‹ La cité de Liège au Moyen̂-AgeChapitre 20 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

traction que son tombeau exerçait sur les multitudes, il l'exerça aussi sur les pasteurs. Les évêques de Tongres ne purent plus se détacher de ce voisinage sacré : une force mystérieuse semblait les enchaîner auprès de la châsse du martyr. On vit se produire, pour la seconde fois dans l'histoire du diocèse, un phénomène qu'explique la puissance du sentiment religieux à cette époque. De même qu'au VII^ siècle une tombe avait retenu les évêques à Maestricht, de même, au VII une autre tombe ]es retint à Liège. Seulement, cette fois, la translation fut définitive. Maestricht ne revit plus ses pontifes, ni Tongres davantage. L'humble village sans murailles, sans monuments, sans souvenirs, eut plus de charmes pour eux que la vieille cité romaine qui avait vu naître la foi chrétienne dans le pays, que la belle ville mosane sur laquelle planait le souvenir de saint Servais. Celui-ci cédait le patronage du diocèse à saint Lambert, et Maestricht abandonnait à Liège la gloire d'en être la capitale. .

C'est donc dans toute la force du terme qu'on peut dire que le tombeau de saint Lambert a été le berceau de la Cité de Liège.

Une fois établi à Liège, il semble bien que saint Hubert ait pris à tâche de faire de cette bourgade une résidence digne "dê~sës lïôuvHIês "destiné Aucun document contemporain ne nous l'atteste, il est vrai, parce que le VI 11^ siècle ne nous en a guère laissé, mais la tradition des âges suivants est unanime à regarder ce prélat comme le créateur de la ville, et, de temps immémorial, l'Église a vénéré en lui le patron de Liège. Un écrivain du XI^ siècle, qui se fait manifestement l'écho de la tradition, résume en ces mots le rôle du saint dans sa ville épiscopale : " Il donna aux habitants leurs coutumes urbaines, ^ il assujettit leur vie et leurs mœurs au frein des lois, il lixa sagement les poids et les mesures de capacité qui sont encore en usage chez nous » (i). Sous une lorme déjà un peu légendaire, ces paroles contiennent une bonne part de vérité historique.

(i) Anselme c. 16, p. 198 : Jus civile oppidanis tribuît, et mores ipsorum

-ciplinae freno composuit, libram panis, libram vini modiumque

^^^ieute^ constituit. - . .

Saint Hubert exerçait à Liège l'autorité du pasteur et du grand seigneur immuniste à la fois; il y représentait le pouvoir public, il y avait, en outre, certaines attributions spéciales que les capitulaires des rois carolingiens confiaient aux évêques, notamment la police des vivres avec la surveillance des poids et des mesures (i). ^

Au surplus, la seule présence de Févêque et de son clergé, avec le mouvement qu'elle imprimait à la vie sociale et Téclat qu'elle prêtait aux solennités du culte, était déjà un sérieux élément de progrès pour la jeune Cité.

Liège s'agrandit et se peupla rapidement. Il faisait bon vivre sous la crosse, au dire du proverbe, et, dans ces âges de violence, une ville qui ne connaissait pas d'autre joug que celui de son évêque devançait son temps dans la paix et dans la civilisation. Avec saint Hubert Liège gravir la hauteur de Publémant'et, sTrextrémité de cette colline, dans le vieux cimetière mérovingien, il surgit une nouvelle église que l'évêque dédia à saint Pierre, prince des apôtres. La ville avait dès lôrs trois sanctuaires. Celui de Publémont fut confié par l'évêque à des moines bénédictins, qui le desservirent pendant un siècle ^ pour faire place ensuite à des chanoines séculiers. La vieille église du VH^ siècle resta, sous le vocable de Notre-Dame-aux-Fonts, l'église paroissiale de toute la Cité. Quant à celle de saint Lambert, elle ■devint la cathédrale du diocèse et fut placée désormais sous un double vocable : celui de saint Lam-

(i) Capitularia Francorum t. I, ed. Boretius, Suession (744), c 6 p. 3o : Et per omnes civitatis (episcopus) legitimus forus et mensuras faciat secundum habuudantia temporis.

bert, son patron primitif, et celui de la Vierge, qui était la patronne du diocèse ainsi que des deux cathédrales de Tongres et de Maestricht. Notre-Dame et Saint Lambert, telle fut donc désormais l'appellation liturgique de la cathédrale de Liège. En réalité, toutefois, la Vierge ne déposséda pas le saint et celuici resta pour son peuple Te patron éponyme du sanctuaire national.

La légende ne s est pas contentée des données sommaires de l'histoire sur le premier évêque de Liège. Du fondateur de leur ville, les Liégeois du moyen âge ont fait un de ces ancêtres surhumains à qui, dans les cités antiques, on attribuait l'origine de toutes les institutions divines et humaines. Comme Numa PompHius"à'^Rome,"^ il aurah tout créé à Liège : le tribunal échevinaî, avec son maïeur et ses échevins, le conseil communal, avec ses deux maîtres et ses jurés, l'enceinte fortifiée de la ville et enfin le Perron, cet emblème des libertés municipales de la Cité (i)7

Ce sont là autant de fables qui n'ont plus besoin de réfutation aujourd'hui. Rien ne se crée d'une pièce dans les sociétés humaines; tout, les institutions comme les édifices, est le résultat d'une longue évolution sociale et non de l'activité créatrice d'un génie unique. Ce n'est pas diminuer les grands hommes que de les ramener à leurs proportions naturelles, c'est rendre service à leur mémoire en les enlevant à la fable pour les restituer à l'histoire. . A partir d^ la lumineuse personnalité de saint Hubert, l'histoire de Liège retombe dans une obscu-

(•) V. Fisen, I, p. 97.

rité profonde. C'est à peine si, çà et là, la ville est encore nommée dans les sources à l'occasion de la résidence qu'y fait un personnage de marque, ou d'une calamité extraordinaire qui s'impose à l'attention des annalistes. Elle était trop voisine des villas royales de Herstal et de Jupille pour ne pas recevoir plus d'une fois la visite des souverains. Carloman, frère de Pépin-le-Bref, y vint en 743 assister à l'élévation des reliques de saint Hubert, et transporta sur ses propres épaules la châsse qui contenait ces restes sacrés (1). Charlemagne y célébra les fêtes de Pâques en 770 (2). En 854, Lothaire I et Charles-le-Chauve s'y rencontrèrent pour conclure une alliance contre leur frère Louis-le-Germanique. (3).

Ces visites royales ne furent certainement pas les seules que Liège reçut au cours du IX^ siècle. Charlemagne, notamment, qui s'intéressait tant aux choses ecclésiastiques, n'aura pas manqué de visiter, plus d'une foJsJIêyê.que du diocèse où il résida si souvent, à iîérstal d'abord, à Aix-la-Chapelle ensuite (4). Il est loin d'être établi, à la vérité, qu'il ait confié son prisonnier Didier, roi des Lombards, à la garde de Tévêque Agilfrid (5). Par contre, c'est une circulaire

(1) Ylta Huberti prima, no 22, p. 8o5.

(2) Celebravitque Natalem Domini in villa Duria, et Pascha apud sancium Lantbertum in vico Leodico. Annales Laurissenses et Annales Einhardi\ pp. 148 et 14g.

(3) Annales de Hincmar, p. 448.

(4) Nous trouvons Charlemagne à Herstal en 770, 772, 773, 776, 777, 778, 77g. 781, 782. 784 et 7g8. C'est la prédilection pour les eaux thermales d'Aixla-Chapelle qui rendit le grand empereur infidèle à Herstal. Nous lui voyons faire son premier séjour à Aix-la-Chapelle en 786, et, à partir de cette date, il ne séjournera plus à Herstal qu'une seule fois. V. les Regesta Imperii de Boehmer-Mùhlbacher, t. I.

(5) 774. Karolus Desiderium captum cum uxore et filiis exulandum direxit in Frantiam ad locum qui dicitur pausatio Sancti Lamberti martyris. Aii/iales Lohienses p. igS; cf. Gilles d'Orval, II, 32, p. 47.

Je révêque Gerbald (ySS-Sio) à ses prêtres qui nous a conservé les prescriptions de Charlemagne relatives aux études du clergé (i). Walcaud (8io-832), successeur de Gerbald, fut honoré de la confiance de l'empereur et figura au nombre de ses exécuteurs testamentaires (2). Ces quelques faits, relativement nombreux si Ton songe à la pénurie des sources, laissent entrevoir entre Charlemagne et les évêques des relations qui ont certainement contribué à la prospérité de la ville de Liège. Celle-ci n*a pas été ingrate envers le grand empereur. Elle lui a fait, à côté de saint Hubert, une place d'honneur dans son histoire légendaire. Elle a voulu tenir de lui son étendard national, comme elle prétendait tenir son perron de saint JHuberl;, de même qu'elle a fait remonter à Févêque l'origine de ses institutions, elle a voulu dater de l'empereur celle de ses coutumes. Enfin, depuis un temps immémorial, elle s'est plu à le revendiquer comme le plus illustre de ses enfants.

Aussi le Liège carolingien n'est-il plus une villa comme au VIÏ^ siècle; on lui donne maintenant le titre deviens, c'est-à-dire de bourgade. Il a même le droit de porter déjà celui de Cité, car Cité, dans la langue du temps, c'est toute localité où est fixé un siège épiscopal. Sans doute, cette Cité n'a pas encore son aspect moderne, mais déjà les constructions s'élèvent nombreuses autour de ses trois sanctuaires. Les maisons continuent d'être bâties en bois ou en torchis et couvertes de chaume; cependant, la pierre commence à faire son apparition dans les constructions civiles. Mais l'architecture est loin d'avoir la

(0 Boretius, Capitularia regum Francoram, t. I, p. 242. (2) Eginhard, Yita Karoli c. 33, p. 463.

solidité que lui donneront les maçons du moyen-âge. En 858, des pluies torrentielles crevèrent sur la ville avec une telle impétuosité qu^elles renversèrent tout : maisons de bois et maisons de pierre, et traînèrent jusqu'à la Meuse, dans un effroyable pêle-mêle, hommes, bêtes et édifices (i).

Surgissant par dessus ces chétives constructions, le palais épiscopal, qui se dresse à côté de Saint- Lambert, est une résidence digne du grand seigneur qui rhabite : large et spacieux, iLest^ercé de fenêtres qui laissent passer le jour à travers de beaux vitraux; les murs en sont ornés de peintures représentant, comme au palais d'Ingelheim, des scènes de l'histoire sacrée et profane; tout y est opulent, grandiose, princier (2). Déjà la vie littéraire fait son apparition à Liège. Un poëte irlandais du nom de Sedulius, enfant de cette poétique contrée qui fut au haut moyen-âge uae.vraie oasis d'intellectualité dans la barbarie europ)éenne, est venu s'y reposer comme un oiseau de passage, et le charme de l'hospitalité liégeoise l'a retenu pendant des années dans cette ville qui devient pour lui « douce comme une tendre mère » (3). Sedulius est un poëte de cour; il chante en vers faciles ses protecteurs, les évêques Hartgar et Francon, ainsi que les princes carolingiens. Harlgar et Francon font d'ailleurs grande figure dans le monde politique. Tous deux prennent à l'occasion

(1) Amiales de Prudence de Troyes, p. 452 : Mense maio in vico Leudico, in qu(y corpus sancti Lamberti quiescit, tanta subito pluviarum inundatio effusa est, ut domos et muros lapideos seu quaecunque aedificia cum hominibus et omnibus quaecunque illic invenit usque ad ipsam ecclesiam memoriae sancti Lantberti violenta irruptione in Mosam fluvium praecipitaverit.

(2) Sedulii Scotti Carmina, II, 4. Cf. Pirenne, Sedulius de Lièr/e.

(3) ... Tibi Leodium dulcescit ceu pia mater. Sedulius II, 7, 47.

les armes contre les envahisseurs normands, et leur potite ne se fait pas faute de célébrer, sans doute en les grossissant, les victoires qu'ils ont remportées sur ces féroces pillards. Hélas ! elles ne devaient pas préserver Liège de la destinée commune de toutes les villes des Pays-Bas. En 882, les Normands y pénétrèrent (1) et la livrèrent aux flammes avec sa cathédrale. L'église Saint-Pierre ne fut pas épargnée, et c'est elle qui a conservé la trace éloquente de ce fatal événement, presque passé sous silence par les chroniqueurs liégeois, dont il humiliait le patriotisme. Pendant des siècles, on y alla vénérer les ossements des moines massacrés par les Normands, et leurs crânes percés de clous paj- ces féroces aventuriers (2).

Mais les- Normands passèrent comme un cyclone. Un certain nombre de personnes égorgées, des maisons de bois réduites en cendres, des églises que les flammes léchèrent sans les détruire, tel fut le bilan de la journée. L'on peut croire que les trésors de l'art échappèrent, abrités derrière les imprenables murailles du château de Chèvremont, qui défiaient la fureur des barbares.

— .Après leur départ, la vie civilisée reprit à Liège son cours tranquille et régulier, et les évêques s'employèrent de leur mieux à fermer les plaies faites par l'invasion. Étienne et Richaire furent des pontifes

(0 A)inales de Hincmar, a. 88i, p. 5i4 et Chronique de Réginon al afin. p. 592; relation du Xle siècle publiée d'après un manuscrit de la Biblio- ^hCquc royale de Belgique, par J. Demarteau, BI\L, t. XIII, p. 5i5.

(•:) V. Gilles d'Orval, II, Sy. p. 49; cf Fisen, t. I, p. 117 et E Poncelet, I''Vrn(a>re de Saint- Pierre, p VIII, note 2. Quant au prétendu miracle qui S'irait empêché les Normands de dépouiller la châsse de saint Lambert, ^'illes d'Orval 1, c. vient trop tard pour nous apprendre ce qu'ont ignoré v us ses devanciers, et Daris, t. I, p. 2o5, fait preuve de peu de critique en le 'scontant sur la foi de Gilles d'Orval comme un fait avéré.

réparateurs, qui rebâtirent les églises et les monastères incendiés. La ville continua de se développer et d'attirer dans son sein le peuple des campagnes. Beaucoup de ces nouveaux habitants étaient des fiscalins, c'est-à-dire des gens de condition servile qui vivaient dans les domaines du fisc; tous, quelque fût leur lieu de provenance, furent donnés à l'évêque de Liège par l'empereur Charles- le- Gros en 884, c'est-à-dire deux ans après le raid normand (1). Un autre indice des progrès de la ville, c'est la construction, par l'évêque Richaire, de l'église Saint-Servais dans le vallon de la Légia (2). Il fallait que la population fût déjà nombreuse dans ce quartier, puisqu'on éprouvait le besoin de lui donner un centre paroissial. La tour massive et trapue de ce sanctuaire, debout depuis près d'un millier d'années, surgit encore aujourd'hui au milieu du vallon comme le témoin tou|ouj:s vivant de la jeunesse de la Cité.

C'êsF^ quelque temps après la mort de Richaire qu'on vpit se produire à Liège la première manifestation de la vie publique. C'est une émeute qui aboutit à renverser l'évêque Rathier (gSô) (3). Futelle l'œuvre de la population liégeoise, et faut-il y voir le début de ces mouvements séditieux qui ont si souvent troublé la Cité? On pourrait le supposer, en rapprochant de cet épisode celui qui se passa deux ans plus tard à Cambrai : là, l'évêque, revenant de la cour impériale, se vit fermer les portes de la ville par les bourgeois soulevés contre lui, et il ne parvint

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 6. • '

(2) Gesta abbrcv 'ata, p. i3o.

(3) Ruotgerus, Yita Brunonis, c. 38, p. 270; Folcuîn, Gesta abbalum lohiensium. c. 23, p. 65; Anselme, c. 23, p. 201, et Rathier lui-même dans le proœmium de son écrit intitulé Phrenesis, 1,

à y rentrer qu'avec Taide de puissants alliés {g58) (i). Mais à y regarder de près, on s'aperçoit que les troubles de Liège eurent un tout autre caractère : ils furent l'œuvre des grands seigneurs, et si la population y prit part, ce fut comme un simple instrument aux mains d'autrui. Depuis un certain temps, la noblesse du pays se fatiguait de voir le siège épiscopal de Liège conféré par les empereurs à des étrangers, parfois même à de simples moines, alors qu'elle croyait avoir le droit d'y faire monter les siens. Sans doute, l'inexpérience de ces prélats, leur manque de prestige, et aussi la courte durée de leur pontificat — Hugues régna deux ans et Farabert quatre — dureiLt-contribuer à affaiblir l'autorité cpiscopale vis à vis de la remuante féodalité de leur diocèse. Aussi, sous le troisième de ces moines cvèques, Rathier, prélat d'un caractère incommode et qui ne savait pas manier les hommes, le mécontentement éclata, et les grands seigneurs qui l'avaient fomenté eurent la satisfaction de mettre sur le siège t'piscopal Baldéric I, un mernbre de la puissante famille de Régnier au Long Col.

Sont-ce les grands encore dont il faut retrouver la main dans les troubles qui agitèrent le pontificat d'Elracle, successeur de Baldéric I ? Eracle était un homme d'église et un homme d'école; il était de petite naissance et, de plus, étranger au pays : en tallait-il davantage pour qu'on imaginât de le traiter comme Rathier? Du moins, on se demande quel grief le paisible savant aurait pu donner au peuple sa Cité. Ce qui est certain, c'est que les derniers

(') Geala epp. Camcrac. c. 8o-83, p. 401 ; cf. DubruUe, Cambrai à la fin du motjtn dje, t. I, p. 9; Reinecke, Geschichte der Stadt Cambrai.

temps de sa vie furent attristés par une violente émeute : ia foule envahit son palais, et, dit un chroniqueur, fit couler dans la Meuse les flots rouges de son vin de Worms (i). Ce ne fut pas une simple échauffourée : nous savons qu*Eracle en laissa les auteurs impunis, ce qui témoigne peut-être d'autant de faiblesse que de mansuétude (2). Et son successeur Notger dut, au début de son règne, déployer la plus grande énergie pour avoir raison des perturbateurs (3).

Cependant, la ville ne cessaif de croître. L'Ile et la colline de Publémont, deux quartiers d'avenir, se peuplaient rapidement : il fallut, de nouveau, édifier des sanctuaires à ces deux extrémités de l'agglomération. Éracle y pourvut. En Publémont, il bâtit l'église Saint-Martin, qui devait rester, jusqu'à la fin de l'ancien régime, l'extrême limite de la Cité du côté de rquest,J)ans l'Ile, il jeta les fondements de Féglisé Saint-Paul, que la mort^ne lui laissa pas le temps d'achever. Sans doute, les espaces qui s'étendaient entre ces deux églises et le centre de la ville étaient loin d'être entièrement habités, mais il est certain qu'Eracle n'aurait pas élevé des constructions de cette importance dans des solitudes. Chacune était desservie par un collège de chanoines et pourvoyait, selon toute apparence, aux besoins religieux de la population avoisinante.

A ce mouvement de croissance lente et organique, l'énergique et génial successeur d' Eracle allait donner une impulsion extraordinaire. Pendant son long

(1) Anselme, c. 24, p. 202.

(2) Le même, 1. c.

(3) Yita Notger i, c. i,p. 10.

COMMENT LE VILLAGE DE LIÈGE DEVINT UNE CITÉ. 3l

pontificat de trente-six ans, Notger fut à la fois le créateur de l'État liégeois et le second fondateur de Liège. De ces deux grandes œuvres, l'une explique l'autre. On sait comment, par les concessions que lui firent successivement les empereurs de la maison Je Saxe, il devint le chef d'une véritable principauté (i). A cette principauté il fallait une capitale, et cette capitale ne pouvait être que la ville consacrée par le tombeau du saint patron du diocèse et par deux siècles de résidence épiscopale. Tongres avait beau être le chef-lieu officiel, les évêques avaient beau continuer de s'appeler évêques de Tongres, ils étaient en réalité les évêques de Liège, et le jour ne devait pas tarder à venir où, jusq^ue dans le titre de leur dignité, le nanirdè T ancienne ville serait remplacé par celui de la nouvelle. Ce ne fut donc pas un acte formel des évêques qui mit Liège en possession du siège épiscopal, c'est l'action lente et latente du icmps qui finit par créer la prescription.

Il s'en fallait de beaucoup, toutefois, que la Cité épiscopale offrît à ses princes-évêques toute la sécuriic désirable. Ouverte à tout venant, ne possédant pas même une tour dans laquelle on eût pu trouver un refuge provisoire, inférieure de beaucoup, sous ce rapport, à Huy, qui était la vraie citadelle du pays, Liège était exp^osée, par sa richesse, à toutes les convoitises et, par son défaut de murailles, à tous les ■ coups de main. C'était cette époque d'anarchie féodale où tout seigneur se bâtissait une maison forte ^lui le mettait à l'abri non seulement des pillards, mais •'Ussi de son prince légitime, et d'où il pouvait impu-

' ' G. Kurth, ISolgcr de Liège, t. I, pp. i iS-isg.

nément exercer sa tyrannie sur les populations du voisinage. En vain les empereurs avaient-ils essayé de s*opposer à la multiplication de ces bastilles; les mesures d'interdiction prises par saint Brunon avaient déterminé en Lotharingie une formidable insurrection des vassaux 'i), et il avait bien fallu que l'autorité fermât les yeux sur des abus qu'elle ne pouvait pas empêcher. Une telle situation, dangereuse partout, l'était particulièrement dans une principauté dont la capitale, à la différence de l'immense majorité des villes épiscopales, était absolument sans défense. Aussi la détresse de Notger fut-elle au comble lorsqu'un jour un féodal lui demanda l'autorisation de bâtir sur les hauteurs de Publémont un château-fort qui, disait-il, servirait à protéger la ville.

Le terrain qu'il demandait dans ce but était admirablement choisi pour protéger, mais aussi pour opprimer-la -Cité : c'était la hauteur qui formait la ligne de faîte entre le ruisseau et le fleuve, c'est-à-dire entre les deux parties de la ville, qu'elle dominait à la fois. Céder à cette demande, c'était, à n'en pas douter, mettre le prince et son peuple à la merci d'un puissant qui les courberait sous un4oug de fer. Notger n'osa pas répondre par un refus catégorique au redoutable solliciteur, mais, sous main, il poussa le prévôt de sa cathédrale à bâtir une église en l'honneur de la Sainte Croix, à l'endroit même convoité par l'ambitieux vassal. Quand celui-ci réclama, le prince affecta d'être resté étranger à l'entreprise du prévôt, mais, ajouta-t-il, « maintenant que l'église s'élève, il ne saurait être question d'en expulser

(i) Flodoard, AJ2n«^e5 a. 960, p. 4o5; Cf. G. Kurth, Le comte Imino :, p. 328.

Dieu pour la livrer à un homme » (i). Cette anecdote montre avec quels ménagements le prince se croyait tenu de parler à son vassal, et on rie se trompera pas, sans doute, si l'on identifie celui-ci avec le puissant personnage qui fut l'avoué de Saint- Lambert.

Mais à quoi bon ernpêcher la construction du château de Publémont, tant que celui de Chèvremont restait debout? Chèvremont, c'était, en toute vérité, une épine dans l'œil des princes-évêques de Liège. De leur Cité, ils pouvaient voir au loin se profiler les tours puissantes de cette forteresse, dominant un rocher abrupt au bord de la Vesdre. Derrière ces formidables murailles, les grands seigneurs rebelles avaient, à plus^d'une repriseV bravé les rois et soutenu contre eux des sièges prolongés. La légende racontait les explohs fabuleux du comte Immon, qui avait possédé le château en dernier lieu (2), et dont aucun souverain n'avait pu avoir raison. Le personnage inconnu qui avait succédé à Immon comme châtelain de Chèvremont était pour Liège un danger permanent; aucun prince-évêque ne pouvait dormir en paix dans son palais, tant qu'à l'horizon de la Cité se dressait la sinistre bastille.

Notger comprit dans toute son étendue la gravité de la situation. Les vassaux vivaient dans des châteaux- forts et le prince dans une ville ouverte : il décida de fermer la ville et de renverser les châteaux. Arracher et planter, tel fut, au dire de son biographe, le programme de son pontificat (3),

(1) Anselme, c. 26, pp. 203-204.

(2) G, Kurth, Le comte Immon.

(3) Yita NotgeriyC. 10.

Dieu pour la livrer à un homme » (i). Cette anecdote montre avec quels ménagements le prince se croyait tenu de parler à son vassal, et on ne se trompera pas, sans doute, si l'on identifie celui-ci avec le puissant personnage qui fut l'avoué de Saint- Lambert.

Mais à quoi bon empêcher la construction du château de Publémont, tant que celui de Chèvremont restait debout? Chèvremont, c'était, en toute vérité, une épine dans l'œil des princes-évêques de Liège. De leur Cité, ils pouvaient voir au loin se profiler les tours puissantes de cette forteresse, dominant un rocher abrupt au bord de la Vesdre. Derrière ces formidables murailles, les grands seigneurs rebelles avaient, à plus d'une reprise, bravé les rois et soutenu contre eux des sièges prolongés La légende racontait les exploits fabuleux du comte Immon, qui avait possédé le château en dernier lieu (2), et dont aucun souverain n'avait pu avoir raison. Le personnage inconnu qui avait succédé à Immon comme châtelain de Chèvremont était pour Liège un danger permanent; aucun prince-évêque ne pouvait dormir en paix dans son palais, tant qu'à l'horizon de la Cité se dressait la sinistre bastille.

Notger comprit dans toute son étendue la gravité de la situation. Les vassaux vivaient dans des châteaux- forts et le prince dans une ville ouverte : il décida de fermer la ville et de renverser les châteaux. Arracher et planter, tel fut, au dire de son biographe, le programme de son pontificat (3),

(1) Anselme, c. 26, pp. 203-204.

(2) G. Kurth, Le comte Immon.

(3) Vita Notgerif c. 1, p. 10.

et il sut le réaliser. Ce n'est pas ici le lieu de raconter comment, avec Taide des armées impériales, il parvint à détruire Chèvremont, et à débarrasser la Cité de ce voisinage néfaste (i). Nous n'avons pas davantage à relater les travaux de défense qu'il fit à Thuin, à Fosse, à Malines et sur d'autres points encore de la principauté. Mais il importe d'exposer avec quelque détail la manière dont il pourvut à la sécurité de sa ville épiscopale.

Il n'était pas facile de fortifier Liège. Cette ville se composait alors de deux parties bien distinctes. La Cité proprement dite occupait les deux rives du Glain, gravissait les coteaux du vallon et se déversait jusque dans la vallée de la Meuse. Au sud de la Cité s'étendait l'Ile, partie contiguë à celle-ci, partie séparée d'elle par la côte escarpée qui formait le revers de Publémont et qui allait expirer en face de l'église Saint-Lambert. Cette côte s appelait la Sauvenière; elle n'était pas comprise dans la ville de Liège et ne relevait pas de l'autorité directe du prince; c'était une de ces terres que Notger, à l'heure où il fit la distinction de sa mense et de celle des chanoines, avait laissée dans le lot du Chapitre.

Étant donné une telle disposition des lieux,. il ne pouvait être question d'enfermer l'Ile et la Cité dans une même enceinte. Outre que la Sauvenière, qui était entre les deux, appartenait à un autre seigneur, le travail eût coûté des frais énormes et exigé un chiffre de dépenses disproportionné. Notger élabora un plan d'ensemble ingénieusement adapté aux circonstances locales. Il se préoccupa avant tout de

(i) G. Kurth, Notger de Liège, t. I, p. i85.

fortifier la Cité de son mieux, se bornant à faire pour l'Ile ce qu'il pouvait. L'Ile, dans sa pensée, devait principalement servir de première ligne de défense à la ville. Il se contenta donc d'approfondir le bras de la Meuse qui l'entourait, la protégeant de la sorte contre une surprise, et permettant à sa population, en cas de danger, de se replier sans désordre sur la Cité.

Quant à celle-ci, il Tenferma dans une vaste enceinte qui comprenait tous les quartiers habités et aussi, étant donné l'irrégularité de la ville, de grands espaces encore déserts, qui attendaient les extensions ultérieures. Le pourtour de cette première enceinte de Liège peut être déterminé avec une précision relative. Partant de l'église Saint-Martin, qui marqua jusqu'à la fin de l'ancien régime la limite extrême de la ville, l'enceinte muraillée dévalait vers l'ouest dans le vallon de la Légia, longeait ce ruisseau qu'elle prenait pour fossé, ce semble, jusqu'audelà du palais du prince-évêque, « courait ensuite » dans la direction du nord, parallèlement à la rue )) Hors- Château, jusque près de la caserne des » Pompiers, où elle obliquait par la rue des Airs » et par l'impasse Babylone pour gagner la rue )) Féronstrée. Là s'ouvrait, dans l'axe de la rue, )) une porte à laquelle les vieux chroniqueurs )) donnent le nom de porte Hasseline. L'enceinte, )) continuant dans la même direction, passait entre )) les rues actuelles de la Clef et Sur-le-Mont, gagnait )) ensuite la Meuse au quai de la Goffe, remontait » par un nouveau coude le long de ce fleuve jus- » qu'au-delà de la rue Chéravoie, puis, faisant un )) angle droit à la hauteur du bâtiment actuel de la

» poste, allait encastrer la tour de l'église Saint-Denis, » revenait par la rue de la Régence en longeant le )) bras de la Meuse avec l'Ile qu'il entourait, et » remontait ensuite la rue Haute-Sauvenière jus- )) qu'au Publémont, qui la ramenait à son point de )) départ près de l'église Saint-Martin )> (i).

Cela faisait un grand quadrilatère allotigé et irrégulier, orienté du sud-ouest au nord-est, très étroit dans le vallon et s' élargissant considérablement dans la vallée. L'enceinte, munie d'un grand nombre de tours hémisphériques, présentait une particularité bien intéressante : presque tous les édifices de Liège faisaient partie des ouvrages de défense, les uns encastrés dans les murailles, les autres l'avoisinant de telle sorte que de leur sommet on pouvait observer et même combattre l'ennemi. C'est ainsi que Saint-Martin, au témoignage formel du biographe de Notger(2), le Palais, dont la Légia baignait les assises, Saint- Denis, dont les hautes et sévères constructions gardent toujours une physionomie de forteresse, Saint-Lambert, dont l'encloître était protégé à la fois par les murs de la ville et par les flots de la Meuse qui en battaient le pied, Sainte-Croix qui occupait à la pointe de Publémont une place exceptionnellement forte, Saint-Jean, enfin, bâti sur une éminence qui dominait l'extrémité de l'Ile, devinrent autant de bastions qui, dans le cas d'un siège ou d'un assaut, pouvaient rendre d'inappréciables services aux défenseurs de la ville. Saint-Pierre et Saint-Paul furent les deux seuls édifices sacrés qui, à raison de leur

(1) G. Kurth, Notger de Liège, t. I, p. 141. Sur le tracé ici décrit, voir le même ouvrage, t. II, pp. 16-28, et l'appendice II du présent volume.

(2) Yita Notgeri, c. 3. p. 11.

site, ne furent pas appelés à faire partie de la savante combinaison stratégique de Notger.

Le vaste pourpris que formait cette enceinte était traversé, dans toute sa longueur, par la route royale qui, venant de la Hesbaye, gagnait, par la vallée de la Meuse, la ville de Maestricht. Elle passait, en entrant en ville, sous la porte Saint-Martin près de l'église du même nom, et elle en sortait par la porte Hasseline dans la rue Féronstrée. Une troisième porte, celle de Vivier, s'ouvrait sur le fleuve et mettait la ville en communication avec la région d'Outremeuse.

En même temps qu'il traçait le pourtour de sa Cité, l'évêque bâtisseur, obéissant aux inspirations de son grand cœur, — c'est le mot de son biographe (i), — faisait sortir de terre, comme avec une baguette de magicien, tout un merveilleux ensemble d'églises, de cloîtres, d'écoles, d'hospices et de palais qui devaient frapper de stupeur et d'admiration les indigènes et les étrangers. A part Saint-Pierre et Saint-Servais, tous les monuments que la ville de Liège possédait au XI*^ siècle sont de Notger, soit qu'il les ait tirés du néant, soit qu'il ait achevé des constructions commencées avant lui, soit qu'il ait rebâti des édifices qui ne correspondaient plus à ses nobles ambitions. La cathédrale, œuvre de saint Hubert, fit place à une superbe basilique à deux chœurs, d'une ampleur et d'une richesse que les siècles futurs ne devaient pas dépasser (2). Elle était flanquée d'imposants encloîtres où vivait le chapitre de Saint-

(1) Juxta magnificentiatn dilatati cordis sui. Yita Notgeri, c. 2, p. 11.

(2) V. l'essai de reconstitution de cette cathédrale dans mon Notger de Liège, t. II, pp. 29 à Sg.

Lambert, avec des écoles qui renfermaient un nombreux personnel d'élèves et un hospice où la charité de l'évêque avait pourvu de la manière la plus généreuse à l'entretien des pèlerins et des pauvres. Le palais épiscopal, abandonnant définitivement les hauteurs de Publémont, où il s'était transporté à l'époque normande, reprit, à côté de la cathédrale, la place que lui assignaient sa destination et son passé. Saint-Martin et Saint-Paul, les deux sanctuaires commencés par Éracle, furent achevés ; Sainte-Croix et Saint-Denis furent bâtis sous les auspices de l'évêque par des dignitaires de la cathédrale, Saint-Jean enfin, construit avec ses deniers, fut son œuvre personnelle et lui offrit, avec une douce retraite aux heures de loisir, l'hospitalité éternelle de la tombe. Notger n'oublia pas les besoins du ministère paroissial, et il le dota de deux sanctuaires : pour la Cité, ce fut l'église Notre-Dame-aux-Fonts, probablement rebâtie par lui; pour l'Ile, ce fut Saint-Adalbert, qu'il érigea auprès de Saint-Jean en rhonneur de son ami l'évêque de Prague, qui venait de ceindre la couronne du martyre chez les Prussiens. Toutes ces églises furent richement dotées et pourvues par lui des ornements nécessaires. Dans la cathédrale et dans les six collégiales, deux cent vingtcinq chanoines vaquaient aux offices du chœur, et l'on reste probablement en-dessous de la réalité si l'on porte à un millier le nombre des clercs de tout grade qui vivaient alors à Liège. Les écoles, tant celles de la cathédrale que des collégiales, regorgeaient d'élèves que la réputation de l'évêque et le zèle des maîtres faisaient affluer de tous les pays voisins.

COMMENT LE VILLAGE DE LIÈGE DEVINT UNE CITÉ. 3g

La science, la richesse, la sécurité régnaient ensemble dans l'enceinte tracée par le génie d'un grand homme, et ce n'est pas une vaine rhétorique qui fait dire à un vieux poëte s'adressant à Liège :

Tu dois Notger au Christ et le reste à Notger (i).

L'impulsion donnée par Notger à la prospérité de la ville de Liège ne se ralentit pas sous ses successeurs. Quelques années après sa mort, elle nous est attestée par le même phénomène que nous avons constaté sous Éracle, c'est-à-dire par l'érection de deux importants sanctuaires aux deux extrémités de la ville. C'est, en 1016, la fondation de la collégiale de Saint-Barthélemy, au nord et en dehors de l'enceinte (2); c'est, l'année suivante, celle de l'abbaye de Saint-Jacques, à la pointe orientale de l'Ile, qui n'avait été jusque là que le repaire des bêtes sauvages (3). Peu de temps après, à l'ouest, sur les hauteurs de Publémont, on voyait surgir aux portes de la ville une autre abbaye bénédictine, celle de Saint-Laurent, commencée par Éracle, négligée par ses successeurs, achevée enfin par l'évêque Réginard (io25-io38), qui la dota généreusement (4). Toutes

(1) Sur Notger et sur son œuvre, je me suis borné à résumer mon livre intitulé : Notger de Liège, y renvoyant le lecteur qui désire plus de détails sur le Liège du Xe siècle.

(2) Anselme c. 3i, p. 207; Daris, Notices^ t. VL

(3) Yita Balderici, c. 19 p. 781 ; Anselme, c. 3i, p. p. 207. La charte de fondation, datée du 6 septembre 1016, est dans Mirœus et Foppens, t. III, P- 297-

(4) Anselme, c. 37, p. 210; Renier de Saint-Laurent, Yita Eraclii, Yita Y/olhodonis^ Yita Reginardi ; Rupert, Chronicon Sancti Laurentii^ ce. 3o-36, pp. 272-274; chartes de Saint-Laurent dans Martène et Durand. Amplissima CollectiQ, t. IV, col. 1164-1174. Cf. Daris, Notice sur Vabhaye de Sâint- Laurent à Liège (BSAHL, t. II, 1882), rééditée dans le même. Notices, etc., t. XI.

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