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DIX-NEUVIÈME LETTRE

LA VOLONTÉ

Que la feuille crune plante soit ovoïde ou losangique, que ses bords soient cnliers ou découpés en forme de barbe de plume, tout le monde voit dans ces figures l'effet des causes du développement, dont la forme de la feuille nous apparaît comme une conséquence nécessaire, indépendante de toute volonté libre.

Une espèce d’abeille cache ses œufs dans les feuilles de la rose, une autre les dépose dans celles du pavot blanc, tandis qu’une troisième les entoure d’une muraille de petites pierres. On nous raconte que presque chaque espèce d’araignée tisse une toile différente. Le lemming de Scandinavie serre ses provisions dans une bâtisse composée d’une seule chambre, tandis que le hamster en bâtit une à plusieurs compartiments. Nous attribuons ces effets à une loi de l’instinct, et nous v retrouvons encore, entre la cause et l’effet, une conséquence qui a déjà inspiré l’idée bizarre de mettre, ne fùt-ce que pour un instant, la béte au-dessus de l’homme, parce que l’instinct le préserve de bien des égarements.

LÀ VOLONTÉ

L’homme est supérieur à la bête parce qu’il connaît la loi de l’instinct. « C’est la connaissance de cette loi,

» dit Liebig, qui, en ce qui touche une fonction com- » mune à l’homme et à la bête, élève l’homme au-dessus » des êtres dépourvus de raison et lui fournit, pour le » gouvernement de ses besoins corporels, conditions » de son existence et de sa durée, un secours dont la » bêle n’a pas besoin, puisque chez elle les prescri- » plions de la loi de l’instinct ne sont pas dominées par » l’excitation des sens, ni par l’antagonisme d’une )) volonté pervertie (1). »

En même temps on vante cette volonté antagoniste et pervertie comme le bien le plus sublime de l’homme, en disant qu’elle est la source de toutes ses prérogatives morales et de tout ce qu’il regarde comme sacré.

Néanmoins on accorde que les degrés les plus inférieurs de la volonté sont communs aux hommes et aux animaux, et longtemps on se plut à voir dans le mouvement volontaire un caractère distinctif qui séparait les plantes des animaux. Entre les hommes et les bêles il ne restait qu’une différence : les hommes se distinguaient des bêtes par une conscience plus développée.

Mais alors qu’est-ce que la conscience, ou pour me servir du terme emphatique de l’école, la conscience de soi qui fait de l’homme le roi de la terre?

Des mouvements matériels, liés dans les nerfs à des courants électriques, sont perçus dans le cerveau en qualité de sensation ; cette sensation est le sentiment de soi, la conscience.

Dans l’enseignement de l’école, quand on parle de la pensée, les têtes les plus studieuses ont ordinairement

(1) Liebig, Chemisclw Briefe , 466, 467.

MOLESCHOTT. — II

beaucoup de peine à concevoir parce que l’école ne peut consentir à expliquer la formation des jugements, des notions et des raisonnements, en montrant leur réalité vivante et consistante. On ne réussit pas davantage, quelque effort qu’on fasse, à persuadera l’élève de détourner ses regards de l’arbre vert de la Nature, de séparer la pensée de la matière, pour recevoir les idées purement abstraites qui torturent le cerveau, et le poussent dans un monde d’ombres.

Il en est absolument de même pour les représentations de la conscience qui sont à la mode dans l’école. On y dit à l'écolier qu’il ne doit pas se laisser persuader qu’il n’y ait qu’un simple rapport entre la conscience et le monde extérieur. L’homme, dit-on, a la faculté d’opposer son moi, en tant que sujet connaissant, au monde extérieur, c’est en cela que consiste la conscience qui élève l’homme au-dessus des bêtes. Mais cette définition est encore beaucoup trop claire. La clarté ne doit être qu’apparente. Puis on prend l’opposition du moi et de la chose en soi, et l’on exhibe tous les chiffons de la vieille friperie des idées abstraites. Et trop souvent on aboutit à transformer une idée claire en un mystère sacré, ou pour tout dire , le malheureux élève

En est aussi étourdi . . .

Que si une roue de moulin lui tournait dans la tête.

Et dans les salles et sur les bancs, 11 perd l’ouïe, la vue et la pensée.

La chose en entier est claire comme le jour quand on ne l’obscurcit pas artificiellement. La chose en soi n’est

LA VOLONTÉ

qu’avec et par ses propriétés, par ses rapports avec d’autres choses, par les impressions qu’elle fait sur nos sens. L’homme qui pense est la somme de ses sens, comme la chose que nous observons est la somme de ses propriétés. Aussi la connaissance de l’homme a-telle pour limite les sens de l’homme; mais cette limite renferme toute la mesure de la chose, puisque la chose ne peut être mesurée en même temps que par une seule mesure de même nature. D’autres créatures trouvent d’autres sommes. L’homme a tout à fait raison de ne pas se soucier de la connaissance qui se réfléchit dans le ganglion cérébral de l’insecte, ou dans le cerveau d’un habitant de la lune, s’il en est. L’homme a le droit de dire : la chose en soi est la chose pour moi.

Il est évident que la sensation suppose un rapport de nos organes des sens avec les choses. Pour préciser davantage, la sensation est un rapport des sens avec les choses. Il en résulte donc en général que nous opposons notre moi aux choses qui agissent sur nous.

La conscience n’est rien que la faculté de percevoir les rapports des choses avec nous.

Plus nos nerfs sensitifs subissent fréquemment l’impression d’un mouvement matériel, plus nous avons entendu, vu, observé, jugé, compris et conclu, en un mot, plus notre pensée s’enrichit et plus l’opposition entre le moi et la chose située hors de nous devient saillante. L’exercice élève le niveau de la conscience ; elle grandit avec la connaissance, elle reçoit d’autant plus nette l’empreinte d’une individualité distincte, que les perceptions des sens se lient plus fortement en elle.

Aussi le développement de la conscience marche-t-il de front avec celui de la pensée. Nous le voyons dans

la série des animaux et dans les âges de l’homme. L’enfant vit presque inconscient pendant les premiers mois sans se rappeler les états qu’il traverse et les choses qui agissent sur lui. Il n’y a pas dans la conscience des bêtes et celle de l’homme une différence d'espèce, mais une différence de degré. Cette différence peut être extrêmement grande, comme aussi, il faut le dire, elle peut être extraordinairement petite. Mais il y aura toujours des savants qui, à l’exemple de ces docteurs du temps de Voltaire, dont parle Condorcet, passeront leur vie dans la crainte que, si l'on supprimait les idées innées, leur âme ne fût plus séparée de celle des animaux par une différence assez grande (1).

Pour qu’on puisse conserver la sensation comme fait de conscience clair, il faut que l’impression sur les sens ait été fréquemment répétée. Pourtant la conscience provient toujours de la sensation. Nous refusons la conscience à l’animal quand il cesse de sentir.

La conscience est donc aussi une propriété de lai matière.

(1) Condorcet écrivait à propos des Lettres sur les Anglais , de Voltaire : « La publication de ces lettres excita une persécution dont, en les lisant aujourd’hui, on aurait peine à concevoir l’acharnement : mais il y combattait les idées innées; et les docteurs croyaient alors que, s’ils n’avaient point d’idées innées, il n’y aurait pas de caractères as«ez sensibles pour distinguer leur âme de celle des hèles. D’ailleurs, il y soutenait avec Locke qu’il n’était pas rigoureusement prouvé que Dieu n’aurait pas le pouvoir, s’il le voulait absolument, de donner à un élément de la matière la faculté de penser ; et c’était aller contre le privilège des théologiens, qui prétendent savoir à point nommé, et savoir seuls, tout ce que Dieu a pensé, tout ce qu’il a fait ou dù faire depuis et même avant le commencement du monde. » ( Œuvres de Condorcet , Paris, Firmin Didot frères, 1847, IV, 31.)

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La conscience a son siège dans le cerveau seulement, parce que ce n’est que dans le cerveau que la sensation est perçue. La conscience fait défaut quand le cerveau ne contient plus de sang, ou quand un engorgement de sang veineux noir met un terme à son activité régulière. Les animaux dont on coupe la tête et les décapités n’ont point de sensation ni de conscience, bien que les animaux, après la décapitation, puissent exécuter des mouvements synergiques d’un caractère particulier.

Jobert (de Lamballe) a fait une observation remarquable sur une jeune fille de vingt et quelques années, chez qui, à la suite d’une compression de la partie supérieure de la moelle épinière, cet organe était devenu inactif dans toute sa longueur. Les mouvements et le sens du tact étaient complètement paralysés dans tous les membres et dans le tronc. Mais la conscience était conservée. D’abord la jeune fille pouvait encore dire oui et non, bientôt après elle ne le put plus, quoiqu’elle essayât positivement d’exécuter les mouvements des lèvres nécessaires pour prononcer ces mots. La malade mourut au bout d’une demi-heure (1).

Donc la moelle peut être dans sa totalité réduite à l’inaction sans dommage pour la conscience.

Du cerveau et de la moelle épinière naissent en divers points des cordons nerveux qui, à leur point d’émergence, ne contiennent ordinairement que des fibres sensitives ou des fibres motrices. Dans les parties centrales du système nerveux, c’est-à-dire dans le cerveau et dans la moelle épinière, et aussi dans beaucoup de troncs nerveux, à une certaine distance des parties

(1) Jobert (de Lamballe), Comptes rendus, XXXIII, 535, 536.

centrales, les fibres sensitives et les fibres motrices s’accolent étroitement les unes aux autres.

Les impressions qui provoquent une sensation sont conduites de la périphérie du corps à la moelle épinière et au cerveau. Les fibres sensitives conduisent d’une manière récurrente vers les parties centrales.

Dans les parties centrales du système nerveux, l’excitation qui a frappé une fibre sensitive se transmet à une fibre motrice; et comme la modification matérielle qui se fait en elles se propage vers la périphérie du corps jusqu'aux muscles, et détermine la fibre musculaire au raccourcissement, on dit que les fibres motrices conduisent d’une manière directe.

On appelle direct le mouvement qui se fait du centre à la circonférence, et récurrent celui qui se fait de la circonférence au centre. Bien que la direction de ce mouvement soit en réalité récurrente pour les fibres sensitives et directe pour les motrices, il est probable, d’après du Bois-Reymond, que le mouvement peut se diriger dans les deux sens, aussi bien dans les fibres motrices que dans les sensitives (1).

Dès qu’une excitation frappe une fibre sensitive à la périphérie du corps, elle se propage en qualité de modification matérielle dans les parties intimes du système nerveux.

Mais ici deux cas se présentent. Ou l'excitation est de l’espèce de celles qui se propagent dans le cerveau sous forme de sensation et alors nous en avons conscience; ou bien sa modification matérielle est conduite jusqu’à la moelle et au cerveau, sans doute, mais pourtant sans

(1) Du Bois-Reymond, Untersuchungen über thierische Electriciltil. II, 590.

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y être perçue en qualité de sensation, c’est-à-dire sans que nous en ayons conscience.

Dans les deux cas l’excitation des fibres sensitives peut se communiquer aux fibres motrices. Avons-nous conscience de l’impression faite dans le cerveau avant la production du mouvement, nous disons que ce mouvement est volontaire. Au contraire, on dit que c’est un mouvement transmis, au sens strict ( mouvement réflexe), s’il se propage de la fibre sensitive à la fibre motrice, sans que l’exciiation soit perçue en qualité de sensation, ou avant qu’elle le soit.

Par exemple, nous rencontrons une personne de notre connaissance; son image modifie les courants électriques dans la rétine de l’œil, la modification matérielle se propage dans le cerveau, nous reconnaissons un ami, et après que nous avons eu conscience de l’impression, nous saluons par un mouvement dit volontaire. Au contraire, supposons une société de personnes réunies autour d’une table ; il entre quelqu’un qui connaît et salue un membre de la réunion, celui-ci rend le salut et l’accompagne de quelques gestes étranges ; involontairement, sans en avoir conscience, nous nous mettons à saluer avec lui par les mêmes gestes. Voilà un mouvement transmis, un de ces mouvements qu’on appelle involontaires.

Les deux espèces de mouvements ne sont rien moins que délimités d’une manière précise. A la lumière, la pupille de l’iris de l’œil se rétrécit, tandis qu’elle se dilate dans l’ombre ; nous chatouillons quelqu’un pendant son sommeil, il fait des mouvements pour repousser, sans se réveiller; une forte détonnation réveille un individu endormi, et quelquefois il n’apprend qu’après coup que c’est un bruit qui a interrompu son som-

meil. Tous ces mouvements sont transmis et inconscients ; ils s’accomplissent avant même que la lumière, le chatouillement ou la détonation aient été perçus en qualité de sensation. On compte aussi parmi les mouvements transmis ceux que nous exécutons quand nous éternuons en regardant le soleil, quand nous fermons brusquement les paupières, alors qu’une mouche ou un grain de sable nous tombe dans l’œil, quand nous rions alors qu’on nous chatouille pendant que nous sommes éveillés. Et pourtant tous ces mouvements servent de transition aux mouvements volontaires et conscients. Il arrive souvent que nous avons conscience d’une forte impression de la lumière solaire, de l’action excitante de la mouche ou du chatouillement, avant que nous soyons contraints d’éternuer, de cligner les paupières et de rire. Moins on s’attend à être chatouillé, plus il est certain qu’on rira, plus il est certain qu’à la suite du chatouillement l’impression se transmettra aux fibres nerveuses qui déterminent des mouvements des muscles de la face dans le rire.

Ce dernier phénomène a besoin d’être exprimé d’une manière générale. Plus la conscience est voilée, plus une excitation peut se transmettre facilement des fibres sensitives aux fibres motrices. C’est pour cette raison que les enfants évacuent de l’urine plus facilement la nuit que le jour, c’est pour cela que les hommes ont pendant le sommeil des pertes séminales sans le savoir. Et nous pouvons provoquer chez les animaux décapités tous les mouvements transmis possibles plus vite que chez ceux qui possèdent encore leur cerveau, et avec lui la conscience. Des grenouilles décapitées sautent sur la table; si on les met dans un plat avec de l’eau, il arrive souvent qu’elles montent sur le bord. Les morceaux

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d’une anguille qu’on a coupée en tranches bondissent hors de la marmite.

En un mot, entre les mouvements soi-disant volontaires et les mouvements transmis, il n’y a pas de différence, si ce n’est que l’excitation, qui a produit le mouvement, a été perçue par la conscience plus ou moins, ou, pour tout dire, pas du tout. Nous n’avons pas conscience de l'excitation parce qu’elle se transmet des fibres sensitives aux fibres motrices, et par suite provoque un mouvement, mais parce que la fibre sensitive propage, avec une force convenable, l’impression de l’excitation jusqu’au lieu où se fait la sensation, c’est-à-dire jusqu’au cerveau.

Quand la transmission a été perçue par la conscience au moyen de la sensation, nous disons que le mouvement est volontaire.

Mais ce mouvement est lié comme tous les autres à une modification du courant électrique dans les muscles et les nerfs. Du Bois-Reymond a fait voir que lorsque nous contractons le bras, il y a un courant électrique qui se dirige de la main vers l’épaule. En règle générale, ce courant est plus fort à droite qu’à gauche (1).

Le courant électrique qui produit une déviation de l’aiguille aimantée, et les modifications qu’il subit, ne proviennent que des états matériels des nerfs résultant des excitations ou des impressions des sens. Sans une modification de cette nature dans le système nerveux,

(1) Du Bois-Reymond, Comptes rendus, XXVIII, 641, 643; XXIX, p. 8. — Dans une lettre d’Alexandre de Humboldt à Arago et dans mes Untersuchungen zur Nalurlehre des Menschen und der Thicre , II,

et disons-le, dans le cerveau, il ne se fait pas de mouvement volontaire.

Mais celte modification vient du dehors.

La modification est, par rapport à l’excitation, comme un effet à la cause qui le produit.

Cette raison fait voir d’une manière tout à fait probante que le mouvement n’émane pas d’une volonté prétendue libre.

On ferait mieux de dire, que la volonté est l’expression nécessaire d'un état du cerveau produit par des influences extérieures. Il n’y a pas de volonté libre, il n’y a pas de fait de volonté qui soit indépendant de la somme des influences qui, à chaque moment, déterminent l’homme et posent autour même des plus puissants les limites qu’ils ne peuvent franchir.

J’ai présenté cette démonstration avec intention sans prendre préalablement la peine de la rendre vraisemblable et sans faciliter ma tâche. Je veux à présent montrer que toutes les objections échouent contre la rigueur de cette preuve; je veux ôter aux scrupules leurs armes; je veux avant tout établir que les propositions que je viens de formuler ne contiennent rien de nouveau, mais au contraire, que j’emprunte mes paroles à une conviction partagée, qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, par tout ce qu’il y a d’esprits cultivés dans l’humanité.

La plupart des hommes ont de la peine à s’expliquer la nécessité naturelle de leur être et de leurs actions, parce qu’ils ne réfléchissent pas que toutes les impressions que reçoivent l’oreille et l’œil sont des influences matérielles, des phénomènes de mouvement qui entraînent avec eux des modifications matérielles, parce qu’ils ne s’aperçoivent pas que chaque coup qu’ils boi-

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vent, chaque bouchée qu’ils avalent produit un changement dans le sang et par suite dans les nerfs, que chaque ondée d’air, chaque modification de l’atmosphère influe sur les nerfs cutanés, et que cet effet se. transmet au cerveau.

Un ami qui nous salue, qui nous cause de la joie ou éveille notre sympathie, tend notre jugement, nos idées, notre raisonnement, et se rend maître de notre cerveau et de nos nerfs par le fait d’une communication familière. L’enfant qui balbutie ne comprend que le son des mots, et souvent même il ne le comprend pas : il montre de la joie et sourit aux sons de voix les plus sérieux comme aux plus gais. Peu à peu il apprend à rattacher les mots à des représentations, et la modification matérielle de ses nerfs se propage dans le cerveau de manière, qu’il peut juger les choses et s’v intéresser.

Nous lisons un bon livre. La méditation que nous faisons sur une remarque, qui nous a frappé, est une conséquence tout aussi nécessaire de l’impression faite sur les yeux, que le sentiment d’horreur qui s’empare de nous en face de la peinture sublime et saisissante d'une immense infortune. Aussi n’est-ce pas davantage par un effet de la volonté que nous pensons. Les sens nous amènent peu à peu à penser. L’enfant a besoin de voir et d’entendre souvent une même chose, avant de pouvoir comparer les unes avec les autres les diverses impressions, et les combiner pour en faire un jugement. Ce n’est que plus tard encore qu’il saisit ce qu’il y a de commun dans deux jugements ou dans un plus grand nombre, et en fait une notion. Enfin il apprend à raisonner sur des notions.

Dans un beau pays notre attention s’éveille. Quand une impression s’exerce avec puissance sur l’homme,

quand par example un pauvre habitant de vallées marécageuses gravit les Alpes, il est pour ainsi dire ravi à lui-même, et il oublie pendant des heures et des jours entiers tous les rapports qui, jusque-là, l’avaient uni au monde extérieur. La disposition d’esprit est la conséquence nécessaire des impressions que reçoivent les sens, c’est un effet tout à fait proportionné à la cause. Le poëte lui-même n’est pas maître de sa veine.

La musique excite à la rêverie ; la vanille, les œufs, le vin chaud, éveillent les désirs; un ciel sombre et nuageux, une atmosphère chargée de vapeurs d’eau nous accable et nous enlève notre ardeur au travail.

Sommes-nous jamais affranchis de l’influence des impressions qui se pressent sans relâche, et qui souvent fondent en foule sur nous, et qui ne sont en somme que des mouvements matériels? Très-souvent les effets se fondent les uns dans les autres par des nuances si légères, que nous n’avons pas conscience d’une cause isolée qui, pourtant, comme une flèche, s’élance en avant jusqu’au but, d’où naîtra une nouvelle modification.

L’air nous cause une impression de fraîcheur en hiver, après un orage et sur des montagnes élevées. Mais en hiver et sur des montagnes élevées, l’oxygène a un autre mouvement que dans le fond d’une vallée et dans la chaleur étouffante de l’été. Schoenbein appelle cet oxygène : oxygène excité, et il a trouvé qu’il y en avait davantage en hiver, sur les montagnes élevées et après qu’un orage a purifié l’air. Le savant profond de Bâle nous a fait comprendre littéralement cette dernière dénomination. En effet, cet oxygène, excité par la lumière, détruit les composés organiques qui, en qualité de miasmes, corrompent l’air, et naturellement plus

LA VOLONTÉ

l’oxygène excité est abondant, plus il les détruit d’une manière complète.

Les cadavres en putréfaction peuvent empester l’air. Nous le remarquons quand nous entrons dans l’atmosphère moisie d’une église qui servait naguère encore de lieu de sépulture. Dans une ville qui contient dans son enceinte des cimetières, le nez ne remarque pas l’odeur de la putréfaction. Mais ces mêmes substances que nous sentons quand elles sont accumulées en grande quantité, n’en vont pas moins se mêler à l’air et à l’eau. Elles manifestent d’autant plus sûrement leur influence sur le corps, qu’elles empoisonnent dans l’air et dans l’eau toutes les conditions les plus indispensables de la vie. En effet, une substance qui peut empester l’air quand elle est en grande quantité, ne cesse pas de le corrompre parce que son action est trop affaiblie pour impressionner l’odorat. Personne ne peut dire la fréquence des fièvres putrides produites en été par les émanations des cimetières. On n’a rien à répondre à celui qui avance l’opinion que les cimetières dans l’enceinte d’une ville alanguissent la pensée. Encore aujourd’hui, à Mayence, on appelle air d’or une partie de la ville située sur la hauteur, parce qu’en 1666 elle fut préservée de la peste.

A partir du moment où ncus sommes engendrés, nous entrons dans un océan de matière en circulation. Et nous savons que l’enfant nouveau-né est le produit de causes nombreuses et de vibrations de la matière qui ne s’arrêtent jamais ; il n’apporte pas au monde avec lui quelque chose comme des idées innées, mais des dispositions toutes faites, œuvre de beaucoup de générations. La race dont est sorti Yésale était, depuis le père de son bisaïeul jusqu’à son propre père, composée

de médecins distingués. Le frère lui-même du fondateur de l’anatomie humaine fut entraîné vers la science de la nature par une inclination si irrésistible, que ses parents ne purent pas le plier à l'étude du droit (1). Riehl a rappelé il n’y a pas longtemps, dans son ouvrage instructif sur la société civile, que précisément au moment où l’on se moquait le plus de la noblesse de naissance, on s’était mis péniblement à la recherche de l’arbre généalogique de Sébastien Bach; on vit alors apparaître une longue et noble file d’aïeux composée de maîtres du plus ferme talent, et l’on attribua avec raison à cette noblesse artistique une bonne part des qualités distinguées de cet homme rare (2). Qu’il serait facile de multiplier les exemples!

Ainsi l’homme est la résultante de ses aïeux, de sa nourrice, du lieu, du moment, de l’air et du temps, du son, de la lumière, de son régime et de ses vêtements; sa volonté est la conséquence nécessaire de toutes ces causes, elle est liée à une loi de la nature que nous reconnaissons dans sa manifestation, comme la planète à sa marche, et la plante au sol sur lequel elle croît.

Si quelqu’un nous adresse la parole et que nous lui répondions, si une douleur nous arrache un cri, le mot que nous prononçons, le cri que nous poussons, est le produit nécessaire de la question ou de la douleur. Dans le cas même où nous ne répondons pas, dans celui où nous réprimons le cri, l’effet est juste en proportion avec la cause souvent très-compliquée qui le fait naître.

On dit que nous pouvons à volonté supporter la dou-

(1) Boerhaave et Albinus dans leur préface (VAndreœ Vesalii opéra omnia , Lugduni Batavorum, 1725, 4.

(2) Riehl, Die Bürgerliche Gesellschaft , 123,

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leur impassibles, ou la déceler par un mouvement. Il n’y a rien de plus inexact. Nous nous mordons les lèvres, nous grimaçons, nous frappons du pied, nous fronçons les sourcils, nous nous lamentons, nous nous plaignons, nous crions, ou bien nous ne dérangeons pas un pli de notre visage, tout cela suivant la violence de la douleur, et suivant le degré d’excitabilité que nous pouvons opposer à une excitation donnée à un moment donné. L’enfant ne crie jamais sans cause. Il a faim, il est mécontent ou il souffre; son mécontentement peut provenir d’un désir qui n'a point été satisfait ou d'un malaise; son agitation, quand il crie, correspond toujours exactement aux causes matérielles qui produisent la faim, le mécontement ou la douleur.

Il semble que l’acte par lequel un savant institue une expérience soit l’un des faits qui expriment le mieux la détermination d’une volonté libre. Mais l’expérience est le résultat d’une pensée, et la pensée est un mouvement de la matière qui, lui-méme, est une conséquence d’une perception des sens. Si la perception par les sens égale l’exactitude et la perfection de celle que des sens exercés peuvent recueillir, la pensée sera juste, l’expérience rationnelle et ses résultats utiles, comme toutes les bonnes réponses qu’on fait à une question rationnelle. En effet, de même qu’on reconnaît dans la pratique, aux questions judicieuses qu’ils font, les hommes profonds dont la science étendue repose sur un fonds solide, on mesurera la raison d’un physiologiste à la sagesse de ses expériences. Mais l’expérience est une conséquence nécessaire de son développement. L’expérience n’est donc pas l’expression d’un mouvement de volonté autonome. Ce qui nous pousse à tenter l’expérience obéit bien plutôt à une loi fixe

qui rattache à des étals matériels toute l’activité intellectuelle.

On remarquera à bon droit que l'expérience ne dépend pas simplement du développement intellectuel du physiologiste, mais aussi d’une manière absolue des moyens et des instruments dont il a besoin pour la préparation de son expérience. En effet les vers de Goethe

« Et ce qu’elle ne veut pas révéler à ton esprit,

» Tu ne le lui arracheras pas avec des leviers et des vis, »

ne sont vrais que dans le sens que je viens d’indiquer. Le levier et la vis n’ont une utilité effective que lorsque des perceptions des sens ont préalablement manifesté une pensée raisonnable au cerveau de l’homme. Mais sans levier, sans vis, sans zinc, sans cuivre, sans platine, sans microscope, sans couteau et avant tout sans mesure et sans poids, l'idée du savant ne peut rien. Sans doute ces moyens et ce développement intellectuel du savant se trouvent souvent en des mains différentes. Dans ce cas, l’idée reste quelque temps à l'état de désir, sans pouvoir acquérir la puissance de la volonté. Mais bientôt le développement intellectuel de l’observateur laborieux dépasse le niveau de celui qui possède la balance et le creuset, et ne s’en sert pas. Le développement intellectuel devient un moyen d’acquérir les instruments. Le développement et les instruments créent l’expérience, résultat infaillible de leur réunion.

Le langage et le style, les expériences et les conclusions qui en découlent, les bonnes actions et les crimes, le courage, la faiblesse et la trahison sont tous des phénomènes de la nature, conséquences nécessaires

LA VOLONTÉ

en proportion directe avec des causes inéluctables, tout comme la révolution du globe.

On fait cas de la vérité historique, de la fidélité poétique, et l’on méprise un roman et un poëme où les caractères des personnages découlent de suppositions dénuées de vérité. Ces créations pèchent contre les lois du développement de l’humanité, elles ne satisfont pas aux exigences de la suprême vérité, au principe de causalité. Parler de la vérité poétique serait un nonsens si la volonté de l’homme était affranchie des limites de la causalité.

Par conséquent, on a tort de prétendre, comme le fait Liehig, que « la nature morale rcsle éternellement » la même » (1). « La même race, dit Prichard, qui, » du temps de Tacite, vivait au milieu des marais et » dans des antres solitaires, a bâti Pétersbourg et » Moscou, et la descendance de ces aïeux qui man- » geaient de la chair humaine et des poux mange » aujourd’hui du riz, des raisins ou du pain de fro- » ment (2). » Rappelons-nous que Jupiter et Junon étaient frère et sœur et que les Grecs avaient incarné leurs idées morales dans leurs dieux. Je fréquentais encore l’école de Clèves, quand une petite fille, qui aimait beaucoup son frère, me demanda pourquoi les hommes ne faisaient pas comme les petits oiseaux, qui se mariaient entre frères et sœurs. Liebig se contredit

(1) Liebig, Chemische Briefe , 5.

(2) Prichard, Researches into physical hislory of manhind, 4th ed. London, 1841, 174. « The same race, who in tlie âge of Tacitus dwelt in solitary dens, amid morasses, hâve built St. Petersburg and Moskow, and the posterity of cannibals and phthirophagi now feed on rice, plum or wheaten bread. »

lui-même quelques lignes plus bas par une phrase trèsjuste : « Depuis la découverte de l’oxygène le monde » civilisé a subi une révolution dans les mœurs et les » habitudes (1). »

Comme l’homme pris à part, l’espèce est éternellement comprise dans le devenir. Le cerveau et son activité se modifient avec le temps, et avec le cerveau les mœurs, qui reflètent le degré de développement auquel est arrivée la moralité générale. Le paganisme faisait encore de la haine pour ses ennemis la vertu la plus sublime, tandis que le christianisme demandait qu’on aimât aussi son ennemi. Nous savons que la haine, prise comme phénomène de la nature, n’est pas un mal; cependant nous condamnons celui qui veut nuire à son ennemi, parce que cet acte va contre l’humanité, parce qu’il est la négation des plus nobles sentiments de la nature humaine.

Le développement de la moralité suit des lois absolues, et chaque degré repose sur des causes préalables d’une manière solide, inébranlable, nécessaire.

Et l’on n’admettrait pas cette vérité quand on voit Quételet, le plus célèbre des savants qui s’occupent des statistiques relatives aux hommes, ce savant qui fait la gloire de la Belgique écrire : « Tout ce qu’il semble » qu’on doit attribuer au hasard, à la volonté libre, aux » passions humaines ou au degré de l’intelligence, est » lié à des lois tout aussi fixes, tout aussi inviolables,

» tout aussi éternelles que peuvent l’être celles du » monde matériel (2) ! » N’est-ce pas avec raison qu’on accorde une valeur excessivement importante aux pa-

(1) Liebig, Chemische Briefe , 6.

(2) Cité dans Liebig-, 626.

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rôles du chœur de l’Agamemnon d'Eschyle : « La sa- » gesse nous arrive même malgré nous, c’est une faveur » des dieux qui trônent en maîtres là haut au gou- » vernail (1) »? Pour mettre les paroles du chœur en harmonie avec l’idée du monde que nous avons à défendre dans cette lettre, nous n'avons qu’à nous figurer que les dieux des Grecs étaient, pour me servir de l’expression de Liebig, des causes providentielles , des puissances naturelles représentées comme des personnes.

« Ce qui fait, dit Liebig, la supériorité extraordinaire » de la force qui distingue notre temps de tous ceux » qui l’ont précédé, c’est que le développement des » sciences naturelles et de la mécanique aussi bien » qu’une étude plus rigoureuse de toutes les causes qui » produisent les mouvements mécaniques et les chan- » gemenls de lieu, ont fait connaître plus exactement » les lois qui permettent à l’homme d’employer comme » des serviteurs empressés et obéissants des puissances » de la nature qui, autrefois, faisaient naître l’effroi et » l’horreur. » — « Le cheval le mieux dressé ne suit » pas plus patiemment la volonté de l’homme que la » locomotive de nos chemins de fer : elle va vite, ou » lentement, elle s’arrête et obéit à la plus légère pres- » sion du doigt (2). »

Tout cela est juste. Mais tout cela n’est possible que par la connaissance des lois que Liebig regarde avec raison comme si importante. La volonté puissante est une conséquence nécessaire d’un grand savoir. Mais il ne faut pas oublier qu’en premier lieu « ce sont les in-

(1) D’après la traduction de Guillaume de Humboldt. Leipzig, 1816, vers 173-176, p. 9.

(2) Liebig, Chemische Briefe , 616, 617.

» fluences qui gouvernent notre volonté, tandis que » nous pouvons dominer ces influences en acquérant » la connaissance de leurs rapports intimes (1). » La connaissance ne prend naissance qu’en qualité de résultat des influences, et devient par conséquent une cause nécessaire de la volonté.

« L’homme, écrit Liebig, a un certain nombre de » besoins qui prennent leur source dans sa nature spi- » rituelle et qui ne peuvent être satisfaits par les forces de » la nature ; ces besoins sont les diverses conditions de » ses fonctions intellectuelles dont le développement, i) le perfectionnement et la conservation tiennent sous » leur dépendance l’emploi régulier et convenable des » forces du corps, aussi bien que la direction et le » gouvernement de celles de la nature dans le but de » faire naître tous les besoins nécessaires, utiles et » agréables de l’homme (2). » D’après tout ce qui précède, il est clair que ces mots n’ont aucun sens. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que les défenseurs de semblables idées taxent d’orgueil la nouvelle manière de concevoir le monde ; comme si l’orgueil de l’homme pouvait s’élever plus haut qu’à des besoins qui ne peuvent être satisfaits par les forces de la nature !

On ne peut pas justifier ce que dit Liebig d’un esprit « qui, dans ses manifestations, est indépendant des » puissances de la nature, ni quand il le distingue de » toutes les autres choses qu’il voit en dehors de lui,

» enchaînées aux lois invariables, inaltérables et fixes » de la nature (3). » Au contraire, il a tout à fait raison

(1) Liebig, Chemische Rriefe , 32.

(2) Id., ibid., 621 .

(3) Id., ibid., 31, 32.

LA VOLONTÉ

quand il écrit dans un autre passage, en se contredisant lui-même : «Toute substance, en tant qu'elle joue » un rôle dans le procès vital, influe d’une certaine » façon sur notre système nerveux, sur les penchants » des sens et sur la volonté de l’homme (1). »

Les hommes qui sont restés si longtemps attachés à un bien imaginaire auquel la faiblesse de la chair donne chaque jour un démenti, ont beaucoup plus de peine, au milieu du dédale d’une vie laborieuse, à ne voir dans la volonté qu’un phénomène naturel, qu’à s’assurer d’une manière scientifique de la justesse de la proposition que je soutiens.

Ici un premier scrupule nous barre le passage; si l’on nie la liberté de la volonté, nous dit-on, les idées du bien et du mal sont nécessairement perdues pour nous. Et pourtant ce qui lève ce scrupule c’est que nous devons considérer la volonté de l’homme comme un phénomène de la nature, définitivement démontré. En effet, tant que le critérium est fourni par le hasard, c’est-à-dire tant que nous l’empruntons au dehors, on ne peut pas décider d’une manière certaine, si une action est bonne ou mauvaise. Une fois qu’on a reconnu qu’il ne faut pas chercher le critérium du bien ou du mal ailleurs que dans la nature de l’homme, et que nous prenons pour point d’appui la nature ellemême, alors que nous reconnaissons le droit de nous juger, non pas aux singes ni aux habitants de la lune, mais seulement et exclusivement à nos semblables, le jugement qui décide 'du bien et du mal a pour fondement la nécessité naturelle, et, par conséquent, il est éternel et inébranlable.

(1) Liebig, Chemische Briefe , 607.

Le bien est ce qui, dans un moment donné du développement de l’humanité, correspond aux exigences de l’espèce. Je dis à un moment donné du développement; en effet, ce n’est qu’en tenant compte du degré de développement que l’histoire s’élève à la hauteur du tribunal du monde. C’est pour n’avoir pas tenu compte du degré de développement du moyen âge, que Rolteck a jugé trop durement la domination de l’Église à cette époque, de même que Hurler et Stahl sont injustes envers la civilisation actuelle, par la raison qu’ils voient l’esprit du temps avec les yeux du moyen âge.

Rejeter comme un mal ce qui contrecarre les exigences de l’espèce est une nécessilé naturelle inhérente à l’humanité.

Dans les cas particuliers, le mal reste donc, comme l’homme tout entier, un phénomène naturel. Si cette idée doit nous inspirer des sentiments de pardon pour tous les crimes comme pour toutes les fautes, celui qui est vraiment homme n’y perd rien; il n’y a de dommage que pour le sectaire persécuteur, ou la colère haineuse du vaincu. Tel est le sens des paroles de madame de Staël : « Tout comprendre ce serait tout pardonner » (1). Je ne puis cesser de répéter à jamais cette précieuse parole. En effet, de même que le précepte « aime ton prochain comme toi-même» était la moelle de la morale chrétienne, de même il faut écrire en tête de l’évangile moderne: «Tout comprendre, c’est tout » pardonner ».

De même que le moraliste somme l’adversaire de la thèse qui veut que la volonté soit libre, de lui présenter le principe de sa doctrine morale, de même le

(1) Madame de Staël, Corinne.

LA VOLONTÉ

jurisconsulte demande compte au savant de la responsabilité qui;, lui semble-t-il, va périr. Mais la responsabilité n’est détruite que si la peine poursuit le but extérieur de l’intimidation ou de l’amélioration. Comment la peine pourrait-elle intimider celui qui commet un crime, résultat logique, direct et inévitable de la passion qui l’anime? L’amélioration, on ne l’obtient que bien rarement dans les établissements pénitentiaires et souvent au prix d’avantages qui ne compensent point ce qu’on veut appeler amélioration. Car il n’est pas devenu meilleur, celui chez qui la passion est anéantie. D’autre part, que de fois n’arrive-t-il pas que les individus frappés d’une peine ne quittent leur prison, en méditant des projets de vengeance contre la société, que pour y rentrer trop vite, et souvent à plusieurs reprises? Si l’on cherche le droit de punir dans le besoin naturel et nécessaire de la conservation personnelle qui domine l’espèce, le jugement plus indulgent que nous portons sur le mal, du moment que nous le considérons comme un phénomène naturel, ne détruit pas la responsabilité. La peine ne doit être que l’expression des exigences de l’espèce. Aussi les codes ne punissent-ils que les infractions qui lèsent un individu. Le droit naît seulement du besoin. Mais puisque le besoin est humain, la peine aussi doit être humaine ; si elle ne reste pas humaine, la peine elle-même devient un crime. Sous ce rapport on ne peut pas se plaindre assez hautement qu’il se soit trouvé naguère encore des chambres pour voter le maintien de la peine de mort, ne fut -ce qu’à une faible majorité. Y aurait-il par hasard un rapport humain entre l’individu aveuglé par la passion, qui, n’importe comment, froidement ou violemment, commet un meurtre sur son prochain, et le calme d’un tribunal

LA CIRCULATION RE LA VlE.

qui, sans oblenir un avantage moral quel qu’il soit, se venge d’un crime par la mort (1)?

Puisque la responsabilité dépend du besoin et du droit de punir, on a raison de s’associer à Gervinus quand il dit : « Lors même qu’on ne voudrait voir dans » l’homme qu'une plante en proie aux puissances hos- » f iles (?) de la nature, cela ne nous empêcherait cepenj) dant pas de blâmer l’arbre défectueux et imparfait,

» de le corriger, et quand il nous déplairait trop, de l’ar- » rache-r. » Je crois qu’on peut fort bien souscrire à ce jugement, pourvu qu’on cesse de considérer les puissances naturelles comme hostiles. On peut aller même plus loin. La nécessité naturelle de l’arbre et de l’homme non-seulement ne nous empêche pas de corriger, mais elle nous y force. Cependant Gervinus continue dans le même passage : « ce qui fait voir que l’homme a la » liberté et le libre arbitre, c’est que l’arbre laisse » l’arbre en paix » (2). La raison est si plate et si vide qu’on n’en peut imaginer une plus vide et plus plate. S’il veut dire que l’homme est libre parce qu’il marche tandis que l’arbre reste immobile, n’invoque-t-il pas un lieu commun des plus insignifiants? Si Gervinus avait un instant pesé la question de savoir si la cause du mouvement — du blâme, de la correction, ou de l’arrachement,— est exactement en rapport avec le mouvement, s’il avait compris la nécessité naturelle du lien qui relie l’effet à la cause, il n’aurait pas parlé de libre arbitre et

(1) Dans la séance du 10 février 1852, la chambre de Hesse, à Darmstadt, a voté à la majorité de 23 voix contre 21 le projet de la loi qui rétablissait la peine de mort.

(2) G. G. Gervinus, Neuerc Geschichte der poelischen National - Lilleratur der Deutschen. Leipzig, 1842, 2ter Theil, 130»

LA VOLONTÉ

n’aurait pas échoué d’une manière si complète dans le jugement du côté le plus important de la Aie de Goethe, de ce côté qui faisait dire à Goethe lui-même : « Si » j’avais commis une faute, ce n’en pourrait être une.» Zeller était pénétré de cette idée grandiose quand il écrivait à son ami Goethe : « Le péché consiste dans ce » qui est contre la nature, et non pas dans la volonté » de faire le mal (1). »

Un politique, ou mieux encore un savant de cabinet pourrait nous objecter que celui qui nie la liberté de la volonté ne peut prétendre à la liberté. Je lui réponds que lorsque un homme a du bonheur à comprendre La nécessité naturelle de son existence, de ses rapports, de ses besoins, de ses droits, de ses exigences, des limites et de la portée de sa sphère d’activité, il est iibre. Celui qui a compris la loi nécessaire de la nature, sait, en même temps, qu’il ale droit de faire triompher les exigences qui expriment les besoins de l’espèce. Il y a plus, c’est parce que l’espèce réclame seulement la liberté qui est en harmonie avec la vraie nature humaine, avec les lois de la nécessité naturelle, que dans toutes les luttes que la liberté soutient pour les biens de l’humanité, on peut être assuré de la défaite définitive des oppresseurs.

J’ai répondu au moraliste, au jurisconsulte, au savant, au politique. Je reviens encore une fois à une objection que font des censeurs à sentiments étroits. J’y touche en dernier lieu, parce que je ne puis m’empêcher de la mépriser du plus profond de mon cœur.

c( Si lu ne crois pas à la liberté de la volonté, dit-on,

(1) Correspondance de Gœlhc eide Zeller , I, lx 5.

MOLESCHOTT. — II

» pourquoi ne pas te précipiter clans la débauche, dans » les plaisirs des sens déchaînés ? Comme phénomène » naturel tu es irresponsable. » Lorsque j’entends parler de la sorte, il me semble que je vois défiler devant moi la race entière des pharisiens et des sycophantes. En effet qu’êtes-vous, vous qui tenez ce langage? Êtesvous autre chose que des êtres corruptibles et corrompus,, qui n’avez pour stimulant de votre vertu qu'un ciel à venir, où se reflète votre lâche paresse, et pour norme de votre moralité que des maximes comme celles-ci., « Je ne suis pas esclave de la mode de l’incrédulité »? Vous vous sentez heureux en tous temps, car de même que vous tiriez hier la vérité de la science, vous pouvez aujourd’hui en tirer le mensonge, si le mensonge tient le pouvoir.

a Plongez-vous dans l’ivresse de la débauche ! » comme si l’homme pourrait le faire à son gré, quand même on lui répéterait tous les jours ce sophisme.

Les besoins de l’espèce ne demandent dans aucun cas qu’on se rende esclave des passions; il est donc absolument impossible de faire découler la provocation aux débordements grossiers de la proposition que l’homme est un phénomène naturel, un produit nécessaire de la nature. Si en dépit de ce principe, ces désordres éclatent de temps en temps, on n’en peut rien conclure contre la vérité naturelle qu’on reconnaît, pas plus qu’on ne pourrait diminuer la valeur que le christianisme conservera éternellement, non pas comme doctrine, mais comme principe de morale, en se fondant sur le fait que de son sublime principe de l’amour, les moines ont tiré les cilices pour la pénitence, les jeûnes, les mortifications et tout ce qui est contre na-

LA VOLONTÉ

ture. L’hérésie qui soutiendrait qu’il faut rechercher des jouissances, aurait de la peine à s’attacher un nombre de sectateurs qui pût faire la moitié des infortunées victimes qu’a immolées l’esprit de domination des prêtres de toutes les couleurs. Cet excès ne peut pas plus servir d’argument contre la valeur historique du christianisme, que l’autre contre les idées du physiologiste, qui pousse jusqu’aux limites extrêmes de sa pensée pour en tirer, avec une logique inflexible, les principes de toute sa conduite.

Non-seulement l’air que nous respirons à tout moment de notre vie modifie l’air dans les poumons, change le sang veineux en sang artériel, non-seulement il métamorphose les muscles en créatine et en créatinine, le muscle du cœur en hypoxanthine, le tissu de la rate en hypoxanthine et en acide urique, l’humeur vitrée de l’œil en urée, il change aussi à tout moment la composition du cerveau et des nerfs. L’air même que nous respirons change tous les jours, il n’est pas le même dans les forêts que dans les villes, il n’est pas le même au-dessus de l’eau que sur les montagnes, il n'est pas le môme au haut d’une tour que dans la rue. Nourriture, naissance, éducation, relations, tout autour de nous roule dans un mouvement qui se communique constamment ; donc le bien ne peut pas périr, la civilisation ne peut pas tomber en ruines. La vie circule avec la matière à travers toutes les parties du monde, les idées circulent avec la vie, et avec les idées la volonté nécessaire du bien. Avec tous ses maux, la terre est et reste un paradis. « Pensez que chaque onde d'air qui afflue dans « notre poitrine, est un fleuve éthéré qui envahit tout » notre être comme les eaux de Léthé, au point que nous

» ne gardons de nos joies qu’un faible souvenir, et » que nous nous rappelons à peine nos souffrances. (Goethe) (1). »

(1) Correspondance de Gœlheet de Zeller, V, 395.

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