LE NOM DES HÉDROIS
(rosi Zantlliet qui a mis le premier en circulation l'étrange étymologie qui fait des liédrois les haidroits, c'est-à-dire les « liaïsseurs du droit ». Voici ce qu'il écrit col. 3G1 :
« Quidam tUii iniquitatis, galliceZfrt/f/ro^Y.s, id est otlientes jusetaeqtuim, cives Leodienses coeperunt rcbellare contra dominum Leodicnsem, olectum inclytum Johannem de Bavaria, nitentes contra Deum, justitiam et rationem. etc. ».
Cette étymologie n'est (|u'un jeu de mots maladroit et tardif, (jui n'a pas de valeur. Zantlliet, qui écrit plus d'un demi-siècle après les événements, n'a pas d'autorité pour l'imposer.
Toutefois, puisqu'elle a été adoptée de temps immémorial par tous les historiens, il importe de la discuter.
Je fais remarquer qu'elle ne repose que sur une altération voulue de l'orthographe. Le nom ne s'écrit pas haidroits, mais hédrois. C'est cette dernière orthographe (ju'on trouve dans toutes les sources contemporaines. Ainsi le Relatio Schism-atis, qui est de 1406 ou 1407 : isti nephandissimi et sceleratissimi viri hedrois praodicti. p. -Ib; seductus per antedictos (jui dicuntur hedrois, p. 18. De même le poëme sur la Bataille de Liège publié dans de Ram, pp. 304-319, aux vers lOl, 248, 255, 303, 314, 439. De même des actes ofiiciels de 1408 dans Devillers, Cartulaire des comtes de Hainaut, t III, p. 317 et dans BCRH, 4" série, t. IV, p. 102. Jean de Stavelot (t 1449), qui est, lui aussi, un contemporain, et qui nomme une multitude de fois nos rebelles, ne les appelle jamais autrement que hédrois; V. la Table analytique de sa chronique à l'article Heydroits. Polain. dans son Histoire de l'ancien fays de Liège, t. II. p. 189, a remar(|ué l'inanité de l'étymologie accréditée, mais il la remplace par une autre qui ne vaut guère mieux. Selon lui, les Heydrois sont ainsi appelés parce (|u'ils sont les « partisans des vaines pâtures ». Polain fait évidemment allusion à l'incident de 1395, où l'on a vu les Sérésiens en lutte avec Jean de Havière au sujet de certains droits qu'ils revendiquaient dans le bois de la Vecquée (v. ci-dessus, p. lo). Polain échafaude sur cet épisode mal connu toute une théorie. Si je le comprends bien, les Sérésiens auraient défendu contre le prince le droit de vaine pâture sur les terres publiques; le peuple de Liège se serait intéressé à leur cause, et le nom des partisans des vaines pâtures (heydrois) serait devenu celui d'un parti.
C'est tout un tissu de conjectures sans fondement. Le débat entre le prince et les manants de Soraing portait, je le veux bien, sinon sur la « vaine pâture », du moins sur le droit de pâture dans le bois de la Vecquée,
mais il n'intéressait les Liégeois que parce qu'il était évoqué devant l'Anneau du Palais. De plus, le mot heyd, qui signifie rocher, n'a aucun rapport avec le sujet ; Polain, par distraction, se sera persuadé qu'il signifie bruyère, comme en allemand. Au surplus, même s'il en était ainsi, on ne voit pas comment on pourrait faire dériver hédrois de heyd, l'introduction de Vr ne se justifiant aucunement. Cet r fait partie du radical; la preuve en est dans un passage de Jean de .Stavelot, p . -120, où le parti des hédrois est appelé la hédrie. D'après cela, la terminaison du mot est -ois et non -droits, et c'est un thème hedr que nous avons à scruter.
Avant d'y procéder, remarquons que des écrivains du .\^ ^' siècle nous apportent du mot hédrois une ètymologie qui a le mérite de n'être pas un jeu de mots, et qui semble reposer sur la connaissance des faits; SulVridus Pétri, p. 73, écrit : « Genus hominum factiosum qui ob eflrenem linguae petulantiam, quà sine pudore legitimis suis magistratibus ad captandam auram popularem obtrudebant, hedroten sive hedrotii vocabantur ». A cette interprétation semble se rallier Placenlius écrivant, dans son Catalogus non paginé (notice sur Jean de Bavière) : « Diu inter se consultantes (Leodienses) quo jure quàque injuria in prophanum antistitem lubricilatem suam cxpuerent, usque adeo ut etiam laudem non mererentur et singulare vocabulum hydrotiomm, qui maxime maledicendo vaîerent.
D'après cela, les hédrois seraient proprement des braillards, des frondeurs ou, selon la peu élégante expression moderne, des forts en gueule. Le mot ne parait pas roman, et je le soupçonne d'être né en pays thiois. Un ami me suggère l'allemand hader (= (juerelle) d'où hadem quereller et haderer (luerelleur, mais fait remarquer en même temps qu'il faudrait établir que hader, en tiiiois lossain, a pu revêtir la forme heder. Je ne sais si celle preuve peut être faite, bien qu'un autre correspondant me fournisse les équivalences haring = hering, kaas — kees, haderik = hederik ou herik.
SUR UN PRÉTCNnU ÉPISODE DE EA HATAIIEE D'OTHÉE.
Plusieurs historiens modernes, notamment de Cerlaciie, j). U2 et von Eolier, JakobiUi von Bayern, t. I, p. 225, ont cru devoir eni'icliii' ieui' description de la bataille du tableau d'un combat entre faucons et corbeaux, qui se serait livré dans le ciel au moment où sur terre on allait en venir aux mains, et (|ui aurait été interprété comme un présage par les deux armées. Ils ont commis une erreur. Le combat aérien dont ils parlent est raconté, à la vérité, par le célèbre Aeneas Silvius Piccolomini, plus tard pape sous le nom de Pie II. Mais Aeneas Silvius ne dit nullement que ce combat s'est livré le jour de la bataille d'Othée et sous les yeux des deux armées; il ne prononce pas même le nom d'Othée et se borne à dire que, peu de temps après, un sanglant combat eut lieu au même endroit où s'était livrée la bataille des oiseaux (in eodem loco). Voici d'ailleurs tout le passage tel (|u'on le lit dans YHistoria de Europa au chapitre 54, dans Opéra goograpliica et historica, Helmstadt, 1699, p. 334 :
« Simile hoc illi est, quod in fiallià Belgicà non longe ab urbe Leodio » constanti famû gestuni ferunt. Nidum sive in rupe sive in arbore falco » sibi paraverat, ovaque fovens puUos avidus expectabat. Hune corvi » supervenientes loco deturbavere ovis ejus elïractis at(|uc voratis. Si)ec- » taverant id e proximo bubulci, fugienlemque trepldum falconem anno- )) tavere. Postridie (mirabile dictu!) falcones corvi(iue quasi ex toto orbe » ad pugnam vocati, isti septentrionalem illi meridionalem partem tenentes, » ordinatis aciebus et tanquam rationis capaces essent, aliis qui cornua » observarent, aliis qui média ducerent agmina dispositis, atrox ac fero- » cissimum praeliuni in aère commiscrunt. In quo cum modo corvi, modo » falcones cédèrent, et iterum resumptis viribus certamen instaurarent, » totus imdique subjectus ager et pennis et cadaveribus obtectus est. Ad » cxtremum Victoria pênes falcones fuit, qui, non solum rostris sed etiam » unguibus acerrime deeertantes, corvos omnes ad internecionem delevere. » Ex in parvo tempore interjecto, cum duo de Leodiensi ecclesia conten- » dentés aller a Gregorio terciodecimo in episcopum electus (orat enirn » inter illos de Romano pontifice disceptatio) ambo cum ccpiis in eundem » locum pugnaturi venerunt. Joannes dux Burgundiae alterum armisjuvit, » alterum Leodiensis populus sequebatur. Pugnatum est collatis signis » summà utrim(]ue contentione, horrendum cruentumqiie proelium factum. » In quo tandem victor Joannes dux triginta millia hostium occidit. Memo- » rabile ejus rei fanum conditum est, quod nos illàc postea transeuntes » caesorum ossibus plénum vidimus. Sed de illo falconum atque corvorum » suarncuique opinionem relinquimus, veri periculo pênes famam dimissow.
Aeneas Silvius a raconté cet épisode une seconde fois dans Commentarii ReruM Mirahilium quae temporibus suis contigenint, liber sextiis, p. 150 (Francfort-sur-le-Mein, 1614). Cette seconde version présenle quelques variantes notables, dues probablement à Campano, qui fut chargé par Pie II de retoucher son livre au point de vue de la forme. On verra que les retouches ont surtout pour but de rendre l'épisode plus vraisemblable.
Après avoir raconté l'assassinat de Louis d'Orléans par Jean sans Peur, l'auteur continue :
c( Per idem tempus in agro Leodiensi, qui semigermanicus est quamvis ser- » mone utatur gallico eoque corrupto, corvus in altù rupe sibi nidum cons- » truxerat, et ova posuerat diu(|ue foverat. Id conspicatus accii)iter nactus M lioram quà corvus abesset confractis ovis, nidum occupât: rediens corvus » injuriam ulcisci pergit; pugnant ambo diu; postremo non tam saliati quam >) lassi velut ex composito certamen relinquunt et alius in orientem alius in » occidentem volât. Postridie in eàdem regione accipitrum corvorumque tôt 3) per aéra turmae volitare visuntur. ut caeli adspectum tanquam nubes » auferant. Implentur clangoribus vicinae valles et magnus insonat ether. » Nec mora, velut a peritissimis ducibus ordinatac acies proclium commit- » tunt et ii unguibus illi rostro acriter proeliantur. \unc hi nunc illi » cedunt vulnera, pennas evellunl et cadcntibus plumis impletur regio. » Agrestes invisam antea inauditamque rem demirantur et spectaeulo » lluentes insolite, jussis slare bobus et rastris depositis trepidi et attonili, » belli exitum pro aratris manent, liaud ignari quin magni aliquid hoc » miraculé portendebatur : victi tamen corvi magnfi occisione, relicto nido
» abierunt. Paulo post in codem loco crudelis pugna commissa est.
» Convenere ambo exercitus in eum locum ex quo pulsi fuerant corvi: » pugnatum est non vi minori (|uam irfi ; Victoria Burgundis cessit; ex l.eo- » diensibus duo et triginta milia caesa; ossa insacelloreconditaquoii cjus » mcnioriam continet ».
Je ferai remarquer que ce passage n'était pas resté inconnu de Fisen, qui en fait état II, p. 174, mais qui, se gardant de l'erreur de de Gerlache et de von Loher, se borne à dire : « Cruentara hanc pugnam (c'est-à-dire la bataille d'Othée) prodigium mirabile praeccssit ipso eodem campo ». Seulement, Kisen se permet avec le texte des libertés très grandes, comme on le verra ci-dessous :
« Nidum sive in arbore sive in rupe falco sibi paraverat, ova foveiial. » Hune corvi supervenientes loco expulerunt ovis elTractis et voratis. » Spectabant ex proximo rustici, falconenKiue ti'epidum fugere notarunt. » Postridie falcones corvique ex toto orbe ad pugnam vocati, isli septen- » trionem, illi meridiem tenentes, ordinatis aciebus et tanquam ralionis » capaees essent, aliis qui cornua regerent, aliis qui média ducerent agmina » dispositis, ferocissimimi proelium commiserunt in aère. In quo cum » modo corvi, modo falcones cédèrent, et iterum resumptis viribus cerla- » men instaurarent, totus undique subjectus agf'r et pennis et cadaveribus » obteclus est. Ad extremum Victoria pênes falcones fuit, qui non .solum » ro&tris sed etiam unguibus acerrime decei'tantcs corvos omnes ad inter-
« ncoionem dcleveruiit. Hoc in (lallià Rolgicà non longe ab urbc Leodio » conslanli famà gcstuni fcrunt. In oundeni looum brevi post piignatiiri » venerunt ».
D'après cela, il faut admettre ;
1'^ Qu'Acneas Silvius a visité le champ de bataille:
20 Que la chapelle exiiiatoire, .stipulée par la sentence des vainqueurs, a o!é odectivement bâtie.