CHAPITRE PREMIER
barque et gagnèrent par la Meuse la ville de Maestricht, où ils enterrèrent le saint à côté de son père, dans l'église Saint- Pierre située en dehors des murs de la ville (i).
Rien de mieux attesté que cette dernière page de la vie de saint Lambert, qui est aussi la première page de l'histoire de Liège. Pendant que le biographe anonyme du martyr la racontait à ses contemporains, un épilogue de la tragédie se passait à Tabbaye
de Saint-Denis en France.
Dans cette célèbre maison, on vit arriver un jour un pèlerin boiteux qui déclara s'appeler Godobald, - du village d'Avroy en Hesbaye, et avoir été complice de Dodon dans le meurtre de saint Lambert. Il disait que l'infirmité dont il souffrait lui était survenue après le crime, qu'il y avait vu un châtiment de Dieu, et que, plein de repentir, il avait visité plusieurs sanctuaires pour obtenir sa guérison. Enfin, à Rome, il avait appris par une révélation d'en haut qu'il guérirait au tombeau de saint Denis. Son espoir ne fut pas déçu : il guérit en effet et fut reçu par l'abbé Chillare au nombre des moines. Comme il ne cessa par la suite de se montrer excellent religieux, il fut plus tard élu abbé par ordre de Charles -Martel et il gouverna l'abbaye pendant vingt-cinq ans d'une manière digne de louanges. Il mourut vers 748 (2).
Il est difficile à un lecteur moderne de se figurer l'émotion dont la mort tragique de saint Lambert
(1) Sur tout le détail de cet épisode, v. G. Kurth, Étude critique sur saint Lambert et son premier biographe, pp. 52-56.
(2) V. G. Kurth, Un témoignage du IX' siècle sur la mort de saint £am6«r< (BCi?£^, V, m, i8g3, pp. 414-422).
LA NAISSANCE DU VILLAGE DE LIEGE
remplit le diocèse et les pays avoisinants. Un évêque, un oint du Seigneur était tombé sous les coups des assassins pour la défense des droits de son église : c'était un martyr; ses prières étaient toutes puissantes auprès de Dieu, et les populations trouvaient en lui, si elles l'invoquaient, un protection r dans tous leurs besoins. Lambert devint, dans les régions de la Gaule Belgique, ce que peu d'années auparavant avait été dans la Gaule entière saint Léger d'Autun, martyrisé par ordre d'Ebroïn : la mémoire populaire par excellence, le saint national. De toutes parts, les multitudes affluèrent à Liège, pour le vénérer aux lieux qui avaient été témoins de sa passion. Bientôt, la dévotion des fidèles fit surgir, à côté du modeste oratoire dédié à la Vierge, un superbe sanctuaire consacré spécialement au culte de saint Lambert. Ce sanctuaire, à l'érection duquel le nouvel évêque^de Tongres, saint Hubert, avait prêté un concours actif, était un édifice remarquable pour Tépoque (i) : il fut pendant près de trois siècles la cathédrale de Liège, et c'est seulement vers l'an mil qu'il disparut pour faire place à une construction plus grandiose. Tous les princes carolingiens ont prié sous ses vot^ites, et l'un d'eux, Grimoald, fils de Pépin d'Herstal, périt assassiné pendant qu'il y faisait ses dévotions.
Mais la construction d'une basilique ne suffisait pas à l'enthousiasme des multitudes : elles voulurent posséder les reliques du saint patron dans l'église bâtie en son honneur. Le Ciel semblait s'intéresser à leur vœu : saint Lambeit, disait-on, était apparu
(t) Vita Lamberti no 25, p. 579; Yita Enlcrti Jonas, no 3, p. 809.
lé CHAPITRE PREMIER.
à quelqu'un pour ordonner que son corps fût rapporté à Liège. Cédant à d'aussi pressantes instances, saint Hubert se décida enfin à faire la translation demandée. C'était la treizième année après la mort de saint Lambert, c'est-à-dire, à peu près, en 718. Une procession solennelle, conduite par l'évêque lui-même, rapporta aux Liégeois les restes tant vénérés. Au son des cymbales, au chant des psaumes, le cortège sacré s'achemina à travers les méandres de là vallée de la Meuse, déroulant l'immense ruban de ses innombrables fidèles. Aux hymnes entonnés par la pieuse multitude se mêlaient, dit l'hagiographe contemporain, les accents des anges qui, du haut du ciel, se joignaient au triomphe du saint, et dont la présence, continue-t-il, fut attestée par des témoins dignes de foi. A Nivelle et à Hermalle, on fit des haltes pendant lesquelles la foule assista à des miracles quT'portèrent son enthousiasme au comble. Quand on approcha de Liège, toute la population de ce lieu vint au devant du saint et lui fit escorte jusqu'à la superbe basilique où iL devait reposer désormais au milieu de son peuple (1).
Cette fête religieuse, qui fut, pour les habitants de la vallée de la Meuse, le grand événement du VHP siècle, eut des conséquences que n'avaient prévues ni ses témoins ni ses acteurs. La translation des reliques de saint Lambert entraîna la translation du siège épiscopal de Maes:richt à Liège. Elle fit de Liège une Cité et le futur chef-lieu d'une principauté indépendante, tandis qu'elle faisait rentrer dans l'ombre la ville- qui, depuis plusieurs générations, se
(i) Yila Lamberii, no 2902, p. 5So.
LA NAISSANCE DU VILLAGE DE LIEGE
tlaîtait sans doute d'avoir fixé à jamais dans ses murs les évêques de Tongres. Cela se passa, semble-t-il, d'une manière en quelque sorte inconsciente. Personne, à Maestricht, ne paraît sêtre opposé à la translation de saint Lambert, dont le culte tout récent venait contrebalancer, peut-être menacer celui de saint Servais, la plus grande mémoire du diocèse. H est peu probable d'ailleurs qu'au moment où il rapportait à Liège les reliques du martyr, saint Hubert eût déjà conçu le projet d'y transporter aussi le siège cpiscopal. / .
Liège, à cette époque, n'était qu'un village, et les canons défendaient d'établir les diocèses dans des villages. En y-venant résider auprès du tombeau de son saint prédécesseur, il se peut que Hubert ait cru se borner à suivre l'exemple de celui-ci, qui se plaisait à y vivre auprès des cendres de saint Théodard. Tout au plus pouvait -on prévoir à cette date que Liège serait pour les évêques de Tongres ce que furent par la suite Huy ou Seraing pour les évêques de Liège, ou Brûhl pour ceux de Cologne : une villégiature de prédilection qui ne porterait en rien atteinte aux droits de la Cité épiscopale (1).
Il en alla tout autrement, et cela, si je puis ainsi parler, par le fait de saint Lambert lui-même. L'at-
(i) Le point de vue que j'expose n'est pas celui des historiens, qui voient dans la translation de saint Lambert une translation du siège et qui cherchent les raisons de celle-ci. Selon Warnkùnig, Dcitrâge^ p. 5, saint Hubert voulait
rapprocher de la cour carolingienne séjournant à Herstall Selon Fisen. t. ï, p. 9:), il voulait se soustraire au voisinage et, éventuellement, à la tyrannie du comte qui résidait à Maestricht.
Anselme c. 16, p. 198. est le premier à parler d'un changement de résidence épiscopale. Cf. le P. De Smedt, dans le Commentan'us praevius du Vita Buberti^ no i58, p. 797. Somme toute, il semble qu'on ait vu dans un résultat fortuit le fait d'une intention formelle.