‹ La circulation de la vieChapitre 25 sur 28 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

LA PENSÉE

La force est une propriété de la matière. La force est inséparable de la matière. La force est aussi impérissable que la matière.

Avant de développer ces propositions dans leurs rapports avec la vie cérébrale, je dois attirer l’attention sur une erreur fondamentale dont Liebig, entre autres, est le représentant, et qui pourrait induire en erreur bien des gens du monde. Il faut l’écarter dès le début afin de pouvoir entreprendre avec toute la liberté possible l’analyse des faits positifs.

» Les phénomènes de la génération, dit Liebig, le » développement et la croissance des animaux, les rap- » ports que leurs organes ont entre eux, les fonctions » qui leur sont dévolues, les lois de leur mouvement et » celles des parties liquides du corps, les caractères des » fibres nerveuses et musculaires, tous ces faits sur- » prenants et dignes d’attention, on peut les découvrir » sans s’occuper de la matière ou de la substance qui » compose leurs substrats (1). »

(1) Liebig, Chemische Brïefe , 344, 345.

IjA circulation de la vie.

En vérité ce mot suffit pour prouver que Liebig n’est pas un physiologiste. Tout l’accroissement des êtres vivants est constitué par une absorption, une attraction de la matière ; la génération et le développement ne sont possibles que parce que l’œuf et la semence contiennent les parties constitutives du sang, partant celles d’ou peuvent dériver tous les tissus du corps; et ce qui prouve que les fonctions des muscles et des nerfs sont liées à leur différence matérielle, c’est que, d’après les recherches de Liebig il n’y a pas de muscle sans potasse, et que d’après Fremy et Gobley, il n’y a pas de cerveau ni de nerf sans graisse phosphorée.

Je ne dois pas oublier de remarquer ici que Liebig combat la signification et même l’existence de la graisse phosphorée du cerveau. « Il y a des auteurs, dit-il, qui )) soutiennent que la viande et le pain contiennent du » phosphore, que le lait (?) et les œufs contiennent une o graisse phosphorée, ainsi que l’encéphale, et que la » formation, et conséquemment la fonction de l’encé- » phale elle-même, est liée à la graisse phosphorée. » Voilà pourquoi l’on ne pourrait pas admettre que » chez les penseurs, par exemple, il y ait un excès de » phosphore, puisqu’ils en usent beaucoup, et voilà » pourquoi on persisterait à affirmer le principe : que » sans phosphore il n’y a pas de pensée (1). »

Par ces mots, Liebig fait allusion à un passage de mon traité populaire de l’alimentation, qu’il faut que je reproduise ici textuellement, parce que je ne puis reconnaître le développement de mon idée dans la citation tout à fait mal amenée et obscure que Liebig a faite. J’ai dit : « Le cerveau ue peut exister sans la

(1) Liebig, Chemische Briefe , 598, 599.

LÀ l'ENSÉE.

» graisse phosphorée qu'il doit au phosphore de l’albu- » mine et de la fibrine du sang. Des autres corps sim- » pies, il ne peut pas venir de phosphore. La consé- » quencc forcée est donc que la viande, le pain, les » pois, sont nécessaires pour que le cerveau reçoive sa » nourriture et que les aliments qui, comme le poisson » et les œufs, contiennent beaucoup de graisse phos- )> phorée déjà formée, doivent favoriser l’arrivage de » cette substance particulière au cerveau. La formation U et par suite la fonction du cerveau dépendent de la * graisse phosphorée. Aussi a-t-on dit en plaisantant » qu’un homme intelligent a beaucoup de phosphore » dans son cerveau. Aucun physiologiste ne prendra cela n au sérieux ; la composition d'un organe souffre autant du n trop que du trop peu . La surabondance n’est pas à » craindre; les lois normales* qui sont les conditions >> de la nutrition des tissus* ne permettent pas un ar~ )) rivage excessif d’une partie constitutive seule; mais » la fonction souffre si cette substance n’arrive qu’en » trop faible quantité. Par conséquent, il ne faut » point croire qu’il y ait chez les penseurs un excès de » phosphore* Et pourtant le principe reste vrai : sans » phosphore point de pensée (1). »

Ce n'est pas pour moi, mais pour l’idée que je*repré^ sente, que je suis obligé d’attirer l’attention sur cette mutilation et cet embrouillement de ma pensée. Je le fais en comparant simplement les paroles de Liebig avec les miennes. Aussi dois-je très-particulièrement faire ressortir que la lutte engagée par Liebig tourne autour d’un mot. «La science ne connaît aucune preuve*

(1) Moleschott, Lehre der Nahrmgsmütel , fur das Volk , Erlanger, 1850, 115, 116.

» dit Liebig, que le corps et les aliments des hommes » ou des animaux contiennent du phosphore sous une » forme à peu près analogue à celle sous laquelle le » soufre y est contenu (1). » Or, Liebig convient que le cerveau contient de l’acide phosphorique (2), et nous savons, d’après Gobley, que le cerveau renferme un corps gras qui se décompose sous l’influence des acides minéraux ou des alcalis en acide oléique, en acide margarique et en une combinaison de glycérine et d’acide phosphorique (acide phosphoglycérique) (3). Donc il est démontré que le cerveau contient de l’acide phosphorique, et qu’une partie de cet acide provient du corps gras cérébral.

L’acide phosphorique est une combinaison de phosphore et d’oxygène ; donc la graisse du cerveau contient du phosphore. Quand j’ai parlé d’une graisse phosphorée dans mon Traité des aliments , je n’ai pas dit une syllabe de l’état sous lequel ce phosphore se présentait dans la graisse. Je savais aussi bien que Liebig que, d’après les recherches les plus récentes de Gobley, on peut extraire, d’un corps gras du cerveau, le phosphore sous forme d’une combinaison de glycérine et d’acide phosphorique. Mais Liebig, je pense, sait aussi bien que moi, qu’on n’a pas encore mis tout à fait hors de doute la question de savoir si le phosphore se trouve dès l’origine dans la graisse à l'état de combinaison de glycérine et d’acide phosphorique. Ce

(1) Liebig, Chemischc Briefe, 599.

(2) Id., Ibid., 32 4.

(3) Gobley, Journal de pharmacie et de chimie, 3e série, t. XVII, Ai 4. Voyez ma Physiologie des StofJ'wechsels in Pflanzen und Thieren,

LA PENSÉE

n’était qu'un détail, dont, je n’avais pas à m’occuper pour le sujet que je traitais alors.

Quoi qu’il en soit, il est incontestable que le cerveau contient une graisse phosphorée, et qu’il n’existe pas sans graisse phosphorée. On ne peut plus le contester, puisque Liebig dit que : « le fer ne peut pas naître aux dé- » pens des éléments des corps organiques, ni le soufre,

» ni le phosphore (1). » Qu’on me permette de rappeler ici un passage de mon Traité des aliments : « On ne peut » transformer aucun corps? simple en un autre. Voilà » le mot de l’énigme. L’oxygène ne vient pas du phos- » phore, ni le carbone de l’oxygène, ni l’azote du car- » bone, ni le soufre de l’azote. Il n’y a pas de puissance » qui puisse créer une exception à celte règle; de même » que rien ne vient de rien, de même aucune force » créatrice du corps n’est capable de métamorphoser » le fer en hydrogène, ou le chlore en calcium (2). » Liebig lui-même le dit aussi en propres termes : « La «substance du cerveau et des nerfs contient de l’acide « phosphorique^ associé à une graissef ou à un acide » gras, ce dernier est en partie combiné avec un al- » cali (3). » Quand, malgré cela, Liebig, en 1855,? fait imprimer a l’honneur de la découverte, du phosphore » dans le cerveau ne m’appartient pas, mais il revient » à M. le docteur Molescholt, et j’ai déclaré dans mes » Lettres sur la chimie que cette découverte était fausse « et qu’elle ne reposâ t sur aucun fait» (à), il fait usage

(1) Liebig, Chemische Driefe , 342.

(2) Molescholt, Lehre der Nahrungsmiltcl [ür das Volk, 80.

(3) Liebig, Chemische Driefe, 501.

(4) Krnst Stückhardl’s Zeitschrift fur deutsche Landwirthe. iu\\rÿ.x 1855, cahiers 1 et 2, 14, à la note.

MOLESCHOTT. — II

J 46 U CIRCULATION DE LA VlE.

d’un procédé qu’il suffit de signaler sans le juger avec un Ion qu’on bannit volontiers des œuvres scientifiques. Liebig sait fort bien qu’il est d’usage parmi les chimistes de dire qu’on trouve tel corps simple, même quand on a des raisons de croire que ce corps simple est combiné avec d’autres dans le lieu où on le trouve. Ainsi, on dit que les corps albuminoïdes, qu’un acide de labile, que la colle, contiennent du soufre, sans préjuger la question de savoir en quelle combinaison le soufre entre dans le corps en question. C’est ainsi que j’ai parlé de la présence du phosphore dans la graisse cérébrale, et von Bibra l’a démontrée depuis lors pôr une série des plus scrupuleuses recherches. Von Bibra a expressément démontré que la présence du phosphore dans la graisse cérébrale ne provient pas d’un phosphate qui y serait adhérent (1). Si Liebig m’attribue l’assertion que le cerveau contient du phosphore à l’état de pureté, je me verrai forcé, à mon grand regret, de déclarer que c’est une invention tout à fait arbitraire, et qui fait planer sur mes idées des soupçons injustes, une invention dont, à mon tour, je dois lui abandonner tout l’honneur, que mérite un tel procédé.

En 1850, j’ai déjà montré avec insistance qu’on ne peut conclure du rapport nécessaire qui lie le cerveau à la graisse phosphorée, qu’une intelligence puissante ait pour terme corrélatif la présence d’une plus grande quantité de phosphore dans le cerveau. Je le répète en insistant davantage, la composition d’un organe souffre du trop aussi bien que du trop peu. Je suis heureux de pouvoir dire ici que von Bibra , appuyé sur de nombreuses recherches, confirme la justesse de l’idée à

(t) Annalen von Liebig , Wühler und Kopp , LXXXV, 222, 223.

LA PENSÉE

laquelle j’étais arrivé par une méditation approfondie du sujet. 11 faut que le lecteur ait sous les yeux les propres termes de von Bibra: « Je suis arrivé , par une » série de recherches , dit-il, à me convaincre que le » phosphore qu'on trouve dans le cerveau est , il faut le » dire sans restriction , une partie constitutive intégrante » de beaucoup de corps gras de cet organe , et , en consén quence , i7 n’y a pas de doute qu'il ne soit d’une maniéré » générale absolument nécessaire à la composition du cer- » veau; mais je suis convaincu qu'une plus ou moins grande » quantité de ce corps n'a aucune influence sur le plus ou n moins d' intelligence y qu'elle ne peut servir de caractère » ci l'idiotie et au délire, et qu'il n'y en a pas chez les ani - » maux supérieurs une plus grande quantité que chez ceux n des classes inférieures (1). » Ces paroles sont dans le journal de Liebig; et pourtant Liebig ne craint pas d’écrire un an après : « L’honneur de la découverte du » phosphore dans le cerveau ne m’appartient pas, mais » il revient à M. le docteur Moleschott, et j’ai déclaré, » dans mes Lettres sur la chimie , que cette découverte » était fausse et qu’elle ne reposait sur aucun fait. » Heureusement, on n’a pas besoin de rappeler que les oracles mômes des hommes les plus renommés tombent sans force devant la voix modeste des recherches sérieuses. Je répète maintenant : Le cerveau contient du phosphore apparemment combiné, en qualité d’acide phosphorique, avec un corps gras ou avec un acide gras. Ce n’est qu’avec l’aide de cette graisse phosphorée que les éléments anatomiques du cerveau peuvent se développer. Liebig accorde que « le cerveau est le siège » de la pensée, que les effets du cerveau doivent être

(1) Annalen von Liebig , Wohler und Kopp , XC1, 12.

» en proportion avec sa masse » (1) ; donc, sans phosphore point de pensée.

Dans le môme sens, on peut dire que nos muscles

ne peuvent exister sans potasse; donc, sans potasse

il n’y a pas de locomotion possible. Mais il ne s’ensuit

pas pour cela qu’un muscle, quand il contient plus de

potasse qu’un autre, doive se développer davantage ou

se contracter mieux que lui. On ne peut pas plus déduire

de ma proposition : sans phosphore, point de pensée,

que la quantité de phosphore que contient un cerveau soit une mesure de son activité intellectuelle. Je trouve plutôt que les communications de von Bibra ont complètement confirmé mon idée du rôle que la graisse phosphorée joue dans la vie cérébrale: « Il ne s’ensuit » pas, dit-il, qu’une modification de quantité dans le » rapport de la graisse phosphorée, et, par conséquent, » du phosphore , produise une intelligence plus ou » moins grande, le délire ou l’idiotie, ou n'importe » quelle réaction sur la force intellectuelle. Sans doute » il est prouvé que les cerveaux des animaux supérieurs » contiennent en moyenne plus de graisse que ceux » des inférieurs, et, par conséquent, plus de plios- » phore. Mais le rapprochement des faits montre que » c’est plutôt la graisse, dans son ensemble, qui est » appelée à jouer un rôle en ce lieu plutôt qu’ailleurs. » Je ne nie naturellement pas que le phosphore ne soit » une partie constitutive intégrante de la graisse cérébrale ; » il est môme vraisemblable que les graisses phospho- » rées ont une importance particulière dans l’échange » des matières du cerveau, mais je ne crois pas que la » fonction du cerveau, qui est de servir de substratum

(1) Liebig-, Chemische Uriefe , 4 71.

LA PENSÉE

» à la pensée et à la volonté , ait pour cause spécifique )) la quantité de phosphore qu’elle contient (1). » Il n’y a personne qui, lisant avec attention mon livre, m’attribue la pensée d’assigner exclusivement l’activité cérébrale à la graisse phosphorée. Il est incontestable que la cholestérine, l’albumine, la potasse et toutes les autres parties constitutives du cerveau, sont les éléments indispensables de sa composition chimique., et, par conséquent, les conditions absolues de sa fonction. De même que je disais «sans phosphore point de » pensée », j’aurais pu dire: sans albumine, sans cholestérine, sans potasse et même sans eau, pas de pensée, et, pour tout dire en un mot, sans cerveau, pas de pensée. J’ai pris le phosphore de la graisse phosphorée comme la partie constitutive la plus caractéristique du cerveau, et j’ai emprunté son nom, afin d’exprimer aussi nettement que possible que le cerveau n’est pas ce qu’on pourrait appeler un moyen dont une âme se servirait pour penser, mais qu’au sens le plus rigoureux du mot, il est l’organe de la pensée, que l’activité intellectuelle est une manifestation dynamique indissolublement liée à un substratum matériel.

Gela doit suffire pour en finir, dès le début, avec le préjugé qui veut que, pour étudier les fonctions du cerveau, on n’ait pas besoin d’apprendre de quelle substance se compose l’organe de la pensée.

Dans la lettre qui précède, j’ai prouvé d’une manière générale que la composition, la forme et la force des corps se modifient toujours simultanément. L’importance du sujet m’autorise à soumettre cette proposition

(1) Von Bibra, Vcrgleichende Unlersuchungen über das Gehirn des Menschen und der Wirbelthiere. Mannheim, 1854, 105.

h une épreuve particulière, dans un cas particulier, pour le cerveau.

S’il est vrai que la composition , la forme et la force sont réciproquement , l’une pour les autres, des conditions corrélatives; s’il est vrai que leurs modifications marchent toujours de front; s’il est vrai qu’un changement survenu dans l’un des termes suppose chaque fois une modification tout à fait simultanée des deux autres; si, dis-je, ces propositions sont vraies pour le cerveau, il faut que les altérations matérielles que l’on y reconnaît, exercent une influence sur la pensée , et réciproquement, il faut que la pensée se reflète dans les états matériels du corps.

Les altérations matérielles du cerveau exercent une influence sur la pensée.

La portion antérieure et la plus grande de l’encéphale se compose de deux moitiés séparées Tune de l’autre par un sillon profond ; réunies toutes les deux, elles ont à peu près la forme d’un hémisphère, tandis que chacune d’elles isolée a plutôt la forme du quart d’une sphère; nonobstant, on les appelle hémisphères du cerveau.

S’il se produit dans les deux hémisphères une dégénérescence , dans bien des cas il suffit qu’elle occupe un espace restreint pour donner lieu à la somnolence, à la faiblesse d’esprit ou à l’idiotie complète.

Le cerveau est recouvert d’une membrane molle qui possède, une grande abondance de vaisseaux sanguins (pie-mère); au dehors de cette membrane s’en ajoute une autre très-délicate, Yarochnoïde. Enfin, l’arachnoïde est doublée à l’extérieur par une troisième enveloppe fibreuse connue sous le nom de dure-mère. La moelle épinière, dont le cerveau forme le prolongement immé-

(liât, est aussi pourvue de ces membranes. Entre la membrane vasculaire et 1 arachnoïde, et, par conséquent, audessous de l’arachnoïde, il y a un liquide qu’on appelle liquide encéphalo-rachidien. La quantité de ce liquide peut s’accroître d’une façon excessive dans certaines maladies. Par suite de cet état irrégulier, on voit survenir la faiblesse d’esprit et la stupeur.

Il arrive souvent que des vaisseaux sanguins se déchirent dans le cerveau, de sorte qu’une quantité considérable de sang s’épanche dans la masse du cerveau. C’est le cas le plus fréquent de l’état pathologique qu’on appelle apoplexie. Tout le monde sait que la perte de la conscience est une conséquence de cette altération morbide.

L’inflammation du cerveau consiste en une réplétion des vaisseaux sanguins accompagnée d’une exsudation plastique plus abondante que de raison. Le délire, qui s’exprime en paroles désordonnées, est l’expression de la maladie cérébrale. Celui des fièvres nerveuses et d’autres affections de cette espèce dérive de causes semblables.

Quand les battements du cœur s’affaiblissent au point de donner lieu à une syncope , le sang arrive en trop petite quantité au cerveau; aussi la perte de connaissance accompagne-t-elle la syncope. Le cerveau des décapités meurt rapidement par suite de la perte de sang.

L’oxygène, que nous absorbons pendant l’acte de la respiration, est indispensable au maintien d’une composition normale de tous les organes du corps; mais aucune partie ne ressent aussi vite que l’encéphale que l’oxygène fait défaut dans le sang. Quand le cerveau ne contient que du sang veineux, quand il ne reçoit plus

la quantité nécessaire de sang artériel, des hallucinations surviennent; le mal de tète, le vertige, la perte de connaissance en sont des conséquences habituelles.

Le thé influe sur le jugement; le café excite la puissance artistique du cerveau. Dans ce cas, nous ne connaissons pas la modification matérielle que subit le cerveau, mais nous savons que la faim, qui résulte uniquement d’une restauration défectueuse des pertes que le sang fait de ses parties constitutives, ôte le goût du travail, et rend irritable, remuant et visionnaire.

Quand on prend du vin et des boissons spiritueuses, l'alcool pénètre dans le sang et dans le cerveau (1). En même temps les vaisseaux du cerveau, de la moelle, des nerfs, au point où ils se séparent du cerveau, et ceux des membranes du cerveau, regorgent de sang. La présence de l’alcool, qui se change en aldéhyde en absorbant l’oxygène, et celte accumulation du sang dans le cerveau, telles sont les causes de l’ivresse.

Mais de même que les modifications matérielles évidentes exercent leur influence sur l’activité du cerveau, de même aussi la fonction du cerveau fait sentir profondément la sienne dans les états matériels du corps.

Au fond, le cerveau et la moelle ne sont pas autre chose que de puissants assemblages de fibres nerveuses reliées de plusieurs manières par des cellules nerveuses. En divers points les fibres nerveuses se réunissent en cordons et en faisceaux qui, partant du cerveau et de la moelle, se répandent en rayonnant

(1) Voyez les observations de Bouchardat et Sandras, Schrader, Ogston, et en particulier de Tiedemann, recueillies dans ma Physiologie der Nahmngsmillel , Darmstadt, 1850, 535, 536 ; 2le Aufl. Giessen, 1850,511,512.

vers la surface du corps et les divers organes qui le composent.

Il y a dans tous les nerfs un courant électrique. Cette découverte, que nous devons à du Bois-Reymond, est incontestablement une des plus grandes que notre siècle ait laites dans le domaine de la physiologie.

C’est dans les nerfs que se passent les phénomènes qui produisent le plus souvent le raccourcissement des fibres musculaires, et par conséquent le mouvement. En outre, les nerfs sont les organes de la sensation dans le corps. Les impressions que le monde extérieur fait sur nos sens sont conduites par les nerfs à la moelle et au cerveau sous forme de sensations, dans le sens le plus large du mot. Ces impressions arrivent à la conscience dans le cerveau. Les excitations qui frappent les nerfs à la périphérie du corps ne sont perçues que lorsque les nerfs les ont conduites au cerveau.

Du Bois-Reymond a poussé sa célèbre découverte jusqu’à montrer que toute activité des nerfs, qui se manifeste dans les muscles à titre de mouvement, dans le cerveau à titre de sensation, est accompagnée d’une modification du courant électrique du nerf. D’après des recherches aussi ingénieusement conçues que solidement et heureusement conduites, au moment même où le mouvement et la sensation se produisent, le courant du nerf subit une diminution d’intensité. J’ai trouvé plus tard que le phénomène nerveux qui engendre le mouvement peut aussi, dans certains cas, s’accompagner d’une augmentation du courant nerveux primitif (1).

(1) Moleschott. Le phénomène qui, dans les nerfs, engendre la contraction musculaire, peut aussi être accompagné d’une oscillation

ji.

Or, le courant électrique opère partout une transformation chimique du conducteur humide qu’il traverse; le courant électrique est même en état de décomposer l’eau, c’est-à-dire une combinaison où les corps simples, l’hydrogène et l’oxygène, les contrastes les plus tranchés, sont combinés intimement. Il en résulte qu’une modilication chimique doit marcher de front dans les nerfs avec le courant électrique. A toute altération dans le courant électrique doit correspondre une modification matérielle dans les nerfs.

Le cerveau est un assemblage de fibres motrices et sensitives. Tous les phénomènes de sensation et de mouvement s’accompagnent d’une augmentation ou d’une diminution du courant nerveux, et par suite aussi d’une transformation chimique de la matière.

En un mot, les nerfs propagent au cerveau les changements matériels à titre de sensations.

Les diverses formes de l’activité cérébrale impriment leur cachet aux divers phénomènes matériels de mouvement qui se passent dans le corps.

Les mouvements des passions tiennent sous leur domination le diamètre des vaisseaux sanguins les plus déliés des vaisseaux capillaires du visage. Nous pâlissons de crainte, parce que les vaisseaux capillaires des joues subissent un rétrécissement, et, par conséquent, charrient moins de sang rouge. Au contraire, les vaisseaux capillaires du visage s’élargissent quand il s’empourpre de colère ou rougit de honte.

Quand l’œil brille de bonheur, c’est qu’il est rempli et tendu par des humeurs. Le globe de l’œil , plus for-

positive du courant nerveux. ( Untersuchungen zur Nalurlehre des Menschen unddcr Thiere , VIII, 1-35.)

tement bombé, fait une saillie plus grande hors de la cavité orbitaire, et rélléchit plus de lumière; le globe de l’œil brille par l’effet de la meme cause, qui donne à l'œil de l’enfant son agréable éclat.

Dans l’excitation qu’amène le bonheur, le nombre des pulsations par minute s’accroît, tandis qu’au contraire une terreur soudaine et vive ralentit le pouls, et même peut produire un arrêt instantané du cœur, une syncope.

C’est ainsi que les passions altèrent le lait d’une mère. La salive afflue en abondance au souvenir de quelque friand morceau. Déjà les anciens savaient que le foie joue un rôle imporlant dans le bouillonnement des passions. Le chagrin produit des épanchements de bile, ou l’obstruction des conduits biliaires, et, comme sa conséquence, la jaunisse. La tristesse, le chagrin, la joie, la compassion, accroissent la sécrétion des larmes. Il est difficile qu’une personne, avant de prononcer son premier discours, ne soit pas tourmentée par un besoin réitéré d’uriner et par des flatuosités, qui manifestent la nature corporelle de l’excitation de son cerveau.

Enfin, à la suite d’un travail intellectuel soutenu, nous sentons la faim, et pendant ce travail, ainsi que Davy et von Bàrensprung le rapportent, la chaleur propre éprouve une élévation (1). On ne peut expliquer ces faits que par l’accélération de l’échange des matières. La faim est un signe certain d’un appauvrissement du sang et des tissus, d’une altération de la composition matérielle qui se propage dans les nerfs jusqu’au cerveau à titre de sensation. Cet appauvrissent) Von Bàrensprung, Muller' s Archiv für Anatomie uncl Physiologie. Jalirgang, 1851, 1G4.

ment ne vient que de l’élimination augmentée, et en particulier d’un accroissement de la quantité d’acide carbonique expiré. En conséquence , il faut que la combustion soit augmentée dans le corps. L’élévation de la chaleur propre pendant le travail de la pensée est l’épreuve qui confirme la justesse de notre opinion, quand nous rapportons l’accroissement des pertes du corps à l’activité cérébrale. La pensée nous apparaît comme un mouvement de la matière.

Ce n’est pas seulement la composition chimique du cerveau qui change par l’effet de son activité. Au développement de la pensée correspond aussi la structure de l’organe , et Liebig a parfaitement raison de dire : « Les effets du cerveau doivent être en rapport avec sa » masse, et les effets mécaniques avec celle de la sub- » stance musculaire (1). »

Sœmmerring , le plus grand anatomiste du corps humain qu’ait produit l’Allemagne, lié avec George Forster d’une amitié qui a rendu son nom cher au peuple, a découvert une loi importante, à savoir, que le cerveau de l’homme, comparé à la masse des nerfs céphaliques, est plus grand que le cerveau de n'importe quel animal (2).

Les hémisphères du cerveau sont divisés à leur surface par de nombreuses presqu’îles qui font une saillie

(1) Liebig, Chemische Briefe, 471 .

(2) Voyez la figure du cerveau d’un nègre dans le célèbre ouvrage de Tiedemann : Das Hirn des Negers mit dem des Europiiers und Orang-Oulangs vcrglichen (Heidelberg, 1837, pl. III), et dans les classiques Icônes cerebri Simiarumel quorumdam Mammalium rariorum (Heidelbergæ, 1821, pl. I, fig. 5), la figure du cerveau et des nerfs de la tête du singe à queue de cochon, et (pl. II, fig. 8) celle d’un phoque.

plus ou moins bombée, et sont séparées les unes des autres par des sillons. Ces presqu’îles décrivent des méandres irréguliers, aussi les appelle-t-on circonvolutions du cerveau.

Chez les singes, et même chez ceux que la perfection de leurs facultés intellectuelles rapproche le plus de l’homme, les circonvolutions ont une figure régulière, les presqu’îles présentent sur chaque hémisphère une plus grande analogie de dessin , et elles sont moins nombreuses que chez l’homme (Tiedemann).

Il y a des animaux qui, à l’état sauvage , vivent en société, comme les phoques, les éléphants, les chevaux, les rennes, les moutons et les bœufs, et les dauphins; ils ont pour caractère l’irrégularité et le grand nombre de leurs circonvolutions ( Cuvier et Laurillard ).

On peut diviser chaque hémisphère du cerveau en cinq lobes: un lobe moyen, caché profondément, est entouré par un lobe antérieur, un postérieur, un supérieur et un inférieur. L’antérieur occupe la région frontale , le postérieur celle de l’occiput, le supérieur celle du vertex , enfin l’inférieur la région temporale du crâne. Les quatre lobes qui entourent le lobe moyen possèdent chacun en particulier trois circonvolutions principales (Gratiolet) (1).

L’homme, l’orang-outan et le chimpanzé ont aussi des circonvolutions sur le lobe moyen ; mais chez tous les autres singes ce lobe est absolument lisse.

Gratiolet, à qui nous devons ces connai ssances, s'est efforcé, tout récemment, de faire connaître, d’une manière générale, les différences exactes qui

(1) Gratiolet, Annales des sciences nat ., 3e série, t. XIV, p. 4 85.

séparent le cerveau humain de celui des singes supérieurs. 11 a fait voir en particulier que chez l’homme, comme chez le singe, outre les circonvolutions principales, il y a des circonvolutions de passage, qui se dirigent du lobe occipital vers le lobe temporal. Chez l’homme, deux de ces circonvolutions sont grandes et superficielles; elles remplissent complètement un sillon vertical qui, chez les singes, sépare le lobe occipital du temporal. C’est cette particularité qui fait le contraste du cerveau de l’homme et de celui de tous les singes (1).

Il s’en distingue encore par la grandeur de son lobe frontal. Plus un singe est élevé dans l’échelle de l’ordre, plus son lobe frontal est ample. La grosseur de ce lobe le cède de plus en plus à celle des lobes pariétal et occipital, à mesure qu’on descend davantage dans la série des singes (Gratiolet).

La moelle épinière pénètre dans le cerveau par l’intermédiaire de la moelle allongée, qui est située entre la moelle et le cerveau; au-dessus de la moelle allongée se trouve placé le cervelet.

Chez l'homme, le cervelet est complètement recouvert par les hémisphères du cerveau.

Plus un animal est élevé dans la série zoologique, c’est-à-dire plus son développement le rapproche de l’homme , plus aussi le cerveau recouvre compléte-

(1) Gratiolet, ibid., p. 186. « Dans le cerveau humain, les deux plis supérieurs de passage de la face externe existent également, mais ils sont tous les deux grands et superficiels, en sorte que la scissure perpendiculaire externe est complètement oblitérée. Cette remarque résout une des plus grandes difficultés que soulève la comparaison du cerveau de l’homme avec le cerveau des singes. »

ment le cervelet. Déjà chez les singes un bord étroit du cervelet dépasse en arrière et en bas les hémisphères cérébraux. L’orang-outan et le chimpanzé eux-mêmes se distinguent très-nettement de l’homme par cette particularité (1). Toutes les autres bêtes, nos ruminants domestiques, le bœuf, le mouton, s’éloignent beaucoup de l’homme sous ce rapport. Les grands hémisphères possèdent de chaque côté une cavité, les ventricules latéraux, qui chez l’homme se prolonge sous la forme d’une corne postérieure se terminant en cul-de-sac : on l’appelle la cavité digitale; elle manque, en même temps que le lobe postérieur, chez tous les animaux, à l’exception des singes. Le cerveau du bœuf diffère de celui de l’homme d’une manière radicale par sa conformation.

Tiedemann , partant de l’histoire de la formation du cerveau de l’homme, a aussi démontré, il y auprès de cinquante ans , la loi d’après laquelle le développement de l’encéphale est d’autant plus grand, que les hémisphères du cerveau, qui recouvrent le cervelet, débordent en arrière, d’une façon plus marquée, chez le fœtus pendant la vie intra-utérine; le cervelet n’est recouvert par le cerveau qu’au septième mois (2).

Déjà Leuret a fait remarquer que le développement des hémisphères du cerveau , par rapport à ceux du cervelet, a plus d’importance que celui des circonvolu-

(1) Tiedemann, le cerveau du nègre (pl . VI, fig. 1), celui de l’orang-outan (fig. 3), celui du chimpanzé.

(2) Voyez l’ouvrage célèbre de Tiedemann, celui qui a frayé la voie : Anatomie und Bdlungsgeschichte des Gehirns im Fœtus des Menschen , nebst ciner vergleichenden Darstellung des Hirnbaues in den Thieren. Nürnberg, 181G, 1/12.

tions. Les recherches de Gratiolet donnent à la grosseur du lobe frontal le pas sur le nombre et l’irrégularité des circonvolutions. Ce n’est que lorsque chez deux animaux les hémisphères du cerveau recouvrent en arrière dans la même étendue ceux du cervelet, et quand les lobes frontaux sont également développés dans les deux animaux, que le nombre et l’irrégularité des circonvolutions fournissent un signe positif de la supériorité.

Les singes, et en particulier les lémuridés, n’ont pas les circonvolutions aussi ondulées que celles de l’éléphant ou de la baleine. Mais la forme générale du cerveau, qui chez les singes recouvre en arrière une grande partie du cervelet, et la grandeur du lobe frontal, placent l’encéphale des singes beaucoup plus près de celui de l’homme (Leuret) (1).

Il est donc évident qu’il ne faut pas juger le développement du cerveau des hommes, en ne tenant compte que du nombre et de l’irrégularité des circonvolutions. Ce n’est que si la figure entière du cerveau et le développement du lobe antérieur sont tout à fait les mêmes dans deux cas donnés, qu’on peut prendre les circonvolutions pour terme de comparaison. Si donc on trouve chez des crétins des cerveaux pourvus d’un nombre surprenant de circonvolutions, on n’en peut tirer aucune objection contre le rapport constant qui lie la structure du cerveau à l’intelligence. Ajoutons à cela que des altérations intérieures peuvent complètement annuler l’avantage des circonvolutions.

(1) D’après Leuret, Anatomie comparée du système nerveux considéré dans scs rapports avec l’intelligence (Paris, 1839), rappelé par Gratiolet, Comptes rendus , t. XXXIII, p. 485, 486. — Voyez Gratiolet, Annales des sciences naturelles, 3e série, t. XIV, p. 187.

Très-souvent la petitesse de l’encéphale est liée à la faiblesse d’esprit ou à l’idiotie. Tous ceux qui connaissent les portraits de Yésale , de Shakspeare , de Hegel et de Gœthe, ont depuis longtemps acquis la conviction profonde que le front élevé et découvert, qui correspond à un puissant développement du lobe frontal , décèle le grand penseur. Cette loi aussi n’est point infirmée, parce qu’un cerveau avec des grands lobes frontaux peut être développé d’une manière défectueuse dans le reste de ses parties, et n’avoir sur ses hémisphères qu’un petit nombre de circonvolutions séparées par des anfractuosités régulières. Dans ce cas, la supériorité des lobes frontaux est effacée par d’autres désavantages; et il n’est, par conséquent, pas impossible qu’un faible organe de la pensée se loge derrière un grand front. On ne peut pas répéter assez cette vérité, que sa simplicité a fait si souvent méconnaître, qu’il n’y a de rapport direct, simple, entre le développement de chacune des particularités de la structure du cerveau et la prééminence de l’organe dans son entier, que lorsque toutes les autres particularités réunies sont tout à fait égales.

A présent, on comprend pourquoi chez les bêtes l’activité intellectuelle tombe de plus en plus bas à mesure qu’on enlève avec le couteau les hémisphères du cerveau, en procédant du haut en bas. On a conservé en vie pendant plus d’un an, en les nourrissant artificiellement, des oiseaux dépouillés de leur cerveau. La sanguification et la formation des tissus reste encore possible. Mais ces animaux sont tout à fait fermés aux impressions du monde extérieur. La conscience a disparu sans laisser de traces.

De même que nous pouvons voir avec un seul œil,

entendre avec une seule oreille, nous pouvons penser avec un seul hémisphère du cerveau. On a trouvé chez l’homme, dans un seul des hémisphères, de grandes altérations sans que l’activité intellectuelle en ait été sensiblement troublée. On a observé la même chose sur des animaux auxquels on avait excisé l’un des deux hémisphères; cependant, malgré cela, la conscience souffre. Les animaux s’effrayent plus facilement. L’homme qui ne pense qu’avec un seul hémisphère se fatigue plus vite au travail de l’esprit (1).

La proposition émise par Liebig, d’après laquelle les effets du cerveau sont en rapport avec sa masse, reçoit une confirmation singulière des pesées de Peacock. D’après ce dernier, le cerveau de l’homme augmente de poids jusqu’à la vingt-cinquième année, puis il se maintient au même niveau jusqu’à la cinquantième environ, pour diminuer de nouveau d’une manière considérable dans l’âge avancé (2). Ce n’est que par exception que le cerveau conserve, chez les vieillards, la force de l’âge mûr; encore est-il difficile qu’il n’ait rien perdu. Nous savons que Newton est parvenu à l’âge de quatrevingt-cinq ans, et que dans sa vieillesse l’infortuné s’est occupé des prophéties de Daniel et de l’Apocalypse de Jean. L’Apocalypse de Jean, un joujou à la main du génie qui découvrit les lois de la gravitation ! La force est impérissable comme la matière.

On objecte que l’on ne peut pas toujours faire voir chez les aliénés une altération matérielle du cerveau; mais cela n’a pas la moindre signification, et l’on n’en peut pas tirer d’arguments contre l’existence du lien

(1) Schiff, Lehrbuch der Physiologie , T, 338.

(2) Voyez ci-dessus, t. I, p. 176, note 1 .

LA PENSÉE

indissoluble qui unit le cerveau à l’activité intellectuelle, pas plus qu’on ne peut alléguer conlre les lois de la gravitation, que des centaines de savants n’ont jamais observé le cours des astres. On n’a, pour ainsi dire, jamais soumis le cerveau des aliénés à l’analyse chimique. Il faut savoir combien la structure du cerveau est compliquée; il faut savoir que nous sommes à peine parvenus à diviser le cerveau en départements , comme une carte de géographie , pour comprendre qu’il faut acquérir plus de connaissances, ou se donner plus de peine, employer plus de temps qu’on n’en consacre d’ordinaire aux autopsies , si l’on veut se mettre à meme de soutenir, dans n’importe quel cas, que le cerveau d’un aliéné était intaci dans sa composition chimique et dans sa structure. Les nouvelles recherches de von Bibra ont montré que pour reconnaître ce qu’il peut y avoir de particulier dans le cerveau des aliénés , il ne suffit pas de doser la graisse, l’eau et les substances solides de chaque partie du cerveau (1). Pour y arriver, il faut une étude qui pénètre dans le détail , qui divise le cerveau en ses parties distinctes, et considère dans chacune de ces parties tous les éléments qui la constituent.

Et pourtant on lit dans Liebig : «Ce qu’il y a de

» bizarre, c’est que bien des gens regardent les

» caractères de l’être incorporel, conscient, pensant » et sentant, qui habile le corps humain, comme une » simple conséquence de sa structure intime et de l’ar- » rangement de ses molécules; tandis que la chimie » fournit la preuve la plus indubitable qu’à ne consi-

(1) Von Bibra, Vergleichende Untersuchungen über clas Geliirn des Menschen und der Wirbelthiere, 113,

» dérer que cette composition définitive, la plus déli- » catc, que les sens ne peuvent plus apprécier ( !), l’homme » devrait être identique avec le bœuf ou les animaux les » plus inférieurs de la création (1). »Si Liebig ne sait pas que le cerveau du bœuf diffère essentiellement par sa structure du cerveau de l’homme, il ne faut pas s’en prendre au chimiste (voy. ci-dessus p. 159); mais quand le chimiste déclare que l’arrangement des molécules est le même dans le cerveau du bœuf que dans celui de l’homme , il soutient avec la plume une proposition qui ne relève que de la balance. Jusqu’ici personne n’a essayé de déterminer les rapports numériques d’après lesquels l’albumine, l’oléine, la margarine, la cholestérine, la graisse phosphorée et les divers sels entrent dans la composition du cerveau, du bœuf ou de celui de l’homme. Si, d’après ces indications, on étudie avec la balance , on trouvera dans la composition une différence, par la raison que la structure du cerveau du bœuf n’est en aucune façon identique avec celle du cerveau de l’homme. J’ai écrit ces lignes en 1852, et depuis lors von Bibra a institué une série intéressante des plus laborieuses recherches sur la composition du cerveau. L’un des résultats les plus importants de ce travail consiste en ce que, la quantité de graisse que le cerveau contient dans 100 parties de sa substance devient d’autant plus petite, que l’on descend plus bas dans Léchelle animale. L’homme a dans son cerveau plus de graisse que les mammifères, et ceux-ci plus que les oiseaux. Sans doute le bœuf se distingue par la grande quantité de graisse de son cerveau; mais, la masse du cerveau du bœuf comparée au poids de son

(t) Liebig1, Chemische Briefe , 61.

LA PENSÉE

corps ne s’élève pas au sixième de celle du cerveau humain (1).

Il n’est pas nécessaire qu’il y ait dans deux organes du corps des substances différentes pour que leur composition chimique ne soit pas la même; il suffit que les mêmes substances soient combinées l’une avec l’autre dans des proportions différentes. De même que l’acide sulfureux est un corps autre que l’acide sulfurique, parce que celui-ci contient pour la même quantité de soufre un équivalent d’oxygène de plus que celui-là, de même qu’une tasse de café produit un autre goût suivant qu’elle tient en dissolution deux morceaux de sucre égaux en poids ou un seul; de même aussi deux cerveaux diffèrent s’ils renferment de l’albumine, de la graisse phosphorée, ou m'importe quelle autre de ses parties constitutives en quantités différentes. On rencontre des différences de cette espèce ; la science l’a déjà découvert. Nous avons vu que le cerveau des animaux supérieurs contient une plus grande quantité de graisse, et que celui de l’homme l’emporte sous ce rapport sur celui des mammifères. Ajoutons que ce qui caractérise le cerveau du fœtus pendant la gestation, c’est qu’il ne contient qu’une faible quantité de graisse. Chez les enfants et les petits animaux, au moment de leur naissance, la graisse a déjà considérablement augmenté, et elle augmente encore d’une manière assez rapide avec les progrès de l’àge [Schlossberger, von

(1) Von Bibra, Verglcichende Untersuchungen ilber das Gehirn des Menschenund der Wirbelthicre , 22, 23, 34, 35, 120, 123, 129. Cet ouvrage substantiel démontre à chaque page l’importance des changements de la composition chimique du cerveau, selon le degré de développement des animaux.

LA (il ULULATION DÈ LA YiE.

Bibra (1)]. Lassaigne a trouvé moins de graisse phosphorée dans le cerveau du chat et dans celui de la chèvre que dans celui d’un cheval. D’après Hermann Nasse, le cerveau de la grenouille se distingue de celui des autres animaux parce qu’il contient beaucoup d’albumine et de sels (2). Le travail de von Bibra a confirmé ces résultats par des exemples détaillés (3).

Après cela il n’est pas surprenant que Liebig écrive, en se contredisant lui-méme : « Il est certain que trois » hommes qui se sont rassasiés l’un avec de la viande » de bœuf et du pain, l’autre avec du pain et du fro- » mage ou de la morue, le troisième avec des pommes » de terre, envisagent à des points de vue tout à fait » différents les difficultés qui se présentent à eux ; l’effet » que ces difficultés font sur le cerveau et le système » nerveux varie suivant certaines parties constitutives » propres aux divers aliments (4). » Dans un autre passage il dit encore avec une égale justesse, qu’on ne peut changer l’alimentation en allant à l’encontre de la loi de l’instinct et de la nature, « sans mettre en péril la santé et les activités corporelles et intellectuelles de l’homme » (5).

C’est tout naturel! La composition chimique est pour la forme et la force, comme le principe la cause néces-

(1) Schlossberger, Annalen der Chemie und Pharmacie, LXXXVI, 120, 121. — Von Bibra, Vergleichende Untersuchungen über das Gehirn, 117, 118. — Voyez HaufFund Walther, Annalen der Chemie und Pharmacie, LXXXV, 48.

(2) H. Nasse, Thierische [V Urine, in Rudolph Wagner" s Hand - VoOrlerbuch der Physiologie, 104.

(3) Von Bibra, Vergleichende Untersuchungen , 32, 88, 99, 104.

(4) Liebig, Chemische Briefe, 600.

(5) ld., ibid., 466.

LÀ PENSEE

saire et efficiente des phénomènes. Mais la raison pour laquelle un grand nombre de nos contemporains hésitent devant ces principes, c'est qu’ils n’en ont pas une intelligence claire, ou qu’ils n’ont pas le courage d’en avouer les dernières conséquences, sans crainte comme sans égards. Combien de joyeux compagnons n’onl-ils pas répété avec enthousiasme la citation biblique « le vin réjouit le cœur de l’homme », et que de fois n’entendons-nous pas dire par des femmes, des artistes, des savants, que lorsqu’ils ont pris du café le matin, leur esprit s’éveille et s’anime à la production. Pourtant le gai compagnon, la femme, l’artiste, et surtout le savant, s’effrayent d’ordinaire quand ils voient revêtir ce phénomène d’une proposition générale; bien plus, ils voudraient se soustraire à la puissance de leur propre observation, dès qu’ils soupçonnent qu’ils vont être obligés de contribuer eux-mêmes à prouver que l’esprit est une propriété de la matière. Mais on ne peut esquiver l’observation. Le fait est souverain.

Les impressions des sens produisent les dispositions du cerveau. J’ai fait voir avec détail, dans ma seconde lettre, que nous ne pouvons rien concevoir en dehors des rapports qui unissent le monde physique à nos sens. Toute connaissance découle des sens.

Il n’y a pas d’idées innées. Ce qui fait l’unité de la conception de la chose pour nous et de la chose en soi, ce n’est pas que l’essence des choses, et les lois qui président à son développement, projettent leur image dans un esprit indépendant de la matière. Ce qui fait cette unité, c’est bien plutôt cette vérité qu’il n’y a d’une manière générale qu’une seule conception, à savoir : la conception de la chose telle qu’elle est pour nous.

Nous ne concevons que les impressions des corps sur nos sens. Les choses en soi ne consistent que dans leurs propriétés. Mais leurs propriétés sont des rapports avec nos sens, et ces rapports sont des caractères essentiels.

Qu’on se rappelle les découvertes les plus grandes et les plus importantes failes dans tous les temps dans les domaines de la science, de l’art et de l’industrie. C’est toujours une observation des sens qui a donné le branle à tout. Un caractère gravé dans le bois tombe sur le sable, voilà l’art de l'imprimerie trouvé ! Galilée voit dans la cathédrale de Pise une lampe se balancer; il suit le phénomène avec tant d’attention, qu’il lui arrache la révélation des lois du pendule ! Newton se repose confortablement dans son jardin ; une pomme tombe d’un arbre, la découverte des lois de la pesanteur est assurée 1 Et il en est de même chaque fois qu’une découverte porte avec elle une nouvelle idée, et non pas simplement l’application d’idées connues.

« Les géomètres, écrit Biot, ont une notion parfaite » du cercle, quoique la nature ni l’art ne leur aient ja- » mais présenté de cercle parfait (1). » L’affirmation est très-juste, mais il est démontré d’une façon tout aussi certaine que l’homme ne pouvait découvrir les propriétés du cercle qu’au moyen d’une circonférence tracée sur le sable, ou d’un signe sensible.

Quand on dit que les sens ne peuvent jamais embrasser l'essence des choses, c'est qu’on n’a pas une idée claire de l’essence des choses; il y a même des physiciens qui donnent complaisamment dans cette erreur. Que les idéalistes prennent à tâche d'obscurcir

(1) Biot, Comptes rendus , t. XXXIII, p. 557,

LA PENSÉE

i no

l’essence des choses avec leurs phrases ronflantes, le savant devrait comprendre clairement que l’essence d’une chose ne représente rien que la somme de scs propriétés.

Chaque propriété est un rapport avec les sens, mais chaque impression sur les sens n’est qu’un phénomène de mouvement qui se communique à la matière de nos nerfs sensitifs.

Quand l’éther et les molécules solides d’un corps vibrent, il naît une image lumineuse dans l’œil; les vibrations d’une colonne d’air, d’une corde, d’une peau tendue, produisent le son : nous ne sentons que les substances qui se meuvent k l’état volatil le long des expansions les plus déliées de nos nerfs olfactifs. Le mouvement des matières dissoutes agit sur les nerfs du goût. La pression, la rugosité, la dureté, la chaleur, le froid, sont aussi des états de la matière qui n’arrivent aux nerfs du tact, pour y être perçus, que grâce au mouvement.

Il suffit de rappeler ces faits pour renverser une des erreurs les plus répandues, d’après laquelle l’effet produit sur les sens supérieurs, sur l’oreille et sur l’œil, serait immatériel.

Nous voyons une image colorée. La rétine reçoit l’impression des ondes lumineuses. Là-dessus poussent en nous certaines idées. Nous nous exerçons à contempler les chefs-d’œuvre de l’art, et nous arrivons à l’idée du beau. Le beau n’est point une idée concrète et toute faite que le cerveau de l’homme apporte au monde en naissant. On ne peut imaginer le beau, on ne peut que le découvrir. Et môme il ne se découvre qu’aux critiques artistes qui, à l’exemple de Winckelmann, embrassent les chefs-d’œuvre avec leurs sens, comme fait le

MOLESCHOTT. — II

170 LA CiUClLAÎlON DE LA VIE.

naturaliste pour la plante ou l’animal dont il veut pénétrer les propriétés.

C’est par les sens que la parole nous remue. Quand l’oreille est ouverte, nous sommes sous la puissance de la parole, que son effet soit de nous persuader ou de nous exciter à la contradiction. La parole est toutepuissante quand le discours clair etbien enchaîné s’adapte à notre degré de culture intellectuelle, exercée à comprendre la valeur des mots. Pour arriver à comprendre cette valeur, il faut nécessairement s’exercer comme pour perfectionner la faculté de distinguer les sons, de retenir une mélodie, de démêler le rôle d’une voix dans un chœur, ou celui d’un instrument dans une svmphonie.

Le musicien domine notre esprit par un hon choix de contrastes. Si notre susceptibilité est déjà préalablement excitée, la puissance d’une composition musicale peut nous ravir jusqu’aux larmes. La disposition cérébrale que l’excitation des nerfs de l’ouïe a produite se reflète dans d’autres mouvements matériels du corps.

« Ce qui a élevé l’acoustique au rang qu’elle occupe à » présent, dit Liebig, c’est la grande découverte que » l’harmonie musicale, dans chaque son qui remue » le cœur, excite à la joie, anime à la vaillance, est » le signe d’un nombre déterminé ou déterminable de » vibrations des parties d'un milieu qui les propage,

» et par conséquent un signe de tout ce qu’on peut » déduire des lois des ondulations (1). »

Qui ne sait que les odeurs éveillent des souvenirs? Les plaisirs de la table indiquent parfaitement la part que l’on doit accorder au sens du goût dans l’état de

(1) Liebig, Chemische Driefc^ 37(3.

LA PENSÉE

noire esprit, à ce sens qui nous présente quelquefois dans un grand dîner une compensation, mesquine, il est vrai, pour l’ennui que peuvent donner les convives. Quand l’oreille et l'œil manquent de tout, la langue en devient plus active, et par suite l’influence qu’elle exerce sur notre bien-être augmente. Les impressions du toucher éveillent la volupté et les ardents désirs.

Il n’y a pas d’exception : les impressions de nos sens et les dispositions du cerveau, qui en sont les dépendances, proviennent des mouvements de la matière communiqués aux nerfs sensitifs.

Notre jugement est le jugement des sens. Il s’appuie sur l’observation des sens. Puisque toutes les choses d’une manière générale ne sont que par leurs rapports entre elles, l’impression que fait un objet sur nos organes des sens est aussi un caractère essentiel de l’objet.

Ceci n’exclut pas la possibilité des illusions des sens. L’essentiel est que ce n’est pas la raison, mais encore un organe des sens, une autre observation des sens, qui rectifie l’illusion.

Je ne vois pas l’air, je ne vois ni son oxygène, ni sa vapeur d’eau, ni son acide carbonique. L’homme du monde pourrait douter de la corporéité de l’air, de l'existence matérielle de l’oxygène, de l’eau et de l’acide carbonique dans l’atmosphère; mais le fer se rouille quand il est exposé à l’air humide, il se combine avec l’oxygène et l’eau, il devient plus lourd, et son poids augmente exactement de celui de l’oxygène et de l’eau dans l’air. Tout le monde sait que le sel de cuisine devient humide à l’air. Une simple expérience chimique fait voir que l’air trouble l’eau de chaux par son acide carbonique. Le poids de l’eau de chaux augmente du

poids de l’acide carbonique. Le carbonate de chaux se précipite.

L’eau réfracte le rayon de lumière autrement que l’air. Quand je pose une pièce de monnaie dans une tasse, et que je m’éloigne de la lasse assez pour cesser de voir la pièce, parce que le rebord élevé de la tasse la cache, elle redevient sur-le-champ visible, si je remplis la tasse d’eau, parce que l’eau réfracte le rayon de lumière plus fortement que l’air. Si dès le début je m’étais mis assez loin pour ne pouvoir plus voir la pièce, il n’y a pas d’idée innée qui m’eût conduit à deviner qu’elle y était. Le cerveau n’aurait pas non plus imaginé la réfraction de la lumière. L’eau rend la pièce de monnaie visible. Ces observations et d’autres analogues amenèrent à la découverte de la réfraction de la lumière.

Deux rangées d’arbres plantés partout h. égale distance les uns des autres, de même que les rails d’un chemin de fer, paraissent converger dans un grand éloignement. Nous jugeons de la grandeur d’un objet, et, dans un cas donné, de son éloignement, d’après la grandeur de l’angle formé par deux lignes tirées des limites extrêmes du corps lumineux au centre optique de l’œil. Si le corps que nous voyons conserve sa grandeur, cet angle qu’on appelle l’angle visuel, devient d’autant plus petit que l’objet est plus éloigné de nous. C’est ainsi que dans une grande salle le toit paraît s’abaisser vers l’extrémité opposée au point où nous sommes placés, et le plancher semble se relever. Un sentier de montagne vu de loin nous fait l’effet d’être plus roide. Les hautes tours semblent s’incliner vers l’observateur qui se tient à leur pied.

Cependant les arbres et les rails sont tous aussi dis-

LA PENSÉE

tants l’un de l’autre dans l’éloignement le plus reculé que dans le voisinage le plus proche de nous; la salle a partout la même hauteur; le sentier de la montagne est moins roide, et la tour ne penche pas. Voilà des faits que nous ne pouvions apprendre que par l’observation, et nous les affirmons toujours quand le cas se présente, sans y regarder davantage, depuis que l’observation a été faite une fois, et que des répétitions fréquentes l’ont fait passer à l’état de notion générale.

C’est ainsi que l’enfant apprend à juger les distances en prenant et touchant bien des fois les objets; c’est ainsi que la direction du son lui parait d’abord incertaine. Plus tard, combien ne faut-il pas d’exercice pour apprendre à distinguer les délicates nuances des sons, des couleurs et des rapports de mesure.

Un sens complète l’autre et le rectifie. Quand nous avons déjà vidé plusieurs verres de vin, si l’on vient à nous bander les yeux, nous ne pouvons plus distinguer avec certitude le vin rouge du vin blanc. Aidée de la vue, la langue perçoit une différence positive.

C’est de la combinaison des perceptions des sens, c’est du complément des sens l’un par l’autre, c’est des observations que nous faisons dans des conditions diverses et par des moyens variés, et avant tout par l’exercice des sens, que se forme un jugement droit. Percevoir complètement par les sens, c’est embrasser la somme des propriétés avec des sens complètement exercés et développés. La somme de toutes les propriétés d’une chose, c’est l’essence même de la chose.

Les propriétés d’un corps ne sont pourtant pas indépendantes les unes des autres. Bien plus, chaque propriété est le résultat nécessaire de toutes les autres,

Nous l’avons déjà vu dans le rapport réciproque de la composition, de la forme et de la force.

C'est grâce à la combinaison nécessaire des propriétés dont la somme exprime chaque corps que nous pouvons trouver, pour les choses qui composent le monde extérieur, une expression générale d'un sens précis.

Ainsi il y a un corps soluble dans l’eau, qui se combine avec les acides pour former des sels solubles, qui, en se combinant avec le chlorure de platine, donne un précipité jaune, et avec l’acide tartrique un précipité blanc cristallin, et qui donne à la flamme une couleur violette. La somme de ces propriétés, le chimiste l’appelle potasse. Avec cette dénomination, il s’élève à une idée générale, et elle suffit pour lui rappeler toute une série d’observations isolées.

C’est en cela que consiste le rôle du naturaliste qui décrit. Par exemple, nous rencontrons deux animaux qui sont identiques l’un avec l’autre dans tous leurs caractères, mais qui diffèrent par une seule propriété constante, quoique moins apparente : à cause d’elle on divise ces animaux en deux espèces. On connaît un rhinocéros indien et un rhinocéros javanais : ils ont tous les deux pour caractère de porter une corne sur la peau qui recouvre les os du nez ; mais le rhinocéros indien a la peau lisse, tandis que l’espèce javanaise est couverte de petites tubérosités. A cause de l’identité des autres propriétés, on réunit les deux espèces dans un seul genre. L’idée de genre est, dans ce cas, la somme d’un certain nombre d’observations qui, faisant abstraction de la peau, considèrent les doigts, les dents, l’excroissance du nez, et constatent dans ces formes une identité générale des propriétés. Le rhinocéros, le tapir et le daman, entre autres caractères communs, ont sept

LA PENSÉE

molaires de chaque côté à la mâchoire supérieure et à l’inférieure, et n'ont point de vésicule biliaire. En conséquence, on réunit le tapir, le rhinocéros et le daman dans une môme famille. C’est d’après une identité analogue des caractères de celle famille et de plusieurs autres, qu’on institue Yordre des pachydermes, auquel appartiennent l’éléphant, le cochon, l’hippopotame. Et comme toutes les espèces de ces familles partagent avec un grand nombre d’autres la propriété de mettre bas des petits vivants qui sucent le lait des mamelles de la mère pour première nourriture, nous montons à l’idée encore plus générale de la classe des mammifères.

L’idée n’est donc pas autre chose que la somme des caractères communs, dont le nombre détermine son étendue et ses limites. Moins l’idée comprend de caractères dans sa composition, plus il y a de corps qui tombent dans son domaine. Si les propriétés identiques dont la somme constitue l’idée sont très-nombreuses, l'idée devient très-précise. C’est ainsi que se forment les idées d’ordre supérieur et d’ordre inférieur.

Du reste, c’est ainsi que se forment toutes les idées, même les plus abstraites. Tout ce qui provoque le mouvement de la matière, nous l’appelons force. Mais la formation d’une telle idée n’a de valeur que lorsque le monde réel des phénomènes est derrière elle.

On est souvent obligé d’entendre dire que l’idée abstraite est donnée seulement dans l’entendement; que l’idée, en tant qu’idée, n’entre pas dans le phénomène. Quiconque est de cet avis, voit aussi mal la signification et la formation des idées que les savants qui raffinent sur l’essence des choses. Afin de se prémunir une fois pour toutes contre les spéculations creuses, et de voir dans tous les cas l’idée incarnée et palpable, il

suffit de retenir que l’idée exprime une somme de caractères communs à plusieurs choses.

J’arrive à l’idpe générale de matière en la dépouillant de toutes les propriétés par lesquelles une substance se distingue d’une autre. Il n’en reste que trois. La matière est pesante, elle remplit l’espace, elle est susceptible de mouvement: sans ces propriétés, la matière n’existe pas ; mais tous les corps possèdent ces caractères. Je ne peux donc pas dire que la matière, au sens idéal, n’existe pas, il faut dire qu’elle existe partout.

Dès que nous sommes parvenus à reconnaître la somme des propriétés d’une chose et le lien nécessaire qui les unit entre elles, nous sommes en état, avec la connaissance de quelques propriétés, de déduire toutes les autres.

Quand le chimiste rencontre une substance qui donne par l’acide tartrique un précipité blanc cristallin, adhérent aux bords de l’éprouvette en aiguilles courtes et épaisses, une substance qui donne en outre un précipité jaune cristallin par le chlorure de platine, il sait qu’il a dans les mains de la potasse. Il sait alors, sans aller plus loin, qu’il a devant lui une substance soluble dans l’eau, qui possède une affinité intime pour les acides, qui forme avec tous les acides inorganiques des sels facilement solubles dans l’eau, et qui donne à la flamme de l’alcool une couleur violette. Bref, le chimiste, au moyen de deux ou trois propriétés, reconnaît une douzaine de caractères et beaucoup d’autres encore, tous nécessairement liés à ces deux ou trois propriétés.

C’est sur cette logique, qui suppose la liaison nécessaire des propriétés, la fixité de l’idée générale, que repose toute la théorie des réactifs chimiques. Quand le caractère décelé par le réactif suffit pour autoriser à

U PENSEE

conclure à l’existence de tout le reste des propriétés, on dit que le réactif est spécifique. La chimie, quand on ne l’exerce pas comme un métier, suppose, partout où l’on s’en sert, l’une des applications les plus profondes, les plus habiles des définitions générales. On peut dire aussi à la gloire de la chimie, comme à celle des mathématiques, quoique k un autre point de vue, qu’elle est une excellente école pour la pensée, une école cù l’on apprend k rougir de l’idéalisme exclusif.

Il suffit k Cuvier de quelques os isolés d’un animal fossile, qui ne faisait plus partie des habitants de la terre, pour en déduire toute la charpente de l’animal. Cuvier enseigna que l’os est l’expression expérimentale d’une loi de la forme, qui donne la clef des autres parties du corps.

Mais il n’est pas vrai de dire que la loi fait la forme, que le corps est formé par l'idée. Au contraire, la loi s’obtient par induction au moyen des formes observées par la voie de l’expérience.

La loi n’est que l’expression la plus brève, l’expression générale de l’identité de milliers de descriptions. La loi n’a qu’une valeur historique. Elle interprète le phénomène, elle fixe dans une courte formule la variation des phénomènes et lie la somme des propriétés k un mot, mais elle n’est pas sa maîtresse. Jamais, au grand jamais, on n’a imaginé la loi avant le phénomène; on l’a trouvée dans le phénomène.

Plus nous sommes capables de lire dans le monde des corps, dans la nature et dans les produits de l’art, plus notre pensée est riche. La pensée est l’expression vivante de la loi. Quand nous réfléchissons sur le monde que les sens nous ont ouvert, nous enfantons l’idée. En vérité, quiconque croit avec Liebig que

(t personne ne sait d’où vient l’idée » (1), n’est point encore sorti de l’enfance de la pensée. Il n’y a que ce moyen d’expliquer pourquoi il a parlé une fois « du » secours de l’étincelle divine qui nous vient d’en haut, » et qui, nourrie par la religion et la civilisation, est le » fondement de tout perfectionnement intellectuel», pour déplorer ailleurs que « dans l’instinct d’un mou- » ton ou d’un bœuf, il se révèle plus de sagesse que » dans les dispositions d’une créature, qui se considère » assez souvent d’une façon étrange comme l’image de » la substance de tout bien et de toute raison (2). »

Les jugements, les idées et les raisonnements forment la totalité de notre pensée. Le raisonnement résulte de l’idée, l’idée du jugement, le jugement de l’observation par les sens. Mais l’observation par les sens est la perception de l’impression que fait sur nos nerfs un mouvement matériel qui se propage jusqu’au cerveau.

La pensée est un mouvement de la matière.

Ch. Vogt a très-bien dit: « Tout savant arrivera, je » pense, parla logique, à penser que toutes les facultés » que nous comprenons sous le nom de propriétés de » l’âme ne sont que des fonctions de la substance céré- » braie, et si j’emprunte une comparaison vulgaire, que » ces pensées ont avec le cerveau à peu près le même » rapport que la bile avec le foie, ou l’urine avec les » reins (3). » La comparaison est inattaquable si l’on comprend ce qui en fait l’objet. Le cerveau est aussi

(1) Liebig, Chemische Briefc, 74.

(2) IiL , ibid., 617, 538.

(3) Karl Vogt, Physiologische Briefe fur Gebildete aller Stiinde. Stuttgart und Tübingen, 1847, 206,

La pensëë.

indispensable à la création de la pensée que le foie à la préparation de la bile, que les reins à la sécrétion de l’urine. Mais la pensée n’est pas plus, un fluide que la chaleur ou le son. La pensée est un mouvement, une transformation de la matière cérébrale; l’activité intellectuelle est une propriété du cerveau tout aussi nécessaire, tout aussi inséparable que la force, partout inhérente à la matière comme son caractère essentiel et inaliénable. Il est aussi impossible que le cerveau intact ne pense pas qu’il est impossible que la pensée soit liée à une autre matière que le cerveau.

Notre pensée, nos sentiments, nos passions, sont produits et entretenus par des impressions des sens. Un jour, un savant proposa, pour suppléer à la peine de mort, d’isoler les condamnés dans l’obscurité en leur bouchant les oreilles avec de la cire. Voilà le comble de l’esprit de persécution où notre siècle est parvenu! Isoler et priver des sens tout à la fois, il n’y a pas de manière plus exécrable de tuer l’esprit !

Page 1