CHAPITRE. PREMIER
l'aspect du village au moment où il va être introduit dans l'histoire par un drame sanglant qui décidera de son avenir.
Né dans le vallon du Glain, Liège s'est répandu hors de cet étroit goulot et s'est développé en éventail au pied de la colline de Publémont, dans la vallée de la Meuse. C'est là que surgit un modeste sanctuaire en bois, dédié à Notre Dame, ainsi que la maison de l'évêque (i). Les autres habitations sont groupées dans le vallon ou.disséminées dans la vallée. Ce sont de simples constructions en torchis, sans étage et couvertes d'un toit de chaume, comme la demeure épiscopale elle-même. Une pierre jetée sur le ton peut tomber dans l'habitation et tuer l'homme assis près de son foyer. Un voleur peut, en montant sur le toit qui descend fort bas, pénétrer sans difficulté dans l'intérieur. Cette simplicité de construction^nlest pas incompatible d'ailleurs avec un certain progrès dans l'art d'aménager les habitations. Celles-ci sont précédées de cortils clôturés au moyen de haies. Liège n'est pas une agglomération de demeures contiguës les unes aux autres, c'est un groupement assez lâche de maisons éparpillées de ci de là, dans le pittoresque désordre de la vie. Le batelier s'est établi à proximité du fleuve, le cultivateur dans le champ qu'il exploite (2). Sur le pro-
(1) La question de savoir sous quel vocable était la primitive église de Liège n'est pas d'une solution facile. Selon une tradition qu'on rencontre dès leXIe siècle {Vtta ^drua^eï manuscrit) c'était celui des saints Cosme et Damien. M. Joseph Demarteau, dans une lettre adressée à l'auteur de ce livre {BSAEL, t. VI, 1892), a entrepris de prouver que cette tradition est erronée, et que c'est la Vierge qui fut la patronne de la plus ancienne église de Liège. Tout compte fait, et malgré les réserves que j'ai formulées dans mon Notger de Liège, t, 1, p. 164, note 2 et ailleurs, je me rallie à ce point de vue.
(2) Sur tout ceci, cf. G. Kurth, Les origines dé la ville de Liège, pp. 5û et 5 1 .
LA NAISSANCE DU VILLAGE DE LIEGE. i3
montoire que forme l'extrémité de la colline de Publémont frappée par les rayons du soleil levant, on a, selon l'habitude franque, disposé le cimetière. Des travaux de pavement exécutés en i326 firent découvrir ce Liège des morts, avec les tombes orientées des premiers Liégeois ayant à côté d'eux leurs armes. Par une de ces erreurs d'interprétation dont il existe nombre d'exemples, on crut reconnaître dans ce cimetière un champ de bataille, et un chroniqueur liégeois du temps raconta une dramatique légende pour rendre compte de la découverte (i).
La population de bateliers et d'agriculteurs qui, après les labeurs de la vie, allait goûter le repos éternel dansje. cimetière de Publémont avait, quoique romane, adopté insensiblement le genre de vie des conquérants barbares. Ceux-ci donnaient le ton et, s'il est permis de parler ainsi, faisaient la mode dans le royaume des Francs, A Xiège, comme ailleurs, on affectait de porter des noms empruntés a leur langue (2), et l'on se faisait un point d'honneur, comme eux, de ne se séparer de ses armes ni dans la vie ni dans la mort. Au surplus, le christianisme, qui, à partir du baptême de Clovis, avait repris possession du pays, était la religion de tous les habitants, encore que mélangée, comme ailleurs, de superstitions sans nombre et de pratiques barbares.
(j) Jean d'Outremeuse, Ly Mi/reur des Histors, t. VI, pp. 3i i et 673-674, et t, IV, p. 86. Cf. G. Kurth, Notger de Liège, t. I, p. i35, note 2. D'autres îombes ont été découvertes au même endroit en i556 et en i85o, v. Gobert, t-IH,p. iSg.
(2) Sur vingt noms de Liégeois cités par le Yila Lamberti, dix-huit sont germaniques, un roman et un douteux. De même, à la fin du IXe siècle, sur douze noms de paysans du pays de Stavelot, dix sont germaniques et deux sont latins. Cf. Kurth, Les origines de la ville de Liège, p. 52.