‹ La cité de Liège au Moyen-Age (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · LE LÉGAT ONOFHIO ET SES CALOMNIATEURS BOURGUIGNONS · texte numérisé non relu

LE LÉGAT ONOFHIO ET SES CALOMNIATEURS BOURGUIGNONS

Les généreux efforts d'Onofrio pour réconcilier les Liégeois avec leur prince et les protéger contre la fureur de Charles le Téméraire ont, de honne heure, irrité celui-ci et son entourage. De là des accusations et des calomnies qui, après avoir circulé dans le camp bourguignon, ont été accueillies d'autant plus facilement par riiistoriograpliie qu'elles ne rencontraient pas de contradicteurs du côté des Liégeois, vaincus et réduits au silence, l'n rapide examen nous permettra de les apprécier à leur juste valeur.

Les accusateurs d'Onofrio sont Comincs, Haynin, Henri do Merica et Thierry Pauwels. Tous les (juatre sont bourguignons. Si les deux premiers sont des narrateurs circonspects et, en général, bien informés, il s'en faut de beaucoup que les deux derniers méritent le même éloge : ils sont bourguignons passionnément et sans réserve, et leurs récits fourmillent de ciioses invraisemblables ou controuvées (l). Tous les quatre parlent d'Onofrio comme d'un ennemi et leui'S accusations doivent être sévèrement contrôlées.

La plus grave de toutes, et aussi la plus vague, c'est celle que formule Comines, t. L P- 1^2 : « Cedit léguât, excédant sa puissance et sur cspe- » rance de soy faire evesque de la Cité, favorisoit ce peuple, et leur com- )) menda prendre les armes et se defténdre, et d'autres folies assez ».

11 n'y a là, comme on le voit, qu'un jugement très subjectif sur la conduite d'Onofrio et sur ses mobiles. Personne n'a dit à Comines qu'Onofrio voidait devenir évèque de Liège : il l'a supposé. Et pouniuoi l'a-t-il supposé? Sans doute parce qu'on le supposait autour de lui, par animosité et par irritation. L'idée que le dévouement d'Onofrio aux Liégeois trouvait sa source dans un sentiment de justice et de miséricorde a été repoussée d'emblée par des esprits irrités.

La supposition est d'ailleurs hautement invraisemblable. Un légat du pape, (jui relevait Liège de l'interdit la veille du jour où son évé(|ue devait chanter sa première messe à Saint-Lambert, n'apparait pas facilement comme un conspirateur contre cet évèque, et Onofrio,, qui avait le droit de compter sur un chapeau de cardinal, n'avait aucun intérêt à devenir, loin de sa patrie, l'évêque d'un peuple turbulent et indiscipliné que menaçait éternellement un voisin tout -puissant. Aussi, bien que Sulïridus Pétri, p. 174, ait cru devoir répéter l'accusation de Comines, les lùstoriens les

(1) Cf. Balau, pp. 030-041. M. Balau est très sévère pour Thierry Pauwels; il fait preuve envers Henri i\p. Mei-ioa d'une indiilgfnt e relative.

plus sérieux l'ont-ils écartée sans plus, en vei'tu de la rèslc : Qnod gratis (isseritur, gratis negatiir (1).

A l'accusation vague (Favoii' voulu devenir évéque do f.iègc, Coniines en ajoute une plus précise : Oiiofrio aurait recon)mandé aux Liégeois de prendre les armes et de se défendre. Celte accusation est anciennne : déjà Charles le Téméraire prétendait (|u"Onofrio était complice du coup de main de Tongres (2) et Haynin le répète après lui (3). Il suffit d'ouvrir le mémoire d'Onofrio pour constater (jue cette assort ion est le contraire delà vérité. La prise d'armes des Liégeois était précisément tout ce qu'il y avait de plus funeste pour les efforts paciffcateurs du légat : il nous le dit lui-même et, no l'eùt-il pas fait, toute l'histoire du temps en est une preuve sans réplique.

Les Piourguignons n'ont pas seuicment calomnié le légat; ils ont encore essayé de te rendre ridicule. Voici quelle aurait été, d'après Henri de Merica, p. 173, son attitude lors du coup de main des Liégeois sur Tongres :

« Cum autem legatus, increscente rumore, viros Belial ante fores hospilii » sui ad capiendum eum stare didicisset, excutiens se cito de Iccto, apertis » camere tenestris, vertitse ad \\\o?,.Viileres hominem pavidum et trementem scatpere pedihtis, supplices attollere palmas, motu instabili corpus agitare, altà voce clamare et sine cessatione dicere : Legatus ego sum. legatus ego sum » (4).

Quand on rélléchit que nous ne possédons sur la prise de Tongres (lu'iuie seule relation de témoin oculaire, celle d'Onofrio lui-même, qui, cela va sans dire, contredit implicitement ce récit; que Henri de Merica, auteur de seconde main, vise en toute chose à amplifier et à dramatiser, sacrifiant toujours l'histoire à la rhétorique; qu'Onofrio est pour lui un ennemi qu'il est permis de ne pas ménager et qu'au surplus, entraîné par sa tendance oratoire, il montre Louis de Bourbon se lamentant et gémissant aussi, alors ((u'au contraire nous le voyons combattre vaillamment dans la rue au péril de sa vie (5), il sera bien permis d'écarter sans plus le récit tendancieux de l'écrivain bourguignon. Au surplus, il est assez piquant de remarquer qu'il est en parfaite contradiction avec l'accusation formulée contre le légat d'avoir été complice du coup de main de Tongres. S'il en était ainsi, il devait accueillir les Liégeois en auxiliau'cs et en amis, et non pas trembler devant eux comme devant des gens qui en voulaient a sa vie.

Celui de tous les Bourguignons qui formule contre Onofrio les accusations les plus graves, Thierry Pauwels, est aussi de tous les narrateurs du temps

(1) Y. Villenfagne, Mélamjes, 1810, p. 365; de Gerlaclie, pp. 220-221 ; ISormans, Liégeois et Bourguigywns, p. LI et cf. de Borman, t. I, p. 368; Henrard, p. 83. Elle n'est reproduite que par ceux qui, sans examen personnel, se bornent à parler d'après Comines, tels de Barante, éd. Gachard, t. Il, p. 321.

(2) Onofrio, p. 139.

(3) Haynin, t. II. p. 82.

(i) lleni-i de Merica, p. 173, reproduit par le Mai/man Clinniinim BeUjlnnn. IJi) Kpiscopus autem cum audifset qiiod fiebat exiliens de lecto, moerens et ejulans, quo se verterel et quid a^erel ignoiabal. Henri de Merica, p. 173,

le moins digne de foi « Il est visible, écrit M. Balau. qu'il se laisse aller, dans le détail des événements, à ce que lui suggère son imagination. Il grossit les faits, en dramatise le récit et y entremêle des renseignements absolument faux » (i). Et M. Bormans n'est pas moins sévère. « 11 n'est pas douteux, écrit-il, que Pauli ait ajoute a son récit une foule de particularités de son cru. — — On voit qu'il se préoccupait beaucoup plus de sa réputation littéraire (jue de sa responsalùlité d'historien. Son Mstoria ne nous inspire aucune conliance » (2).

Or, voici ce (]ue ce narrateur peu digne de confiance et grand ennemi des Liégeois raconte au sujet du légat. Parlant de la mort d'Ameil de Velroux, que le duc de Bourgogne lit décapiter a Maestriciit, il écrit :

« Qui videns se moriturum petiit gratiam pro uxore et pro fdiis suis. » alllrmans et conîitens dolorose palam omnibus quod quidquid fecerat w ex praecepto et instinclu legati Sedis apostolicae fecerat, qui ipsum aucto- » l'itate suà redire praecepcrat l.eodium, eo (juod omnia in pace reformarel » auctorilate Sedis apostolicae sibi commissà, allirmando quod dux in tan- » lian molostaretur a rego apud Peronnam (|uod non rediret in brevi, quia » omnia ordinarentur in melius, secundum salutem ecclesiae et profectum » totius patriae, addens (juod si episcopus nollet facerc et adimplere ad » quae obligatus esset deponeret ipsum, ordinando ipsis alium episcopum » ipsis placentem. Et sic deceptus fuit et allectus per legatum, quem in » multis accusavit publiée, et imposuit sibi totum quod factum fuit in Leodio » contra jusjurandum et arbitrium compromissum duci. Et sic decollatus » obiit feriâ secundà altéra die Brixii episcopi et confessoris. Fuit enim iste » magister Amelius vir totus plus et catholicus, omnibus dilectus et seniper » a principio episcopo obediens et sibi servions in omnibus, nisi quod » novissime vocatus fuit a legato praefato in contrarium permissionis ».

Voilà une accusation en régie, et celui (|ui la formule, si nous en croyons notre auteur, c'est un homme ab.solument digne de foi, catholique pieux et sujet dévoué de son prince, qui ne s'est laissé entraîner à la rébellion que par l'autorité et par les promesses du légat, (lelui-ci a donc sur la conscience le sang innocent.

11 sera permis tout d'abord de se délier de cet éloge enthousiaste dont, par une exception unique, le maître liégeois est l'objet sous la plume de Thierry Pauwels. Involontairement on se demande si ce panégyrique n'a pas pour but de rendre |)lus odieux le rôle d'Onofrio, en d'autres termes, si Ameil de Velroux n'est pas loué pour mieux charger le légat. Et ce soupçon se change en certitude quand on rapproche la vraie carrière d'Ameil de Velroux de ce que raconte Thierry Pauwéls. Loin d'être le sujet toujours fidèle qu'on nous montre ici, Ameil de Velroux avait participe autant (|ue tout autre aux menées révolutionnaires contre Louis de Bourbon. 11 avait été le capitaine envoyé au secours de Dinant par les Liégeois en novembre 1465, et il s'était sauvé de cette ville à l'approche de Charles le

(d) Balau, p. 640.

(2) Bormans, Liégeois et Bourguignons en 140}>\ p. \x.

Téniéniii'c, rinjxtrtaiil l'ai'i^i'iit (iii'il avail aiiia>S(', on ne sail cdiiimt', au cours (le sa iiiissioii (1). C/csl lui (|ui. le 23 juillcl 1167, s'elait mus à la UHc de la folle é(|ui|jéc par huiuelle les Liégeois, bravant outrageusement le duc de IJourgogne, avaient conduit les agents du comte de Nevcrs prendre possession au nom de leur maître des fiefs de Wandre, Herstal et Bolland (2). Quelque temps après, il était parmi ceux qui se plaignaient qu'on n'eût pas combattu contre le duc à Oleye, atïirmant qu'on l'aurait emporté (3). I,ors delà rentrée des proscrits à Liège le 9 septembre 14G8, il avait commencé par prendre la fuite, mais, fait prisonnier par eux, il s'était laissé mettre à leur tète et avait promis de ne pas les abandonner (4). Je me borne à indiquer en passant (|ue j'ai lieu de croire (ju'iis en firent de même avec Gilles de Lens, l'autre maître de la Cité (5). Et si même il était vrai, comme le dit Adrien, ([ue les fonctions magistrales furent conférées à Ameil par le légat, encore resterait-il que toute sa carrière pi-oteste contre l'exposé de Thierry Pauwels. De toute manière, Ameil de Velroux est bel et bien un des hommes les plus en vue du parti révolutionnaire, et cela longtemps avant (ju'il soit entré en relations avec le légat. L'exposé de Thierry Pauwels est donc, en ce qui concerne ses faits et gestes, un tissu d'erreurs.

Est-il plus fidèle en ce qui concerne le légat ? il sufîit de lire sans parti pris, je ne dis pas le mémoire si lumineux et si objectif d'Onofrio lui-même, mais la chronique d'Adrien, écrite au fur et à mesure que les événements se déroulèrent, pour voir éclater la fausseté des accusations. A qui fera-t-on croire qu'un légat du Saint-.Siège, (jui avait à remplir à Liège une mission de pacificateur et dont le coup de main du 9 septembre vint déjouer tous les calculs, aurait tenu l'absurde et odieux langage mis dans sa bouche ? Mais, dira-t-on, il est possible qu'Ameil ait exagéré; il ne l'est pas qu'il ait tout inventé et qu'au pied de l'échafaud, en face de l'éternité, il ait confirmé ses accusations par le mensonge et par le parjure. Il ne s'agit pas ici d'Ameil, il s'agit de Thierry Pauwels, qui lui a attribué ces propos, se faisant l'écho de son bailleur de renseignements bourguignon qui est bien, en l'occurence, le moins croyable des témoins. L'histoire laissera pour compte à Thierry Pauwels les légendes qu'il a débitées sur la foi de son Jacques Deyn.

(1) Amefius de Velru cum fuisset capitaneus in Hyonanto per mulluni Icniporis, curn intellexissel quod (iominus Karolus properarel se ad vcniendum contra Dyonantum, recessit Inde et venit ad Leodium, et dicebalur quod habuisset magnum lucrum. Adrien, p. 143. Cf. GacharJ. CoUection, t. Il, p. 263.

(2) V. ci-dessus, p. 2S5,

(3) Adrieji, p. 169.

(4) Adrien, pp. 200 et 201.

o) Y. ci-dessus, p. 292.

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