée de tomber dans l’erreur quand elle se demande à propos d’un phénomène de la nature, quel est le but de son existence. Pour parer à cet inconvénient et se tirer d’affaire, on s’est arrangé une opinion commode ; on a dit que la nature préférait toujours les voies les plus courtes; et l’on a répété sans cesse le mot favori de Boerbaave : « La simplicité est le signe de la vérité. »
Celle manière de voir était intimement liée à l’hypothèse, que la nature était sagement réglée, on faisait comme les paysans dont parle Riehl, qui ne voyant rien de plus précieux en fait d’habits de gala que leurs blouses, en revêtaient les images de leurs saints à certains jours de fête (1). Longtemps, bien longtemps l’humanité n’a pu s’orienter en présence des mille changements sur lesquels la nécessité naturelle exerce
(1) W. H. Riehl, Die Mirgerlicho Gesellschaft. Stuttgart und TUhjngen, 1851, 50,
son puissant empire, qu’en lui prêtant le charme irrésistible d’une personnalité, qui déploie son activité en sentant avec un cœur d’homme, et pensant avec une raison d’homme.
Ces voies courtes, ces moyens simples allaient bien aux idées de finalité. Mais on songeait d’autant moins à prouver que ces voies étaient courtes et que ces moyens étaient simplet qu’on rivalisait de sagesse avec la nature personnifiée, quand on devinait les fins des choses. Est-ce bien la sagesse de la nature qu’on admire, quand on lit, par exemple, dans Liebig : « Que la sa- » gesse de la nature a assigné comme nourriture aux » animaux microscopiques les cadavres des êtres orga- » nisés supérieurs, et qu’en créant ces animaux elle a » trouvé un moyen d’opposer au plus tôt une borne aux » effets fâcheux que les produits de la putréfaction et » de la décomposition exercent sur la vie des classes » supérieures du règne animal (1). » N’y avait-il vraiment rien de plus court à imaginer? Faut-il aussi voir une de ces voies courtes dans cette exaltation puissante que nous remarquons si souvent dans les passions des phthisiques, et qui doit accélérer le plus leur fin? Et l’aversion des jeunes filles chlorotiques pour la viande qui pourrait seule les guérir, nous oblige-t-elle à reconnaître que la prolongation de la maladie est le but de la nature ?
En vérité quiconque se donnera la peine d’analyser un moment ces idées, les trouvera si absurdes, qu’il lui paraîtra inutile et oiseux de les combattre. On lit aujourd’hui presque dans tous les livres des savants qui pensent la condamnation de ce penchant à admettre les idées de
(i) Liebig, Cliemische Briefe, 329.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
finalité, que Spinoza a déjà si énergiquement blâmées, et que le plus grand penseur de l’Allemagne au siècle passé, George Forster, voulait qu’on rejetât loin de soi comme du levain aigri. Mais plus on a pris l’habitude de les combattre, plus il faut craindre les tentatives qu’on fait sourdement pour introduire dans la science l’idée d’une finalité, afin d’éclairer les phénomènes de la nature.
Ne lisons-nous pas dans Liebig, non pas comme une parole jetée au hasard, mais comme une idée fondamentale sur laquelle il bâtit une classification, que les substances alimentaires azotées produisent la force, et que celles qui ne contiennent pas d’azote sont des aliments respiratoires (1)?
Une grande partie des meilleurs manuels est imbue de cette idée, de sorte que la plupart des élèves s’y reposent naïvement sans se douter qu’ils livrent leur raison à un narcotique. Plus il y a d’exemples où la sagacité d’esprit exerce sa séduction, plus il y a de danger, parce que le naturaliste s’habitue insensiblement à regarder comme utile à la recherche un procédé qu’il n’avait d’abord employé que comme un artifice d’exposition. Entre tous, le manuel d’anatomie de Hyrtl peut nous en offrir une quantité d’exemples très-propres à faire ouvrir les yeux sur le danger de cette erreur. Ce manuel, en effet, jouit d’une réputation méritée pour son exposition intéressante et claire, et pour l’impression pittoresque que ses descriptions font sur l’imagination pourvu qu’elle soit un peu exercée.
Nous y voyons à propos des cornets du nez : « Que
(1) Liebig1, Chemische Briefe, â8â.
» signifient ces os qui ne servent à former aucune des » cavités de la tête ? » Le voici : « La cavité nasale est » revêtue d’une muqueuse qui porte les nerfs olfactifs. » Il faut que cette membrane se ploie pour que, malgré » le petit espace de la fosse nasale, elle puisse présenter » une grande surface à l’air imprégné des matières » odorantes. Ces plis flotteraient çà et là par le nez pen- » dant l’inspiration et l’expiration, et souvent obstrue- » raient complètement le passage de l’air, s’ils n’étaient » maintenus, en un certain lieu et dans une certaine » direction, par des appuis osseux. Les cornets sont ces » appuis (1). » On peut à la rigueur passer à un brillant professeur cette façon de traiter la nature comme s’il l’avait lui-même fabriquée, c’est ainsi, en effet, qu’on voit les bons lecteurs se donner l’apparence de créer au moment même ce qu’ils lisent à haute voix. Mais cet artifice est plus périlleux quand l’admiration pour la sagesse du plan de la création se mêle au tableau. C’est ce qui arrive quand Hyrtl en vient à donner l’explication suivante à propos de la description de la mâchoire inférieure (2). « Quand on ouvre la bouche,
» le condyle de la mâchoire inférieure se porte en » avant et l’angle en arrière, on peut s’en convaincre » facilement en mettant le doigt sur sa propre mâ- » choire. Il doit donc y avoir sur l’axe vertical de la » branche de la mâchoire un point qui ne change pas » de situation pendant ce mouvement. Ce point cor- » respond au trou maxillaire interne. On voit avec quelle » prudence a été choisie la place de ce trou , puisqu’il
(1) Hyrtl’s Lehrbuch der Anatomie , zwçite Aufl., 2te. Abdr. Wien, 1851, 207.
(2) Id., ibid., 210.
LA FORCE ET LA MATIERE
» n’y avait que ce moyen d’éviter que les nerfs et les » vaisseaux, qui y entrent, ne fussent déchirés pen- » dant les mouvements de la mastication. » C’est avec ces considérations doctrinaires sur l’élection prudente et les dispositions prises par la nature, qu’on fait le pas décisif, et qu’on emploie avec un arbitraire vaniteux la convenance de la structure de l’organisme telle qu’on prétend la reconnaître, afin d’expliquer les organes et leurs parties. « On a recherché autrefois l’utilité mc- » canique des valvules des veines », dit Hyrtl, « dans » ce fait que dans les veines, où le sang coule en sens » inverse de la pesanteur, comme dans les membres » inférieurs, elles doivent servir d’appuis à la colonne » sanguine pour l’empêcher de refluer. Cependant » comme les veines, où le sang s’élève contrairement » à l’action de la pesanteur, n’ont pas toutes des val- » vules, par exemple la veine porte, et que d’autres, où » la direction du courant sanguin est la même que celle » de la pesanteur, sont pourvues de valvules, par exem- » pie celles du visage et du cou, la force de la pesan- » teur ne peut pas seule expliquer la présence des vcdvules.
» C’est bien plutôt la pression que la fine membrane » des veines a à supporter de ce qui l’entoure, et » en particulier des muscles qui s’épaississent positi- » vement en se contractant, qu’il faut invoquer pour » expliquer la formation des valvules (1). — S’il y a de » la moelle dans les os, ce n’est pas seulement parce » qu’elle rend les os plus légers», est-il dit ailleurs, «l’os » serait encore plus léger s’il ne contenait pas de dépôt » de graisse, comme cela arrive chez les oiseaux dont
(î) Hyrtl, loc. cit., 105.
» les os sont pleins d’air (1). » — Ou encore « on sait que » les os contiennent beaucoup de chaux, donc la petite » quantité de chaux que renferme le sang explique l'a- » bondance des vaisseaux du périoste (2). » On voit que cette façon de faire se réduit à l’habileté avec laquelle l’observateur de la nature peut deviner les desseins de son Créateur. Mais cette divination n’est pas moins contraire à l’esprit de la science que la foi elle-même. L’une et l’autre attendent leur salut non d’une recherche régulièrement conduite, marchant d’un pas tranquille, mais d’une illumination soudaine qui peut être, pour l’une et pour l’autre, également bien désignée par le nom de révélation. Le mal est que les partisans des deux systèmes donnent leur procédé comme un moyen de trouver la vérité. Us se dissimulent le fait que la recherche finit dès que la révélation garantit une explication, en accusant d’outrecuidance le savant qui ne se fie pas à ses expédients. Us se donnent des airs de pontifes favoris, ou d’amis intimes de leur Créateur, et veulent faire croire qu’ils jouissent de sa grâce ou de sa confiance.
Quand j’ai dit plus haut qu’il était dangereux que l’intuition anticipée d’un but qu’il faut atteindre se glissât dans la science sous la forme de tentatives d’explication, pour ainsi dire en dépit de notions meilleures, je pensais à autre chose qu'à l’occasion d'une erreur où tombent des savants laborieux dans leurs recherches. A ces idées de finalité se lie intimement celle que toutes les propriétés des corps sont surajoutées à la matière.
(1) Hyrtl, loc. cit., 150.
(2) Id. iibid., 11G.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
Cette manière de voir nous vient d’Aristote, mais il est difficile de l’exprimer avec plus de grâce que Liebig ne l’a fait, quand il dit : « Les propriétés des choses corpo- » relies seraient, si je puis ainsi m’exprimer, comme les » couleurs dont le peintre se sert pour donner à une toile «blanche les qualités d’un tableau, ou comme les » habits qu’on met et qu’on quitte, et qui donnent à » l’homme sa tournure (1). «
C’est là que prend naissance un dissentiment qui a déjà remué le monde et qui vraisemblablement éclatera avec une violence subversive, longtemps après que les connaissances scientifiques l’auront aplani d’une manière satisfaisante. En effet, le rapport des propriétés avec la matière est le critérium de notre idée de la force.
Quiconque ne voit dans tous les mouvements des corps de la nature que des moyens pour atteindre un but, arrive d’une façon toute logique à la notion d’une personnalité, qui, dans ce but, confère à la matière ses propriétés. Cette personnalité désignera aussi le but. S’il en est ainsi, si une personnalité désigne le but et choisit les moyens, la loi de la nécessité disparaît de la nature. Chaque phénomène devient le partage du jeu du hasard et d’un arbitraire sans frein. La science finit ; la foi commence.
On donne le nom grec de télêologie au point de vue qui sert à expliquer la nature par des fins. Ce mot rapelle celui de théologie, et ce n’est pas un simple effet de consonnance. La téléologieet la théologie vivent sur la même racine.
On n’a jamais observé une matière sans propriétés, et
(1) Liebig, Chemische Driefe, 8lJ.
partant elle est inconcevable. Partout la matière est pesante, elle remplit l’espace, elle est susceptible de mouvements. Ces propriétés n’existent pas plus sans la matière que la matière sans elles. Le temps est à jamais passé où l’on pouvait séparer et unir à volonté la matière, le poids, l’étendue et le mouvement pris comme des idées abstraites. L’idée d’une propriété sans matière manque de toute réalité. Il y a dans Liebig un passage si remarquable à ce point de vue, que je ne puis m’empêcher de le citer: « A l’avénement de la balance, » le règne d’Aristote prit fin; sa méthode, qui consistait » à faire un jeu d’esprit de l’explication des phéno- » mènes, fit place à la vraie science de la nature (1). »
Partout où deux matières sont assez rapprochées l’une de l’autre, elles exercent une action l’une sur l’autre. Cette action se manifeste comme phénomène de mouvement. Un des caractères les plus généraux de la matière est de pouvoir, dans des circonstances propices, se mettre elle-même en mouvement comme de faire mouvoir d’autres matières.
Il est infiniment fréquent que ces mouvements s’étendent sur un espace si petit que la distance parcourue par le mouvement ne peut être mesurée. Par exemple, quand de l’hydrogène brûle, la distance, que l’hydrogène et l’oxygène parcourent pour se combiner entre eux et former de l’eau, est d’une petitesse qu’il n’est pas possible de mesurer. Il en est de même de toutes les attractions chimiques, qui supposent toujours une hétérogénéité de la matière.
Quand l’eau chaude se refroidit, les molécules de l’eau se rapprochent les uns des autres. Nous avons
(1) Liebig, Chemische Dricfe , 166.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
affaire à un phénomène de mouvement qui s’étend à un espace mesurable. Le changement d’état des molécules d’eau est tel que tous les corps qui viennent au contact de l’eau éprouvent une condensation. On a mesuré cette condensation pour le mercure, et appelé zéro le degré de condensation du mercure qui correspond à la congélation de l’eau. La sensation que le mercure, l’eau et l air font alors sur les nerfs de notre peau, nous l’appelons froid.
Il est évident que le froid désigne un état de la matière qui se manifeste, par rapport aux autres corps, sous forme de condensation. Ce n’est que par l’effet de notre éducation scolastique, qui nous donne artificiellement l’habitude des idées abstraites, que nous voyons dans le froid une force qui se combine avec la substance de l’eau et en conséquence produit la glace. Le froid est un état des molécules de la matière où le mouvement se ramène à une petite mesure.
Quand nous mettons de l’eau sur un fer chaud, les molécules entrent dans un état supérieur de mouvement. L’eau devient vapeur. Il est clair que la dilatation du fer, qui a pour cause un mouvement de ses molécules, se transmet aux molécules de l’eau.
Que l’on puisse ou non mesurer la distance parcourue par la matière en mouvement, ce n’est jamais que par un mouvement que la force se manifeste. Les forces ne peuvent se manifester que par un mouvement dans l’espace et le temps.
Nous ne faisons rien moins qu’une simple hypothèse quand nous disons que les forces se mesurent par leurs effets, par les phénomènes de mouvement qu’elles provoquent ; car à l’exception de ces faits nous ne savons rien des forces.
MOLESCHOTT. — II
98 LA CIRCULATION i)E LA VIE.
Toute manifestation des forces, tout effet suppose un sujet passif.
Quand je dis que l’huile de vitriol ou acide sulfurique possède la force de dissoudre l'oxyde de fer, cela ne veut pas dire autre chose que l’oxyde de fer est soluble dans l’huile de vitriol. Et il n’y a pas là une simple transposition de la pensée comme dans la célèbre proposition de Descaries : « Je pense, donc je suis. »
Voici comment il faut concevoir la chose : l’oxyde de fer a de l’affinité pour l’acide sulfurique, l’acide sulfurique pour l’oxyde de fer, exactement comme toutes les bases chimiques ont une affinité pour les acides. De son côté le sulfate de fer est soluble. Voilà pourquoi l’acide sulfurique a la force de dissoudre le fer.
Cette force n’est pas autre chose qu’une propriété de la matière.
Partout où nous observons un phénomène de mouvement dans la matière, c'est une propriété de la matière qui est la cause de ce mouvement. De même que la glace n’est que de l’eau dont les molécules sont réduites à des mouvements de petite étendue, de même la vapeur est encore de l’eau dont les molécules se trouvent dans l’état de mouvement le plus étendu. Les molécules de la vapeur d’eau s’écartent en tous sens les unes des autres. La vapeur communique son mouvement à d’autres corps. L’écartement des molécules est une propriété de la vapeur d’eau.
C’est justement la propriété de la matière qui rend son mouvement possible, que nous appelons force.
Les éléments ne manifestent leurs propriétés que par rapport à d’autres ; si ces corps ne sont pas convenablement rapprochés et sous des circonstances propices, ils ne manifestent ni répulsion ni attraction.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
il est évident que la force ne fait pas défaut dans ce cas, mais elle se dérobe à nos sens parce qu’il manque l’occasion du mouvement.
Partout où il y a de l’oxygène il a de l’affinité pour l’hydrogène et le potassium. Mais .si l’oxygène se combine avec l’hydrogène ou avec le potassium, cela dépend surtout de ce que l’hydrogène et le potassium sont près de lui.
La propriété qu’a l’oxygène de pouvoir se combiner avec l'hydrogène existe toujours; sans elle il n’y a pas d’oxygène. S’il était possible de séparer cette propriété de l’oxygène, l’oxygène ne serait plus l’oxygène.
Après que les deux substances, qui étaient auparavant séparées, se sont combinées l’une avec l’autre, les propriétés de la combinaison sont le produit des forces coopérantes. Aussi faut-il une recherche plus rigoureuse pour reconnaître l’hydrogène et l’oxygène dans leur combinaison, dans l’eau. Néanmoins les forces de l’eau, par exemple, la faculté qu’elle a de dissoudre le sucre ou le sel de cuisine ou de se combiner avec l’acide sulfurique en dégageant de la chaleur, ne sont pas autre chose que ses propriétés; et ces propriétés sont le produit pur de la réunion des propriétés de l’hydrogène et de l’oxygène.
Dans aucun cas la propriété ne vient de dehors; ou bien les matières agissent directement l’une sur l’autre, par exemple quand le fer se rouille à l’air humide, phénomène où le fer se combine avec l’oxygène et l’eau; ou bien il faut l’intervention d’une troisième substance. Le sulfate de magnésie et le phosphate de soude à l’état sec n’agissent point l’un sur l’autre. Qu’on ajoute de l’eau aux sels secs, il naît du sulfate de soude et du phosphate de magnésie. Le dernier se sépare sous forme
de précipité, qui devient encore plus complet si l’on ajoute quelques gouttes d’ammoniaque. L’eau est le véhicule de la propriété qui permet au sulfate de magnésie d’agir sur le phosphate de soude. L’ammoniaque est le véhicule de la propriété qui active la séparation du phosphate de magnésie. Un précipité hlanc, floconneux de phosphate ammoniaco-magnésien prend naissance. ♦ La force n’est pas un Dieu qui pousse, ce n’est pas une essence des choses séparées du principe matériel. Elle est une propriété inséparable de la matière, inhérente de toute éternité à la matière.
Il est assez étrange qu’il y ait tant de savants qui ne se doutent même pas de cette proposition. Mais ce qui est encore plus fréquent, c’est qu’ils ne la comprennent pas. En effet, ce n’est pas la comprendre, ce n’est pas en faire son sang et sa chair, que de ne pas lui rester fidèle dans l’application.
C’est pour cette raison que l’on entend des physiciens, des chimistes et des physiologistes subtiliser sur l’essence des choses, comme si cette essence était un esprit caché dans la matière qu’il gouverne, comme si pour être en état d’expliquer tous les phénomènes de la chose avec une espèce de baguette magique il ne s’agissait que de fixer cette essence dans une formule. Il est bizarre que cette faute soit commise par des savants qui dans leur haute sagesse jugent d’un ton tranchant les efforts des philosophes. Ce n’est pas seulement dans le domaine de la foi, c’est encore dans celui de la science que l’homme poursuit avec le plus grand fanatisme la croyance qui a le plus d’analogie avec la sienne.
Nous rencontrerons plus tard une de ces essences, la force vitale, qui, dit-on, gouverne les propriétés de la matière. Mais nous n’avons pas besoin d’aller si loin,
LA FORCE ET LA MATIÈRE
« Ce que le point d’ébullition est en soi et pour soi, » dit Liebig, « nous est aussi inconnu que la notion » de la vie (1). » Et cependant, quelques pages plus haut, on peut lire, dans Liebig, ce que c’est que ce point d’ébullition : « On sait que tout liquide entre » en ébullition dans les mêmes conditions à un de- » gré invariable de température. Ce fait est si con- » stant, que nous pouvons donner le point d’ébullition » d’un liquide comme une de ses propriétés carac- » téristiques. La pression extérieure est une des condi- » tions de la température constante, à laquelle il se » forme des bulles de vapeur à l’intérieur du liquide. » Quand cette pression varie, pour tous les liquides... » le point d’ébullition change ; il monte ou baisse, si la » pression devient plus grande ou plus petite. A chaque » température d’ébullition correspond une pression dé- » terminée, à chaque pression une température déter- » minée »(2). Bref, le point d’ébullition d’un liquide est le degré de chaleur auquel, sous une pression atmosphérique donnée , il se forme des bulles de vapeur dans l’intérieur de ce liquide. Voilà ce qui est pour nous le point d’ébullition. Et comme d’une manière générale le point d’ébullition n’est pas autre chose qu’un rapport du liquide avec l’observateur, ce rapport exprimera aussi, je pense, le point d’ébullition en soi et pour soi. Il est vrai que nous ne savons pas comment d’autres créatures, douées d’autres sens que l’homme et possédant une autre expérience, comprennent le point d’ébullition. Mais cela nous est tout à fait indifférent. Tous les développements sur l’essence des choses
(1) Liebig, Chemische Briefe , 371.
(2) Id., ibid., 367.
reposent sur l’hypothèse fausse des idées innées, ou bien sont des défaites destinées à cacher l’inexpérience de ceux qui ne connaissent pas les propriétés. Dans ce dernier cas se trouvent les gens qui se donnent encore aujourd'hui le nom de philosophes, et qui croient sous ce nom prendre à ferme le domaine de la pensée, comme si elle était le contraire de l’expérience.
L’essence des choses est la somme de ses propriétés et la force est une de ces propriétés.
Mais si la force est une propriété inséparable de la matière, inhérente à la matière de toute éternité, elle doit aussi se modifier avec la matière. Nous arrivons donc à une proposition qui n’est pas moins importante ni moins générale : La composition chimique, la forme et la force ne peuvent se modifier que d’une manière simultanée.
L’accord entre la matière, la forme et la force nous donne une démonstration indirecte, une pre'uve à l’appui de la proposition que la force est une propriété de la matière.
« Il est clair, même pour les ignorants, » dit Liebig, « que la différence de deux corps dépend soit d’un ar- » rangement différent des éléments qui les composent, » soit d’une différence quantitative dans la composi- » tion (1). »
A première vue, particulièrement dans la nature organique, il semble qu’il se présente une quantité d'exemples de deux corps qui, avec la même composition, possèdent des propriétés très-diverses. Dans tous ces cas cependant l’identité dans la composition n’est qu’apparente.
(1) Liebig, Chemisclie Briefe , 383.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
Il faut avant tout ne pas oublier que la composition n’est pas représentée simplement par le poids des éléments que renferme un corps, mais qu’elle l’est encore d’une façon tout aussi essentielle par leur arrangement. Il en résulte que, pour qu’il y ait identité de composition, il ne suffit pas que le poids des éléments qui entrent dans la composition d’un corps soient identiques.
Il y a beaucoup de substances organiques qui contiennent le carbone, l’hydrogène et l’oxygène dans les mêmes proportions. Elles paraissent donc avoir la même composition. Mais quand elles se combinent avec une troisième, on trouve que le poids de l’une des substances organiques est double de celui de l’autre. En d’autres termes, les poids des deux substances organiques, qui, chacune de son côté, se combinent avec le même poids d’une troisième, sont différents d’une manière ou d’une autre. Ces proportions sont fixes et invariables pour toutes les combinaisons chimiques. Quand on les rapporte à un troisième corps pris pour unité, on les appelle en chimie équivalents.
D’ordinaire on prend l’hydrogène comme unité de mesure pour tous les corps simples.
Ainsi, par exemple, la dextrine et l’acide lactique anhydre contiennent l’une et l’autre, pour chaque partie d’hydrogène, des équivalents égaux de carbone et d’oxygène. Mais quand la dextrine se combine avec l’oxyde de plomb, son équivalent est double de celui de l’acide lactique. La combinaison de la dextrine avec l’oxyde de plomb contient douze équivalents dç carbone, tandis que la combinaison d’acide lactique n’en contient que six, et cinq équivalents d’hydrogène et autant d’équivalents d’oxygène de l’acide lactique correspondent à dix équivalents de ces éléments dans la dextrine. Donc
la composition de l’acide lactique et celle de la dextrine diffèrent entre elles, malgré l’égalité des proportions des équivalents. On peut rendre cette différence sensible par la ligure suivante, où chaque zéro représente un équivalent des corps simples en question.
En conséquence, les propriétés de l’acide lactique et de la dextrine diffèrent. L’acide lactique est un liquide sirupeux, la dextrine est un corps solide à cassure conchoïde, à surface polie et d’un éclat mat. L’acide lactique est acide, la dextrine n’est ni acide ni basique. Traitée par l’acide sulfurique, la dextrine se change en sucre; cela n’a pas lieu pour l’acide lactique. Bref, les deux corps diffèrent l’un de Tautre de composition, de forme et de propriétés.
Dans d’autres cas, non-seulement les équivalents de chaque corps simple peuvent être égaux entre eux, mais même leurs sommes le sont dans deux ou plusieurs combinaisons, et cependant celles-ci ne sont pas composées également parce que l’arrangement des éléments n’est pas le même.
Nous connaissons trois corps qui contiennent tous les trois six équivalents de carbone, six équivalents d’hydrogène et quatre équivalents d’oxygène. Ces corps sont : l 'éther méthy lacé tique (acétate d’oxyde de méthyle), l 'éther formique (formiate d’oxyde d’éthyle) et Yacide acéto-butyrique (acide métacétonique, propionique). Mais dans ces corps les éléments sont arrangés
Acide lactique anhydre. Dextrine.
Carbone
Hydrogène.. . .
Oxygène
LA FORCE ET LA MATIÈRE
d’une manière différente, comme le montrent les tableaux suivants :
1° Éther mélhylacétique.
Carbone. Hydrogène. Oxygène.
Oxyde de méthyle. . . 00 (2), 000 (3), 0 (1).
Acide acétique 0000 (4), 000 (3), 000 (3).
Carbone 6, Hydrogène 6, Oxygène 4.
2° Éther formique.
Oxyde d’éthyle 0000 (4), 00000 (5), 0 (1).
Acide formique 00 (2), 0 (1), 000 (3).
Carbone 6, Hydrogène 6, Oxygène 4.
3° Acide acéto-butyrique.
Carbone 000000 (6), Hydrogène 000000 (6), Oxygène 0000 (4).
Dans le dernier exemple, ce qui trahit la différence de l’arrangement des molécules, cause de la différence de la combinaison, c’est que l’un des trois corps est seul, tandis que les deux autres se composent de deux groupes, dont les sommes sont égales, il est vrai, mais qui tous les quatre diffèrent entre eux.
Nous n’avons pas toujours le bonheur de soulever avec le môme succès le voile qui recouvre les différences de composition. Cependant quand les corps ont une composition simple et des équivalents tout à fait identiques, nous avons encore un autre moyen de résoudre le problème : de la manière dont les deux corps se comportent avec la lumière, nous déduisons l'arrangement de leurs molécules. Un éminent savant français,
Pasteur, est entré dans cette voie. Nous lui devons d’avoir par sa persévérance établi, plus solidement que jamais, le principe de la corrélation de la composition, de la forme et des propriétés dans chaque changement.
Dans les circonstances ordinaires, les ondes de l’éther qui produisent les impressions lumineuses vibrent dans toutes les directions, dans un plan perpendiculaire au rayon lumineux. Il y a plusieurs corps qui, au contraire, donnent aux vibrations du rayon lumineux qui les traverse une direction déterminée; on dit qu’ils polarisent la lumière.
Le plan dans lequel vibre le rayon de lumière polarisée peut môme subir une rotation quand il traverse certains corps. C’est justement l’existence ou la direction de cette rotation qui nous donne le moyen le plus délicat de juger de la disposition des molécules. Quand deux corps contiennent tout à fait les mêmes parties proportionnelles des mêmes éléments et qu’ils possèdent les mêmes équivalents, pour que les ondes lumineuses qui les traversent puissent présenter un mouvement différent, il faut que l’arrangement des molécules dans ces deux corps ne soit pas le même.
II n’y a pas longtemps que les chimistes ont appris à préparer l’acide malique au moyen de l’asparagine, et de la combinaison d’un acide de la fumeterre commune ( Fumaria officinalis ) avec l’ammoniaque, le fumarate acide d’ammoniaque. On crut d’abord que les acides maliques obtenus par chacun des deux procédés étaient identiques ; et les nombres proportionnels du carbone, de l’hydrogène et de l’oxygène paraissaient plaider pour cette idée aussi bien que l’équivalent. Vint M. Pasteur qui montra que l’acide malique préparé avec
LA FORCE ET LA MATIERE
l’asparagine dévie le plàri du rayon de lumière polarisée, et qu’au contraire l’acide obtenu avec le fumarate d’ammoniaque ne le dévie pas. Ces faits firent connaître qu’il y avait une différence dans l’arrangement des molécules des deux corps. On ne manqua pas de trouver des différences dans les propriétés. Ainsi l’acide malique, que l’on obtient à l’aide du fumarate d'ammoniaque, n’absorbe qu’une petite quantité d’eau à l’air humide, tandis que celui qui provient de l’asparagine absorbe lentement de l'eau, mais il en absorbe jusqu’à ce qu’il soit changé en un liquide visqueux.
M. Pasteur appelle actif l'acide malique qui dévie le plan de la lumière polarisée, et l’autre inactif. Quand on précipite les solutions de ces acides à l'aide d’un sel de plomb, le malate de plomb forme dans les deux cas des cristaux en forme d’aiguilles. Mais tandis que cette cristallisation finit en quelques heures pour l’acide malique actif, il lui faut plusieurs jours pour l’acide inactif (1).
Plus la différence dans la composition est faible, moins les dissemblances dans les propriétés ont d’importance. Toutefois la différence de la composition suppose nécessairement celle des propriétés et réciproquement.
Or, comme il y a beaucoup de corps qui, bien qu’ils contiennent les éléments à poids égal, possèdent une composition différente, il y a aussi beaucoup de corps qui à première vue, avec une composition et des propriétés différentes, paraissent avoir la même forme et cependant ne l’ont pas.
En y regardant de plus près, on voit de plus en plus
(1) Pasteur, Comptes rendus , XXXIII, 218. — Biol, dans son excellent rapport sur les travaux de Pasteur, ibid., 500.
LA CinCULÀTION DE LA VIE.
clairement qu’il y a aussi dans ces cas des différences petites, mais cependant normales. Sous ce rapport ce sont les substances cristallisables qui présentent le sujet d’étude le plus instructif.
Déjà dans les substances inorganiques, en mesurant plus exactement les angles que forment entre eux les divers plans, on a trouvé que les formes cristallines, considérées jusqu’ici comme identiques, différaient cependant les unes des autres par certains caractères (1). De Sénarmont a attiré l’attention sur beaucoup d’exemples, où l’on voit l’analogie de la forme marcher de front avec celle des rapports avec la lumière, ainsi que l’on pouvait s’y attendre à cause d’une identité à peu près complète dans la disposition moléculaire. II eu est ainsi de l’arséniate et du phosphate de potasse, du sulfate de baryte et du sulfate de plomb (2).
Pour en revenir aux cas consignés par M. Pasteur, ils sont de la plus grande importance. Il y a plusieurs années qu’on a trouvé dans une espèce de raisin, outre de l’acide tartrique, un autre acide organique que l’on décrivit sous le nom d’acide racémique. M. Pasteur a montré que l’on pouvait le décomposer en deux acides différents. Ces acides sont identiques à presque tous les égards. Ils se comportent de même avec tous les dissolvants et avec les bases, dévient tous deux le plan du rayon de lumière polarisée, possèdent l’un et l’autre la même forme cristalline et contiennent les mêmes équivalents de carbone, d’hydrogène et d’oxygène. Cependant l’identité n’est pas parfaite, ni pour la composition, ni pour la forme, ni pour les propriétés. En
(1) Liebig, Chemische Briefe , 152.
(2) De Sénarmont, Comptes rendus , XXXIII, klxl .
LA 10RCE ET LA MATIÈRE
effet, tandis que l'un de ces acides dévie 5 droite le plan du rayon de lumière polarisée, l’autre le dévie à gauche sous le même angle. En conséquence, Pasteur distingue deux acides : un dextrogyre et un lévogyre. La manière différente de se comporter avec la lumière, qu’affectent ces acides, nous fait connaître que leurs molécules ne sont pas arrangées de même, et en même temps qu’il y a une différence dans les propriétés, quelque petite qu’elle soit. Ajoutez à cela qu’il manque aux cristaux des deux acides la moitié des faces qui appartiendraient normalement à la forme cristalline dont ils font partie. Du reste, les faces complètes sont réparties entre les deux cristaux, de telle sorte que l’un des acides paraît être l’image réfléchie de l’autre (1).
D’après Pasteur, le malate acide d’ammoniaque cristallise en prismes droits rhomboïdaux. J’ai déjà rapporté que, d’après lui, il fallait distinguer dans l’acide malique deux acides, eu égard à leur façon de se comporter avec le rayon de lumière polarisée, l’un acide actif, l’autre acide inactif, suivant que l’on a obtenu l'acide malique avec de l’asparagine ou avec du fumarate acide d’ammoniaque. Le premier absorbe l’eau de l’air jusqu’à ce qu’il soit transformé en un liquide visqueux; le second, au contraire, n’en absorbe que trèspeu. Le sel de plomb de l’acide malique actif cristallise vite, celui de l’inactif très-lentement. Nous savons déjà que ces acides, bien que les poids proportionnels de leurs éléments soient égaux, possèdent néanmoins une disposition moléculaire, et des propriétés différentes. L’observation de Pasteur acquiert encore plus d’irn-
(t) Pasteur, Annales de chimie et de physique , 3e série, XX.VII., p. 72 et suiv.
MOLESCHOTT. — U
portance quand on remarque que le bisel ammoniacal cristallisé de l’acide malique actif a quelques faces irrégulières qui manquent au sel de l’acide malique inactif (1).
Parmi les corps inorganiques, nous trouvons d’autant plus souvent de l’analogie dans la orme cristalline que les éléments qui se remplacent l’un l’autre dans le cristal se ressemblent davantage. Ainsi le sel de cuisine ou la combinaison de chlore et de sodium et celle de chlore et de potassium cristallisent l’une et l’autre en cubes. La concordance de la forme cristalline exprime l’analogie extraordinaire du sodium et du potassium, qui l’un et l’autre sont combinés avec le même élément, le chlore. Et cependant dans cette analogie des propriétés il y a une différence, qui correspond à une différence dans la forme. Le chlorure de potassium se fait surtout remarquer par sa tendance à former des prismes rectangulaires allongés.
Tandis que d’un côté nous voyons la plus grande analogie de forme avec des propriétés différentes, et qu’il faut recourir à l’analyse la plus rigoureuse pour reconnaître que la modification dans la forme correspond à la modification de la composition et des propriétés, d’un autre côté il y a des cas où il semble, au premier coup d’œil, qu’une modification de la forme ne dépend pas d’une différence dans la composition et les propriétés. Nous en trouvons un exemple dans le carbonate de chaux qui cristallise une fois en rhomboèdres, comme dans le spath d’Islande, et une autre fois en prismes àsix pans, comme dans l’arragonite. D’après Liebig, ces deux minéraux contiennent tout à fait la même quan-
(1) Pasteur, Comptes rendus , XXXIIt, 219.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
tité d’acide carbonique el de chaux (1). Il est clair que, d’après cela, la différence dans la forme cristalline ne peut provenir que d’une différence dans l’arrangement des molécules. Cette idée mérite d’autant plus l’attcntion que l’on peut, par la chaleur seule, transformer l’arragonite en un agrégat de cristaux de spath d’Islande. Or, comme le spath d’Islande et l’arragonile possèdent, chacun une disposition de molécules et une forme cristalline différente, il suffit de rappeler que l’arragonitc raye le spalh d’Islande, qu’elle a un poids spécifique plus grand, et nous retrouvons l’accord que nous désirons entre la forme, la composition et les propriétés.
D’une manière analogue, de même que nous pouvons, à l’aide de la chaleur seule, transformer la disposition des molécules dans l’arragonite au point qu’elle sc désagrégé en un tas de cristaux de spath d’Islande, de même nous trouvons le soufre sous deux formes cristallines différentes, le carbone sous deux formes différentes et à l’état amorphe. Ici les dissemblances se présentent dans un seul et même corps simple; aussi n’avons-nous que le parti d’admettre qu’il y a un arrangement moléculaire différent et pour le carbone une densité différente; ou bien d’espérer qu’un jour on démontrera que ces corps, qui aujourd’hui paraissent simples, peuvent être décomposés (2). Quand on compare entre eux le diamant, le graphite et le carbone amorphe, on toit ressortir avec évidence la grandeur du rôle que la densité d’une substance joue dans la production des autres propriétés.
(1) Liebig, Chemische Briefc, 232.
(2) Id., ibid., 55.
Constamment nous voyons une différence dans Ja disposition des molécules ou dans les équivalents ou dans les éléments, à la base des différences de forme ou de propriétés. La composition chimique, la forme et la force sont des caractères de la matière, des caractères inséparables dont Lun produit nécessairement les deux autres.
Ainsi la force elle aussi se modifie avec la matière. Nous n’avons pas besoin d’autre chose pour comprendre que la variété des phénomènes vitaux doive être le terme corrélatif de l’abondance des formes que nous observons dans les plantes et les animaux. Après les développements qui précèdent on ne peut plus révoquer en doute que l’amidon insoluble dans l’eau froide, se colorant d’une belle couleur bleue sous l’influence de l’iode, et la dextrine amorphe, soluble dans l’eau, qui prend avec l’iode une couleur rouge de vin, n’aient une disposition moléculaire différente, bien que leur équivalent soit le même et qu’ils contiennent des poids égaux de carbone, d’hydrogène et d’oxygène. II n’y a rien d’étonnant qu’une cellule végétale présente d’autres formes élémentaires, et qu’en s’unissant à ses pareilles, elle forme d’autres tissus, si dans un cas sa paroi ne se compose que de cellulose pure, et si dans d’autres elle est épaissie par du ligneux, de la subérine, de la pectine, de l’amidon, du mucilage végétal ou de substance cornée (y albumen corné des graines). Nous arrivons à comprendre que lorsque l’albumine se trouve principalement à l’état soluble dans le contenu des cellules, ou que lorsqu’elle se dépose à l’état insoluble dans la paroi des cellules plus vieilles, il y a dans les deux cas une cause qui détermine la forme et les fonctions d’un tissu. Nous découvrirons une nouvelle cause de variété et peut-
LA FORCE ET LA MATIÈRE
être la plus féconde de toutes, en considérant les substances inorganiques qui s’attachent par une affinité constante, tantôt à l’un tantôt à l’autre des éléments histogènes organiques. N’esl-il pas naturel que les cartilages et les os diffèrent par leur dureté, leur flexibilité, leur élasticité et leurs autres propriétés, et aussi, en particulier, par la forme de leurs éléments anatomiques, quand on songe que les cartilages contiennent environ sept fois plus d’eau que les os,, et que, dans la transformation des cartilages en tissu osseux, les sels alcalins cèdent de plus en plus la place aux sels terreux, que le sel de cuisine et le carbonate de chaux des cartilages disparaissent devant le phosphate de chaux, qui opère la métamorphose du tissu cartilagineux en os?
Nous voyons déjà que la différence originelle des éléments et de leur composition a une fécondité qui suffit à produire la variété de formes que nous admirons à la surface de la terre. Mais ce n’est pas tout. Celte fécondité s’accroît indéfiniment par l’effet des mouvements divers que la matière peut communiquer à la matière. Personne n’aura la vue assez bornée pour voir dans ces actions, qu’une substance exerce sur une autre, des forces qui ne seraient pas liées à un substrat matériel.
Liebig rappelle que le carbonate de chaux, quand il cristallise à froid, prend la forme cristalline, la dureté et le pouvoir réfringent du spath d’Islande; qu’au contraire, lorsqu’il cristallise à chaud, il prend la forme et les propriétés de l’arragonite (1). Nous voyons encore dans Liebig que le sel marin , quand il cristallise
(1) Liebig: , Chcmische Briefe , 222.
à — 10°, entre avec beau dans une combinaison chimique; il se forme de beaux prismes transparents, limpides comme l’eau, qui contiennent sur 100 parties
en poids plus de 38 parties d’eau; à 0° cette attraction
pour l’eau cesse, le sel de cuisine qui cristallise à la température ordinaire, est toujours privé d’eau (1). Nous savons par Grove que le platine porté au rouge est capable de décomposer l’eau aussi bien qu’un corn rant galvanique.
Mais la chaleur n’est pas une force distincte de la matière, encore moins une substance propre. Nous ne connaissons pas la chaleur, mais seulement des matières chaudes, c’est-à-dire des corps dans lesquels l’arrangement des molécules provient d’un état de mouvement activé d’une façon caractéristique. N’est-il pas évident que ces mouvements doivent aussi modifier la disposition des molécules et les conditions d’attraction, dans d’autres substances auxquelles elles transmettent le mouvement?
C’est ainsi que la lumière produit une combinaison de l’hydrogène avec le chlore, sous forme d’acide chlorhydrique, une combinaison de l’oxygène avec le soufre et l’arsenic, du sulfure jaune d’arsenic (orpiment) ; elle est la condition du développement des matières colorantes dans les plantes, tous résultats qui ne se produisent pas dans l’ombre. Le nitrate d’argent se décompose à la lumière, une partie de l’oxygène se dégage et la dissolution se noircit, parce qu’il s’en sépare de l’argent métallique. La cause directe de ces décompositions, dit Draper, « c’est qu’un rayon de lumière imprime aux molécules qu’il frappe des vibrations ra-
il) Liebig, Chemische liriefe , '231.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
pides; par suite, il peut arriver que, dans les molécules, les éléments ne puissent plus rester combinés dans le même groupe. Dans ces cas, les éléments du petit groupe ne peuvent pas se mouvoir d’une manière conforme et dans le même sens. Il en résulte un déplacement, une combinaison ou une décomposition (1). » D’après Ghevreul, le bleu de Prusse se décolore dans le vide sous la simple influence de la lumière solaire, en dégageant du cyanogène ou de l’acide prussique ; l’oxygène parfaitement sec reproduit la couleur bleue, fi mesure qu’il se reforme une quantité d’oxyde de fer correspondante à celle du cyanogène dégagé (2).
On sait que la pression atmosphérique fait équilibre à une colonne de mercure de vingt-huit pouces de Paris; quand on soumet de l’acide carbonique gazeux à une pression trente-six fois plus forte, il se condense en un liquide incolore. L’accroissement de la pression atmosphérique est une des circonstances qui provoquent les changements matériels; elle exerce évidemment son influence en modifiant le mouvement. Une dissolution de phosphate de soude commun absorbe une très-grande quantité d’acide carbonique, mais il suffît de diminuer considérablement la pression de l’air, d’employer la machine pneumatique pour expulser l’acide carbonique de la solution.
Mais si la lumière, la chaleur, l’électricité, la pression de l’air, se montrent à nous comme des états de la matière, qui produisent avec puissance des moüve-
(1) Draper, Philosophical Magazine , 4e série, vol. I, mai 1851, p. 392.
(2) Svanberg’s Jahresbericht über unorganische Chemie, Jahrgan^, XXXIII, 111.
menls et par suite des déplacements matériels, il y a aussi dans des centaines de cas des influences moindres qui agissent et communiquent à la matière les mouvements les plus remarquables.
C’est un des phénomènes les plus connus, qu’une combinaison amorphe, noire, de soufre et de mercure, se change par le frottement en cinabre d’une belle couleur écarlate et cristallin. Le fulminate de mercure, l’iodure d’azote, l’amidure d’argent se décomposent à la suite d’un léger choc (1).
Le fer forgé est parvenu à une triste célébrité, parce qu’il devient cristallin et cassant par l’effet de simples secousses, ce qui peut devenir très-dangereux pour les essieux des wagons de chemin de fer. Ivohn a démontré que des rotations répétées, qui donnent au fer un mouvement vibrant comme celui d’un ressort, suffisent à changer la position des molécules, de sorte que le fer prend la structure cristalline et cassante; bien plus, Erdmann a récemment observé un cas où l’étain allié à du plomb dans des tuyaux d’orgues avait pris une structure cristalline, conséquence manifeste * des vibrations sonores (2).
Nous voyons dans une série d’expériences remarquables, instituées dans ces derniers temps par Henri Rose, sur les propriétés de l’eau, que de grandes quantités d’eau peuvent déplacer de leurs sels les acides faibles, tels que les acides silicique et carbonique (3).
D’après Rose, une abondante quantité d’eau peut
(1) Liebig, Chemische Briefe, 230.
(2) Voyez Kohn, Erdmann' s Journal, LIV, 27, et Erdmann , ibid., LU, 428-431 .
(3) H. Rose, Erdmann's Journal , LUI, 489.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
changer le sulfate acide de soucie en sulfate de soucie neutre, et en acide sulfurique libre qui se combine avec l’eau. L’eau joue alors, par rapport à l’acide sulfurique, le rôle de base.
Par ce moyen, on réussit à décomposer des combinaisons formées de deux sels, qu’on appelle sels doubles. La glaubérite est une combinaison de sulfate de chaux et de sulfate de soude; quand on le traite par un très-grand excès d’eau, le sulfate de soude se dissout, tandis que le sulfate de chaux reste à l’état de précipité. Graham est même parvenu, dans ses célèbres recherches sur la diffusion des sels dans l’eau, à décomposer l'alun en employant une grande quantité d’eau, et pourtant l’alun est une combinaison bien fixe de sulfate d’alumine et de sulfate de potasse. L’alun perd une partie de son sulfate de potasse, qui se dissout (1).
Telle est la puissance que ces influences omniprésentes exercent sur la matière qu’elles gouvernent. L’eau, les ébranlements mécaniques, la pression atmosphérique, l’électricité, la lumière et la chaleur, toutes ces influences restent-elles quelque part inactives? Et s’il est vrai que les circonstances, dont la variété produit le changement de la structure matérielle, ne soient que des mouvements communiqués par une matière à une autre, il en résulte forcément qu’il faut rapporter d’une manière générale tous les états des corps à des étals différents de mouvements.
Nous savons que beaucoup de lichens vivent exclusivement d’acide carbonique, d’eau et d’ammoniaque auxquels s’adjoignent quelques sels. L’eau, l’acide car-
(t) Licbig, Chemische Briefe , 115-118.
bonique et l’ammoniaque sont les substances alimentaires les plus importantes qui servent au développement du règne végétal.
Bunsen et Playfair ont montré, il y a déjà quelques années, et Rieken l’a confirmé depuis peu, qu’on peut obtenir du cyanogène, combinaison d’azote et d’hydrogène, aux dépens de substances inorganiques. Quand on mélange intimement du carbonate de potasse avec du charbon pur, et qu’on chauffe le mélange dans un courant d’azote assez fortement pour que la potasse perde son oxygène, il se forme du cyanure de potassium (1). C’est sur ce fait que repose la préparation du prussiate jaune de potasse, combinaison double de cyanogène, de potassium et de fer, qu’on fabrique sur une grande échelle en Angleterre. Avant cette découverte, on croyait qu’on ne pouvait préparer le cyanogène qu’en décomposant des substances organiques azotées.
Le cyanogène en se combinant avec l’oxygène donne de l’acide cyanique. On peut préparer artificiellement le cyanogène avec des éléments inorganiques; nous savons en outre que l’hydrogène, au moment où il se sépare de ses combinaisons, peut s’unir à l’azote pour former de l’ammoniaque. De plus, on peut aller du cyanogène à l’ammoniaque : on n’a qu’à exposer à l’air du cyanogène dissous dans l’eau, pour voir se séparer du liquide des flocons bruns, signe d’une décomposition, à la suite de laquelle, d’après les observations de Wohler, on trouve de l’acide carbonique, de l’acide
(1) Bunsen et Playfair, Annalen von Liebig und Wohler, XLII, 2G2 et 396. Rieken, Annalen von Liebig , Wühler und Kopp , LXXIX, 78.
LA FORCE ET LA MATIÈRE
prussique, de l’ammoniaque, de l’oxalate d’ammoniaque et de l’urée dissous dans le liquide (1).
L’acide oxalique est une combinaison de carbone et d’oxygène qui, pour la même quantité de carbone, ne contient que les trois quarts du poids de l’oxygène de l’acide carbonique. L’acide oxalique est la cause du goût acide de l’oseille, de l’oxalide et de beaucoup d’autres plantes. C’est un acide organique que, d’après ce qui vient d’être dit, nous pouvons préparer aux dépens de corps simples sans le secours d’aucun organisme.
Ainsi nous connaissons maintenant trois substances, une base organique, l’ammoniaque, un principe acidifiant organique, le cyanogène, et un acide organique, l’acide oxalique, que nous pouvons fabriquer avec des corps simples. Il n’y a que quelques années qu’on croyait encore de tous les trois qu’on pouvait bien les préparer en décomposant des combinaisons organiques plus complexes, mais qu’il n’était pas possible de les obtenir avec de simples éléments.
Dans l’ammoniaque, nous avons une combinaison d’azote et d’hydrogène, dans le cyanogène un composé binaire d’azote et de carbone, enfin ce dernier corps simple se trouve combiné avec l’oxygène dans l’acide oxalique. Il s’est passé bien du temps avant qu’on apprît aussi à préparer une combinaison simple de carbone et d’hydrogène, sans partir des corps organiques. Cette énigme, que le sphinx de la force vitale nous opposait comme un épouvantail, pour nous empêcher d’avancer dans la préparation artificielle des combi-
(1) Liebig, Handbuch der organischen C hernie, mit Rücksicht auf Pharmacie. Heidelberg, 1843, 47,
naisons organiques , sans emprunter le secours des substances organiques, Berthelot l’a résolue. 11 a jelé à bas le sphinx et ses adorateurs, et les a remplacés par une foule d’investigateurs à qui il a mis dans la main ' les fils dont ils se serviront pour pousser plus avant le tissu de leurs découvertes, en reproduisant de toutes pièces le monde organique. Berthelot a obtenu ces résultats en préparant une quantité appréciable de gaz oléfiant parmi d’autres substances, par la réaction du sulfure de carbone et de l’hydrogène sulfuré sur du cuivre à la chaleur rouge sombre. Le gaz oléfiant, composé de carbone et d’hydrogène n’est qu’une simple pierre d’attente, mais depuis longtemps le savant en fait plus de cas que de la fabrication artificielle du diamant, parce qu’elle peut servir à la construction des corps organiques. Il n'y avait qu’à préparer le gaz oléfiant sans puiser indirectement dans le laboratoire de la vie organique, et nous étions en état de produire artificiellement toute une foule de substances organiques d’une composition compliquée, sans faire intervenir aucun être vivant. Berthelot a rempli la tache, non pas seulement de la manière indiquée plus haut, mais encore en ouvrant plusieurs autres voies qui conduisent à la solution du problème (1).
Le soufre et le carbone se combinent directement l’un avec l’autre à une haute température pour former du sulfure de carbone. Kolbe a transformé ce corps en perchlorure de carbone, en faisant agirsur lui du chlore. Si l’on fait passer des vapeurs de ce perchlorure de carbone dans un tube de porcelaine chauffé au rouge, on obtient un mélange liquide de deux combinaisons car-
(1) Berthelot, Annalen der Chemie und Pharmacie . C, 123.
LA FORCE ET LA MATIÈRE. 121
bonnées qui contiennent moins de chlore. Ce mélange se solidifie sous forme de perchlorure de carbone, quand on l’expose à la lumière solaire dans du chlore sec. D’après Kolbe, du chlorure de carbone et de beau exposésàlalumière solaire donnent naissance à de l’acide chloracélique. Enfin Melsens, avec l’acide chloracétique, l’amalgame de potassium et l’eau, obtint l’acide acétique commun. Ainsi un acide organique composé de carbone, d’hydrogène et d’oxygène est le résultat de simples éléments et de leurs combinaisons inorganiques. Au moyen de la chaleur sèche, Berthelot a transformé l’acide acétique en quatre autres combinaisons organiques composées en partie de carbone et d’hydrogène, en partie de carbone, d’hydrogène et d’oxygène (naphtaline, benzine, phénol et acétone). Trois de ces corps contiennent plus de carbone que l’acide acétique (1).
Il est encore plus facile de préparer l’acide formique, à l’aide de corps simples seulement, ainsi que Berthelot y est arrivé il y a peu de temps. Il obtint ce résultat en faisant agir de la potasse humide sur du gaz oxyde de carbone, dans un ballon de verre fermé à la lampe, durant soixante-dix heures, sous une chaleur de 100 degrés (2).
Pendant que s’opère cette transformation de l’oxyde de carbone en acide formique, il faut que deux équivalents d’oxyde de carbone se combinent avec deux équivalents d’eau. L’alcool se distingue d’une manière tout à fait analogue du gaz oléfîant, parce qu’il contient une plus grande quantité des éléments de Peau. De là
(1) Berthelot, Annales de chimie et de physique , 3* série, XXXIII, 295-301.
(2) Berthelot, Comptes rendus, XLI, 955.
ii l’idée de faire de l’alcool en combinant ensemble du gaz oléflant et de l’eau, il n’y avait qu’un pas. Berthelot la réalisa. Il fit agir l’acide sulfurique sur le gaz oléfiant en les soumettant à de violentes secousses, puis, quand l’acide sulfurique se fut suffisamment imprégné de gaz oléfiant, il ajouta de l’eau et distilla. Parmi les produits de la distillation, il y avait de l’alcool qui correspondait aux trois quarts de la quantité de gaz oléfiant absorbé par l’acide sulfurique (1).
Ainsi donc, voilà de l’esprit-de-vin sans raisin, sans sucre, sans amidon, de l’esprit-de-vin fait avec de la houille ! Nous avons le mot de l’énigme la plus difficile du sphinx, depuis que nous pouvons produire le gaz oléfiant avec des corps simples.
Fort de ces inventions, le chimiste poursuit d’un pas assuré sa marche que rien ne peut plus arrêter. Slrecker s’est servi de l’acide prussique et de l’alcool pour préparer artificiellement l’acide lactique. Pour en arriver 15, l’alcool perd une partie de son hydrogène, sous l’action des substances qui cèdent facilement leur oxygène; il passe à l’état d’aldéhyde; l’aldéhyde peut se combiner avec l’ammoniaque, et quand on fait bouillir cette combinaison avec de l’acide cyanhydrique et de l’acide chlorhydrique étendu, on obtient une base organique azotée ( alanine ), qu’on n’a plus qu’à traiter par l’acide nitreux pour la réduire en eau, en azote et en acide lactique (2).
Pour arriver, en procédant exclusivement avec dés corps simples, à un corps organique d’une composition très-compliquée, qui ne renferme pas seulement du
(1) Liebig, Chemische Driefe , XL, 102.
(2) Strecker, Annalen der Chemie und Pharmacie , LXXV, 46,
LA FORCE ET LA MATIÈRE
carbone, de l'hydrogène et de l’oxygène, mais encore de l’azote et du soufre (taurine), et qu’on ne pouvait d’ailleurs obtenir qu’en décomposant l’acide choléique sulfuré, il ne manquait à Strecker qu’un seul degré préliminaire, à savoir, le gaz oléfiant. En effet, si l’on traite le gaz oléfiant par l’acide sulfurique anhydre, on obtient un acide organique contenant du soufre ( acide isét bionique). D’après la découverte de Strecker, il n'y a qu’à chauffer le sel ammoniacal de cet acide pour y déterminer un déplacement des éléments et donner naissance, avec toutes ses propriétés, à la taurine, qu’on trouve dans les poumons des mammifères et dans la chair des mollusques (1).
Les acides oxalique et acétique, et le cyanogène que nous savons maintenant préparer de toutes pièces, nous amènent à un corps organique à peu près aussi compliqué qu’eux, à l’huile essentielle de moutarde formée d’huile essentielle d’ail et de sulfure de cyanogène. Cette découverte était si bien préparée par celles qui l’avaient précédée, que Zinin à Pétersbourg et Berthelot à Paris, purent au môme moment mais indépendamment Lun de l’autre, si je puis employer celte comparaison, poser leurs pierres complètement taillées (2). Dusart a montré naguère le moyen le plus simple d’arriver au but. On chauffe à sec un mélange d’acétate et d’oxalate alcalin, il se forme de l’acétone, corps organique, et de l’oxyde de carbone qui, réagissant l’un sur l’autre à l’état naissant, se transforment en acide carbonique
(1) Strecker, Dcis chemische Laboratorium der Universitiit Christiania, 100, 101.
(2) Zinin, Annalcn der Chemie un d Pharmacie, XCI, 128, Bertlielot, Comptes rendus , XLI, 21-22.
cl en un carbure d’hydrogène ( propylène ). Ce dernier contient, pour six équivalents de carbone, six équivalents d’hydrogène. On peut combiner ce corps avec le brome, et si Ton traite celte combinaison bromée avec de la potasse à l’alcool, elle perd une partie de son brome et de son hydrogène, et Ü se produit un autre corps (propylényle brome) qui présente d’abord un équivalent de brome, et de plus du carbone et de l’hydrogène dans la proportion même sous laquelle ces corps, combinés avec le soufre, produisent l’huile essentielle d’ail ( sulfure d'allyle). Si maintenant on fait agir ce dernier composé bromé sur du sulfocyanure de potassium, on obtient du bromure de potassium et de l’essence de moutarde (1).
Le gain immense que nous a valu la possibilité de préparer de toutes pièces les substances organiques les plus simples, et pour ainsi dire les premiers échelons de la série des combinaisons organiques, c’est que pour produire un corps plus composé, nous n’avons plus besoin, dans beaucoup de cas, que de rapprocher convenablement deux combinaisons simples. Quand on mêle du cyanate de potasse avec du sulfate d’ammoniaque, la potasse se combine avec l’acide sulfurique, et l’acide cyanique avec l’ammoniaque. Pourtant cette dernière combinaison n’est point du cyanate d’ammoniaque, mais de l’urée ; on peut donc préparer l’urée artificiellement avec des corps simples. C’est par cette découverte éclatante que Liebig et Wühler ont ouvert des perspectives étendues sur cette voie, et se sont acquis un éternel honneur en donnant un peu à contre cœur, un peu sans le savoir, la preuve que désormais
(1) Dusart, Annalen der C hernie und Pharmacie, XCVII, 127, 128,
LA FORCE ET LA MATIÈRE
la flamme de la vie se résout pour nous dans les forces physiques et chimiques.
Berthelot a combiné le gaz oléflant pour former de l’alcool; nous enlevons de nouveau à l’alcool une partie de son eau quand nous le transformons en éther par l’acide sulfurique ; nous combinons l’éther avec les acides oxalique, formique, acétique et lactique. Par le moyen du courant galvanique, nous lirons de l’acide acétique une nouvelle combinaison de carbone et d’hydrogène (le méthyle ) qui s’unit à l’oxygène pour former un nouvel éther. Ce nouvel éther forme aussi, en se combinant avec les acides oxalique, cyanique, formique et acétique, de nouveaux corps placés plus haut dans l’échelle de la composition des substances organiques; et ainsi de suite. Déjà aujourd’hui ce serait une entreprise chimérique que d’essayer de dénombrer toutes les substances organiques que nous pouvons préparer au moyen de corps simples. Certes, le chimiste affranchi de préventions, qui ne met pas sa parole au service du trône et de l’autel, comptant tranquillement sur une victoire certaine, peut sourire du pauvre philosophe dont le savoir ne dépasse pas la connaissance de l’urée, et qui croit imposer cette limite au pouvoir du physiologiste.
On peut à l’aide d’un ferment, c’est-à-dire d’une substance dont les molécules sont en mouvement, mettre en mouvement celles de l’urée. L’urée entre en fermentation ; cette fermentation est souvent accompagnée d’une formation de champignons (C. Schmidt).
Or, si la plante peut vivre d’acide carbonique, d’eau et d’ammoniaque, si nous pouvons produire artificiellement, à l’aide de corps simples, des matières azotées, telles que l’urée, et des matières non azotées comme
l’acide acétique et tant d’autres ; si la décomposition de l’urée favorise un développement de champignons; il est démontré de tous points que les manières organiques et organisées sont le résultat de combinaisons inorganiques et de corps simples inorganiques.
Or, la force est une propriété de la matière. Une force qui ne serait pas unie à la matière, qui planerait librement au-dessus de la matière, et pourrait à volonté se marier avec elle, serait une idée absolument vide. Les propriétés de l’azote, du carbone, de l’hydrogène et de l’oxygène, du soufre et du phosphore, résident en eux de toute éternité.
Donc les propriétés de la matière ne peuvent pas changer, quand elle entre dans la composition des plantes et des animaux. Par conséquent, il est évident que l’hypothèse d’une force particulière à la vie est tout à fait chimérique.
Quiconque parle d’une force vitale, d’une force typique, ou de quelque façon qu’il en veuille varier le nom, est forcé d’admettre une force sans matière. Mais une force sans substrat matériel est une représentation absolument sans réalité, une idée abstraite dépourvue de sens.
La seule différence fondamentale qui existe entre la matière organisée et les substances inorganiques, consiste en ce que la matière organique possède une composition beaucoup plus complexe. Aussitôt que la matière a atteint un degré déterminé de composition compliquée, la fonction de la vie prend naissance avec la forme organisée. La conservation de cet état de composition chimique au milieu de l’échange constant des matières, produit la vie des individus.
Ce caractère propre de la composition n’est, pas quel-
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que chose, qu’on pourrait appeler une émanation d’une affinité particulière des éléments, qui ferait défaut aux mômes éléments en dehors de la vie. Il n’y a de différence que dans l’état de combinaison, la chaleur, la pression atmosphérique, dans le mouvement effectué dans des dimensions mesurables, dans les circonstances décrites ci-dessus, au milieu desquelles se manifeste l’affinité qui réside de toute éternité dans l’azote, le carbone, l'hydrogène, l’oxygène, le soufre et le phosphore.
Le platine rouge peut décomposer l’eau; la plante fait la môme chose. La plante condense l’acide carbonique comme le ferait une pression de trente-six atmosphères. Les circonstances, les espèces et les directions du mouvement que la matière imprime à la matière, déterminent seules les produits de l’affinité, qui exerce son activité dans les éléments.
Voilà pourquoi les phénomènes que nous observons dans le verre et le creuset jettent tant de lumière sur la vie. Beaucoup de chimistes s’accordent à soutenir que, parce que telles ou telles transformations des substances organiques n’ont pas réussi dans le laboratoire, il ne faut pas admettre qu’elles aient lieu dans le corps, et réciproquement, qu’une modification qui peut se faire dans le laboratoire, ne serait pas possible dans l’organisme. Cependant on en peut toujours concevoir la possibilité, et souvent elles sont réelles.
Dans la plupart des cas, l’organisme peut faire au moins autant que les cornues et les alambics, et souvent il peut beaucoup plus. Le rapport qu’il y a dans la géologie entre le creuset du chimiste et l’atelier grandiose toujours en travail de la nature, se retrouve dans les phénomènes physiologiques, entre les procédés
de laboratoire et le mouvement de la vie qui suit sans relâche son cours éternel. Et c’est précisément la circonstance que l’organisme opère des combinaisons et des décompositions, que nous ne pouvons pas jusqu’ici imiter artificiellement, qui démontre manifestement que la continuité de l’échange vital des matières con- Irebalance fréquemment, avec des moyens en apparence plus faibles, la puissance des actions qui, dans le laboratoire, demeurent limitées à un court espace de temps.
Pour soutenir l’existence d’une force vitale propre, on invoque constamment l’impuissance où nous sommes de faire des plantes ou des animaux, et l’on y revient toujours. Est-ce que nous sommes toujours en état de produire à volonté un minéral composé, même quand nous connaissons parfaitement sa composition chimique? Et cependant personne n’attribue à la montagne une force vitale. Les gens du monde mettent souvent, avec une superbe assurance, le physiologiste en demeure de faire l’homunculus. Mais il n’y a pas l’ombre d’une objection contre la négation de la force vitale. Si nous pouvions nous rendre maîtres de la lumière, de la chaleur, de la pression atmosphérique, comme des rapports de poids de la matière, non-seulement nous serions à même de faire plus qu’aujourd’hui, non-seulement nous pourrions recomposer des corps organiques, mais nous serions capables de remplir les conditions qui donnent naissance aux formes organisées.
Si jusqu’ici on est si rarement arrivé à reconstruire des substances organiques en ne se servant que de corps simples, ou au moins que des combinaisons inorganiques simples, ce malheur vient de ce que nous n’avons constaté que dans un très-petit nombre de cas la disposition des molécules, l’arrangement de la matière.
LA FORCE ET LA MATIERE
le groupement des éléments. La connaissance des constitutions chimiques intimes nous fait défaut.
Liebig dit avec raison : « Les lois que nous trouvons » toujours les premières sont celles de la destruction.» Mais je ne puis plus être d’accord avec lui quand il ajoute qu’il est douteux « que nous puissions jamais » apprendre celles de la construction (1). » Je suis trèsheureux de pouvoir ajouter que Liebig à un autre endroit a déclaré «que nous possédons assez d’expérience » pour légitimer l’espérance qu’un jour nous réussirons » à produire la quinine et la morphine, les combi- » naisons qui composent le blanc d’œuf ou la fibre » musculaire avec toutes leurs propriétés ». Liebig croit qu’il se peut « que demain ou après demain quel- » qu’un découvre un procédé de faire avec le goudron » minéral la magnifique couleur de la garance, ou la » bienfaisante quinine ou la morphine » (2). Le fait vaut plus que l’espérance ou la foi. Et le fait, c’est la préparation de l’urée que Liebig et Wohler ont faite avec de l’acide cyanique et de l’ammoniaque.
Après cela, il y a lieu de s’étonner que Liebig ajoute : « Il est certain qu’une quantité d’actions que nous » constatons dans les corps vivants sont produites par » des causes chimico-physiques. Mais on va beaucoup » trop loin, quand on veut en conclure que toutes les » forces qui agissent dans l’organisme sont identiques » avec celles qui régissent la matière inerte (3). » On ne comprend plus quand Liebig parle « d’une puissance qui » serait conférée à certains éléments par l’activité vitale
(1) Liebig, Chemische Briefe, 577.
(2) Id., Ibid., 24 et CO.
(3) Id., Ibid., 350.
» dans la plante et dans l’animal » (1), non plus que lorsqu’il dit dans un autre passage « à la mort, les élé- » ments échoient de nouveau en partage à la dorriina- » tion absolue des forces chimiques » (2). Cette puissance nouvelle ne peut raisonnablement vouloir dire autre chose qu’un mouvement spécial de la matière. Mais peut-on imaginer un mouvement qui séparerait les propriétés d’avec la matière? Et pourtant Liebig arrive à cette hypothèse, quand il admet que les substances ne font valoir de nouveau leurs propriétés chimiques qu’après la mort.
« Il n’y a pas de forces», dit Liebig, « qui soient plus « voisines Tune de l’autre que la force chimique et la » force vitale (3). » Pourtant, dans beaucoup d’autres passages, il a opposé l’une à l’autre, la force chimique et la force vitale [U). « La forme, les propriétés des » groupes d’atomes les plus simples sont les résultats » de la force chimique agissant sous l’empire de la » chaleur. La force vitale produit les propriétés des » atomes d’un rang supérieur, des atomes organisés (5).»
iN’est-ce pas comme s’il disait que la force vitale, déliée des liens qui l’attachent à la matière, plane librement dans l’air et n’attend que l’occasion de s’assujettir une portion de la matière? Et cependant Liebig dit avec toute raison : a une force ne peut venir b de rien » (6). Il n’y a pas dans la nature « de force » qui produise et crée quelque chose d’elle-même, il
(J ) Liebig, Chemische Briefe , 168.
(2) Id., Ibid., 287j
(3) Id , Ibid,, 23.
(4) Id., Ibid., 24, 25, 226, 227, 238.
(5) Id., Ibid., 239.
(6) Id., Ibid., 205.
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» n’en est aucune qui puisse annnuler les causes qui » donnent à la matière ses propriétés; le fer ne cesse » jamais d’être du fer, le carbone d’être du carbone, » l’hydrogène d’être de l’hydrogène. Le fer ne peut pas » naître aux dépens des éléments des corps organiques, » le soufre pas davantage, le phosphore pas davan- » tage » (1).
Ce n’est que parce que Liebig ne peut pas se débarrasser de l’idée qui fait de la force et de la matière des choses opposées, parce qu’il parle de causes « qui » donnent à la matière ses propriétés », parce qu’il n’aperçoit pas qu’au fond la force n’est rien de plus qu’une propriété inséparable de la matière, qu’il peut donner le même sens à la dénomination surannée de force vitale et au mot d’affinité (2). Voilà l’erreur qui tient d’une manière si dangereuse aux idées qu’on se fait familièrement d’une force vitale, que la force vitale doit être une force sans substance, une idée qui construit le corps, un rien autocrate avec lequel on peut disposer et arranger tout* parce qu’il n’a pour cause, pour limite, pour fondement aucune réalité. L’affinité est au contraire un caractère éternel indélébile de la matière, qui ne s’en sépare jamais, ni dans la vie, ni dans la mort.
Liebig lui-même l’a très-bien dit : « Ces gens (les » médecins ignorants) elles esprits de la même famille, » sont fâchés que la vérité soit si simple, quoique avec » toute la peine qu’ils se donnent ils ne puissent pas » s’en servir. Aussi nous présentent-ils les idées les )> plus impossibles, et se créent-ils sous le nom de force
(1) Liebig1 2, Chemische Briefe, 341, 34 2.
(2) Id., Ibid., 227, à la noie.
)) vitale une chose bizarre, avec laquelle ils expliquent » tous les phénomènes qu’ils ne comprennent pas. Avec » un je ne sais quoi c Y inintelligible, on explique tout » ce qu’on ne comprend pas (l). » Mais,, à mon avis, personne n’a expliqué les conséquences morales de ce procédé, d’une façon plus énergique et plus saisissante que du Bois-lteymond quand il dit : «La force vitale » est comme un fossé large, infranchissable, dont le » coureur a entendu-dire faussement qu’il barrait une )) route semée d’obstacles; il croit le trouver derrière » chaque haie, et cette crainte lui ôte sa force mo- » raie (2). »
Il suffit, en effet, de lire les lettres de Liebig avec attention, pour trouver au moins douteux qu’il possède cette conviction solide de l’existence de la force vitale qui seule permet de soutenir rigoureusement une conséquence logique. «Nous observons», dit Liebig, «dans un » animal des classes supérieures, que la disposition de » ses parties et les fonctions admirables qui en sont la » conséquence, sont des phénomènes qui diffèrent d’une » façon si étonnante et si considérable de ceux de la » nature inanimée, que bien des gens sont amenés à » les attribuer h des forces particulières, tout à fait » distinctes des forces inorganiques. Les phénomènes )> vitaux et leurs causes inconnues parurent aux savants, » pendant un long temps, jouir d’une si grande pré- » pondérance, qu’ils oublièrent la coopération des forces » physiques et chimiques, qu’ils combattirent et nièrent » leur présence; dans les tissus les plus inférieurs des
(1) Liebig-, Chemische Iiriefe , 18.
(2) Du Bois-Reymond, Untersuchungcn über thierische Eleclricitül . Berlin, 1868, I, Introduction, 38.
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» plantes au contraire, les activités physiques et chi- » miques ont une prédominance si marquée que l’exis- » tence des activités vitales a besoin d’une preuve toute » spéciale. » — « Sur la ligne qui leur sert de limite, » on ne peut plus distinguer les actes des forces cbi- » miques de ceux des forces vitales (1). » — «Quand » nous voyons » , dit-il dans un autre passage, « que les » causes ou forces dont les propriétés des corps tien- » nent leur pouvoir de faire une impression sur nos » sens, ou d’une manière générale de produire un effet, » sont les unes avec les autres dans un rapport de dé- » pendance qu’on peut découvrir, qui pourrait révo- » quer en doute, en ce moment même, -que les proprié- » tés vitales ne suivent les lois de dépendance, comme » toutes les autres propriétés, que les propriétés phy- » siques et chimiques des éléments, leur forme, leur » disposition, ne jouent un rôle tout à fait déterminé et » déterminable dans les phénomènes de la vie (2) ! »
Gomme la remarque suivante s’applique bien ici! « Nous venons d’arriver à la connaissance d’un grand » nombre de phénomènes, dont nous savons à peine » dire quelle est, parmi les forces connues, celle qui les » produit. Auparavant on se serait empressé d’en con- » dure l’existence de forces particulières encore in- » connues; nous ne le faisons pas, parce que nous avons » conscience de notre ignorance de la portée des forces » connues, et en particulier de la force moléculaire, de » la cohésion et de l’affinité (3). »
Tout ce qu’on fait pour se représenter la force vitale
(1) Liebig, Chemische Üriefe , 339, 3/10.
(2) Id., Ibid. y 377, 378.
(3) Id., Ibid., 359.
MOLESCHOTT.— II
LA CIRCULATION DR LA Vlfc.
sc ramène à la tendance profonde, enracinée, qui porte l’homme à se figurer, sous la forme d’une personnalité, une série de phénomènes dont la connexion reste un problème pour lui. Il est assez remarquable que la plus chimérique des séparations, celle qui distingue la force d’avec la matière, tire son origine de ce besoin de s’accrocher à l’image incarnée d’une cause connue comme à un pilote sur les flots mouvants des phénomènes. La même tige porte à la fois la réalité la plus grossière et l’idéalité la plus subtile.
Quand les éléments, le carbone, l’hydrogène, l’oxygène et l’azote sont une fois organisés, les formes arrêtées qui en résultent ont le pouvoir de persister dans leur état, et, ainsi que l’expérience acquise jusqu’à ce jour nous l’apprend, elles se conservent à travers des centaines et des milliers d’années. Par le moyen des semences, des bourgeons et des œufs, les mêmes formes reparaissent dans une succession déterminée. C’est ce retour régulier qu’on a choisi pour caractère fondamental de la classification en espèces dans l’histoire naturelle.
L’ensemble des circonstances, l’état par lequel l'affinité de la matière produit les mêmes formes avec le pouvoir de persistance, a reçu de Henle, à l’exemple de Schelling, le nom de force typique. Cette force typique est un petit pas en avant sur la force vitale, puisqu’elle admet autant d’états de la matière qu’il y a d’organes et d’espèces. Mais la force typique des plantes et des animaux est une idée aussi vide, une personnification aussi puérile que la force vitale sa mère.
A la vue de ces nuages dont tant de savants considérables, etLiebig avec eux, ne peuvent s’affranchir, je ne puis me refuser le plaisir de citer un passage plus long
LA FORCE ET LA MATIÈRE
de du Bois-Reymond, non pas pour appuyer ma manière de voir du crédit d’un savant, que la richesse de ses idées et les beaux résultats de ses travaux oui porté en peu de temps au plus haut degré de la célébrité, mais parce qu’il me semble toujours important que deux hommes arrivent séparément à se rencontrer dans la solution d’une question capitale. La préface de l’important ouvrage de du Bois-Reymond sur l’électricité animale était depuis longtemps écrite et imprimée, que je n’avais pas encore écrit l’introduction à ma physiologie des échanges de la matière, et pourtant je ne l’avais pas lue quand mon ouvrage parut. Je ne dis pas cela pour détourner à mon profit une partie de l’honneur qui pourrait revenir à l’exposition de ces idées, quand même elles seraient à la veille d’être reconnues et honorées autrement qu’aujourd’hui. Je cite, surtout parce que je souhaite à mes lecteurs le plaisir que m'a causé la rencontre de ce passage, et parce que je voudrais faire connaître l’excellente exposition de du Bois- Reymond à une classe de personnes pour qui son livre savant et substantiel reste très-vraisemblablement un mystère.
(t La prétendue force vitale, telle qu’on se la ligure » habituellement, présente sur tous les points du corps » vivant, est une chimère. Si nos adversaires s’obstinent » à soutenir que les organismes sont soumis à des forces » qu'on ne trouve pas en dehors d’eux, ils n’ont plus » qu’à affirmer ce qui suit : une molécule de matière, » en entrant dans le tourbillon de la vie, reçoit pour » un temps le don de nouvelles forces; ces forces, la » molécule les perd de nouveau quand le tourbillon de )> la vie, dégoûté d’elle, la rejette définitivement sur le » rivage de la nature inanimée. Nous sommes (ci-des-
O sus) arrivés à cette idée qu’on ne peut imaginer » d’autre différence entre les phénomènes de la nature » organique, et ceux de l’inorganique, que celle-ci, à » savoir : que les atonies de l’une et de l’autre sont » pourvus de forces différentes; nous n’avons pas en- » core examiné si cette différence est réelle. Il semble » aux défenseurs de la force vitale que l’existence » de cette différence soit un fait prouvé. D’après eux, » s’ils voulaient raisonner logiquement, il faudrait » la chercher dans ces nouvelles forces elles-mêmes » dont les atomes sont doués à leur entrée dans les » organismes.
» Cette hypothèse est insoutenable. Pour le démon- » trer, il est nécessaire d’entrer plus avant dans l’idée » qu’il faut relier au mot force. Nous avons ci-dessus » admis pour un moment qu’on pouvait définir la » force, en l’appelant la cause du mouvement. C’est » une façon de parler commode, dont il n’est pas facile » de se défaire et dont on peut toujours se servir. Mais » il ne faut pas oublier que, prise en ce sens, la force » n’a pas une réalité semblable à celle qu’on donnerait » à la cause des phénomènes ; si l’on va à cette cause, » on s'aperçoit bientôt qu’il n’y a ni force, ni matière.
» Elles ne sont l’une et l’autre que des points de vue » différents, des abstractions adoptées pour désigner » les choses telles qu’elles sont. Elles se complètent » l’une l’autre en se supposant réciproquement; sépa- )) rées, elles n’ont point de consistance, si bien que » l’activité représentative, quand elle s’efforce d'analy- » ser l’essence des choses, ne trouve point de lieu de » repos, et flotte çà et là dans l’infini, entre les deux o abstractions.
» Dans ce sens, la force n’est rien qu’une production
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» plus déguisée de la tendance irrésistible de person- » nifîcation cpii est imprimée en nous; pour ainsi dire » un artifice de rhétorique de notre cerveau, qui a » recours au style figuré, parce qu’il ne se la repré- » sente pas clairement et ne peut l’exprimer d’une » manière intime. Dans les idées de force et de ma- » tière, nous voyons se reproduire le même dua- » lisme qui se manifeste dans les idées de Dieu et » de monde, d’âme et de corps. C’est toujours le » même besoin, mais aujourd’hui plus subtil, qui pous- » sait autrefois l’homme à peupler des créatures de » son imagination le buisson, la fontaine, le rocher, » l’air et la mer. Qu’a-t-on gagné à dire que c’est par » la force réciproque de l’attraction que deux molé- )> cules se rapprochent l’une de l’autre? Pas l’ombre » d’une idée sur l’essence du phénomène. Mais ce qui » est étrange, il y a pour la tendance intime qui nous » pousse vers les causes une espèce de soulagement à )> contempler l’image qui se peint devant notre regard » intérieur sans que nous le voulions, et nous représente » une main qui pousse doucement devant elle la matière » inerte, ou d’invisibles bras de polype par lesquels » les molécules matérielles s’étreignent, cherchent à » s’entraîner mutuellement l’une vers l’autre et enfin » s’enlacent et se nouent. »
Et plus loin : « Si l’on veut que la force soit une » chose existante par elle-même, conservant en face » de la matière une existence indépendante, une chose » qui, située en dehors de la matière, agit sur elle,
» quand par hasard elle entre dans son domaine, qui » de plus pourrait lui être attachée pour un temps, et » de nouveau en être séparée, on se forme une idée » qui n’a pas de sens. Il n’y a que cet être double
» et un impénétrable dans lequel nous reconnaissons » l’union de la force et de la matière qui, active ou i) passive, puisse entrer en action réciproque avec son t> pareil également insondable. La matière ne peut pas )) être comparée à une voiture devant laquelle sont » placées les forces, comme des chevaux qu’on peut O atteler ou dételer à volonté. Une molécule de fer )) reste positivement la même chose, soit que dans la » pierre météorique elle traverse la sphère céleste, soit a que dans la roue d’un wagon d-e chemin de fer elle a roule avec fracas sur les rails, soit enfin que dans » un globule du sang elle coule à travers les tempes » d’un poëte. Dans ce dernier cas, pas plus que dans » le mécanisme fabriqué par la main de l’homme, » rien n’est ajouté aux propriétés de cette molécule, » rien ne lui a été retiré. Ces propriétés sont de » toute éternité, elles ne peuvent être aliénées ni )) transmises.
» Par conséquent on ne peut plus regarder comme » douteuse la question de savoir si la différence, la » seule dont nous reconnaissions la possibilité, entre a les phénomènes de la nature morte et ceux de la )) nature vivante, existe réellement. Une différence de » cette espèce n’existe pas. Dans les organismes il ne )> s’ajoute point aux molécules matérielles des forces » nouvelles, point de force qui ne soit aussi en activité » hors des organismes. Donc il n’y a pas de forces qui » méritent le nom de forces vitales. La séparation » entre la nature prétendue organique et l’inorganique » est tout à fait arbitraire. Ceux qui poussent à la » maintenir, ceux qui prêchent l’hérésie de la force » vitale, sous quelque forme, sous quelque déguise- )) ment trompeur que ce soif, n’ont jamais, ils peuvent
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» s'en tenir assurés, pénétré jusqu’aux limites de leur » pensée (1). »
Pas de matière sans force. Mais aussi pas de force sans matière. Les propriétés des éléments sont immuables ; qu’on ne parle donc plus de force vitale. La force inorganique dont parle Liebig est tout aussi inintell igible (2).
La vie n’est point le produit d’une force toute pari iculière; elle est plutôt un état de la matière fondé sur ses propriétés inaliénables, résultat de phénomènes, de mouvements spéciaux, comme la chaleur, la lumière, l’eau, Pair, l’électricité, et les ébranlements mécaniques en provoquent dans la matière. Les prétendues forces actives sont des matières chaudes, des matières excitées par l’électricité, des corps vibrants, des ondes lumineuses, des ondes sonores, bref tout ce qui éveille le mouvement à l’aide d’un mouvement.
Mais l’homme fait tout à son image, la cause des phénomènes comme le Dieu qu’il prie. Il n’y a pas longtemps qu’on a surmonté ce goût puéril de personnification, dans la science comme dans la foi. Si Pon veut donner le nom d’un seul homme à ce travail herculéen auquel coopèrent de notre temps une grande partie des hommes, et peut-être l’humanité tout entière sans le savoir, quand elle se livre à la recherche, il faut lui donner celui de Ludwig Feuerbach. C’est par lui que le fondement humain de toute idée générale, de toute pensée, est devenu le point de départ accepté et reconnu. Feuerbach a pris pour bannière la science de l’homme, l’anthropologie. L’étude de la matière et des
(1) Du Bois-Reymond, dans l’Introduction, p. 39-44, 43, 44.
(2) Liebig, Chemische Driefe, 57G.
mouvements matériels sont les armes qui lui donnent la victoire. Je n’hésite pas à le déclarer, le pivot sur lequel tourne la philosophie d’aujourd’hui, c’est la science de l’échange de la matière.