‹ La cité de Liège au Moyen̂-AgeChapitre 21 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ces fondations laissent deviner plutôt qu'elles ne prouvent les agrandissements de la ville; voici des faits plus concluants. Entre le Marché et la Meuse se forme tout un quartier nouveau, dont le nom de Neuvice (novus vicus) raconte assez éloquemment l'histoire (i). Les agrandissements de l'Ile ne sont pas moins certains : primitivement, si je ne me trompe, ses habitants devaient se contenter de simples bacs pour communiquer avec le voisinage; voici que nous la voyons reliée à la campagne par le Pont d'Avroy, mentionné dès io56 (2), et à la Cité par le Pont d'Ile, qui est certainement fort antérieur à sa première mention en 1196 (3).

Et ce n'est pas tout. Malgré ces agrandissements considérables, la ville se trouve à l'étroit sur la rive gauche. Et c'est Réginard encore qui lui permet d'enjamber le fleuve en construisant le Pont des Arches, le premier que la Meuse ait porté en Belgique depuis les Romains (4). Liège prenait possession des vastes prairies qui s'étendaient de ce côté entre le fleuve et ses collines; elle poussait une pointe jusqu'à Amercœur, et deux ponts jetés sur les bras de l'Ourthe mettaient la Cité en communication avec les îlots de cet archipel (5). Ainsi se rattacha à la ville le quartier d'Outremeuse, le plus populaire et le plus tumultueux des vin âv es Wé^Qois,

Et pendant que s'étendait ainsi, autour du noyau

(1) Il est d'ailleurs seul à la raconter, car le plus ancien témoignage que nous ayons sur ce quartier est du XI Ile siècle, et la plus ancienne mention du nom se trouve dans celui de Pierre de Neuvice, 121 1. Gobert, t. II, p. 556.

(2) Relation du Xle siècle reproduite dans Gilles d'Orval II, 6, pp. 82-86.

(3) A^nnales de Renier de Saint-Jacques, p. 652.

(4) Anselme, c. 07, p. 210.

(5) Renier de Saint-Laurent, Yita Reginardi, c. 16, p. 577.

primitif, le corps déjà considérable de la Cité, elle projetait à distance des édifices religieux qui semblaient jalonner l'itinéraire de ses conquêtes futures. Amercœur voyait surgir vers 1071 l'église de Saint- Remacle-au-Pont. Sur la rive gauche, au sud de Liège, s'élevait à Avroy l'église de Sainte Véronique, et plus près, au pied même de l'enceinte, le sanctuaire dédié à Saint Christophe; sur la hauteur de Publémont naissait celui de Saint-Gilles; au nord enfin, la chapelle de Saint- Léonard était affranchie par Otbert, en 1112, de la juridiction de l'Église Notre- Dame. Tel était l'ensemble des sanctuaires qui, comme autant de satellites, faisaient escorte à (c Liège la sainte, fille de l'Église romaine ».

Établis au centre de cette grande agglomération d'églises et de monastères, les évêques de Liège exerçaient sur leur Cité une double autorité, et la gouvernaient à la fois au nom de l'Église et de l'État. Ils étaient les propriétaires du sol en vertu d'antiques donations; ils étaient les pasteurs spirituels des habitants de par leur titre épiscopal; ils étaient les souverains du pays et de son peuple à raison des droits comtaux que leur avait cédés la maison de Saxe. Ils n'avaient au-dessus d'eux que la majesté de l'Empereur, envers lequel, lui devant tout, ils professaient une fidélité sans bornes. Elle leur faisait souvent oublier qu'ils étaient prêtres et évêques, pour ne leur laisser que le souvenir de leur devoir de vassal. Lorsque son service l'exigeait, ils ne craignaient pas de prendre les armes, comme fit Réginard qui revint mourant de la bataille de Barsur-Meuse, ou il avait aidé à défendre le royaume de Bourgogne contre les prétentions d'un usurpateur

qui le disputait à l'empereur Conrad II. C'est le plus noble et le plus indépendant de ces prélats, Wazon, qui a prononcé un jour cette parole significative : « Quand même l'Empereur me ferait » arracher l'œil droit, je ne laisserais pas d'em- » ployer l'œil gauche pour son honneur et son » service » (i). Telle est la formule du loyalisme des évêques de Liège : pendant près de deux siècles, depuis Richer jusqu'à Otbert, il ne se démentit pas. Les empereurs avaient en eux des vassaux dévoués jusqu'à la mort, parfois même, ce qui était plus grave, jusqu'au schisme.

On le vit bien pendant la querelle des investitures (2). Otbert, le prélat simoniaque placé par Henri IV sur le siège de saint Lambert, ne cessa de témoigner le dévouement le plus absolu envers le maître à qui il devait son élévation : il lui sacrifia ses devoirs d'évêque, maltraita les monastères qui voulaient rester fidèles au pape, s'attira l'excommunication, fit de la principauté de Liège le boulevard de l'impérialisme. Cette fidélité ne se démentit pas dans les jours d'épreuve. Lorsque, au terme de sa carrière, Henri IV déposé, errant, pourchassé par son propre -fils, fuyait jusqu'aux extrémités de l'Empire pour y trouver au moins un tombeau, ce fut Otbert qui l'accueillit, le réconforta, lui procura des défenseurs. Les derniers jours du malheureux empereur furent consolés par le dévouement de l'évêque et des

(1) Anselme, c. 60, p. 225.

(2) Cf. Cauchie, La querelle des Investitures dans les diocèses de Liège et de Cambrai, t. II, p. 97 : « Peu d' évêques de ce temps, même des évêques du parti impérial, ont eu avec l'empereur des rapports si fréquents et si constants ». P. 1 18 : Liège était devenue, dans l'Empire, la forteresse la plus puissante peut-être de l'antigrégorianisme ». De même p. 164.

Liégeois, restés fidèles au malheur. Liège adopta le proscrit, lui rendit un peuple et lui donna Tillusion d'être encore souverain. Une tradition digne de foi nous le montre faisant le tour des remparts de Liège et y ordonnant des travaux de fortification (i). L'humiliante défaite que les Liégeois infligèrent au pont de Visé à l'empereur Henri V, lorsqu'il vint relancer son malheureux père dans ce suprême asile, fut le dernier rayon de joie qui brilla sur l'existence de ce prince : il expira dès le 7 août de la même année et la seule aumône que l'évêque et son peuple ne purent pas lui faire, ce fut celle d'un tombeau. Après l'avoir d'abord enterré dans la cathédrale Saint-Lambert, Otbert se vit obligé d'exhumer ses restes et de les déposer dans une chapelle dédiée aux saints^ Apôtres, mais non encore consacrée, qui surgissait au haut de la colline de Cornillon, à l'extrémité septentrionale du ban de Liège (2). C'est là qu'il dormit son sommeil provisoire jusqu'au jour où les messagers de son fils vinrent le prendre pour le déposer à côté de ses ancêtres dans le caveau royal de la cathédrale de Spire.

(1) Deinde venit Leodium ibique honorifice ab episcopo et civibus est susceptus.... Civesque illi cum juramento urbem sibi custodire promiserant ac deinceps sicut edocti fuerant ab eo, intus et foris se optime munire coeperunt. Annales Hildesheimenses, p. i lo. Cum igitur audisset (Heinricus) dux et Colonienses cum Leodicensibus quod super se rex exercitum ducere vellet, arma parabant, copias coUigebant, urbes firmabant et ad resistendum pari voto studioque se accingebaiit. ... Igitur primo Coloniam... sic et alias urbes quas invadendas credebant, munitione, machinis et robore militum firmabant. Vita Eeinrici dans SRG, 3e édition, p. 41. Gilles d'Orval, t. 111, c. i5, p. 92, nous a conservé la tradition locale de cet événement : Hic dicitur perambulasse fossata civitatis Leodiensis et posuisse fundamenta firmitatis quae post vastationem a duce Brabantino factam fuit consummata.

(2) Annales Hildesheimenses, p. 1 1 1 ; Sigiberii Gemblacencis Chronicon, p. 371.

Cette absolue fidélité des évêques de Liège à l'empereur trouvait sa récompense dans l'autorité qu'elle leur valait sur les habitants de leur Cité. Jamais ils n'y furent plus vraiment souverains que pendant les années où ils représentèrent le plus complètement l'autorité impériale. Les puissants vassaux qui avaient troublé les pontificats du siècle s'étaient résignés à l'effacement. Plus heureux que beaucoup de leurs confrères, les évêques de Liège n'avaient aucun rival dans leur résidence. Ils n'étaient pas gênés par la présence d'un comte, comme le furent les évêques de Cambrai, qui eurent tant à souffrir au IX^ et au X^ siècles de ce partage de l'autorité. Le chapitre de Saint-Lambert, qui entendait être le co-seigneur de la principauté, n'élevait aucune prétention sur le gouvernement de la Cité : il se bornait à y revendiquer son privilège d'immunité et se contentait des droits qu'il exerçait sur le faubourg de la Sauvenière. D'autre part, Liège ne contenait pas, comme les cités épiscopales d'origine romaine, un fond de population qui avait sauvé sa liberté à travers les orages de l'invasion barbare. Les habitants du village de Liège étaient originairement des gens de condition servile, dont l'évêque était le maître avant d'être leur prince. La terre qu'ils occupaient était à lui, et ils lui devaient le travail de leurs mains. Beaucoup d'entre eux étaient « ses hommes » et formaient la classe nombreuse des ministériaux. A la différence de ceux qui devaient le service militaire et qui vivaient aux champs dans leurs fiefs, les ministériaux de Liège étaient employés exclusivement dans le service civil : l'évêque prenait parmi eux ses maïeurs, ses échevins, ses receveurs, ses monétaires,

ses messagers et ses forestiers. Gomme il y avait honneur à servir le prince, ils constituaient parmi les Liégeois une élite qui était très fière de sa prépondérance et qui prit de bonne heure un rang intermédiaire entre le gros de la population urbaine et la noblesse des anciens hommes libres. Avec le temps, elle devint le noyau du patriciat de Liège, en même temps que les ministériaux établis dans leurs fiefs devenaient cette belliqueuse noblesse de Hesbaye, aussi brave qu'indisciplinée (i). Un de ces lignages nobles, établi aux portes de la ville dans le quartier d'Outremeuse, fournissait à la fois des échevins à la Cité et des sénéchaux héréditaires à la principauté : c'est celui des del Preit ou de Pré, qui ont laissé leur nom à la principale rue du quartier autrefois habité par eux.

A l'époque dont nous parlons, l'évolution qui, des ministériaux de l'évêque, devait faire des nobles ou des patriciens venait de commencer. Le point de départ de cette évolution se trouvait dans la fortune grandissante de l'échevinage de Liège. Cette ville était devenue, à partir de Notger, une circonscription judiciaire propre, ayant son tribunal à elle et indépendante de toute autre juridiction. Et ce tribunal allait être, pendant bien des générations, l'expression de son individualité polhique et l'organe autorisé de sa vie civile. Il avait été présidé d'abord par l'avoué de Liège, qui était lui-même un des ministériaux de l'évêque, et qui était parvenu à faire de ses fonctions

(1) Au XI Ve siècle, on avait encore parfaitement conscience à Liège de l'origine de cette double aristocratie. En 1828, Adolphe de la Marck écrivait au roi de France, en lui parlant des nobles du pays de Liège : Quorum nonnulli, féodales Ecclesise, ratione feudi episcopo qusedam in domo, quaedam extra exhibere ministeria certa tenentur. Hocsem, p. 402.

un fief héréditaire. Mais la juridiction de l'évêque sur la Cité ne fut pas inféodée; l'échevinage de Liège garda son caractère d'institution publique relevant exclusivement du prince, et, de bonne heure, l'avoué vit ses attributions effectives passer en d'autres mains : c'est le maïeur, officier toujours révocable, qui finit par le remplacer à la tête du tribunal local. Ce tribunal, composé de quatorze échevins, était constitué tout entier par le prince et tenait de lui sa juridiction : venait-il à mourir, le maïeur n'avait plus aucun pouvoir, le tribunal plus aucune juridiction, et toute justice était suspendue dans la ville et dans le pays. Le prince choisissait les échevins Ji) parmi ses ministériaux : leurs fonctions étaient en règle viagères, mais ils parvinrent à les monopoliser à peu près dans leurs familles. La population, qiii trouvait sous la crosse du prince et sous la juridiction de l'échevinage la protection de ses intérêts majeurs, ne marchandait pas son obéissance et ne revendiquait pas encore l'autonomie.

Appuyés sur elle, les évêques tenaient tête aux grands seigneurs de la Lotharingie et défendaient vigoureusement contre eux les droits de l'autorité impériale. Pendant que Godefroi le Barbu et ses alliés mettaient la Lotharingie à feu et à sang, Liège, protégée par sa cuirasse de murailles, donnait à son évêque Wazon des témoignages réconfortants de fidélité. Les portes de la ville étaient fermées, les habitants faisaient la garde du haut des remparts,

(i) Une des pires bourdes de F. Henaux, et qui a le plus contribué à fausser pour ses lecteurs l'histoire de Liège, ç'a été de soutenir le contraire : (c Les échevins, écrit-il (t. I, p. 2o3), se recrutaient eux-mêmes parmi les citains de leurs lignages. » M. de Borman (t. I, p. 4, note 2) a relevé cette grossière imposture avec l'autorité qui lui appartient.

les maisons regorgeaient d'armes, l'évêque, partout présent, encourageait la résistance, et ses espions répandus au dehors le renseignaient avec exactitude sur les allées et venues de l'ennemi (i).

Serrés autour du prince qui représentait à leurs yeux la majesté impériale, les Liégeois lui vouaient une fidélité exemplaire dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Rien, pas même les scrupules religieux, ne parvenait à avoir raison de leur ferveur royaliste. Indifférents ou tout au moins étrangers au conflit du sacerdoce et de l'empire, qui passait en quelque sorte par-dessus leurs têtes, ils voyaient dans l'empereur non seulement leur souverain légitime, mais aussi le bienveillant protecteur de leurs droits. Otbert fit tout ce qu'il pouvait pour les entretenir dans ces dispositions; il se les attacha par une multitude de faveurs. Il fut le premier prince-évêque qui les invita à participer à ses actes publics en qualité de témoins (2); il prit en mains les intérêts de leur commerce (3); il n'hésita pas à leur montrer une préférence marquée dans les débats qui, dès lors, éclataient entre eux et le clergé (4). Ralliés autour de lui, les Liégeois partagèrent son loyalisme et c'est en grande partie à leur courage que l'on dut la victoire du pont de Visé. Ils pleurèrent l'empereur mort comme ils l'avaient idolâtré vivant;

I (i) Anselme, c. 54, p. 202.

- (2) Ils y figurent avec la qualification de cives : ainsi, dans une charte inédite de 1 107 pour Saint-Adalbert, témoignent les cives Masœlinus, Hezelo, Herimannus. Comme leurs noms suivent immédiatement celui du villicus (maïeur) Henricus, il y a apparence que ce sont des échevins. D'autres noms dans une charte de iio3 (Jean d'Outremeuse, t. V, p. 265).

(3) V. la charte de 1 io3 citée ci-dessus, k (4) V- plus loin.

ils entourèrent ses restes d'une vénération superstitieuse, et peu s'en fallut que ce « saint )> laïque ne devînt de leur part l'objet d'un culte véritable (i). On comprendrait â peine cette aberration du sentiment en faveur d'un homme qui n'avait d'autre auréole que celle du malheur, si l'on ne se rappelait la raison d'être d'une telle passion. Le roi d'Allemagne était pour les bourgeois des villes la plus haute expression de la société politique en tant qu'opposée à la conception féodale : il représentait le droit commun en face du privilège, et la cause qu'il incarnait avait une valeur idéale qui le dispensait d'avoir lui-même de la justice et de la vertu.

C'est ainsi que la commune fidélité à la cause de l'Empire créait entre les évêques et leur ville épiscopale un lien d'une rare solidité. Ce n'est pas seulement l'autorité de l'évêque qui y trouvait son compte, c'était aussi le développement politique de la Cité. Ses habitants apprenaient à se rendre compte de leur valeur, et son échevinage s'affirmait en face des tréfonciers comme une puissance rivale. La population laïque de Liège, sous les auspices de son tribunal local, apparaissait déjà avec les traits vaguement indiqués d'une personnalité politique et juridique.

Au surplus, à défaut de la vie politique et de l'activité municipale qui devaient l'animer plus tard, Liège avait à cette époque d'autres occupations. Les grands spectacles religieux et civils ne lui manquaient pas, et ses évêques s'employaient au besoin

(i) On lit à ce sujet des détails à peine croyables dans Sigebert de Gembloux, Chronica p. 872 et dans le Yita Heinrici p. 48. Je n'ai pas osé accueillir dans mon texte les dires de ces deux sources, cette deuxième étant très suspecte d'exagération, tandis que le passage en question de Sigebert ne se trouve que dans l'unique manuscrit A et semble ajouté après coupe, au dire de l'éditeur.

à les lui fournir. Quantité de circonstances devenaient l'occasion de splendides fêtes liturgiques, où la piété des fidèles trouvait un aliment non moins que leur curiosité. L'histoire nous a conservé le souvenir de quelques-unes de ces scènes.

C'est, en io56, la translation des reliques de saint Jacques rapportées d'Espagne (i) et, en io58, celle des reliques de saint Laurent, dérobées à Rome, qui remplissent les rues de Liège de foules compactes et enthousiastes (2). C'est, en 1071, l'extraordinaire démarche des moines de Stavelot, qui viennent, la châsse de leur saint sur les épaules, réclamer auprès de l'empereur Henri IV contre la mesure qui a soustrait Malmedy à la juridiction de leur abbé (3). Puis, c'est l'arrivée de la comtesse Richilde de Hainaut, qui vient offrir au prince-évêque l'hommage de son comté, à condition qu'il l'aidera à reconquérir la Flandre sur Robert le Frison (4). C'est encore, en 1082, la fondation du Tribunal de la Paix, qui aura son siège dans la Cité et qui y fera -affluer l'élite des seigneurs de la Belgique orien-

tale (5). Ce sont aussi les visites des rois d'Allemagne, dont quelques-unes, comme celle de Henri IV en 107 1 , nous sont connues par des relations détaillées (6) . Les évêques étaient l'âme de toutes ces réunions solennelles, et leur Cité recueillait le profit matériel des fêtes de tout genre qu'elles y suscitaient.

Ce qui valait mieux encore, c'était la florissante

(1) Gilles d'Orval II, 6, pp. 82-86.

(2) Pez, Thésaurus, IV, 3, pp. 1-4.

(3) Triumphus Sancti Remacli de Mahyiundariensi coenobio.

(4) Gilles d'Orval III, 3, p. 80.

(5) Gilles d'Orval III, i3, p. 89.

(6) C'est l'ouvrage cité ci-dessus, note 3.

situation faite à la ville, comme centre intellectuel, par les grands évêques du siècle, dignement continués au XI^ siècle par Wazon. Ville de prêtres, comme Rome, ville d'étudiants, comme Oxford, Liège était une ruche bourdonnante où le travail de l'esprit, scandé par le son des cloches, faisait l'occupation, voire même la passion d'une ardente et nombreuse jeunesse. Les écoles de Liège étaient alors ce que devaient devenir, un siècle plus tard, les universités. On y accourait de loin, et l'on s'en souvenait avec émotion quand on les avait quittées. Liège fournissait des maîtres savants à l'étranger et des évêques à plus d'un diocèse. Ses professeurs avaient un renom qui franchissait les frontières de leur étroite patrie. Les uns excellaient dans les mathématiques comme Francon (i); les autres, comme Egbert, prenaient dans la littérature pédagogique du temps une place éminente (2). Ses chroniqueurs, comme Hériger, rassemblaient les matériaux de l'histoire nationale (3). Ses théologiens, comme Alger (4) et comme Rupert (5), défendaient avec talent les doctrines orthodoxes sur l'Eucharistie contre les erreurs de Bérenger de Tours. Liège n'avait pas seulement des versificateurs habiles, qui maniaient avec la même aisance l'hexamètre latin et le vers rythmique du moyen-âge; elle avait aussi de vrais poètes populaires, qui improvisaient sur la place

(1) G. Kurtb, Nofger de Liège, t i, p. 284.

(2) V. son livre intitulé Fecv.nda Ratis, édité par Voigt, Halle, 1889.

(3) Sur Hériger, v. Koepke dans MGH, VH, introduction et G. Kurth, Biographie nationale, art. Hériger.

(4) V. sa notice dans V Histoire littéraire, t. XI.

(5) F. Doyen, Die Eitcharistielehre Ruperis von Beutz , Metz 1889 (dissertation).

GOMMENT LE VILLAGE DE LIEGE DEVINT UNE CITÉ. 5l

publique des cantilènes à la gloire des saints, comme ce jongleur qui, en 1071, débitait dans les rues de la Cité les merveilles que la châsse de saint Remacle venait d'y opérer le jour même (1). Les Liégeois avaient une telle maîtrise dans le domaine de la poésie, qu'un érudit du temps — il est vrai qu'il était Liégeois lui-même — définissait ainsi le nom de bardes rencontré par lui dans un passage de Lucain : « Les bardes, ce sont des Liégeois dont les chants assurent l'immortalité à leurs héros (2) ». Il n'y a là qu'une exagération du patriotisme local, semblable à celle de cet auteur liégeois qui décerne à sa ville natale le qualificatif pompeux d'Athènes du nord (3). Les contemporains, toutefois, n'auraient pas hésité à ratifier un jugement si flatteur (4).

Telle était, en cet âge printanier de la civilisation européenne, la cité fondée par l'Église sur les bords de la Meuse. Dans toute la Lotharingie, aucune autre ne pouvait lui être comparée. Elle les devançait toutes, et de beaucoup, par le nombre et l'importance de ses édifices, par le développement de ses institutions politiques, par le rayonnement de sa vie intellectuelle. Plus tard, d'autres centres urbains se développeront qui feront pâlir l'éclat de la ville

(1) Triumphus Sancii Remacli, II, c. 19, p. 456

(2) Bardi, id est Leodicenses, qui carminibus suis reddunt immortales animas scribendo gesta regum Jaffé et Watienbach, Ecclesiae metropolitanae coloniensis codices manuscripti, Berlin 1874, p. 140.

(3) Gozecbin dans Mabillon Vetera Analecta, p. 489.

(4) Voici celui d'Ekkehard dans MGE , t. VI, p 253 : Leodium Lotha ringiae civitas est beati Lamberii martyris ibidem quondam pontificis paîrocinio satis inclita. studiis etiam litterarum prae ceteris adprime famosa. Cf Balau, Etude d itique sur les sources de l'hisioire du pays de Liège au moyen-âge, dont le livre est une précieuse mine de renseignements sur l'histoire intellectuelle de la Cité,

GMAPtTRE il.

mosane. Le commerce et l'industrie prendront dans les villes flamandes un essor prodigieux, et y engendreront une opulence rivalisant avec celle des cours royales. Ailleurs, les universités, surgissant comme des météores, attireront à elles l'élite de la jeunesse studieuse et feront le vide autour des vieilles écoles qui s'étioleront à l'ombre des cathédrales. Mais, en attendant cet avenir, et au cours des années qui s'écoulent de la fin du siècle au commencement du XI I^, Liège est incontestablement la première ville des Pays-Bas.

Le milieu urbain dont nous venons d'étudier l'origine ne tardera pas à évoluer rapidement, une fois qu'il se trouvera constitué à l'état d'unité juridique et doté de sa magistrature propre. Il portera désormais en lui-même le principe de son développement ultérieur : celui-ci sera déterminé exclusivement par les besoins de la vie civile des Liégeois et ne dépendra plus des conditions générales dans lesquelles se trouve le reste du pays. De toutes les transformations auxquelles nous allons assister pendant des siècles, la raison d'être devra être cherchée à l'intérieur de l'enceinte. L'enceinte est avant tout la protectrice de la paix; à l'abri de ses hautes murailles règne une atmosphère de calme et de tranquillité contrastant avec les bourrasques de la vie féodale qui sévissent au dehors. La société qui grandit et se multiplie dans ce paisible milieu modifie les conditions de son existence sous l'action des nécessités sociales. Le vieux droit franc qui continue de régir tout le plat pays, et que les Liégeois

aimaient à appeler la Loi Charlemagne, ne suffit plus aux relations multiples et complexes que la vie urbaine a créées entre les hommes. Ce droit rudimentaire, dépassé de tous les côtés par le développement incessant des choses, est maintenant pour la ville ce que serait pour un adulte le vêtement qu'il portait dans son enfance.

Un idéal supérieur de vie publique et de justice sociale naissait dans l'esprit de la population d'ouvriers et de marchands qui se pressait dans l'enceinte notgérienne, sous la houlette des pasteurs assis au Tribunal de la Paix. Des besoins nouveaux, que n'avait pas connus la société franque et qu'ignorait encore la population des campagnes, réclamaient une satisfaction. De vieilles coutumes qui avaient des siècles d'existence perdaient toute raison d'être et devenaient même incompatibles avec les mœurs civiles. Tels étaient, en tout premier lieu, les ordalies, les duels judiciaires, le droit de main-morte, la confiscation, le traitement rigoureux infligé au débiteur insolvable. Comment, par exemple, l'ouvrier de Liège, qui ne vivait que du travail de ses bras, aurait-il pu, comme le serf des campagnes, abandonner en mourant la totalité ou la meilleure partie de ses biens meubles à un seigneur, puisqu'il ne possédait pas autre chose et que sa mort eût réduit sa famille à une misère atfreuse, alors que le serf rural léguait du moins à ses enfants l'usufruit de ce capital inépuisable qui s'appelle la terre ?(i). La

(i) Raikem et Polain, t. I, p. 20, font remarquer l'énergie avec laquelle les échevins liégeois du XI Ile siècle repoussent le droit de main-morte : ils déclarent à celui qui les consulte que la justice ne prêtera pas son concours à la perception de ce droit odieux. Cf. le Paweilhars aux articles ^ o. c, t. I, no i5o, p. 119.

disparition du droit de main-morte était donc pour la ville une nécessité de premier ordre : c'est assez dire qu'il disparut de bonne heure (i).

Rien, sans doute, n'est plus difficile à vérifier dans le détail que cette évolution du droit urbain, parce que les coutumes se développent à la manière des végétations et par voie de croissance. Voici cependant un exemple qui nous permet de constater un développement considérable du droit dans une de ses dispositions les plus importantes, en moins d'un siècle de temps. A la date de 1 107, un diplôme impérial défendait au juge séculier de mettre le pied dans l'habitation des chanoines, protégée par l'immunité ecclésiastique, mais lui permettait l'entrée des maisons occupées par des laïques (2). Par contre, dès 1175, le diplôme qui contient la plus ancienne rédaction de la coutume liégeoise protège le débiteur dans sa maison contre les poursuites de son créancier (3). Et en 1208, faisant un pas de plus, la charte de Philippe de Souabe proclame formellement l'inviolabilité du domicile du bourgeois (4). Voilà donc une des plus précieuses libertés communales de Liège qui, en l'espace de deux ou trois générations,

(1) Une légende du XlVe siècle (Mngnum Chronicon belgicum cité par Chapeaville, t. II, p. 67; Chronique de i403, p. 128) attribue au princeévêque Albéron I (1123-1128) la suppression du droit de main-morte. Mais il résulte des documents du temps, et en particulier du Cartulaire de Saint- Trond, que la main-morte, à ceite date, n'existait plus en Hesbaye. V. à ce sujet Simenon, Le servage à l'abbaye de Saint-Trond, dans la Revue Apologétique, juillet et août igoS.

(2) V. l'article 5 de l'acte de Henri V dans Raikem et Polain, au t. I des Coutumes du pays d.e Liège, p. 354.

(3) Cartulaire de Saint-Trond, t. I, p. 124, cap. 6.

(4) Charte de 1 198-1208 dans BIAL,'XXXV (iço5) c. 1 1, p. 3o6. — Cf. sur ce point Zorn, Refutatio, p. iSg, et Raikem et Polain, t. I, p. 36i.

naît, grandit et parvient à sa pleine maturité au point d'avoir désormais la valeur d'un principe de droit constitutionnel.

Nous avons heureusement conservé, dans l'acte de 1175 cité ci-dessus, un précieux document qui nous permet de constater l'état du droit urbain de Liège pendant les années de son évolution. Par cet acte, le comte Gérard de Looz accorde à sa ville neuve de Brusthem « le même droit et les mêmes » libertés dont jouissent les bourgeois de Liège, et tels w que des prudhommes, ses fidèles, les ont appris » des prudhommes de cette ville. Comme nous le voyons par les dispositions de cette charte, la coutume liégeoise ne connaît plus ni le droit de mainmorte ni celui de confiscation; elle garantit le droit d'hérédité de la famille du condamné; elle restreint, en faveur des bourgeois, l'obligation du combat judiciaire, enfin, elle accorde au débiteur insolvable trois quinzaines franches par an, pendant lesquelles il peut aller et venir par la ville en toute sécurité (1).

Si l'on considère qu'entre la charte de Brusthem qui nous a conservé le droit liégeois du XI siècle et la charte d'affranchissement de Huy, en 1066, la parenté se révèle frappante, autant qu'il est permis d'en juger par l'état fragmentaire de ce dernier document (2), on peut conclure, sans crainte de se tromper, que la coutume de Liège, dans ses dispositions essentielles, plonge ses racines en plein XI^ siècle. Nous voilà ramenés tout près du moment où la Cité

(1) V. la note précédente.

(2) C'est ce que j'ai montré dans Les origines de la commune de Liège pp. 239-241.

s'est enfermée dans une enceinte de murailles et s'est constituée à l'état de circonscription juridique à part sous le règne de Notger.

C'est donc autour du tribunal échevinal que vient se concentrer l'attention du lecteur soucieux de percer l'obscurité des origines communales de Liège. L'histoire de l'échevinage se confond avec celle de la Cité dans ces âges crépusculaires. Il est l'interprète et le gardien de la coutume; c'est lui qui est chargé de l'appliquer comme aussi de la transmettre intacte aux générations futures. Le titre officiel sous lequel il est connu a, sous ce rapport, une singulière éloquence; il s'appelle la Loi, et l'on peut dire qu'il est en effet la loi vivante et incarnée : elle n'existe pas en dehors du siège scabinal, car nul ne la connaît à part lui, vu qu'elle n'est pas écrite. Ses archives sont le trésor juridique du peuple liégeois; chaque fois qu'il en est requis, il y puise la solution des cas juridiques et il rafraîchit par voie de record le point de droit sur lequel il est consulté. Et de même, pour qu'un acte puisse avoir des elfets légaux, il doit être confié aux échevins, qui, selon l'expression traditionnelle, le mettent en « garde de loi )), c'est-à-dire, se chargent de l'incorporer à la tradition.

Le siège scabinal avait une compétence singulièrement étendue. Il jugeait en première instance et sans appel toutes les causes civiles et criminelles de la ville et de la banlieue de Liège, sauf des exceptions dont il sera quesfion plus loin, et en appel celles d'une multitude de juridictions subalternes, qu'un témoin du XIV^ siècle porte avec quelque exagération à 3ooo, sans compter les cours jurées et

les cours basses « dont il n'est point de nombre «(i).

En vertu de cette suzeraineté juridique, l'échevinage de Liège tenait sous son autorité toutes les justices de la principauté et donnait au droit de la Cité une domination exclusive; aussi n'existe-t-il pas de coutumes locales en dehors de la sienne; partout, à Huy, à Dinant, à Tongres et ailleurs, on vient à rencharge à Liège, c'est-à-dire que, dans les cas difficiles, on se fait dicter d'avance par l'échevinage de cette ville la sentence à rendre, pour échapper au danger de la voir cassée en appel (2).

Outre sa compétence civile et criminelle, l'échevinage de Liège avait encore une juridiction gracieuse qui faisait de lui l'équivalent d'un bureau d'enregistrement et d'un bureau d'hypothèques. On passait devant lui des actes de vente, des testaments et des contrats de mariage, auxquels il donnait leur valeur légale en les faisant transcrire dans ses registres (3). Il y avait là une ample matière à l'activité des échevins; aussi siégeaient-ils pour ainsi dire sans relâche '4) . D'abord, comme tous les tribunaux de l'époque franque, ils tenaient leurs séances en plein

(1) V. Jacques d'Hemricourt, Ly patron del Temporaliteit, p. 267. Sur ce point comme^sur toute la question des échevins, v. de Borman, t. I, p. 10 et t. II, à pp. 5^9 et suivantes, où se trouve la liste des cours qui ressortissaient l'échevinage de Liège à la fin du XVe siècle.

(2) Il faut excepter toutefois le duché de Bouillon et le comté de Looz, qui n'ont été annexés à la principauté qu'à une date où le règne de la coutume de Liège était déjà affermi : Bouillon et Looz ont, par suite, leurs coutumes particulières.

(3) de Borman, 1. c.

(4) Le Nouveau Réjiment de Jean de Heinsberg, émané en 1424, décide qu'ils siégeront tous les jours à partir de huit heures du matin (V. de Borman t. I, p. 18) et il est certain que ce règlement ne fait que confirmer, sous ce rapport, des dispositions antérieures. Il y avait d'ailleurs, de par le Nouveau Régiment, diverses époques de vacances.

LIÈGE SOUS L'ADMINISTRATION DES ÉCHEVINS. Sg

air, non loin de la cathédrale, dans un endroit que nos sources appellent « à la chaîne en Gérardrie en royal chemin » (i). De bonne heure toutefois, ils usèrent d'une faculté que leur accordaient déjà les capitulaires et vinrent siéger dans un local couvert qui était situé au Marché, tout contre les degrés par lesquels on accédait au chœur de la cathédrale. Ce bâtiment portait un nom célèbre dans l'histoire communale de Liège; on l'appelait le destroit, c'est-à-dire (c la justice )> (2), et les séances se tenaient dans la salle haute, placée sous le vocable de saint Michel (3), apparemment parce qu'il s'y trouvait un autel en l'honneur de cet archange, vénéré comme le ministre de la justice de Dieu.

Si vaste que fût tout cet ensemble d'attributions, il n'épuise pas le tableau de l'activité des échevins. Ce corps judiciaire était en même temps un corps administratif; c'est lui qui gérait les intérêts delà yille et qui veillait à son bien-être. Un pareil cumul paraîtrait un archaïsme de nos jours où la séparation des pouvoirs est devenue une espèce de dogme politique; il n'était alors qu'une salutaire et inéluctable nécessité. Dans les origines de la vie sociale, lorsque les organes destinés à satisfaire les besoins divers de la

(1) V. les textes cités par M. de Borman, t. II, p. 53o-532, avec l'ingénieuse étude de M. Joseph Cuvelier : Aie Chayne [BCRH, t, 71, pp. lyS et suivantes) et cf. G. Kurth, Notger de Liège, t. I, p. 161, note 1.

(2) C'est seulement de nos jours qu'on a enfin reconnu la signification véritable de ce mot. « Destroit, venant de diatrictus, a eu successivement trois sens dérivés l'un de l'autre. Il signifie : 10 le droit de contraindre (distringere) exercé par une autorité judiciaire ; 2° le ressort territorial sur lequel elle exerce ce droit (d'où le wallon destroit); 3" le lieu où elle siège. Les historiens liégeois se sont longtemps amusés à interpréter le nom de destroit par l'étroitesse du passage qui séparait ce local de la Violette ou hôîel-deville. » G. Kurth, Notger de Liège, t. I, p. 212, note 4.

(3) Abry cité par de Borman, t. I, p. 19.

communauté ne sont pas encore nés, ce sont les institutions existantes qui se chargent spontanément de la tâche. Ainsi s'expliquent, notamment, les diverses attributions dont nous voyons l'Église revêtue au moyen-âge : elles ne résultent pas nécessairement de sa mission propre et on ne voit nulle part qu'elle les ait revendiquées comme un droit, mais, à défaut d'autres agents chargés d'y veiller et en les attendant, elle pourvoyait elle-même à la satisfaction des besoins sociaux.

C'est de la même manière que l'échevinage de Liège, pendant les premiers siècles de la Cité, a pris en mains les intérêts urbains. Ces intérêts, aussi anciens que la ville elle-même, sont multiples. Dès l'origine, ils ont compris la sécurité publique, la gestion du patrimoine collectif et la surveillance des transactions commerciales. Ce sont les échevins qui organisent le guet en cas de danger, et qui désignent les habitants chargés à tour de rôle de monter la garde sur les remparts. Ils fixent le prix des denrées alimentaires. Ils font lever de porte en porte certaines cotisations, qui peuvent être considérées comme les plus anciens impôts communaux. Les sommes ainsi recueillies servent sans doute à indemniser les agents qui assurent ces divers services, et à pourvoir aux dépenses nécessitées par l'intérêt public (i). Ils ont la haute main sur les aisances communales et ils administrent tout ce que la Cité possède en fait de biens, notamment la léproserie de Cornillon (2).

(1) V. l'acte de Henri V daté de 1 107, et mon commentaire de ce document dans Les origines de la commune de Liège, pp. 275-278.

(2) v. le diplôme de 1176 dans Jean d'Outremeuse, t. V, p. 346, faussement daté de 1 258 et ramené à sa date véritable par M. de Bc-rman, t. I, p. 26, et t.. II, p. 533.

LIÊGË SOUS l'administration DES ÉCHEVINS. 6i

Tout cela constitue incontestablement, au moins dans une certaine mesure, une administration communale, et c'est à bon droit que le chroniqueur de 1119, parlant de la fixation d'un maximum du prix du pain, dit que cette mesure fut prise par la commune résolution de la ville (1). La ville, c'est ici l'échevinage.

Comment l'échevinage fonctionnait-il en qualité d'administration communale? Nous l'ignorons entièrement, et nous ne le saurons sans doute jamais. Toutefois, il existe un indice qui nous permet d'entrevoir peut-être le rouage essentiel de l'organisme. De temps immémorial, l'échevinage de Liège choisissait dans son sein deux maîtres des échevins. A une époque récente, nous trouvons ceux-ci chargés de gérer les intérêts financiers de leur collège et de surveiller ses comptes (2). Mais le nom même qu'on leur donne n'autorise-t-il pas à croire que dans l'origine ils ont dû remplir des fonctions plus hautes, ou du moins plus importantes et plus considérables?

(1) Post istius anni miserias Tanta fuit annonae caritas Ut commun! urbis consilio Statuta sit quaedam venditio.

Chronique rimée de 1 1 ig.

(2) Sur les maîtres des échevins, v. Jacques d'Hemricourt, Ly patron del temporaliteit, p. 296; de Borman, t. I., pp. 12-14. Cet érudit, après avoir déclaré qu'il ne veut pas contredire Hemricourt, fait des réserves qui tendent

- à infirmer le témoignage de cet écrivain bien renseigné : « Nous n'y contredirons pas, néanmoins nous ferons remarquer que les plus anciens maistres dont les chartes fassent mention n'apparaissent qu'en 1821, etc. w II y a là une erreur compliquée d'une faute d'impression : les maîtres auxquels l'auteur fait allusion sont des maîtres de la Cité et non des maîtres des échevins; de plus, ils sont de i23i et non de i32i. Plus loin, p. 124, M. de Borman écrit : « Le tribunal échevinal lui-même paraît avoir été, vers cette époque, )) l'objet d'une certaine réorganisation d'ordre intérieur. Nous avons signalé » l'apparition des maîtres des échevins en i32i. »

Ne serait-ce pas sur eux qu'aurait reposé ce que j'appelle ici l'administration communale, et n'auraientils pas été les prédécesseurs de ces magistrats que nous trouverons plus tard, sous le titre de maîtres des bourgeois ou de maîtres de la Cité, préposés à la même tâche? De toute manière, il paraît bien que l'institution des maîtres de la Cité est calquée sur celle des maîtres des échevins, et, cela étant, il n y aurait rien d'étonnant à ce que ceux-ci eussent vu passer leurs attributions à ceux-là (i).

Telle était donc, dès la fin du XI^ siècle, la place occupée à Liège par l'échevinage, pendant la période qui précède immédiatement la naissance de la commune. Faut-il s'étonner si nous voyons les échevins prendre le titre pompeux de seigneurs de la Cité, que le prince ne s'avisera pas de leur contester avant la fin du XIV^ siècle (2)? L'historien est tenté d'en reconnaître la légitimité quand il voit ce corps de magistrats, en fait inamovibles, disposer des destinées de la Cité et prendre vis à vis du prince lui-même l'attitude d'une force autonome. Lorsqu'un beau jour le prince s'apercevra que toute sa juridiction est passée aux mains d'un collège sur lequel il n'a presque plus aucune action, il sera trop tard pour essayer de la reprendre. C'est par l'échevinage seulement qu'il agit sur les justiciables et sur la Cité. Il peut, sans doute, suspendre le fonctionnement de

(1) G. Kurth, Les origines de la commune de Liège ^ pp. 249-250.

(2) V. l'art, 4 de la Lettre aux articles dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. Soi, qui interdit cette usurpation de titres. Les actes antérieurs à cette date nous montrent plus d'une fois le nom de seigneur accolé au nom d'un échevin, par exemple celui de i3i2 dans Louvrex, t. II., pp. 7-8. Domini est Tappellation courante par laquelle Warnant désigne les échevins dans la Chronique de 4402.

la justice en retirant la verge à son maïeur qui (c semond » les échevins (i), mais dès que ceux-ci sont mis en action, ils jugent souverainement. Gardiens de la Loi, ils la gardent contre le prince comme contre tous. Administrateurs de la Cité, ils sont revêtus de leur prestige de magistrats et le mettent au service de leurs fonctions communales. Le peuple est à leurs pieds, le prince est pour eux plein de ménagements et traite avec eux de puissance à puissance.

On ne comprendrait rien à cette situation si on négligeait de considérer les causes qui l'ont engendrée. L'échevinage forme un collège compact, permanent, doué d'un puissant esprit de corps; il a en présence de lui un prince souvent étranger, souvent âgé, dont le court règne se passera à faire l'apprentissage du pouvoir; il a derrière lui le patriciat urbain, dont il sort et dont les intérêts sont liés au sien. Ce collège de quatorze membres à vie est à la nomination du prince, mais plus d'une fois, sans doute, cette nomination ne fait que masquer une cooptation plus ou moins officieuse. Il y a un certain nombre de familles qu'on pourrait appeler scabinaies, de même qu'au IV^ siècle, en Gaule, il y avait un certain nombre de familles mitrées. Les plus anciennes listes d'échevins que nous possédons font passer et repasser sous nos yeux les noms d'un petit nombre de lignages apparentés entre eux (2). Jusqu'au XIV^ siècle, les places d'échevins furent le

(1) De Borman, o. c, t. I, p. 3.

(2) Les listes scabinales de M. de Borman, depuis 1244 jusqu'en i3i2, époque de la grande révolution démocratique, nous offrent en tout 60 noms d'échevins répartis en 37 familles parmi lesquelles figurent les suivantes :

monopole de ces lignages, dans lesquels elles étaient héréditaires, et qui se les partageaient comme des biens de famille, sans se préoccuper, dirait-on, de donner au public les garanties d'une bonne justice. C'est ainsi qu'il ne subsistait aucun empêchement de parenté, et que nous voyons le père et le fils, le beau-père et le gendre, ou encore deux frères, siéger simultanément parmi les quatorze « seigneurs de la Cité. » Un des chroniqueurs les plus sérieux du XIV^ siècle, familier des archives de Liège, dit avoir eu en mains une vieille charte scabinale munie de quatorze sceaux dont les armes se rapportaient toutes au seul lignage de Saint-Martin (i).

Tant de puissance et d'éclat ne suffisaient pas au tribunal échevinal. Dans la Cité même dont il prétendait être le seigneur, il rencontrait une force plus ancienne que lui, dont le prestige était supérieur au sien, et qui non seulement était indépendante de sa juridiction, mais encore lui enlevait une grande partie de ses justiciables. Cette force, c'était le clergé, représenté par les divers collèges ecclésiastiques de la Cité et en premier lieu par le puissant chapitre de Saint-Lambert. Les chanoines de la cathédrale, les

Saint-Servais avec 5 échevins dont deux frères.

Lardier » 5 » »

Neuvice » 4 dont père et fils ensemble.

Saint-Martin » 3

del Coir w 3

Surlet » 3

del Gange » 3

d'Ile « 3

délie Ramée » 2 c'est-à-dire que neuf familles enlèvent plus de la moitié des sièges scabinaux (3i sur 60.)

(1) Jacques d'Hemricourt, Miroir des nobles de Hesbaye, p. 20g.

LIEGE SOUS l'administration DES ÉCHEVINS. 6S

Iréfonciers comme on les appelait, étaient les coseigneurs du prince, dont ils formaient le conseil hautement respecté et soigneusement écouté. Établis au milieu de la Cité, ils n'étaient pas seulement — cela va sans dire — exempts de la juridiction scabinale, mais ils entendaient faire jouir de la même immunité tous les laïques vivant à leur service. Cette prétention, énergiquement combattue par Téchevinage, fit éclater, dès la fin du Xl^ siècle, des controverses ardentes.

Les échevins s'inclinaient devant le statut personnel du clergé, mais prétendaient que tous les laïques, y compris ceux qui formaient les « maisnies )> des chanoines, relevaient de leur juridiction. Ils allaient plus loin : ils entendaient y soumettre également le domaine de la Sauvenière, contigu à la Cité, bien qu'il appartînt aux tréfonciers, qui en étaient les seigneurs. Sur ces deux questions, et, sans doute, sur d'autres encore, les exigences du Chapitre et celles de l'échevinage s'opposaient radicalement les unes aux autres (i). Le Liège laïque, relevant des échevins et le Liège ecclésiastique, relevant des tréfonciers, se disputaient sur les confins de leurs domaines respectifs.

Ce conflit n'est pas un phénomène qui soit parti- \ culier à l'histoire de Liège : nous le rencontrons, à la \même date, dans toutes les villes de l'Occident, et il ^'explique par le caractère général de la civilisation d alors. L'Église était antérieure à l'État chez les

(i) Cette querelle nous est connue par l'acte même qui a pour but d'y mettre fin, c'est-à-dire par le diplôme impérial de 1107, dans Raikem et Polain, t. I, p. 353. Voir aussi la Chronique de Saint- Hubert^ éd. Hanquet, c. 96, pp. 247-250.

peuples modernes; avant que l'État fût sorti de sa période embryonnaire, elle s'était constituée en société se suffisant à elle-même et réalisant l'idée d'un monde pacifique et civilisé. Pour n'être pas entamée ni opprimée et poursuivre en paix son développement organique, elle avait besoin de la liberté, et c'est cette liberté qu'elle se faisait accorder, quand elle le pouvait, par les immunités de toute nature qui la soustrayaient à l'autorité du pouvoir civil et lui permettaient de se gouverner elle-même. Ce régime du privilège, en un temps où la loi commune sortait à peine de la barbarie, était la seule garantie de sa propre existence et du progrès social. Cela est tellement vrai que lorsque, plus tard, les villes naquirent, elles ne suivirent pas une autre voie : elles se firent leur législation à elles et elles réclamèrent le privilège de leur juridiction locale. Comme l'Église interdisait au pouvoir civil de juger ses clercs, elles défendirent au pouvoir central de juger leurs bourgeois. Il y eut ainsi, au milieu de la barbarie féodale, deux mondes exempts et fermés au juge du dehors : l'Église et la Cité. Mais les intérêts de ces deux mondes s'opposaient souvent, parce que l'Église était une puissance conservatrice qui voulait garder ses positions anciennes, tandis que la Cité était au contraire une force conquérante qui travaillait à élargir son champ d'action au détriment de l'Église.

Ainsi s'expliquent les nombreux conflits qui se produisent pendant les premiers siècles du régime communal entre les villes et le clergé. Ainsi notamment s'explique la rivalité que nous constatons à Liège entre les trélonciers et les échevins, et dont ceux-ci légueront la tradition, comme un héritage, à

la commune quand elle sera constituée. L'administration scabinale de Liège a tracé dès la fin du XI"^ siècle le programme que la Cité, lorsqu'elle se sera émancipée de la tutelle des échevins, mettra deux siècles à réaliser. Ce programme peut se formuler en deux articles : soumettre à la juridiction des magistrats civils [tout le territoire urbain, et à l'autorité du droit commun toute la population laïque.

Nous venons de dire que le conflit entre l'échevinage et le clergé date de la fin du XI^ siècle. Il n'est pas antérieur, car lorsqu'en 1082 Henri de Verdun institua le Tribunal de la Paix, la Cité de Liège en fut justiciable comme le reste de la principauté ( 1), et l'on ne voit pas que l'échevinage ait protesté contre la création d'une juridiction qui limitait considérablement la sienne (2). Mais, quelques années plus tard, et surtout à la suite de la guerre des investitures, les situations se trouvèrent profondément altérées. A Liège, comme on l'a vu, le prince-évêque luimême se mit à la tête du parti impérialiste contre le clergé. Un contemporain qui ne l'aimait point, parce qu'il détestait en lui le prélat simoniaque et mondain, nous a cependant donné de son attitude politique une idée assez exacte. Il nous le montre

(1) Henaux, 1. 1, p. 147, confondant les temps et les lieux, écrit : ce Les habitants du pays de Liège n'y étaient point soumis (au Tribunal de la Paix) ; ils portaient leurs procès, en effet, devant leurs propres justices, lesquelles relevaient de l'évéque comme prince. » Et il ajoute avec une espèce d'inconscience : « Le Tribunal de la Paix était, on le voit, une législation internationale, étrangère à notre législation. On n'en fait mention que pour mémoire. « Ces choses n'ont pas besoin de .réfutation : il suffit de les épingler.

(2) Sur la Paix de Dieu, v. Gilles d'Orval III, i3, pp. 89-90, et le diplôme de l'empereur Frédéric Barberousse en 11 55, dans Bormans et Schoolmees-

ters, t. I, p, 79 : Renovamus pi.cem Heinrici episcopi in Leodiensi

episcopatu.

protégeant les empiétements du for séculier sur la juridiction ecclésiastique et il nous dit qu'il caressait les grands pour pouvoir opprimer les petits : cela signifie qu'il s'appuyait sur la haute bourgeoisie de Liège, et tout particulièrement sur l'échevinage, qui en était l'expression légale (i).

Encouragés par le prince, les échevins ne craignirent pas de s'en prendre directement au puissant collège des tréfonciers. Ils firent arrêter des gens qui faisaient partie de la « maisnie ^ de Frédéric de Namur, grand prévôt de Saint- Lambert; ils pénétrèrent de force dans les maisons du quartier de la Sauvenière, qui était sous la juridiction du Chapitre seul. Celui-ci réclama vainement auprès d'Otbert, qui fit la sourde oreille et se garda bien de réprimer des abus qu'il avait probablement autorisés. Ne pouvant obtenir justice à Liège, les tréfonciers portèrent plainte à l'archevêque de Cologne, dans une assemblée tenue à Aix-la-Chapelle à laquelle assiste Otbert. Là, l'archidiacre Henri de Montaigu formula en termes énergiques les griefs du clergé liégeois contre son évêque, qui, disait-il, foulait aux pieds les libertés publiques et les privilèges traditionnels de l'Église de Liège. Otbert fut sommé de se présenter devant un conseil provincial qui devait se réunir pendant le carême de 1104. Mais, avec ce mépris de la discipline ecclésiastique qui le caractérisait, il se fit dispenser par le roi d'aller au rendez-vous, et les choses en restèrent là (2). Selon toute apparence, les gens du prévôt furent condamnés par l'échevinage, et l'évêque de Liège laissa tranquillement se

(1) Chronique de Saint Hubert, c. 96, p. 247.

(2) Chronique de Saint Hubert, l. c.

consommer la violation des droits dont il était le gardien.

C'est seulement après la mort de Henri IV que les chanoines obtinrent satisfaction. En 1107, pendant son séjour à Liège, l'empereur Henri V écouta leurs plaintes et leur donna le célèbre diplôme qui réglait pour longtemps leur situation légale vis-à-vis de l'échevinage. Les tréfonciers se voyaient confirmés dans tous leurs droits antérieurs; les laïques à leur service participaient des immunités du clergé; la Sauvenière restait sous l'autorité du Chapitre, et les échevins n'y intervenaient que dans quelques cas d'infraction grave à l'ordre public. En résumé, l'Église gardait sa juridiction sur tous ceux qui dépendaient d'elle; celle de l'échevinage fut limitée aux laïques qui étaient des « marchands notoires » ( 1), c'est-à-dire, selon l'interprétation qu'il faut donner à ce terme, à tous les gens de commerce et de métier. Le membre d'une « maisnie )) de chanoine exerçaitil une de ces professions, il devenait justiciable de la cour des échevins (2).

Ce serait se tromper gravement que de voir dans l'acte de 1107 une faveur extraordinaire accordée au clergé par un prince qui était son obligé. En réalité, Henri V n'a fait que se conformer aux errements de son père et sa concession au chapitre de Liège est pour ainsi dire calquée sur celle que Henri IV avait

(1) Publicus mercator, dit l'acte de 1107 cité ci-dessus. Hemricourt, Ly patron del temporaliteit^ p. 3ig, m/'m,, traduit cette expression par « marchand notoire » et il savait bien de quoi il parlait. « Marchand » n'a d'ailleurs pas le sens restreint d'aujourd'hui ; il désigne tout homme vivant d'un travail autre que l'agriculture.

(2) De même à Strasbourg et à Worms. V. K. Hegel, Die Entstehunff etc. p. io5. Autres exemples cités par H. Pirenne, L'origine des constitutions urbaines au moyen âge (Revue historique, t. LVII, p. 79, note 4).

CHAPITJRE III.

faite en iioi au chapitre de Spire (i). D'ailleurs, au moment même où il forçait l'échevinage à lâcher prise, il lui [accordait une compensation en décidant que les Liégeois seraient désormais exempts du Tribunal de la Paix pour relever exclusivement de celui des échevins (2). C'était rendre d'une main à ceux-ci ce qu'on venait de leur enlever de l'autre; si les (c maisnies » des chanoines leur échappaient, à leur tour ils soustrayaient un nombre considérable de justiciables à la juridiction ecclésiastique.

L'épisode qui vient d'être raconté représente tout ce que nous savons de l'échevinage au XI siècle, c'est-à-dire précisément pendant les années où il importerait d'assister à son activité quotidienne pour se rendre compte des circonstances dans lesquelles devait naître la commune de Liège (3). Un coup

^i) V. cet acte dans Keutgen, pp. 5 et 6.

(2) Gilles d'Orval III, 18, p. 94 : Qui (se. Henricus V) -pacem que

nunc usitatur in Leodiensi diocesi, quam Henricus pacificus bone meraorie,

ut superius dictum est acquisiverat, confirmavit, sed civitatem

Leodiensem ob memoriam patris exemit. Sur les corrections indispensables à faire à ce texte, cf. G, Kurth, Les origines de la commune de Liège, p. 278' Sur le Tribunal de la Paix, v, Poullet, p. 110, De fait, Li/ Patron del Temporaliteit, pp. 205 et 266 insiste sur l'exemption du citain de Liège de la juridiction de ce tribunal. Raikem, Discours de rentrée, 1847, p. i3, se trompe en ne datant l'exemption des Liégeois que de la charte de 1208.

(3) Selon Henaux, t. I, p. 177, en 1 108, la Cité « se mit en complète insurrection contre Févêque, » Et il ajoute en note : « Ce mouvement fut amené, probablement, par les prétentions du clergé, qui venait d'extorquer des immunités exorbitantes à l'empereur Henri V, etc. w Tout cela est faux. Henaux traduit avec un gros contresens un passage de Lambert le Petit (1108 hoc anno orta est seditio inter clericos et laicos pro fractis domibus) qui est lui-même le résultat d'une singulière méprise, ainsi que je l'ai montré en détail dans Les Origines de la commune de Liège, pp. 252-254.

Le même écrivain croit savoir qu' ce en 11 3g, dans les derniers jours du mois de mai, elle (la Cité) obtint de l'empereur Conrad, à qui elle avait fait un vif accueil, un diplôme qui renouvelait et confirmait ses Vieux Privilèges. » Et, en note, il constate que « le diplôme de Conrad ne nous est pas parvenu. C'est, ajoute-t-il, une grande perte pour l'histoire des mœurs et de la poli-

d'œil jeté sur l'état matériel de la ville immédiatement avant cette éclosion nous dédommagera en partie.

Liège avait débordé la vaste ceinture dont l'avait entourée Notger et, de tous les côtés à la fois, elle projetait ses faubourgs. A l'ouest, elle emplissait le vallon de la Légia en amont de l'enceinte et remontait à la fois vers Sainte-Marguerite et vers Sainte- Walburge. Au nord, elle avait en grande partie envahi l'espace compris entre la porte Hasseline et l'église Saint-Barthélemy. Au sud, elle transformait les dernières solitudes de l'Ile en rues populeuses. A l'est enfin, elle voyait le quartier d'Outremeuse, rattaché à la Cité par le pont des Arches, devenir un de ses vinâves les plus vastes et lui fournir ses bourgeois les plus remuants.

A cet agrandissement considérable de la ville avait correspondu un développement proportionné de son organisation religieuse. Au moment où elle sortit des mains créatrices de Notger, Liège se contentait de deux paroisses : Notre-Dame pour la Cité et iSaint- Adalbert pour l'Ile. Mais, dès la fin du XIP siècle, elle était en possession du régime paroissial qu'elle devait garder jusqu'au commencement du XIX^. Ses églises paroissiales étaient dès lors au nombre de vingt-quatre, et ce chilfre ne fut pas dépassé tant,que Liège resta la capitale de la principauté. Sans doute, un certain nombre de ces paroisses n'apparaissent dans les sources qu'à une date assez tardive, mais rien ne nous autorise à croire que leur origine coïncide avec la date de leur première mention.

tique de ces vieux temps, Henaux a mal lu le diplôme de Frédéric Barberousse (1 152) où il croit trouver la preuve de tout cela, et il l'a de plus falsifié, comme je l'ai montré dans Les Origines de la commune^de Liège, p. 254.

Les motifs de la division de Liège en vingt-quatre paroisses nous restent inconnus. Faut-il, comme on ferait de nos jours, invoquer l'accroissement de la population? A la vérité, c'est là, à partir du XIII^ siècle, la raison alléguée d'ordinaire, conjointement avec la trop grande étendue du ressort paroissial. Il arrivait, dans ce cas, que l'unique paroisse d'une ville se voyait d'un seul coup divisée en plusieurs. Ce fut le cas en i23i à Nivelles, où la paroisse de Notre-Dame fut divisée en onze par un seul acte de l'autorité diocésaine (i) et, en i25o, à Louvain, où la paroisse de Saint-Pierre fut subdivisée en cinq paroisses (2). Ce n'est pas ainsi qu'il fut pourvu à l'organisation paroissiale de Liège, encore qu'il ne soit pas douteux que plus d'une paroisse y ait été créée pour faciliter aux fidèles l'accomplissement de leurs devoirs. Quand on considère l'extrême exiguïté de quelques-uns de ces sanctuaires, dont certains n'ont jamais compté une centaine de paroissiens, il devient évident que d'autres influences encore ont agi, et la principale, c'est sans contredit le sentiment religieux. Fonder une paroisse était une œuvre pie : la charité y trouvait son compte non moins que la piété. Des particuliers, à la suite d'un vœu, pouvaient bâtir de toutes pièces un sanctuaire nouveau ou augmenter les ressources d'une chapelle déjà existante, puis obtenir de l'autorité diocésaine d'ériger ces oratoires en paroisses. Saint-Nicolas aux Mouches, notamment, fut créé au début du XI^ siècle par un prêtre

(1) Balau, L'organisation paroissiale de la ville de Nivelles au XIII^ siècle, dans BSAHL, t. XIII, 1902, pp. 5g-88,

(2) Molanus, Eistoriae Lomniensium libri XIY^ éd. de Ram, t. 1, pp. 68-70.

guéri d une maladie contagieuse (i). Des chapitres qui étaient chargés du ministère paroissial pouvaient, pour garder la jouissance exclusive de leurs collégiales, édifier à côté d'elles les sanctuaires destinés aux fidèles, et c'est peut-être ainsi que seront nées plusieurs des églises paroissiales de Liège (2). Somme toute, la distribution de la ville en paroisses ne semble pas s'être faite en vertu d'un plan préconçu et d'après des règles fixes, comme à Nivelles, mais seulement au fur et à mesure que les inspirations de la piété ou les besoins locaux la réclamaient.

Selon toute apparence, la première étape de ce développement consista dans la création d'une troisième circonscription paroissiale, celle de Saint-Jean- Baptiste, qui vint s'ajouter à celles de Notre-Dame et de Saint-Adalbert. La Cité, l'Ile et l'agrandissement, qui constituaient les trois parties de la ville, étaient de la sorte dotés également. Ces trois sanctuaires étaient les seuls qui possédaient la plénitude des droits paroissiaux et notamment celui de conférer le baptême. Tout Liégeois était, au point de vue religieux, tributaire de l'un d'eux et l'on ne recon-

(1) V. le récit presque contemporain publié dans Analecta Bollandiana, t. XX, 1901, p. 429. La date approximative de la fondation est i025-io38. Gilles d'Orval 1 1, 78, p. 69 dit que Féglise fut dédiée par Reginard le 22 juillet io3o; il semble parler d'après un document officiel, auquel il ajoute d'ailleurs des détails légendaires.

(2) Tel est le cas pour Saint-Nicolas de Maestricht, fondée en 1348 pour décharger l'église Notre-Dame du ministère paroissial. Franhinet, Beo-edeneerde Inventaris der oorhonden van het kapitîel van 0. L. Y. te Maestricht, t. I, p. 1 14. Fisen t. 1 , p. 1 10, croit même que primitivement chaque collégiale de Liège était en même temps paroissiale. Il en était ainsi à Cologne où, à partir de 1170, les paroissiales se détachèrent des collégiales. V. Kelleter, Zur Geschichte des Koelner Stadtpfarr Systems im Mittelalter (Dans Mevissens Festschrift : Beitraege zur Geschichte vornehmlich Koelns und der Rheinlaender^ pp. 222-241).

naissait les privilèges du citain qu'à celui qui était né, selon l'expression populaire, « ens les trois fonts » ( i).

Pendant cette seconde phase de la vie paroissiale de Liège, il naquit probablement plus d'un oratoire dû aux inspirations de la piété publique. C'étaient de simples chapelles, dont quelques-unes, comme Saint- Léonard, ne devaient jamais s'élever au rang d'église paroissiale, tandis que les autres reçurent cette qualité d'assez bonne heure. Une preuve de l'origine relativement ancienne de ces dernières, c'est que, des vingt-quatre églises paroissiales de Liège, dix-sept, c'est-à-dire plus des deux tiers, se pressent dans l'enceinte notgérienne, tandis que les vastes quartiers dont l'adjonction avait plus que doublé le pourpris de la ville se contentaient de sept sanctuaires. Il est évident, d'après ce seul énoncé, que dans les quartiers nouveaux, ce sont surtout les nécessités du culte qui ont provoqué la naissance de nouvelles paroisses, tandis que dans la vieille ville elles sont dues principalement à l'initiative individuelle (2).

Des deux parties de la vieille ville, c'est la Cité proprement dite qui était la plus riche en paroisses : elle en avait treize, c'est-à-dire, plus de la moitié du chiffre total. Nous connaissons déjà Notre-Dame aux Fonts, que toutes les autres paroisses de Liège ne cessèrent d'honorer comme leur église -mère. Nous avons vu aussi que Saint-Servais fut fondé dans la première moitié du siècle, bien que nous

(1) C'était, par exemple, la condition requise pour être admis à l'hospice de Cornillon. Bormans, Table des registres aux recez de la Cité, recez de iSôy, p. 10 âu tiré à part.

(2^ Pour tout l'exposé qui va suivre, je renvoie une fois pour toutes à mon mémoire sur Les origines des paroisses de Liège (BSAEL, t. XVI, 1907), où le lecteur trouvera la justification de ce que j'avance.

ignorions si cette église eut, à partir de sa fondation, les droits paroissiaux (i). Vient ensuite, dans l'ordre chronologique des mentions, Saint-Nicolas aux Mouches, le petit sanctuaire qui devait son nom à l'exiguïté de ses proportions (2). Saint-Clément et Saint -Trond, cité pour la première fois en 1107 (3), avait été fondé probablement par Fabbaye de Saint-Trond, à laquelle il appartenait. Saint- Hubert était une propriété de l'abbaye ardennaise du même nom et datait aussi de la fin du XI^ siècle, s'il en faut croire la tradition qui lui donne Otbert pour fondateur (4). Enfin, Saint-Michel, Saint-André et Sainte-Ursule apparaissent dans nos textes dès ii85 (5). C'est très probablement le défectueux état de conservation des archives qui explique qu'il faille descendre jusqu'en i3oo pour rencontrer le nom de Sainte-Catherine (6), jusqu'en 1329 pour voir apparaître Sainte-Madeleine sur Légia et Sainte-Aldegonde(7), et jusqu'en 1398 pour constater l'existence de Saint-Remacle au Mont (8).

Dans l'autre partie de la vieille ville, c'est-à-dire dans le quartier de l'Ile, il y avait quatre paroisses.

(1) Saint-Servais fut, à partir de iSyi, une des églises de Liège qui avaient seules le droit de posséder des fonts baptismaux; c'est la preuve de son importance et de son ancienneté. Cf. Gobert, t. III, p. 481.

(2) Et non à une épidémie de mouches dont on aurait été guéri par l'invocation de Saint-Nicolas, comme le raconte Gilles d'Orval cité ci-dessus.

(3) Rodolphe, Chronicon S. Trndonis VII, i5, p. 271 ; cf. \Bremloquium de incendia, p. 620.

(4) Elle existait déjà en iiSg. G. Kurth, Les chartes de V abbaye de Saint- Hubert en Ardenne, t. I, p. 106.

(5) Leodium, 1907, pp. 2 et 3; Breviloquium^ l. c.

(6) Liber officiorum, p. 61.

(7) Schoonhroodt, Inve7itaire des chartes du chapitre de Saint-Martin, p. 262.

(8) Le même, 0 c, p. 99.

En premier lieu venait Saint-Adalbert qui, d'origine notgérienne, jouit d abord dans l'Ile d'une hégémonie semblable à celle que Notre-Dame avait dans toute la ville. Mais dès 11 53, nous rencontrons Saint-Martin en Ile près de Saint-Paul (1), tandis que Saint-Remi semble dater des environs de ii3o (2) et que l'origine de Saint-Nicolas au Trest se perd, elle aussi, dans la nuit du XI I^ siècle (3).

En dehors de l'enceinte notgérienne, cinq églises paroissiales se partageaient la banlieue de Liège sur la rive gauche. La plus considérable était Saint-Jean- Baptiste, dont l'immense circonscription s'étendait primitivement au nord de la ville, depuis l'enceinte des murailles jusqu'au delà de la collégiale de Saint- Barthélemy (4). Sa filiale Saint-Georges, édifiée tout contre les murs, est déjà nommée en 1141 (5), ce qui atteste d'une manière indirecte l'antiquité de l'église-mère.

Plus tard, le quartier du nord s'enrichit encore des paroisses Saint-Thomas (6) et Sainte-Foy (7), tandis que celui de l'ouest se voyait doté de celle de

(1) (Thimister). Essai sur la collégiale de Saint-Paul^ p. 21.

(2) « Ecclesiam Sancti Remigii sitam ante fores ejusdem monasterii w. Bulle du pape Innocent II (ii3o-ii43) pour l'abbaye de Saint- Jacques, (aux Archives de l'État, à Liège).

(3) Saint-Nicolas au Trest (A.d transitum) remplaçait l'église Sainte Madeleine en Ile qui existait déià du temps du prince-évêque Henri de Leyen (1145-1164). Charte inédite de ce prince dans le fonds de Saint-Jacques (aux Archives de l'État, à Liège).

(4) Sur cette paroisse, v, mon mémoire intitulé : Lâ paroisse de Saint Jean-Baptiste dans BSAHL, t. XIV (1903).

(5) Triumphale Bulonicum, p. 5gi.

(6) Je ne crois pas, comme M. Gobert, t. III, p. 614, que cette église date de la première moitié du Xle siècle, mais j'admets avec lui qu'elle aura été bâtie par le chapitre de Saint-Barthélemy et primitivement desservie par celui-ci.

(7) Je n'ai pas de renseignements sur cette église.

LIÈGE SOUS l'administration DES ÉCHEVINS. 77

Saint-Séverin (i). Enfin, dans le quartier d'Outremeuse, les paroisses de Saint-Nicolas (2) et de Saint- Pholien appartiennent toutes deux au XII^ siècle.

Les vingt-quatre paroisses que nous venons d'énumérer groupaient autour d'elles une nombreuse clientèle de travailleurs et de commerçants, concentrée dans l'enceinte notgérienne ou dispersée dans les vastes faubourgs. Cette population était de provenance bien diverse. Le fond primitif en était constitué par les descendants des indigènes, agriculteurs et bateliers du vallon du Glain. Mais ils étaient noyés depuis longtemps dans le flot des immigrants qui, à partir de saint Hubert, ne cessaient d'affluer à Liège, ceux-ci par vénération pour ses sanctuaires, ceux-là pour y trouver des conditions d'existence plus douces. Puis, les grands travaux de Notger et de ses successeurs avaient attiré dans la ville un peuple d'ouvriers de tous métiers, qui avait élevé et orné les basiliques. Liège voyait fleurir dans son sein la plupart des industries qui ont fait la prospérité des villes du m.oyen-âge : il y en avait certaines dans lesquelles elle excellait. Le travail des métaux a été du IX^ au XII P siècle la grande spécialité des villes mosanes : Liège, Huy, Dinant s'y livraient avec une émulation ardente, jusqu'au jour où Dinant s'en assura le monopole et donna même son nom à une de ses branches principales, la dinanderie. A l'époque dont nous parlons, Liège et Huy ne s'étaient pas encore laissé dépasser par les copères. C'est alors,

(1) Celle-ci est nommée pour la première fois en 1288. Schoonbroodt, Inventaire des chartes de Saint- Martin, p. 262.

(2) Elle existait déjà en 1 iSg. V. Daris, Notice sur Beaurepart dans BIAL,

t. IX, p. 339.

entre 1107 et 1112, que Renier de Huy, qui prend dans les chartes le titre d'orfèvre, fit pour l'église Notre-Dame de Liège ces admirables fonts baptismaux en cuivre qui le placent au rang des plus grands artistes du moyen-âge (1). On est stupéfait de rencontrer cette intensité de vie, cette noblesse d'expression et cette élégance presque classique des formes à une époque où, dans toute l'Europe, les arts plastiques trahissent encore la plus grande gaucherie. Une génération après Renier, les autres dinandiers restaient attardés dans la barbarie qu'attestent les fonts baptismaux de Tirlemont (2).

A côté des fondeurs et des batteurs dont les marteaux font retentir jour et nuit l'écho des collines de la Meuse, nous voyons prospérer quelques industries spéciales. Les deux professions congénères des tanneurs et des pelletiers doivent leur importance à la proximité de FArdenne, la patrie des chênes qui fournissent le tan, comme aussi des blaireaux, des renards et des loutres qui fournissent les peaux (3). La draperie, qui n'a manqué dans aucune ville du moyen-âge, n'a pas à Liège l'éclat qu'elle jette dans les grandes cités flamandes, et l'on a remarqué que ce sont des ouvriers flamands qui semblent l'avoir, sinon introduite, du moins perfectionnée ici (4). Ces

(1) V. G, Kurth, Renier dans Huy, auteur véritable des fonts baptismaux de Saint-Bar thélemy (BARB, igoS, pp. Stg-SSS).

(2) Reusens, Éléments d' archéologie chrétienne, 2® édition, t. I, p. 446.

(3) Sur les tanneurs, lire le beau mémoire de M. Bormans : Le bon métier des tanneurs de la cité de Liège, dans BSLL W, t. V, i863.

Sur les pelletiers, v. Gobert, t. IV, p. i5. Ceux-ci, qu'on appelait à Liège les scohiers, se partageaient en trois classes : les grisain-scohiers, les vairinscohiers et les agnelin-scohiers, preuve du nombre des membres de métier. On les trouve en possession de leur halle à la date de i323.

(4) Gobert, t. I, p. io5.

diverses indastries, ainsi que bon nombre d'autres qui étaient de nécessité quotidienne, n'avaient pas totalement refoulé l'agriculture : celle-ci continuait d'occuper les bras d'un grand nombre de citadins qui exploitaient eux-mêmes les champs de leur banlieue et les vignobles des collines de Liège : les documents du XIV^ siècle nous les montrent groupés dans le métier des vignerons ou cotteliers (i).

Du sein de cette population industrielle s'élève de bonne heure l'opulente classe des marchands, qui forme l'aristocratie de la Cité. Ils vendent sur tous les marchés de l'Occident les produits de la dinanderie et de la pelleterie liégeoises : on les rencontre à Londres, à Cologne, à Coblence, on les voit qui se rendent jusque dans le Harz pour y acheter le cuivre des mines de Goslar, et l'on peut se figurer leurs caravanes circulant en groupes nombreux et bien armés, avec leurs grands chariots couverts qui soulèvent la poussière des vieilles chaussées.

Les marchands de Liège sont riches; ils ont des capitaux qu'ils prêtent à des monastères, à des grands seigneurs; ils sont bien vus du prince auquel ils payent de larges redevances et qui les choie; ils l'emmènent avec eux quand leurs droits sont méconnus sur le marché de Cologne, dans la grande ville rhénane, et là, grâce à son influence, ils parviennent à obtenir justice (2). Sont-ils, comme ailleurs, organisés en gilde marchande? On l'ignore; la cho?e, toutefois, est assez probable, car il n'y a pas lieu de

(1) J. Halkin,'!^ie bon métier des vignerons de la cité de Liège et le métier des vignerons et cotteliers de la ville de Namur, BSLLW, t. XXI II, i8g5.

(2) Sur le commerce liégeois à cette époque, v. G. Kurth, Renier de Euy.

So

supposer que Liège aurait manqué d'une institution qui existait partout ailleurs (i).

Les progrès de la population sous Otbert doivent être notés. Pour la première fois on voit de simples bourgeois (cives) figurer comme témoins aux actes du prince. Ils interviennent dans des affaires publiques; ainsi Bérenger de Saint -Laurent se plaint d'Otbert devant les notables de la ville (2) et ceux-ci appuient sa réclamation. C'est surtout sur les champs de bataille qu'on s'aperçoit de l'importance de la bourgeoisie liégeoise. Elle forme, dès la fin du XI^ siècle, un appoint considérable dans l'organisation militaire du pays. Le contingent liégeois n'est pas inférieur, ni pour le nombre ni pour la bravoure, aux milices féodales que leur devoir de vassalité appelle sous l'étendard de saint Lambert. Dans toutes les luttes livrées au XI siècle pour la défense de la patrie, les habitants de Liège se sont distingués au premier rang. Ils ont ouvert les annales militaires du siècle par la bataille du pont de Visé, où ils ont eu la gloire de mettre en fuite l'empereur Henri V luimême (3). Ils ont versé leur sang à la bataille de Wilderen (1129), où le prince-évêque Alexandre I a infligé une éclatante défaite au duc de Brabant (4).

(1) Van der Linden, Les Gildes marchandes dans les Pays-Bas au moyen âge, pp. 74 et 76, émet à ce sujet deux opinions contradictoires. Ce qui me ferait croire à l'existence d'une gilde, c'est l'attitude d'Otbert à Cologne, qui s'explique mieux si elle est déterminée par une puissante association ; c'est aussi l'existence de la halle du Marché et le nom de halliers porté par les marchands de drap.

(2) Coram melioribus civitatis. Chronique de Saint-Hubert, c. 70, p. 157.

(3) Yita Heinrici, c. 12, p. 281. V. sur cette bataille la dissertation de Meyer von Knonau, JahrbiXcher des deutschen Reïchs unter Heinrich IV und Heinrich V, t. V, pp. 359-362.

^4) Gilles d'Orval, III, 23, pp. 98-98.

LIEGE SOUS L'ADMINISTRATION DES ÉCHEViNS. 81

En 1141, ils ont accompagné Albéron II au siège du château de Bouillon, qu'ils ont aidé vaillamment à reconquérir sur un audacieux usurpateur (1). Plus tard, enfin, à Andenne, le comte de Namur a cédé devant leurs milices commandées par Henri de Leyen (ii52) (2). Cet excellent prince voulut récompenser leur dévouement et leur donner une preuve de sa gratitude. Sur le point de partir avec Frédéric Barberousse pour l'expédition d'Italie (ii54), il imagina de confier la sécurité du pays aux bourgeois de ses villes, et principalement à ceux de Liège. « Il les groupa, dit un chroniqueur, et les relia par des liens de paix et de justice, afin que si, quelqu'un faisait tort à l'un d'eux dans sa personne et dans ses biens, toute la Cité pût se lever à la fois contre le pertubateur de la tranquilité publique » (3).

Ces paroles sont obscures, comme en général toutes celles que les narrateurs ecclésiastiques ou féodaux consacrent aux choses communales, et l'on

(1) V. le Triumplius Sancti Lamherti de Castro Bullonio et le Trhimphale Bulonicum de Renier de Saint-Laurent.

(2) Contra quem (se. comitem Namurcensem) processit episcopus, licet equitum minore numéro. Leodienses enim Hoiensesque cives dum classe praecessissent, metuens episcopus ne adversariorum illos equitatus incursaret, sequi non distulit. Renier de Saint- Laurent, Triumpfiale Bulonicum, p. 5g2; cf. Gilles d'Orval, III, 32, p. 106.

(3) Gilles d'Orval, III, 33 p. 107. Episcopus Heinricus in secunda expeditione ytalica antequam proficisceretur, in omnibus negotiis suis pacis semper amator existens, totius episcopatus cives tam in Leodiensi civitate quam in aliis oppidis bénigne convenit, et in vinculo pacis et justitiae eos confoederavit, ut si forte aliquis calumpniose corporis vel in rébus dampnum alicui intulisset, omnis civitas in praevaricatorem pacis unanimiter insurgeret. Henri de Leyen était encore à Liège pendant les premiers mois de 11 54 (Wauters, Table Chronologique t. II, p. 378 et t. VII, p. 261), mais, dès le 8 avril de la même année, nous le trouvons à Pavie (Id. t. II p. 753) et dans le pays de Tibur en 1 1 55 (II p. 388).

CHAÏ^lTRE ill.

peut dire qu'elles offrent une véritable énigme à l'historien.

A première vue, on est tenté de croire qu'elles visent l'érection de la Cité en commune, et il est certain que celle-ci a été préparée par les mesures attribuées à Henri de Leyen. Dans tous les cas, elles nous font toucher à la date où va commencer le régime communal.

Il semble que cette date puisse être fixée d'une manière assez approximative. En 1176, l'échevinage est encore seul à la tête de l'administration urbaine. Il l'affirme explicitement dans un diplôme qu'il émet en cette année pour les lépreux de Mont-Cornillon. (( Qu'on ne s'étonne pas, dit-il, que nous nous occu- » pions de la vie morale de ces malheureux, nous à » qui incombe le soin de pourvoir à leur existence 5) matérielle. » A la vérité, cet acte de l'échevinage de Liège, le premier que nous possédons de lui, est aussi le seul qui nous le montre gouvernant la Cité (i).

Bientôt, nous la verrons émancipée, se gouvernant et s'administrant elle-rpême. Toutes les conditions qui déterminent la naissance d'une république municipale autonome se trouvent réunies; tous les germes de vie communale déposés dans son sein depuis les dernières années du siècle sont sur le point d'éclore. La Cité constitue depuis longtemps un milieu juridique à part et possède sa judicature propre, qui la distingue nettement du plat pays. La population laïque de Liège, riche, nombreuse, orga-

(i) Sur la date véritable de cet acte, qu'on trouve dans Jean d'Outremeuse t. V, p. 346 sous celle de i258, v. de Borman t. I, pp. 26 et suivantes et t. II, p. 533. Cf. G. Kurth, Les origines de la commune de Liège, p. 22.

LîEGE SOUS L'ADMINISTRATION t)ES ÉCHEVINS. 8J

nisée, fière de sa valeur militaire et consciente de la place qu'elle occupe dans le monde, est impatiente de prendre en mains la gestion de ses propres intérêts. Elle soupire après l'autonomie, c'est à-dire après le libre choix des mandataires qui s'acquitteront de cette mission pour elle-même Encore un pas dans la voie du progrès, et elle touchera à ce but de ses ardents désirs.

La naissance de la commune de Liège n'est qu'une des innombrables manifestations du phénomène universel qui se produit, du XI^ au XIV^ siècle, dans toutes les villes de l'Europe occidentale. Elle s'explique par des causes générales qui ont agi partout, et qu'il est indispensable de faire connaître au début de cet exposé.

A partir du milieu du Xl^ siècle, l'idéal de toutes les villes fut de devenir ce que nous appelons aujourd'hui une commune, c'est-à-dire une personnalité politique autonome, maîtresse de ses propres destinées et se gouvernant elle-même par des magistrats de son choix. Vivre avec le reste du pays sous le gouvernement de leur prince et n'avoir à leur tête que des agents établis par lui, leur semblait une condition désormais intolérable, et il faut admirer l'énergie extraordinaire des efforts qu'elles ont déployés pour réaliser leur but. Cette admiration ne va pas sans étonnement. On se demande quelle est la raison dernière d'une telle passion pour une auto-

nomie dont les communes modernes semblent pouvoir se passer.

C'est que, par le progrès de la civilisation dans leurs enceintes, les villes se trouvaient considérablement en avance sur le reste du pays, et ne pouvaient se maintenir à leur hauteur sociale qu'à condition de se gouverner elles-mêmes. De même qu'au jVII^ siècle l'Eglise, force de progrès et de pacification au milieu de l'océan de la barbarie, n'avait pu vaquer librement à sa mission qu'à condition de s'isoler par le moyen de l'immunité, de même, au XI siècle, les villes, foyers d'une vie sociale plus cultivée, aspiraient à s'isoler par le moyen de cette immunité d'un autre genre qui était le régime communal. Dans l'un et dans l'autre cas, l'autonomie était l'unique forme d'existence politique qui convenait à ces milieux sociaux d'ordre supérieur. Les villes se sentaient seules aptes à gérer des intérêts locaux devenus multiples, à présider à des relations sociales de plus en plus complexes : la main des agents féodaux préposés au gouvernement de la société barbare, et qui vivaient en dehors de leurs enceintes, n'aurait pu, leur semblait-il, toucher à tant de délicats rouages sans les fausser. L'autonomie n'était pas seulement le moyen de les faire fonctionner comme il fallait, c'était aussi la sauvegarde la plus efficace contre les abus toujours possibles du pouvoir princier et contre la violence toujours menaçante des féodaux. Le mouvement communal se trouvait ainsi être l'expression adéquate des aspirations au progrès; il répondait aux plus impérieuses nécessités de l'évolution sociale. Lorsqu'il fut terminé, le monde avait changé de face. L'immense lacune que le régime de l'empire romain

avait ouverte dans le corps de la société civilisée par l'extermination de la classe moyenne était comblée. Cette classe, reconstituée sous le nom de bourgeoisie, venait se placer entre le monde féodal et le monde agricole, entre le seigneur et le vilain, rétablissant ainsi l'équilibre de la société politique en lui donnant un centre de gravité. Elle rendait aux hommes un certain nombre de notions essentielles, et en tout premier lieu celle de liberté; elle opposait l'esprit social de la commune à l'individualisme féodal, elle rendait à la vie économique sa souplesse et sa fécondité en créant à côté de la richesse foncière, la seule que l'on connût depuis des siècles, cette richesse mobilière qui était le fruit de l'industrie et du commerce et qui circulait à travers tout le pays pour le vivifier.

De ce qui vient d'être dit se déduisent les deux caractères essentiels du gouvernement autonome de la commune. D'abord, il est choisi par les habitants de la ville eux-mêmes et non plus par le prince. Ensuite, il est annuel et non plus viager, encore moins héréditaire. Par l'élection annuelle, la commune garde sur le gouvernement qu'elle s'est donné un contrôle permanent et efficace, qui ne lui permet pas de devenir jamais autre chose qu'un mandataire toujours révocable. Ces deux caractères créent entre l'administration scabinale et celle du Conseil communal une opposition profonde : ils sont essentiellement antiféodaux et constituent au moyen -âge, comme dans l'antiquité, les notes distinctives d'un régime urbain. « Chacun sait, disait au XIV^ siècle un tréfoncier de Liège dans une assemblée du Chapitre, que les anciens Romains, grâce à leur sagesse politique,

ont soumis le monde entier : or, ils renouvelaient tous les ans leurs consuls, de peur que, s'enracinant dans leurs fonctions, ils n'en vinssent à usurper le pouvoir. Toutes les villes du monde latin ont jusqu'aujourd'hui suivi cet exemple, et la Cité de Liège s'y est conformée également »{i).

Les mandataires de la commune forment un collège délibérant qui porte dans l'histoire des villes du moyen-âge le nom de Conseil (2). Pas de commune sans Conseil, pas de Conseil qui ne soit l'expression de l'autonomie communale.

Mais quelles furent, à Liège, les modalités du phénomène universel que nous venons de caractériser?

Les chroniqueurs nous laissent dans l'ignorance la plus absolue à ce sujet. L'événement qui nous inspire aujourd'hui tant d'intérêt a passé pour eux inaperçu, ou du moins, s'ils en ont eu connaissance, ils n'ont point cru qu'il valût l'honneur d'une mention. Mais leur silence même est un indice précieux pour nous guider dans les ténèbres crépusculaires de ces origines. Si la commune de Liège était née à la suite d'un soulèvement révolutionnaire, comme dans certaines villes de la France, ils l'auraient enregistré, et du même coup nous connaîtrions la date et les causes de son origine.

S'ils ne nous ont rien dit, c'est que le Conseil communal de Liège est né d'une manière pacifique et

(1) Hocsem, p. 468.

(2) Le nom de conseil serait, d'après Maurer, d'origine germanique. Mais, outre qu'il reparaît dans les communes françaises, qui ne l'ont certainement pas emprunté aux allemands, Von Below, Die Entstehung etc., p. 101, fait remarquer que les fréquentes relations de l'Allemagne et de l'Italie, où les membres du conseil s'appelaient consuls de toute ancienneté, peuvent fort bien expliquer l'emprunt du nom.

sans attirer l'attention par la violence et par l'eifusion du sang.

Devons-nous nous contenter de cette vague indication, ou bien est-il possible, en reconstituant le milieu dans lequel se produisit l'institution nouvelle, de rencontrer les circonstances qui en auraient déterminé la naissance? La tâche est séduisante, mais la rareté des documents laissés par le XI siècle ne permet guère de l'entreprendre. Pour ne pas avoir l'air de la déserter, nous relaterons ici un mouvement populaire qui paraît avoir été considérable, et dans lequel, à première vue, on pourrait espérer de trouver quelques données sur le sujet qui nous occupe. Il s'agit de la prédication de Lambert le Bègue, et de l'effervescence qu'elle a déterminée dans le milieu laïque auquel elle s'adressait.

Liège soufrait encore, dans la seconde moitié du XI I^ siècle, des abus contre lesquels s'était élevé avec tant de vigueur le grand pape Grégoire VII. Ce n'est pas impunément que cette ville avait été le dernier refuge d'Henri IV et avait eu pour pasteur Otbert. Les simoniaques et les concubinaires restaient nombreux dans son clergé. On vendait sans scrupule les dignités ecclésiastiques, et ceux qui les avaient acquises à prix d'argent ne craignaient pas de vendre à leur tour les sacrements pour rentrer dans leurs frais. Le prêtre marié ne se considérait pas comme un sujet de scandale; il ignorait tranquillement les canons qui interdisaient son genre de vie (i). Tenus

(i) Daris (t. I, pp. 5gS et suivantes; Notices, t. IV et V) nie la gravité du mal, qu'il s'efforce de ramener à des proportions insignifiantes. Mais Daris est un esprit prévenu, incapable de parler avec indépendance du clergé, surtout quand il s'agit de reconnaître ses fautes. Ce qu'on peut accorder à Daris,

en bride par les bons évêques, comme Albéron I ou comme Henri II, les abus s'étalaient impunément quand le siège épiscopal était occupé par des prélats qui avaient eux-mêmes obtenu leur dignité grâce à la simonie, comme, par exemple, Alexandre II ou Raoul de Zâhringen. La partie saine du clergé était impuissante à enrayer le mal ; les honnêtes gens s'indignaient ou gémissaient silencieusement, le peuple s'habituait à mépriser, avec le clergé, la religion même dont il était le ministre, et l'action de l'Église sur les masses populaires allait en s'affaiblissant.

C'est dans ces conjonctures qu'apparaît la figure du réformateur Lambert le Bègue. C'était un simple prêtre, de petite naissance, mais fort éloquent et d'une érudition remarquable, qui, seul et sans appui, eut le courage de s'opposer au torrent de la corruption. Ce Savonarole du XIP siècle avait, comme l'autre, le zèle sincère et l'indignation ardente; mais, comme à l'autre, il lui manquait la mesure et le tact, et il était d'ailleurs dépourvu de toute mission excepté celle qu'il s'était donnée lui-même. Le résultat de son action populaire fut ce qu'on pouvait prévoir. Le menu peuple se passionna pour le nouvel

c'est que le tableau tracé par le Nito. Odiliae ï, 1 et 3 pp. 202, 2o5, 206 et reproduit par Gilles d'Orval III, 29, p, toi et par Albéric de Troisfontaines, p. 861, est singulièrement exagéré, voire même en partie légendaire. Mais les écrits émanés de Lambert le Bègue et de ses partisans (BCRH, t. 68, 1899) sont des témoignages contemporains et irrécusables Voir d'ailleurs Anselme de Gembloux, a. ii3i, p. 383, relatant qu'Innocent II condamna à Liège les prêtres mariés, et les Annales Rodenses, année 1 i3i (Ernst VII p. 42). Encore en i2o3, les statuts de Gui de Préneste, légat pontifical, supposent le concubinage des prêtres toujours pratiqué à cette date à Liège : Priventur etiam beneficiis suis clerici in sacris ordinibus constituti et sacerdotes si, postquam ter ammoniti fuerint, focarias quas habent in domibus suis non abjecerint etc. (Bormans et Schoolmeesters, t I, p. 134).

apôtre; lui-même nous apprend qu'il trouva ses principaux adhérents parmi les ouvriers tisserands et pelletiers (i), mais la majorité du clergé et surtout les hauts dignitaires de celui-ci lui vouèrent une hostilité déclarée. Ils le firent suspendre d'abord, emprisonner ensuite, et il fallut l'intervention du pape pour les déterminer à lui rendre la liberté afin qu'il pût aller se défendre en cour de Rome, où il en avait appelé. Nous ignorons la suite de l'histoire de Lambert le Bègue, qui paraît être mort peu de temps après ces débats. Sa mémoire resta chère au peuple de Liège, et le courant d'idées qu'il a créé au sein des masses n'a pas peu servi à épurer la vie religieuse dans la Cité. Mais Lambert le Bègue a été un apôtre et non un tribun. Son rôle a été exclusivement religieux et social, et rien ne permet de croire qu'il se soit intéressé aux formes politiques de la vie urbaine. D'ailleurs, la commune de Liège est l'œuvre de la haute bourgeoisie, et Lambert, on l'a vu, n'a guère agi que sur la petite. Il est possible qu'il soit le créateur des béguines; il n'est nullement vraisemblable qu'il ait contribué en quoi que ce soit à la naissance de la commune de Liège.

S'il est permis de recourir à la conjecture dans un domaine où la conjecture est notre seule ressource, nous dirons que la commune de Liège n'a été que l'éclosion, à un moment donné, d'une force qui germait déjà dans le régime scabinal. De ce régime, qui a été décrit au chapitre précédent, la Cité s'est acheminée à celui de l'autonomie communale en passant

(i) Improperatur enim mihi quod predicationen meam textores et

pellifices, et non aliquis ex principibus receperit. Mémoire de Lambert le Bègue à l'antipape Calixte III, dans BCRE, t. 68, p. 344.

LES ORIGINES DE LA COMMUNE DE LIÈGE. gr

par une situation intermédiaire. De bonne heure, l'échevinage de cette ville qui se développait rapidement s'était vu acccablé par le poids des affaires communales, qui venait alourdir sa tâche déjà pesante de rendre la justice à la ville et au pays. D'un autre côté, la partie la plus riche et la plus considérée de la bourgeoisie liégeoise devait aspirer à prendre part à la gestion des intérêts communs, de jour en jour plus nombreux et plus compliqués. Que quatorze personnages, se recrutant pour ainsi dire eux-mêmes dans un tout petit nombre de familles, et qui se devaient à leurs occupations professionnelles, continuassent d'administrer seuls la Cité, c'était là un abus qui devait frapper tous les yeux, et mécontenter particulièrement la haute bourgeoisie. On comprend donc que, soit pour alléger son fardeau, soit pour déférer aux vœux du patriciat, l'échevinage ait imaginé de s'adjoindre, à un moment donné, pour l'expédition des affaires communales, un certain nombre d'assesseurs choisis dans les principaux lignages de la ville. Cette mesure dut être d'autant plus facile à prendre qu'en élargissant leurs rangs pour faire siéger parmi eux quelques représentants du patriciat urbain, lés échevins n'en restaient pas moins en famille, si l'on peut ainsi parler. Sans doute, aucun témoignage ne nous permet d'affirmer que les choses se sont passées ainsi en réalité, mais elle se sont passées ainsi ailleurs (i), et le formulaire des actes échevinaux de Liège laisse croire qu'ils en fut de même ici (2).

(1) Ainsi à Cologne, où en 1149 sont mentionnés dans un acte scabinal, après les échevins, les meiiores civitatis. Lacomblet, t. 1 p. 366.

^2) Par exemple l'acte de 1 176, où après les noms de l'avoué et des échevins on lit : Ceterique cives Uodienses. (Jean d'Outremeuse v. V. p. 346). Sur la question dans son ensemble, v. von Below, Die Entstehung etc., pp 4, 7, notes, 87, 99 et io3.

Cette concession, toutefois, ne suffit pas longtemps aux bourgeois de Liège. Ils ne se contentèrent plus d'être représentés dans l'administration de leur ville par quelques prud'hommes que choisissaient les échevins : ils voulurent y aller eux-mêmes en la personne de leurs mandataires, et alors le Conseil fut créé. D'épaisses ténèbres entourent son berceau et il n'y a aucune apparence qu'on parvienne jamais à les dissiper. Nous n'essayerons pas de le faire, et nous passerons sans autre transition au moment où la nouvelle institution nous apparaît en pleine activité.

Nous sommes en ii85 (i). Une femme fait une donation à la léproserie de Cornillon, qui, comme on le sait, appartenait à la Cité de Liège, et était encore administrée en 1176 par l'échevinage (2). Le Conseil communal de Liège est appelé à ratifier la donation, et il appose à l'acte le sceau de la Cité (3). Le document mentionne, après la signature des intéressés, la présence d'un certain nombre de témoins. Ce sont d'abord un personnage du nom de Fulcaricus, puis Renier Surel (4) et Henri

(1) V. le diplôme publié dans Leodium 1907, p. 2, postérieurement à mon mémoire sur les Origines de la commune de Liège et à mon départ de cette ville, mais à la suite des indications données par moi à la Société d'art et d'histoire de Liège sur l'importance du cartulaire de Cornillon.

(2) V. ci-dessus p. 82 .

(3) Ut autem hec traditio stabilis et inconvulsa permaneat, sîgilli sui ymaginem civitas leodiensis imprimere curavit. Leodium, iQ^Ti P- 3.

(4) Renier Surel (Surellus en latin, Sareal dans l'orthographe liégeoise) est mentionné encore dans trois autres documents. En 1190, il figure comme témoin dans une charte du Chapitre après « Robertus villicus j et « Henricus de Coloniâ » (Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 117.) En 1197, il est dit de magistris civitatis sans qu'on sache s'il est « maître pour le temps » ou « maître d'antan » (De Borman, t. I, p. 32, note 3, où l'on trouve le texte intégral de l'acte qui mentionne pour la première fois les maîtres de la Cité.)

LËS OkiGiNES DE LA COMMUNE DË LIEGË.

Crikelhon (1), puis le maïeur Baudouin (2), puis dix personnages qui sont qualifiés de jurés (veri jurati), puis enfin quatorze autres groupés deux par deux. Il est impossible de s'y tromper : nous avons ici le premier Conseil communal de Liège au grand complet : il se compose de l'avoué, du maïeur, de douze jurés dont deux maîtres, et des quatorze membres du tribunal échevinal. Ce Conseil n'est pas antérieur à 1 176, puisque à cette date c'était encore l'échevinage seul qui gérait les intérêts de Cornillon; c'est par conséquent entre les années 1176 et ii85 qu'il aura été appelé à l'existence.

Nous pouvons même préciser un peu plus, et affirmer, sans crainte de nous tromper, qu'il existait déjà en 1184. Dans l'écrit le plus digne de confiance que nous ait laissé l'historiographie liégeoise de l'époque, nous lisons à la date indiquée cette ligne aussi significative que laconique : Guerre des bourgeois de Liège contre les chevaliers de Dommartin (3).

« La ville de Liège faisant la guerre en 1184! On voit tout ce que cela suppose : une armée organisée avec des chefs à sa tête, ces chefs eux-mêmes dépendant d'une autorité qui représente la ville, des intérêts communaux en conflit avec ceux de certaines familles nobles, une vie collective assez développée

Enfin, en 1204, il est dit de civibus (BIAL, t. IX, p. 352.) En i3i4-i3i5, un Gilles Surel est maître de la Cité (Schoonbroodt, Inventaire des Chàrtes de Saint-Martin, no i58, p. 47, et Paweilhar, p. 141, dans Raikem et Polain, t. I.)

(1) Sur Henri Crikelhon, v. ma Note compléme7itaire sur Henri de Binant dans BARB, 1907, p. 733.

(2) Le maïeur Baudouin est inconnu de M. de Borman.

(3) 1184. Bellum civium cum militibus de Dommartin. Lambert le Petit, Annales Sancti Jacobi. Cf. mes Origines de la commune de Liège^ pp. 246-

à Liège et une conscience assez nette de ses droits pour la déterminer à tenter le périlleux hasard des armes! » Voilà comment, avant la publication du diplôme de ii85, je commentais le passage de Lambert le Petit. Il eût fallu conclure que dès lors la ville de Liège était dotée du régime communal. Je ne l'osais pas, et pourtant c'était la vérité.

Oui, c'est bien la Cité autonome qui a fait la guerre aux Dommartin, c'est bien un Conseil communal qui était à sa tête à l'heure du premier conflit sanglant que nous offrent ses annales. Et l'on peut même se demander si ce n'est la nécessité de mener vigoureusement la campagne contre un redoutable adversaire féodal qui aura provoqué la naissance du nouvel organisme politique.

Le chroniqueur a omis de nous dire quelle fut la cause ou l'occasion de la querelle. Il semble toutefois qu'il ne soit pas impossible de la découvrir. En 1222, Humbert Corbeau d'Awans, un des membres les plus belliqueux du puissant lignage de Dommartin, s'était emparé des terres de Lantin en Hesbaye, qui appartenait à la léproserie de Cornillon et il y avait brûlé une ferme. Toucher à cet hospice, c'était atteindre les Liégeois à la prunelle de l'œil. La Cité s'émut, et Humbert Corbeau d'Awans fut obligé, avec ses complices, de faire amende honorable (i). Pour qui connaît la ténacité et l'interminable durée des querelles du moyen-âge, il est probable que ce n'est pas la première fois que les d'Awans élevaient ces prétentions sur un bien appartenant à

(i) Sur cette querelle, voir les documents publiés dans AHEB, t. XXII, pp. i5i-i52.

la Cité, et il devient vraisemblable que la querelle de 1184 avait déjà le même objet.

Le Conseil communal de Liège est constitué sur le type que nous voyons en vigueur dans toutes les villes de l'Allemagne occidentale. 11 contient douze membres — c'est le chiffre classique (1) — y compris les deux maîtres qui sont placés à sa tête. Les membres du conseil s'appellent jurés (primitivement voirs jurés) (2^, à cause du serment qu'ils prêtent, en entrant en charge, de veiller fidèlement aux intérêts de la Cité (3), Il ne paraît pas qu'il y ait eu parmi eux des empêchements de parenté, non plus que chez les échevins; mais, s'il en faut croire certains indices, ils

(1) Maurer, t. I, p. 582. Parfois ce chiffre est doublé, comme à Mayence, à Fribourg, à Vienne; il fait penser à la déduplication du chiffre classique des échevins, qui est de sept en général, mais de quatorze à Liège, à Saint- Trond, à Tournai, etc.

(2) De même en 1257, dans une charte de Henri de Gueldre, on parle « de l'otroi des 1 1 maistres de Liège et des eschevins et de tous les voirs jureis dele chiteit de Liège (Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 101.) Plus tard, on laissa tomber l'adjectif, qui ne survécut plus que dans le titre des « voirs jurés du cordeau » et des « voirs jurés des charbonnages. »

(3) Statuts de Strasbourg de 1214 : Qui jurent omnes invicem honorem ecclesie episcopi et civitatis promovere, civitatem et cives majores ac minores, divites ac pauperes ab omni malo pro posse et nosse defendere et per omnia secundum veritatem juste defendere. (Keutgen, p. 102, 3o.)

Charte de Spire, 1198 : Qui per juramentum ad hoc constringantur, ut universitati prout raelius possint et sciant, provideant et eorum consilio civitas gubernetur. (Idem, p. 70.)

A Saint-Trond, en 1 288 : Rectores et consiliarii (ce sont les jurés) tactis manibus propriis sacrosanctis evangeliis, juraverunt quod ad communem dicte ville profectum et comraodum, praefatam communitatem fideliter gubernabunt nec prece nec precio, odio vel favore a recto tramite justicie declinabunt. (Piot, Cartulaire de Saint-Trond, t. I, p. 383.)

A Wipperfûrt, en i283 : Die sullen sueren to den heiiigen dat sie die herschap van den Berge in aile yrem reichte to Wipperforde sollen holden, die stat inde die borgere arme ende rycke in yrem reichte sallen huden und halden, der stede ère und vromen und aile iren borgeren na al erer machte vor keren sullen in guder truwen sunder argelist. (Keutgen, p. 154).

devaient être chefs de famille, c'est-à-dire mariés ou veufs (i). Ils étaient élus, selon toute apparence, par l'ensemble des bourgeois tant grands que petits, et il est probable que, dès l'origine, chaque vinâve a eu sa représentation spéciale (2).

Le Conseil communal de Liège, comme celui de toutes les villes du moyen -âge, eut d'abord une composition aristocratique. Il se recrutait parmi les membres du patriciat urbain. Pour avoir le droit d'y siéger, il fallait être issu d'un des lignages qui constituaient la haute bourgeoisie de Liège au XI I^ siècle, et parmi lesquels on prenait aussi les échevins (3). Échevins et conseillers appartenaient de la sorte au même monde. Les deux premiers jurés dont nous connaissions les noms de famille font partie de lignages scabinaux : ce sont Henri de Cologne et Henri d'Ile. Il est à remarquer que, pendant l'année ii85, le lignage d'Ile est représenté à la fois dans

(1) C'était la condition formelle par exemple à Hameln au XI Ve siècle (Keutgen, p. 297). Or, je vois qu'en 1634, à Liège, le bourgmestre Fléron consulte le Conseil sur le point de savoir si des docteurs ou licenciés en droit, non mariés, peuvent devenir maîtres. La réponse fut affirmative, mais la question prouve qu'il n'en avait pas toujours été ainsi. (Foullon, t. III, p. 1 18).

(2) En 1252, la Lettre du Commun profit statue qu'on élira tous les ans dans chaque vinâve deux rewards (Bormans, Ordonnances, t. I, pp. 44-46). En 1287, la Paix des Clercs crée douze fermeteurs dont six bourgeois, probablement un par vinâve. (Ibid., t. I, p. 65). En i329, on nomme une commission de vingt-quatre membres (probablement quatre par vinâve) pour connaître des infractions aux Statuts. (Ibid,, t. I, pp. 190 et 191.) En i33o, on décide de choisir 80 conseillers « dans les six vinâves. w (Ibid., t. I, p. 210.) En i33i, douze électeurs sont choisis dans les six vinâves. (Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 386.) Enfin, les statuts de i345 veulent que chaque juré « en son vinable » veille à l'observation du droit. (Bormans, Ordonnances^ t. I, p. 273.)

Il paraît bien, d'après ces indications, que les élections au Conseil se faisaient, elles aussi, d'après un principe territorial, partant par vinâve.

(3) Pour Dinant, cf. Pirenne, Histoire de la constitution de la ville de Binant, pp. 04 et Sg.

LES ORIGINES DE LA COMMUNE t)E LlÊGÈ.

le Conseil et dans le tribunal des échevins (i). L'idée de faire entrer les petits au Conseil ne vient à personne : ce corps ne doit se recruter que parmi les notables, qui réunissent le plus de garanties d'honorabilité et d'indépendance, et qui sont d'ailleurs seuls capables de faire valoir leurs prétentions (2). C'est seulement plus tard que les petits s'aviseront de revendiquer le droit de participer à la gestion des affaires publiques. îl faudra qu'auparavant ils se soient groupés en métiers, et que de ces organismes se soit dégagé, à la longue, le sentiment de leur force collective. Ce sera l'affaire du temps de présider à cette évolution.

Quelles furent, au début, les relations du Conseil et de l'échevinage? Aucune question n'a été traitée d'une manière plus insuffisante; aucune n'a plus d'importance pour qui veut comprendre la vraie nature de l'institution nouvelle et l'histoire de ses vicissimdes. Nous n'essayerons pas de la résoudre, les documents faisant défaut, mais nous ne pouvons pas nous dispenser de présenter à ce sujet la conjecture, selon nous, la plus vraisemblable.

Le Conseil a été, dès l'origine, une institution distincte de l'échevinage, bien que, dans les premiers temps, au témoignage du diplôme de ii85, les deux corps aient siégé et fonctionné ensemble. Mais l'échevinage ne semble pas avoir voulu entièrement émanciper le conseil, car il garda sur lui une

(1) Leodium, 1907, p. 3.

(2) A Louvain a c'étaient les mêmes familles qui fournissaient les membres du conseil et ceux de l'échevinage. Les lignages avaient le monopole de toutes les fonctions; un patricien qui se destinait à la carrière politique entrait d'abord dans le conseil des jurés; plus tard il devenait bourgmestre et ensuite il siégeait plusieurs fois au tribunal des échevins. « Van der Linden, p. 3g.

dHAPITRE IV.

espèce de tutelle. Pendant les deux ou trois premières générations, c'est lui qui choisissait parmi les jurés les deux maîtres et qui Jeur donnait en quelque sorte l'investiture (i). Les membres de l'échevinage pouvaient d'ailleurs siéger au Conseil, soit comme jurés, soit comme maîtres. Il est même assez probable qu'ici, comme dans beaucoup d'autres villes, un certain nombre de sièges de conseillers leur aura été réservé. Pendant tout le XI 11^ siècle et pendant le premier quart du XIV^, nous trouvons des échevins dans le Conseil et même dans la maîtrise. Enfin, bien qu'ils ne soit pas douteux que le Conseil ait, dès l'origine, disposé souverainement dans les choses qui étaient de sa compétence, 1 usage s'est maintenu de mentionner le maïeur et les échevins en tête de tous les documents émis par lui. Cette mention était en quelque sorte le sceau de la légalité apposé sur les actes du Conseil, et, pendant près de deux siècles, la formule consacrée dans le protocole fut la suivante : ce Le maïeur, les échevms, le^ maîtres, les jurés et toute la communauté de la Cité de Liège » (2).

(1) Sur ce point très important et très délicat, il règne chez les historiens liégeois des confusions graves, qu'il importe de dissiper. Depuis J. d'Outremeuse, interprétant Hocsem et Warnant, on répète que les échevins choisissaient les maîtres de la Cité jusqu'à Henri de Dinant, et j'ai dit ailleurs les raisons pour lesquelles je me rallie à celte interprétation. Mais les historiens sont allés plus loin et ont supposé que les échevins choisissaient les maîtres dans leur propre sein. Ainsi Fisen, II, p. 2; Sohet, Instituts de droit, livre I, titre 43, art. 6 , p. 5o; Zorn, Refuto.tio, p. 148; Raikem, Discours de rentrée de 48ù0, p. 33 ; Raikem et Polain, Coutumes, t. I., p. 221 ; Borgnet, Histoire de la Révolution liégeoise, t. I, p. 3: Demarteau, .La Violette, pp. 49-50. Cette erreur provient de ce que ces érudits ont confondu les maîtres des bourgeois avec les maîtres des échevins, que les échevins choisissaient en effet dans leur propre sein.

{2) Les échevins sont mentionnés régulièrement en tête des actes du Conseil jusqu'en i3i2; pendant les années i3i3, i3i4 et i3i5, ils disparaissent, et aussi de 1324 à i33i, c'est-à-dire au fort des luttes de la Cité contre le prince ;

Cela ne veut pas dire que l'échevinage ait participé à la décision du Conseil, encore moins qu'il fasse partie de celui-ci; cela indique simplement qu'il a ratifié l'acte. La mention des échevins est de style dans les actes du Conseil, tout comme celle du prince-évêque dans les actes de l'échevinage (i).

On voudrait savoir quelle attitude le prince-évêque a gardée vis-à-vis de la nouvelle institution, mais on est réduit sur ce point à de vagues conjectures. Raoul de Zahringen était peut-être absent en ce moment — nous le trouvons à la Pentecôte de 1184 à la diète de Mayence et quelque temps après à Cologne — et, dans ce cas, il se serait trouvé, en rentrant au pays, devant un fait accompli. Au surplus, si notre conjecture sur l'origine pacifique de la commune est fondée, il n'aura pas dû voir d'un trop mauvais œil la création du Conseil, qui semblait diminuer l'autorité des échevins plutôt que celle du prince. L'échevinage

ils reparaissent en i33i, puis en i334, i339, i3/{5y 1347, iSôg, tandis que, d'autre part, ils sont absents dans des actes de i343, 1347, i355, i357.

Le maïeur est nommé pour la dernière fois en 1281, mais dès 1240, il y a des actes où il manque.

Les formules sont d'ailleurs susceptibles de variantes. Les plus étendues comprennent cinq termes : le maïeur, les échevins, les maîtres, les jurés et toute la communauté Souvent, les jurés sont omis ; ils sont alors compris sans doute dans les bourgeois. Les termes n'occupent pas toujours la même place. Dès l'origine, ce sont le maïeur et les échevins qui figurent en premier lieu; parfois, le maïeur n'est pas nommé, parfois aussi, ce sont les maîtres, mais ils sont alors compris, le premier dans les échevins, les autres dans les jurés. Dès 1247, constate la tendance à nommer les maîtres en premier lieu, et, à partir de i3i6, ils gardent toujours ce rang.

(1) L'opinion contraire est soutenue par M. Pirenne, Histoire de la constitution de la ville de Binant, p. 29, et moi-même je l'ai professée dans les Origines de la commune de Liège, p. 287. Elle ne s'appuie que sur le protocole des actes émis au nom de la ville, et où le maïeur et les échevins figurent d'ordinaire avant les maîtres et les jurés. Elle est démentie d'emblée par le diplôme de n85.

lôô

s'accommodant du partage d'attributions qui venait de se faire, Raoul n'avait pas lieu de s'en inquiéter, d'autant plus que, par la désignation des maîtres annuels, l'échevinage gardait sur le Conseil un droit de tutelle qui pouvait sembler une garantie suffisante contre l'esprit révolutionnaire. Telle est du moins l'explication la plus plausible du silence de l'histoire sur les origines de la commune de Liège, en attendant que des données nouvelles viennent la modifier ou la confirmer.

Le Conseil communal était à peine né qu'il fut témoin d'une des grandes catastrophes de l'histoire de Liège : l'incendie de la cathédrale Saint-Lambert, qui fut consumée par les flammes le 28 mai ii85(i). Ce fut presque un désastre national (2). Avec le sanctuaire notgérien disparaissait le monument qui avait été le symbole de la Cité et du pays. La nouvelle cathédrale, qu'on mit plus de soixante ans à achever, surgit donc en même temps que la commune : l'édifice religieux et l'édifice politique grandirent ensemble à travers les orages et déroulèrent parallèlement leurs destinées pendant cinq

(1) Nos sources ne donnent pas moins de trois dates de l'incendie de Saint- Lambert. Il faut s'en tenir à celle de ii85, donnée par Lambert le Petit, p. 648, auteur contemporain et des plus autorisés. Celle du 28 mai ii83 qu'on trouve dans le Yita Odiliae, I, 4, p. 207, et celle de 1187, due à un chanoine de la cathédrale dans son BrevUoquium de incendio Sancti Lamberti^ p. 620, sont des erreurs, peut-être due au copiste, encore qu'il ne soit pas interdit d'admettre, avec le BrevUoquium suivi parle Vita Odiliae, le 28 mai comme jour de l'événement. Il est à remarquer que Gilles d'Orval, III, 42, p. 111, qui avait d'abord suivi le Yita Odiliae pour l'année, s'est corrigé ensuite et a adopté la date de Lambert le Petit, Cf. Analecta BoUandiana^ t. XIII, p. 207, note 2.

(2) Sur les pèlerinages populaires de la principauté à Liège à cette occasion, v. le Yita Domitiani et les documents de ii85 publiés dans BIAL, t. XIV (1877), p. 36.

LES ORIGINES DE LA COMMUNE DE LIEGE. 10 r

siècles. Le jour où l'on ne vit plus surgir vers le ciel la flèche de Saint-Lambert, qui, dit-on, atteignait le niveau des hauteurs de Sainte-Walburge, c'en fut fait à jamais non seulement de la Cité de Liège, mais de tout le pays et de son antique trésor d'institutions et de libertés.

Une fortune bienfaisante semblait présider à la jeunesse du Conseil. Il n'existait pas encore depuis un quart de siècle lorsqu'il put offrir à la Cité un gage de son zèle efficace pour le bien public, je veux dire la célèbre charte par laquelle, à sa demande, le prince Albert de Cuyck confirmait les libertés les plus chères des Liégeois.

Cette charte a une histoire que nous allons raconter rapidement.

Depuis le départ de Raoul de Zahringen pour la croisade, il n'y avait plus de gouvernement princier à Liège. Le grand prévôt, chargé de la régence par le prince absent, n'avait pas encore eu le temps d'asseoir son autorité lorsqu'on apprit que Raoul était mort sur le chemin du retour. Son successeur, Albert de Louvain, élu par l'immense majorité du chapitre, aurait pris paisiblement possession de la principauté, sans l'intervention tyrannique et violente de l'empereur Henri VL Celui-ci, au mépris du concordat de Worms, qui ne lui donnait le droit d'intervenir que dans le cas d'une élection douteuse, investit des droits régaliens une de ses créatures, Lothaire de Hochstaden, et Albert dut s'enfuir hors du pays. Mais il restait le prince légitime, le seul que reconnaissaient les populations (i). La Cité, en

(i) Civitas summis studiis Albertum episcopum sibi preoptabat,

Gilles d'Orval, p. 167.

particulier, lui montra une fidélité obstinée, malgré la colère de l'empereur, qui vint lui-même à Liège, en septembre 1192, pour écraser l'opposition. Les mesures de rigueur qu'il prit contre les partisans d'Albert, dont il fit raser les maisons, ne servirent en rien la cause de l'usurpateur; elles attestent seulement jusqu'à quel degré d'exaspération était arrivée la lutte (1). L'empereur parti, Lothaire se retrouva isolé et impuissant en face d'un peuple unanime à le repousser. Dans cette situation désespérée, ses partisans crurent le tirer d'affaire en assassinant le prince légitime : c'était perdre la cause de leur maître. Froissés à la fois dans leurs sentiments patriotiques et religieux, indignés du lâche attentat qui leur avait enlevé un prince populaire, les Liégeois furent unanimes à se grouper autour de Simon de Limbourg, que le chapitre donna comme successeur à Albert. Simon était l'élu de la protestation nationale contre les assassins et contre Henri VI, leur protecteur. Ni les menaces, ni les prières, dit un chroniqueur, ne parvinrent à détacher de lui les Liégeois (2). Si les délibérations du (Conseil communal de cette époque nous avaient été conservées, il y aurait plaisir à voir avec quelle fierté la jeune commune tenait tête au tout puissant empereur qui s'était fait le complice des assassins d'Albert. On comprend, dans tous les cas, à quels extrêmes ménagements était tenu, vis-à-vis d'une force aussi

(1) Lambert le Petit, Annales 1192, p. 65o; Hervard dans Gilles d'Orval, p. i5o.

(2) Milites vero ecclesiae Sancti Lamberti familiares et cives Leodienses domino Symoni firmiter assistant, nec ab eo minis vel precibus se recedere dicunt. Renier de Saint- Jacques, Annales, 1195, p. 654.

LES ORIGINES DE LA COMMUNE DE LIÉGË. lo3

consciente crelle-même, le successeur de Simon de Limbourg, le prince-évêque Albert de Cuyck.

La défiance contre lui était des plus vives à Liège. Il avait été un des rares partisans de l'intrus Lotliaire, et la rumeur publique l'accusait d'avoir trempé dans le complot contre la vie de saint Albert. Loin de se rallier à l'élection de Simon de Limbourg, il l'avait combattue, et il était allé à Rome pour la faire casser et pour se substituer à lui. La mort imprévue de Simon avait heureusement donné au conflit une solution pacifique. Albert de Cuyck revenait de Rome, en 1196, avec le titre d'évêque de Liège, que lui avait accordé le pape. Certes, il devait éprouver bien vivement le besoin de se rallier l'opinion publique surexcitée contre lui. Et comment, cela étant, n'eûtil pas saisi avec empressement l'occasion de se rendre populaire, en confirmant à la Cité de Liège les libertés traditionnelles qui étaient établies, il est vrai, par la coutume, mais que jamais encore aucun prince n'avait consacrées formellement ?

C'est ce qu'il fit par sa charte de iigG (1).

La charte d'Albert de Cuyck est perdue. Mais nous la connaissons par le diplôme de Philippe de Souabe qui, en 1208, la reproduisit d'une manière textuelle en la confirmant (2). Elle contenait deux espèces de dispositions. D'une part, elle sanctionnait les articles essentiels de la coutume de Liège, telle qu'elle nous est conservée par la charte de Brusthem de l'an 1 175.

(1) V. dans mes Origines de la commune de Liège, p. 2g3, les raisons qui me font préférer, pour la charte d'Albert de Cuyck, la date de iigôàcelle, universellement admise jusqu'aujourd'hui, de iigS.

(2) J'en ai donné une édition critique dans le mémoire cité, pp. 3o2 et suivantes, avec une bibliographie méthodique ; j'y renvoie le lecteur,

Elle ne la reproduisait pas tout entière, et était bien loin d'en constituer une rédaction complète. Elle se bornait, ce semble, à confirmer celles des dispositions de la coutume qu'on tenait le plus à mettre sous la protection du pouvoir princier. D'autre part, elle contenait aussi des concessions formelles faites par le prince à la Cité, sur des matières relevant directement de lui, les unes spirituelles, les autres temporelles. En d'autres termes, la Charte formait un ensemble de traditions déjà anciennes, auxquelles le prince imprimait le cachet de la légalité, et d'engagements nouveaux pris par lui pour la première fois. Tout cela figurait pêle-mêle et dans un désordre apparent, selon le procédé ordinaire des documents législatifs du moyen âge, les prescriptions policières voisinant fraternellement avec les sentences du droit public. La charte tenait tout à la fois de la constitution, du code et du règlement de police, sans être rien de tout cela complètement. Œuvre de circonstance, elle ne s'inspire pas de principes théoriques et ne se préoccupe pas davantage de réunir ses divers articles dans un ordre méthodique ; elle les présente dans l'ordre de l'importance qu'ils ont aux yeux des bourgeois qui ont obtenu la charte. Pour en donner une idée exacte au lecteur moderne, ce serait se tromper que de l'analyser article par article ; il faut tâcher d'en saisir l'esprit, et d'indiquer à grands traits les conquêtes essentielles qu'elle réalise.

En étudiant à ce point de vue la charte de 1208, on constate tout d'abord que la liberté personnelle constitue le plus précieux droit des habitants de la Cité. L'air de Liège rend libre, s'il est permis d'employer ici une formule chère aux communes

LES ORIGINES DE LA COMMUNE LiÈGE. Io5

germaniques. Le serf qui est venu demeurer à Liège y peut mourir en paix; il est protégé contre les rigueurs de la main morte, sa succession passe tout entière à sa femme et à ses enfants, ou, à leur défaut, à ses proches et aux œuvres de charité qu'il veut avantager. A son seigneur, il ne laisse, selon une de ces dispositions où se reconnaît ïhumour un peu rude des législations médiévales, que la propriété de son cadavre (i).

L'atmosphère juridique de la Cité était celle qu'il fallait à des travailleurs pacifiques. Elle les soustrayait au joug barbare du vieux droit féodal, ainsi qu'aux juges qui l'appliquaient. Le bourgeois de Liège avait son juge naturel, qui était l'échevinage, et il ne pouvait en être distrait, pas même par le tribunal de la Paix, trop archaïque encore au gré des .aspirations urbaines (2) L'échevinage, lui, ne jugeait que d'après la coutume de Liège, qu'il avait « en garde de loi », et qui, on le sait, avait singulièrement adouci la condition des Liégeois dès la fin du XI^ siècle Ils ne pouvaient être ni arrêtés ni retenus en prison qu'en vertu d'un jugement. Ils ne pouvaient pas être forcés à subir l'épreuve judiciaire de l'ordalie. Leur domicile était inviolable, et il était défendu d'y entrer, ne fût-ce que pour les citer en justice. Leur propriété était placée sous la protection de la loi. La législation sur les dettes, tout en respectant les droits du créancier et en appliquant le principe de la contrainte par corps, s'inspirait cependant d'un large esprit d'humanité. Un droit commercial se dégageait lentement des prescriptions de la charte. Elle permet-

(1) Art. 3 : Et si domino servi placuerit, corpus illius tantum deferri licebit.

(2) V. ci-dessus, p. 70.

io6

tait aux autorités communales de fixer le maximum du prix des vivres (i) ; elle prenait des mesures contre les accapareurs, elle veillait à ce que tout bourgeois pût se procurer dans des conditions équitables les objets de première nécessité. Voilà, envisagés du dedans, les principaux traits caractéristiques de la constitution urbaine.

Vis-à-vis du prince, elle dotait les bourgeois des plus précieuses garanties. Nous pouvons les grouper sous deux chefs : exemption d'impôts et limitation du service militaire. Les bourgeois de Liège, dit la charte, ne doivent ni taille ni écot. Elle ne se contente pas de cet énoncé théorique. Elle entre dans le détail des cas où la liberté des bourgeois est exposée à se voir tournée et la loi éludée. Ainsi, l'avoué pourrait invoquer les services rendus par lui pour se faire payer des redevances sous forme d'indemnité : la charte ne le lui permet point. Le prince pourrait s'aviser de soumettre les bourgeois à ces taxes dans d'autres localités où ils possèdent des biens : la charte s'y oppose. Il pourrait les taxer indirectement en les contraignant de se charger, dans ces localités, des fonctions d'échevin ou de maïeur ou de quelque autre emploi : la charte le lui interdit encore. Bref, l'exemption en matière d'impôts fait partie, en quelque sorte, de la personnalité du Liégeois : où qu'il aille, il l'emporte avec lui.

Le privilège des bourgeois en matière militaire est non moins précieux. Il ne doit porter les armes que pour la défense du pays et non pour les guerres dans lesquelles les intérêts du prince sont seuls engagés, (c Si, dit la charte, une forteresse du pays était occu-

(i) Cf. ci-dessus, pp. 60 et 61.

pée ou assiégée par l'ennemi, l'évêque le combattra pendant les quinze premiers jours avec ses milices à lui : c'est seulement si, ce temps passé, il n'est point parvenu à redresser le tort, que les Liégeois devront se mettre en campagne. Dans ce cas, l'avoué de Hesbaye, chet militaire du pays, se mettra à leur tête et les conduira rejoindre le prince, qu'ils assisteront jusqu'à la fin de la campagne » (i).

Telles sont les dispositions essentielles du régime sous lequel vit la commune de Liège à l'entrée du XI 11^ siècle. Jointes à celles que nous trouvons en plus dans la charte de Brusthem, elles présentent un résumé du droit civil et des privilèges politiques de la Cité. Ce droit, il est essentiel de le remarquer, n'est pas celui d'une classe ni d'un parti. Il n'accorde pas de protection spéciale aux intérêts particuliers, et, quand ceux-ci sont en opposition avec l'intérêt commun, il se prononce imperturbablement en faveur de la généralité. Protéger d'une manière égale toute la population qui vit dans l'enceinte de la Cité, assurer à tous les Liégeois la pleine jouissance des libertés indispensables à toute population urbaine, tel est son but et il n'en a pas d'autre. Des institutions politiques, la charte ne parle pas; elle les suppose et elle les implique. C'est à la commune qu'elle est donnée : cela suffit pour attester l'existence de celle-ci sans qu'il soit besoin de l'affirmer. Mais, en face de la féodalité, qui partage la société en châteaux et en chaumières, elle dessine les grandes lignes d'une civilisation urbaine qui organisera le monde d'après un idéal nouveau. Je dis le monde, car les principes formulés par la charte ne sont pas des conquêtes

(1) Art. 1.

io8

de la liberté locale; ils appartiennent à toutes les villes, et chacune d'elles, à son tour, saura les incorporer dans ses institutions. Liège, sous ce rapport, ne se distingue des autres villes d'Allemagne ni par l'antériorité de son affranchissement, car elle n'est pas la plus ancienne commune, ni par le caractère plus libéral de son régime, car les libertés dont elle est si fière se retrouvent toutes dans la constitution communale des autres villes. Sans doute, l'organisation politique de la patrie liégeoise présente, sous certains rapports, une remarquable originalité, mais cette originalité consiste dans la constitution de l'État et non dans celle de la Cité.

Ce qui est incontestable, c'est que le prince Albert de Cuyck, en consacrant le régime de liberté et de civilisation qui s'était élaboré sous ses prédécesseurs, s'était procuré une popularité de bon aloi et à l'abri des tempêtes. Loin d'avoir diminué son pouvoir en en précisant les limites, il l'avait renforcé. Mal vu de son chapitre, il était l'idole de son peuple. On le vit bien lorsqu'en 1199 Liège reçut la visite d'Otton IV, qui disputait le trône impérial à Philippe de Souabe. Albert de Cuyck, qui était partisan de ce dernier, avait fui devant son compétiteur et s'était retiré au château de Huy, mais il laissait aux Liégeois la défense de rien vendre à Otton, et il fut obéi. Le prince absent restait plus puissant dans sa ville que le roi présent (i).

Albert de Cuyck mourut en 1200, après quatre

(1) Otto rex, suggestione comitis Flandriae et ducis Lovanii a Leodiensibus suscipitur, sed episcopi cito penitentis prohibitione negata sunt ei venalia in civitate. Itaque cum magna ira et indignatione exivit. Renier de Saint Jacques, Annales a. 1 199, p. 655.

LES ORIGINES DE LA COMMUNE DE LIÈGE. lO^

années de pontificat, mais il laissait en héritage à son successeur une bonne partie de sa popularité. Hugues de Pierrepont, il est vrai, était partisan d'Otton IV, et ses débuts furent difficiles. Mais les querelles qu'il eut avec son Chapitre d'une part, avec ses puissants vassaux de l'autre, lui faisaient une loi de gagner la sympathie des masses populaires et particulièrement celle de sa Cité. D'ailleurs, dès 1206, il était réconcilié avec Philippe de Souabe (1), et, deux ans après, Philippe confirmait la charte d'Albert de Cuyck (1208). L'empereur reproduisit littéralement le texte de celle-ci, se bornant à la faire précéder d'un préambule. La liberté liégeoise entrait désormais dans le droit public du royaume et se trouvait placée sous l'égide de l'autorité souveraine.

Liège garda sa charte comme la prunelle de ses yeux. A plusieurs reprises, elle la fit confirmer par les souverains, en i23o par le roi Henri VH, en 1298 par Albert de Habsbourg, en 1415 par l'empereur Sigismond, en i5og par l'empereur Maximilien. La charte était le vrai palladium de la Cité. Un homme qui fut deux fois bourgmestre de Liège au XVn^ siècle nous décrit en termes piquants la passion de ses concitoyens pour cet acte : « Ils ont, dit-il, des privilèges comme n'en a aucun autre peuple, mais ils les donneraient tous pour la charte. Tout le reste, ce sont des ruisseaux : la charte est la source. Ce sont des fleuves : la charte est l'Océan d'où ils sortent et où ils rentrent. La mettre en question, ce serait pour les Liégeois un crime aussi capital que pour les Musulmans discuter l'Alcoran » (2).

(1) G. Kurth, Les origines de la commime de Liège, p. 296.

(2) Rausin, Leodium, p. loo. Cf. Fisen, I, p 27g.

Après avoir veillé à la sécurité légale de la Cité en faisant consacrer sa coutume par le prince, le Conseil communal de Liège voulut pourvoir aussi à sa sécurité matérielle, en donnant à la ville une nouvelle enceinte muraillée.

Le besoin en était devenu urgent. L'ancienne enceinte notgérienne, on l'a vu (i), ne renfermait plus qu'une partie de l'agglomération urbaine. Celle-ci avait débordé de tous les côtés l'étroite ceinture du siècle. 11 n'était plus possible de laisser sans défense les vastes et populeux faubourgs qui égalaient en étendue le noyau primitif de la Cité. C'est ce qu'avait déjà reconnu l'empereur Henri IV, lorsque, réfugié à Liège, il se préoccupa de mettre cette ville en état de défense. La légende nous le montre faisant le tour des remparts et ordonnant des travaux de fortification qui, très probablement, consistaient à agrandir l'enceinte notgérienne (2).

(1) V. ci-dessus, p. 71.

(2) Hic dicitur perambulasse fossHta civitatis Leodiensis et posuisse fundamenta firmitatis quae post vastationem a duce Brabantino factam fuit con-

LA CITÉ DE LIÈGE CONTRE L'ENNEMI NATIONAL, l i i

Mais il n'eut pas le temps de réaliser son projet et celui-ci semble avoir été abandonné après la mort de l'empereur. A mesure qu'elle cessait d'enfermer la Cité entière, l'enceinte primitive cessait d'être entretenue. Et la ville de Liège se trouvait ramenée, en définitive, à la condition d'une ville ouverte. A deux reprises au cours des dernières années, en 1192 et iigg, les empereurs avaient pu y pénétrer en maîtres irrités, sans rencontrer la moindre résistanc e de la part d'une population indignée mais impuissante. La construction d'une nouvelle enceinte s'imposait donc, si Ton voulait mettre la tranquillité et la richesse de la Cité à l'abri d'un coup de main.

Le Conseil s'y employa sans retard. Il avait à peine obtenu du prince le précieux diplôme de 1196 qu'il lui demanda, comme noLivelle faveur, la permission d'élargir l'enceinte fortifiée de la Cité. Dès qu'elle eut été accordée, les bourgeois se mirent à l'œuvre. (1)

L'entreprise était considérable. Il s'agissait de quadrupler le pourtour de la Cité au moyen d'une nouvelle ligne de circônvallation qui enveloppait de toute part l'enceinte notgérienne, sauf sur l'étroite ligne de

summata. Gilles d'Orval, III, i5, addit. p. 92. Sur des travaux du même genre faits por Henri IV à Cologne, v, Yita RpAnrici {SRG. I Ile édition, p. 41) et cf. Ennen, Geschickte der Stadt Koeln, t. I, p. 36o. Le passage cité du Vita Beinrîci, après avoir mentionné les travaux exécutés à Cologne, continue en ces termes : Sic et alias urbes quas invadendas credebant munitione, machinis et robore militum firmabant De même les Annales Eildesheimenses p. 110 : Deinde venit Leodium.... civesque illi cum juramento urbem sibi custodire promiserunt ac deinceps', sicut docti fuerant ab eo, intus et foris se optime munire coeperunt.

(1) Il n'est pas douteux qu'il ait fallu cette autorisation. A Cologne, les bourgeois s'en étaient passés; mais, en 1180, il furent obligés d'apaiser leur archevêque à prix d'argent et alors il consentit. Ennen et Eckertz, t. 1, p. 582.

GilAPITRE V.

faîte de Publémont, où les deux tracés coïncidaient sur l'espace de quelques centaines de mètres près de 1 église Saint-Martin. Prenant pour point de départ ce sanctuaire, la nouvelle enceinte descendait dans le vallon de la Légia, où s'ouvrait la porte Sainte Marguerite, remontait de l'autre côte par Hocheporte jusqu'aux hauteurs de Sainte-Walburge, courait sur la crête des collines de la rive gauche de la Meuse jusqu'à Païenporte, où elle faisait un angle droit pour aller retomber dans la vallée. Là les portes Vivegnis et Saint-Léonard faisaient communiquer la ville agrandie avec ses voisins du nord. L'enceinte franchissait ensuite le fleuve pour aller englober le vaste quartier d'Outre-Meuse, où le bras principal de l'Ourthe lui servait de fossé, et venait rejoindre le fleuve à l'endroit dit Tour-en- Bêche, vis-à-vis de l'abbaye de Saint-Jacques. Franchissant de nouveau le fleuve, elle courait le long du canal de Notger jusqu'auprès de l'église Saint-Jean-Evangéliste, à l'endroit où un brusque tournant de la vallée force le fleuve à s'infléchir. Ici, l'enceinte s'élevait sur les pentes rapides de la Sauvenière, englobant pour la première fois ce quartier jusqu'alors resté en dehors de la Cité, et elle venait enfin regagner son point de départ près de Saint-Martin. Ce fut la dernière extension que reçut la ligne de circonvallation de Liège : les agrandissements ultérieurs de la ville ne furent plus renfermés avec elle dans une même clôture. Les bourgeois du XI siècle avaient fixé d'une manière définitive le pomœrium de leur Cité. ^

Une œuvre de cette importance exigeait beaucoup d'argent. Jusqu'alors, pour payer les frais de l'administration communale, on avait pu se contenter des

LA CITÉ DE LIÈGE CONTRE L'ENNEMI NATIONAL, ii^

cotisations que l'échevinage faisait lever de porte en porte (i). Mais, du moment qu'on se lançait dans de grands travaux d'utilité publique, ces maigres ressources ne suffisaient plus, et il fallait constituer un véritable budget communal. Le problème se posait à cette époque pour toutes les villes qui voulaient se fortifier ou du moins élargir leur enceinte. Il est intéressant de constater que toutes l'ont résolu de la même manière. Liège se conformait à l'exemple universel en recourant à l'impôt indirect sur les objets de consommation

Cet impôt — cette assise, comme on disait au moyen-âge — prit le nom de l'objet auquel il était affecté : on l'appela la fermeté, c'est-à-dire l'impôt de la fortification. Il ne fut guère populaire dans les débuts, pas plus à Liège qu'ailleurs. Le menu peuple, sur lequel il pesait plus lourdement que sur les riches, ne le payait qu'en murmurant et l'appelait d'un nom expressif, la maltôte, c'est-à-dire l'argent volé (2).

Ce ne fut pas, toutefois, du côté des petits que vinrent les difficultés. Les petits se plaignaient, puis ils payaient. Mais le clergé, et à sa tête, le Chapitre de Saint-Lambert réclamait avec énergie contre une innovation attentatoire à ses immunités. L'impôt indirect, en vertu de sa nature, atteint tout le monde : il atteignait donc aussi le monde ecclésiastique. Et la

(1) V. ci-dessus, p. 60.

(2) Les trois termes ont donc à l'origine leur sens bien distinct. Assise est le genre, fermeté (firmitas) l'espèce, maltôte (maletolta, sous-entendu 2:)ecunia) le sobriquet. Mais de bonne heure on voit ces acceptions se brouiller, et fermeté désignera souvent un impôt indirect en général. Il faut une grande attention pour n'être pas induit en erreur par ces fluctuations du vocabulaire; elles ont plus d'une fois égaré les historiens liégeois. Je ferai d'ailleurs remarquer l'équivalence des termes populaires mallôle et ungelt^ qui traduisent si énergiquement le sentiment des classes populaires.

commune, dès le début de son activité autonome, se trouvait, vis-à-vis du clergé, dans la même situation que l'échevinage en 1 107. Comme lui, elle se heurtait à une institution dont elle bousculait toute l'économie traditionnelle. De même qu'alors la juridiction envahissante de l'échevinage avait essayé de faire reculer la juridiction du clergé devant le droit commun, de même, cette fois, c'était l'intérêt commun que le Conseil invoquait pour faire bon marché de l'immunité ecclésiastique. Et, comme le clergé déployait dans la défense de ses droits une opiniâtreté égale à celle que les bourgeois apportaient dans leurs revendications, il éclata un conflit qui ne tarda pas à s'envenimer.

C'était fatal, et, bien des fois encore, au cours des générations suivantes, la même querelle devait renaître Sous ses dehors purement économiques, elle cachait en effet l'opposition de deux principes qui semblaient inconciliables. Cantonné sur le terrain du droit historique, armé du privilège impérial de 1107 et invoquant son ancienne possession, le Chapitre repoussait comme une illégalité et comme une injustice la prétention de subordonner ses immunités aux convenances d'un groupement laïque formé en dehors de lui. Les bourgeois, d'autre part, préoccupés exclusivement des intérêts de leur ville et considérant que les mesures qu'ils prenaient se justifiaient elles-mêmes, n'admettaient pas que le clergé^ par son opposition, compromît le succès d'une entreprise dont dépendait la sécurité de tous. Puisque le clergé profitait tout le premier des travaux de fortification, il était juste qu'il en payât sa part, d'autant plus qu'à s'y soustraire avec tous ceux qui

dépendaient de lui, il rendait impossible l'exécution des travaux commencés.

Telles étaient, dans leur irréductible contradiction, les positions respectives du Chapitre et de la Cité. C'était, en réalité, l'ancien droit et le nouveau droit qui étaient en présence. Comme il ne pouvait être question ni de supprimer les immunités ecclésiastiques, ni de renoncer à fortifier la ville, une transaction s'imposait. Mais, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, on n'y recourut qu'après avoir essayé de part et d'autre de l'emporter de hatite lutte. Chacun des deux partis s'obstina dans son point de vue, refusant d'entendre les raisons adverses et de rien céder, qui de ses privilèges légaux, qui de ses exigences légitimes. Comme au temps d'Otbert, le prince- évêque Albert de Cuyck encourageait les bourgeois et s'attirait de ce chef le ressentiment des tréfonciers (i). Ceux-ci, d'ailleurs, ne se laissèrent pas intimider, et ils recoururent à un moyen dont le moyen-âge a usé et abusé : la grève liturgique. Dans toute la ville, les offices publics furent suspendus, les orgues se turent, comme disent les chroniqueurs, et les bourgeois furent obligés d'enterrer leurs morts sans les honneurs religieux. Ce n'est pas tout : les suppôts du clergé résistèrent les armes à la main aux exacteurs communaux. Des actes de violence furent commis de part et d'autre; on cite des marchands de Liège qui, revenant des grandes foires de France, se

(i) Henaux, t. i, p. 179, note 4, qui n'a rien compris à l'histoire d'Albert de Cuyck, part de cette hypothèse absurde que, dans la querelle entre le Chapitre et les bourgeois, l'évêque, en qualité de membre du clergé, était nécessairement opposé à la commune ; au lieu de se laisser détrom.per par ces paroles du chroni4ueur Renier : ep'scopus vero îaïcis con^eiisil, il les traduit comme suit : a L'évêque fit sa paix avec ks citains ».

virent attaqués et dépouillés par les gens au service des tréfonciers. Les bourgeois, de leur côté, s'emparèrent de la personne d'un chanoine qu'ils jetèrent dans les fers, et en maltraitèrent quelques autres (i).

Ils finirent toutefois par comprendre qu'ils ne gagneraient rien, même appuyés par le prince, à violenter un corps qui invoquait son droit formel, solennellement garanti par un diplôme impérial. Albert de Cuyck lui-même s'employa à réunir une assemblée des tréfonciers et des citains qui fut tenue en sa présence, et où l'on parvint finalement à se mettre d'accord. Il fut décidé qu'on chercherait une combinaison qui permettrait de remplacer la fermeté; en attendant, les bourgeois s'engageaient, sous la foi du serment, à respecter désormais les immunités du clergé, et à lui donner satisfaction pour les torts qu'il lui avaient fait subir. Après quoi, le clergé reprit les orgues le dimanche 14 février 1 199, et tout rentra dans l'ordre (2).

Il est intéressant de voir à quelles mesures la Cité demanda l'équivalent des ressources qu'avait fournies l'impôt désormais supprimé. On imagina d'abord une espèce d'octroi communal perçu indistinctement sur tous ceux qui entraient en ville : cette fois, le clergé et la noblesse consentirent à renoncer à leur immunité dans l'intérêt commun (i2o3). Il y eut en second lieu un impôt sur le revenu, payé par tous les bourgeois, mais sur la répartition duquel nous ne sommes pas renseignés. Enfin, comme apparemment ces deux sources n'étaient pas assez produc-

(1) Sur tout ceci, notre source est le contemporain Renier de Saint- Jacques dans ses Annales a. 1 198, p, 654.

(2) Renier de Saint- Jacques, p. 655.

tives, on résolut, en 1204, de défricher la belle forêt de Glain, dont les antiques ombrages couronnaient les hauteurs de la vallée de Liège. C'était un bien domanial; aussi le produit en fut-il partagé par tiers entre le prince, le Chapitre et la Cité, avec charge pour celle-ci d'employer sa part à la construction de son enceinte. Les contemporains ne virent pas disparaître sans regret ces nobles futaies sous lesquelles plus d'un d'entre eux avait joué enfant, et il perce comme une pointe de mélancolie dans les paroles du chroniqueur qui relate ces événements (1).

Grâce à tout l'ensemble des ressources ainsi réunies, la ville put continuer le travail commencé. Dès septembre i2o3, on avah jeté les fondements de la muraille qui allait de Sainte-Walburge à Païenporte, sur la crête des collines de la rive gauche. Aux approches de l'hiver, l'ouvrage était arrivé, avec ses tours, jusqu'à hauteur d'homme; en 1204, il était achevé (2). Si, sur tous les autres points, on avait poussé les travaux avec la même vigueur, nul doute qu'en peu de temps la ville n'eût été entièrement fortifiée. Malheureusement, je ne sais pour quelles raisons, on laissa languir l'ouvrage, et il était loin d'être terminé lorsqu'en 1212 éclata la guerre avec le duc Henri II de Brabant.

C'était la troisième fois que la patrie liégeoise avait à soutenir contre le Brabant une véritable guerre nationale. Vaincue à Hougaerde en 101 3 sous Baldéric II, victorieuse en 1129 à Wilderen avec

(1) Renier de Saint-Jacques, Annales, p. 658 : Silva pulcherrima quae Glanum vocabatur, quae ad decus civitatis erat vicina et antiqua hoc anno extirpatur et venditur etc.

(2) Le même, 1. c.

Alexandre I, elle avait chaque fois vidé sa querelle aux confins des deux pays, et sans que Liège en eût été troublée dans sa sécurité. Il n'en tut plus ainsi cette fois. Informé, sans doute, par ses espions, du défectueux état de la défense, comptant sur la connivence de la chevalerie hesbignonne qui, gagnée à sa cause, se désintéressait de la lutte et restait dans ses terres pendant que se décidait le sort de la patrie, le duc imagina de venir surprendre la Cité. Le désarroi fut sans bornes à Liège lorsqu'on apprit que l'ennemi approchait. Le prince-évêque était à Huy, ne se doutant point du coup de main hardi qui menaçait sa capitale. La brusquerie même de l'attaque n'avait permis de prendre aucune des mesures les plus élémentaires réclamées par les besoins de la défense. Au milieu des plus tristes pressentiments et avec une hâte fébrile, on réunit les milices liégeoises : hélas! il n'y avait personne pour les conduire à l'ennemi. L'avoué de Hesbaye, dont c'était la mission, était mort en 1207, ne laissant que deux filles en basâge (i), et ce fut un simple chevalier nommé Rase, dont on ne connaît pas même la terre (2) , qui fut chargé de le remplacer. Avec le cérémonial traditionnel consigné dans la charte de 1208, cet avoué de circonstance se fit armer par les chanoines dans la cathédrale, sous la grande couronne de lumière, prit sur l'autel de la Trinité l'étendard de saint Lambert, prêta le serment de ne l'abandonner que mort ou prisonnier puis, monté sur un cheval

(1) Hoc anno obiit Ludovicus advocatus Hasbaniae, cui successit Fredericus gêner ejus, filius ducis Ardennae. Renier de Saint-Jacques. Amiales p. 660.

(2) Jean d'Outremeuse V, p. 20, en fait naturellement un des Prez.

blanc et suivi des bourgeois en armes, il alla camper à Horion, à deux lieues de la ville.

Là, une déception cruelle l'attendait : la noblesse de Hesbaye, qui devait former le noyau de son armée, manquait au rendez- vous : dix chevaliers tout au plus s'étaient souvenus de leur devoir et venaient prêter main-forte aux bourgeois armés pour défendre le sol sacré de la patrie. L'avoué jugea que tout était perdu lorsqu'il constata la défection des forces féodales en face d'un ennemi nombreux et aguerri; il versa des larmes et rebroussa chemin. Le lendemain matin, les Liégeois consternés le voyaient rapporter à la cathédrale la bannière sainte, désormais inutile. L'évêque, sur ces entrefaites, était accouru de Huy avec une poignée d'hommes; lui aussi, après avoir constaté l'universelle défection des féodaux, revint sur ses pas, convaincu de l'impossibilité de la résistance, et son découragement fut même si grand qu'il songea un instant à abandonner la principauté. Liège était donc à la merci du duc, qui y pénétra sans coup férir.

C'était le 3 miai 1212, fête de l'Ascension. Lugubre journée pour la Cité de saint Lambert, qui, depuis l'époque des Normands, n'avait plus connu d'envahisseur! Une partie de la population, prévenue au dernier moment, s'était sauvée en toute hâte après avoir mis ses trésors en lieu sûr. Le duc se rendit droit au Palais, dont il prit possession selon l'antique symbolisme du rite barbare, en fendant l'air des • quatre côtés avec son épée (1). Puis le pillage com-

(i) Ce rite barbare a été pratiqué jusque dans les derniers temps du moyen-âge. L'exemple le plus récent que j'en connaisse est celui de Cola de Rienze (ler goût 1347.)

mença. Il dura quatre jours, pendant lesquels le vainqueur semble avoir eu pour programme de faire main basse sur tout l'avoir des habitants. Rien ne fut épargné : ni les maisons privées, ni les édifices publics, ni les églises et les lieux saints. Ce fut le duc qui présida lui-même au sac de la halle au drap; les soldats ne craignirent point de profaner jusqu'aux tabernacles et d'arracher aux Liégeois les vêtements qu'ils portaient sur le corps (i). Les Gueldrois de l'armée ducale, qui vinrent achever le pillage le lendemain, poussèrent l'avidité jusqu'à pénétrer dans les égoûts et dans les cloaques pour y chercher des trésors cachés. D'autre part, il faut reconnaître que les pillards apportèrent dans leur œuvre de spoliation une humanité relative, et que la vie des personnes et l'honneur des femmes furent généralement respectés. Le duc rendit la liberté aux prisonniers, et son propre frère veilla à faire restituer à la cathédrale les objets précieux qu'on y avait enlevés. Après avoir fait prêter aux Liégeois un serment de fidéUté à Otton ÏV, le Brabançon partit le 7 mai, laissant la Cité plongée dans l'humiliation et dans la misère (2).

(1) Henaux, t. I, p. 168, ajoute que les Brabançons « à l'Hôtel de Ville, rompirent les coffres aux archives et réduisirent en cendres les chartes et les archives. « Et il cite comme source une mauvaise chronique du XVIe siècle, celle de Placentius, qui d'ailleurs ne dit rien de pareil.

(2) Nous possédons sur le sac de Liège deux relations contemporaines fort dignes de foi : l'une, démaillée, de l'archidiacre Hervard, Triumphus Sancti Lambsrti in Steppes, pp. 175-177; l'autre, sommaire, de Renier de Saint Jacques dans ses Annales, p. 664. On peut y ajouter le témoignage indirect, mais contemporain aussi et autorisé, de Jaqques de Vitry dans sa lettre à Foulques de Toulouse (AA. «S^., t. 111 de février, p. 101.) Ils s'accordent sur ce point que les vainqueurs se montrèrent d'une rapacité inouïe; ils ne parlent pas de meurtres, et Hervard est seul à citer un cas d'ailleurs unique; enfin, lui et Jacques de Vitry nous apprennent que l'honneur des femmes fut

Cette tragique aventure eut au moins le bon résultat de stimuler le zèle des Liégeois à « fermer )> leur ville. A peine l'ennemi parti, ils coururent aux remparts inachevés, et tous, prêtres et laïques, hauts dignitaires et simples moines, travaillèrent de leurs mains à les édifier. L'ardente chaleur de la première quinzaine de juillet ne découragea pas ces maçons improvisés : en peu de temps, le côté du nord, qui était le plus exposé, se vit défendu par une muraille partie en bois, partie en pierre; le reste de l'ouvrage fut continué pendant l'année 121 3, et l'on y travaillait encore après la bataille de Steppes (1).

Cependant, le sacrilège qui avait profané tous les sanctuaires de la Cité appelait une expiation : elle fut solennelle et imposante. Dans tout le diocèse, les orgues se turent à partir du même jour, et les églises prirent le deuil. Selon un usage du temps, qui devait singulièrement frapper l'imagination populaire, le crucifix fut déposé à terre au milieu des épines. En même temps, l'interdit était lancé sur toute la partie du Brabant qui relevait du diocèse de Liège. D'autre part, le prince-évêque Hugues de Pierrepont se concertait avec Ferrand, comte de Flandre, en vue d'une attaque simultanée dirigée contre « le duc barbare » comme l'appelle un chroniqueur liégeois. Mais le comte de Flandre se vit occupé par le roi de

respecté, bien que. comme on le voit dans Jacques de Viiry, il ait été menacé, tandis que Renier se borne à dire que beaucoup de femmes et de jeunes filles furent conduites dans le camp ennemi et beaucoup de bourgeois faits prisonniers. De même, le Gesta Sanctoriim Yillariensium, p. 225, ne parle que de bourgeois faits prisonniers et de leurs biens enlevés. Ce sont les écrits postérieurs ou étrangers qui parlent de meurtres; ainsi la Chronique •de H02, p. i52; le Chronica Regia Coloniensis cont. Il, p. 188. (1) Renier de Saint Jacques, p. 665, 670, 671.

France, et le duc, pour prévenir le coup qui lui était destiné, se jeta de nouveau sur le pays de Liège.

L'occasion était propice comme la première fois; il n'avait rien à craindre des nobles de Hesbaye, dont les uns étaient dans l'armée de Ferrand, tandis que les autres, ceux du lignage de Dommartin, étaient en paix avec lui. Le duc Henri de Limbourg ne restait fidèle en apparence au prince-évêque que pour mieux le trahir. Le Brabançon fit donc avertir tous ses hommes qu'ils eussent à se tenir prêts pour aller de nouveau piller Liège « et y manger des raisins mûrs ». Déjà, il était arrivé à Tongres, à cinq lieues de la Cité; de là, s'avançant avec son armée par la chaussée, il parvint jusqu'aux hauteurs de Sainte- Walburge, d'où il se proposait de contempler le panorama de la ville livrée à son bon plaisir. Mais à la vue des murailles imposantes qui s'élevaient maintenant devant lui, garnies de tours et défendues par des fossés, il comprit que son coup de main était manqué et il se décida à la retraite.

Il ne devait pas en être quitte à si bon marché. Cette fois, Hugues de Pierrepont était parvenu à se composer une armée. Si les chevaliers continuaient d'y faire défaut (i), en revanche, les milices communales de Liège, de Huy, de Dinant et de Fosse étaient accourues, nombreuses et impatientes de venger l'outrage fait à la nation. Le peuple volait à la défense de la patrie trahie par la noblesse; pendant

(i) Hervard, p. i83 : Ilio quidem in tempore jam in quingentos et eo amplius diffusa erat Hasbaniorum progenies, et in hoc pugne articule cum nostro pontifice pene quindecim affuerunt.

Id. p. 182. Pontifex suos etiain ad bellandum ordinare volait, in

quibus triginta milites sunt inventi.

que celle-ci restait lâchement enfermée dans ses châteaux, le peuple relevait de la poussière l'étendard humilié de saint Lambert. C'était une armée communale et non plus féodale qui marchait sous les ordres du prince contre l'ennemi public. Elle était, à la vérité, puissamment renforcée par les troupes du comte de Looz, qui, en vassal fidèle, avait mis à la disposition de l'évêque un contingent nombreux et aguerri. Lorsque les Liégeois et les Lossains opérèrent leur jonction, l'évêque et le comte s'embrassèrent avec effusion, et l'on marcha allègrement contre l'ennemi, qu'on atteignit à la Warde de Steppes près de Montenaeken. Sous les yeux des Brabançons qui leur lançaient des insultes, les Liégeois reçurent à genoux l'absolution du princeévêque, puis ils se ruèrent à la bataille. Celle-ci fut longue et sanglante, et toute remplie d'épisodes homériques qui jettent sur elle des lueurs d'épopée. Le comte de Looz s'y couvrit de gloire, et les milices liégeoises s'y distinguèrent par leur acharnement : elles se jetaient sur les Brabançons, écrit un contemporain, comme des loups sur des agneaux, les éventrant avec leurs couteaux ou leur fendant le crâne avec leurs haches. Enfin, l'ennemi plia : il s'enfuit en désordre, poursuivi avec ardeur. Les Liégeois pillèrent et brûlèrent trente deux villages brabançons et restèrent dix jours en pays ennemi. Le duc fut trop heureux d'obtenir une trêve qui devait durer jusqu'à la Purification de 1214. Déjà Ton allait reprendre les armes, lorsque, pour obtenir la paix, il se décida à faire amende honorable à l'église de Liège. Le 3o avril 1214, les Liégeois eurent la satisfaction de voir leur fier ennemi

relever de ses propres mains le crucifix étendu à terre au milieu de leur cathédrale, s'agenouiller humblement devant la châsse de saint Lambert, et, cette expiation accomplie, échanger le baiser de paix avec le prince- évêque et avec le comte de Looz ( j).

Ainsi était terminée, pour un long espace d'années, la lutte avec le mauvais voisin qui devait rester l'ennemi héréditaire du pays de Liège, La patrie liégeoise était vengée. La bataille de Steppes était pour elle ce que, l'année suivante, la bataille de Bouvines devait être pour la France : une victoire nationale dans toute la force du terme. Jamais plus, dans l'histoire, le patriotisme liégeois ne fut à pareille fête; jamais la foi dans la patrie ne fut plus ardente qu'au sortir des luttes victorieuses qu'on venait de livrer pour elle. Le peuple tout entier se serrait autour du prince qui avait vengé l'honneur national. C'était surtout la Cité de Liège, et avec elle les autres villes de la principauté, qui se sentaient grandies et confortées. La victoire de Steppes était leur victoire à elles, une victoire de bourgeois, comme, un siècle après, celle de Courtrai devait être une victoire de plébéiens. La féodalité liégeoise n'y avait pas eu de part et n'en pouvait pas revendiquer l'honneur. Avec quelle fierté, dans ces milieux urbains, on devait se rappeler la journée où les bourgeois de Liège taillèrent en pièces la chevalerie brabançonne et firent fuir honteusement devant eux le puissant duc de Brabant et de Lothier! Avec la conscience de leur valeur militaire se développait naturellement chez

(i) Renier de Saint Jacques, p. 671 ; Hervard, p. 186.

LA CITÉ DE LIÈGE CONTRE L'ENNEMÎ NATIONAL. izS

eux le sentiment de leur importance croissante dans l'État, dont ils représentaient les forces vives sur le champ de bataille. Il leur semblait qu'ils avaient acheté au prix de leur sang non seulement les libertés anciennes, mais encore celles qu'il leur restait à conquérir pour réaliser leur idéal de communauté indépendante. Le danger commun les avait groupés autour de la patrie menacée; le triomphe commun les maintint unis pour assurer les résultats de la victoire. Le grand souffle national qui avait passé sur la ville y faisait régner l'harmonie entre les diverses classes. A peine la guerre terminée, les milices de la Cité se firent faire de nouveaux étendards (i), toutes prêtes à reprendre la campagne au premier signal. Un des hauts dignitaires de la cathédrale, l'archidiacre Hervard, écrivit le Triomphe de saint Lambert à Steppes, œuvre pleine d'un souffle religieux et patriotique, à qui il n'a manqué que d'être écrite en langue vulgaire pour susciter un intérêt universel. La population tout entière continua de travailler avec ardeur aux remparts pendant les années 1214 et 121 5. Une partie des murs s'étant écroulée près de Païenporte pendant cette dernière année, on les rebâtit aussitôt en leur donnant plus de solidité (2).

Une autre satisfaction échut quelques années après à la Cité. Ses vieux ennemis, les Dommartin, n'avaient pas renoncé depuis 1184 aux prétentions qui les avaient mis aux prises avec les Liégeois. Ces vaillants chevaliers, qui avaient jugé indigne d'eux

(1) Renier, p. 671 : Cives nova signa faciunt, arma reparant, et tempus pugnae constanter expectant.

(2) Renier, p. 671 et 673.

de se joindre aux troupes du prince pour repousser l'envahisseur étranger, se signalèrent vers 1220 par un acte de véritable brigandage en allant incendier la ferme que l'hospice de Cornillon possédait à Lantin. C'était Humbert Corbeau d'Awans avec ses fils et ses proches qui avait été à la têîe de l'expédition. Elle lui coûta cher. La Cité, cette fois, n'eut pas besoin de recourir aux armes; c'est, selon toute apparence, le prince lui-même qui intervint et qui fit condamner les coupables par le tribunal de la Paix. Humbert Corbeau dut payer quarante marcs d'amende et se soumettre, avec les siens, à une humiliante expiation publique, rappelant celle qui avait été infligée quelques années auparavant au duc de Brabant. En 1228, descendant des hauteurs de Sainte -Walburge, cent chevaliers de la famille d'Awans durent traverser nu-pieds la Cité dans toute sa longueur, et allèrent relever le crucifix qui avait été déposé dans la chapelle de Cornillon. Puis ils jurèrent, la main sur les reliques, qu'ils n'élèveraient plus aucune revendication sur le bien qui avait été l'origine du conflit (1). De toute la cérémonie, la ville eut soin de faire dresser un acte scellé qu'elle conserva soigneusement dans ses archives; Jacques de Hemricourt déclare l'avoir vu et en avoir pris copie du temps qu'il était maître de la Cité (2). Et ce n'est pas tout : un quart de siècle plus tard, en 1249, les d'Awans furent obligés de renouveler leur engagement de 1223, et ils le firent garantir par une commission de douze membres de leur lignage (3).

(1) Voir les documents publiés dans AHEB, t. XXII (1890), pp. 149-154; Jacques de Hemricourt, Miroir des nobles de Hesbaye, p. 270.

(2) Jacques de Hemricourt, 1. c.

(3) Acte du 28 janvier 1249 st.) dans AHEB, XXII, p. i5i.

LA CITÉ DE LIÈGE CONTRE L'ENNEMÎ NATIONAL. \2j

Le triomphe des Liégeois était complet : à huit ans de distance, ils avaient vu deux fois les représentants du monde féodal s'agenouiller devant eux et leur faire amende honorable. Dans ces victoires de la bourgeoisie sur l'orgueil de la noblesse, Liège a devancé toutes les villes des Pays-Bas et a affirmé une fois de plus son rôle d'initiatrice de la liberté belge.

Une querelle avec le Chapitre, en 1217, sans doute au sujet de quelque immunité ecclésiastique violée, mit un léger nuage dans le ciel. Les tréfonciers suspendirent leurs orgues du 9 mai jusqu'au i^^ août, après quoi les bourgeois leur donnèrent satisfaction et la paix fut rétablie (1). On ne relèverait pas même ces menus faits, s'ils n'étaient l'indice du malaise dont souffraient toujours les relations entre la bourgeoisie et le clergé, et qui reparaît si souvent dans les annales de la Cité.

Il ne semble pas que Hugues de Pierrepont se soit intéressé à cette querelle. Lui-même, au début de son règne, avait été engagé dans un violent conflit avec les tréfonciers, mais il vécut toujours en bonne harmonie avec la Cité. Ce prince intelligent et avisé s'est rendu compte de la puissance du courant qui, sous ses yeux, entraînait la vie publique de la Cité vers des destinées nouvelles; il a eu l'art de ménager, tout en les contenant, les forces populaires qui tendaient à l'émancipation. Les Liégeois lui en surent gré, et, de leur côté, ils ne lui marchandèrent pas

(i) In vigiiia Ascensionis DoMLiini dissensio orta est inter clericos et laicos in ecclesia beati Lamberti, propter quam organa suspensa sunt ecclesie usque ad kalendas augusti. Ad uîlimum satisfecerunt laici clericis. Renier de Saint Jacques, p. 129.

leur concours, lorsqu'il en avait besoin'pour quelque grande entreprise patriotique. En 1227, ils s'entendirent avec le Chapitre pour lui accorder l'établissement d'un impôt qui devait être levé pendant un an et servir à payer l'acquisition du domaine de Saint-Trond. Il est vrai que la moitié du produit devait être affectée aux murailles de la Cité, et cette clause, qui diminue notablement l'étendue du sacrifice consenti par les Liégeois, nous apporte une preuve du sens politique avec lequel le prince savait intéresser l'égoïsme local aux grandes fins de son pontificat (1). Hugues de Pierrepont, en un mot, continuait la politique libérale d'Albert de Cuyck; lui aussi, il mérite d'inscrire son nom, comme celui d'un protecteur bienveillant, dans les fastes de la liberté liégeoise.

(1) V. l'acte du 19 mai 1298 dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 401.

La mort de Hugues de Pierrepont, survenue le 12 avril 1229, fut le signal d'une fermentation extraordinaire dans la principauté. Pendant les quelques semaines qui séparèrent cet événement de l'élection de son successeur Jean d'Eppes, c'est-à-dire entre le 12 avril et le 24 mai, les villes de Liège, Huy, Dinant, Fosse, Saint-Trond, Maestricht et Tongres s'allièrent et formèrent ensemble une fédération.

Cette fédération est intéressante à plus d'un titre. Elle est la plus ancienne expression des relations politiques entre la Cité et les autres villes du pays. Ces relations nous apparaissent d'emblée sous la forme d'une hégémonie exercée par la Cité. Liège héritait sous ce rapport de la situation privilégiée que son échevinage occupait de temps immémorial vis-àvis de tous les autres corps de justice de la principauté. Elle fut dès le premier jour à la tête des « bonnes villes », et elle y resta jusqu'à la fin, sans que jamais aucune d'elles ait protesté contre sa primauté.

C'est d'ailleurs tout ce que nous savons de la fédération interurbaine de 1229.

Rien ne serait plus nécessaire, pour l'intelligence des annales de la Cité, que de connaître le caractère de ce pacte et les circonstances dans lesquelles il vit le jour. Rien, au contraire, n'est plus difficile, étant donnée l'absence de tout renseignement (1). Voulaiton réagir d'avance contre la politique du futur prince-évêque Jean d'Eppes, dont l'élection ne paraît avoir fait de doute pour personne, et qui, en effet, fut élu à l'unanimité (2)? Neveu de Hugues de Pierrepont et prévôt de la cathédrale depuis au moins 1202, Jean d'Eppes avait administré le pays en qualité de vice-évêque lors d'un voyage de son oncle à Rome (3) ; on ne devait donc pas ignorer ses principes en matière de gouvernement, et la prédilection que lui montrait le Chapitre, toujours aux prises avec la Cité, pourrait être considérée comme l'indice de son antipathie pour les aspirations communales. S'il en était ainsi, la fédération des villes liégeoises s'expliquerait toute seule. Elle serait une mesure préventive contre des tendances menaçantes, elle aurait pour but moins de conquérir des libertés nouvelles que de conserver les anciennes.

(1) Nos sources ont totalement passé sous silence cet événement capital. Nous ne le connaissons que par un acte du roi Henri VII, daté du i3 décembre 3229 : revocantes in irritum quidquid vacante sede a burgensibus seu oppidanis aliquibus in prejudicium ecclesie et episcopi Leodiensis juramentis et colligationibus extitit ordinatum vel constitutione quâlibet attemptatum. (Bormans et Sclioolmeesters, t. I. p. 254) et par deux autres diplômes du même prince, en date du 3 juin (Bormans, Ordonnances, t. I, p. Sy.) et du 24 novembre i23o (Jean d'Outremeuse, t. V, p. 260), qui nous donnent les noms des villes fédérées.

(2) Absque ullius contradictione, dit Renier de Saint-Jacques, suivi par Gilles d'Orval III, 100, p. 128.

(3) Cuvelier, Cartulaire de Val-Benoît, p. 20.

LUTTES CONTRE LE PRINCE ET LE CHAPITRE. i3l

Ou bien plutôt, comme le donnerait à croire l'acte public par lequel nous connaissons les troubles de 1229, n'y a-t-il pas eu de la part des villes quelque effort révolutionnaire pour la conquête de l'autonomie totale, quelque emprise nouvelle sur le domaine que les princes-évêques étaient parvenus à sauvegarder jusqu'alors? Il est probable que le mouvement eut les deux caractères à la fois : conservateur dans les centres qui étaient déjà en possession de la liberté politique, il aura été révolutionnaire dans d'autres, qui profitèrent des circonstances pour se donner l'organisation municipale des premiers. La communauté des intérêts menacés aura rapproché les villes qui voulaient défendre leurs libertés et celles qui s'attachaient à les conquérir.

C'était la première fois que le pays de Liège donnait ce spectacle extraordinaire : toutes les bourgeoisies se liant entre elles par la foi du serment et constituant, en face du pouvoir princier, une force nationale formidable avec laquelle il devait compter. Selon toute probabilité, la fédération des villes liégeoises s'inspirait de l'exemple donné peu auparavant, en 1226, par les villes de Mayence, Bingen, Worms, Spire, Francfort-sur-le-Mein, Gelnhausen et Friedberg, qui avaient contracté entre elles la première de ces ligues de villes plus tard si fréquentes en Allemagne.

Il est à peine besoin de dire que l'idée mère et l'initiative de l'exécution durent partir de la première ville du pays. Liège seule avait assez de prestige pour devenir le lien vivant du groupement et assez de ressources pour le rendre efficace.

Liège avait aussi, à cette époque, l'homme capable

de devenir la tête et le bras de la fédération. C'était un simple bourgeois, qui, nous dit-on, jouissait dans la Cité de plus d'influence que Hugues de Pierrepont lui-même. Il s'appelait Louis Surlet, et il appartenait à une famille qui, surgissant à la fin du XI siècle, devait prendre bientôt la première place parmi tous les lignages de la Cité(i). C'est évidemment ce Louis Surlet que désigne un écrivain contemporain lorsqu'il parle d'un homme puissant qui, en i23i, était le véritable arbitre de la Cité et qui en dirigeait les destinées (2). C'est donc, selon toute apparence, Louis Surlet qui aura été le créateur de la fédération des villes liégeoises. Et dans ce cas, c'est son nom, oublié par les historiens, qu'il faudra inscrire désormais en tête de la longue liste des tribuns de Liège.

Voilà comment Jean d'Eppes, au lendemain de son élection, se trouva en face d'une situation absolument nouvelle et bien inquiétante. Les villes, fortement groupées autour d'un programme politique, surgissaient sous la direction d'un chef populaire et entreprenant, comme une puissance qui entendait imposer au pouvoir du prince on ne sait quelles

(1) Louis Surlet ce fut en son teras ly plus poissans borgois délie Citeit de Liège ». Hemricourt, Miroir des nobles de Hesbaye, p. 167. « Chis sire Lowy Surles fut tous maistre dalle Citeit de Liège miez que ly evesque Houwe de Pierpont qui adont vivo:t ». Id. 0. c, p. 211, où est racontée l'histoire de ce personnage,

(2) Erat in urbe vir praepotens. ad cujus consilium totius reipublicae spectabat negotium. Yila Odiliae^ p. 264. Cet ouvrage raconte en termes obscurs l'histoire d'une vraie guerre déchaînée en Hesbaye par le personnage en question, pour venger son frère utérin qu'on avait tué, et il ajoute : Praedictis siquidem patratis flagitiis, bellum tam énorme, tantoque crudelius quanto vicinius hinc inde exortum est, ut propter in circuitu latentes insidias nullus abintus vel deforis auderet egredi vel ingredi civitatem. O. c. p. 264.

limites jusqu'à présent ignorées. Sans tarder, Jean d'Eppes prit son recours au jeune roi des Romains, Henri VII, qui gouvernait alors l'Allemagne au nom de son père Frédéric II, retenu en Italie. Et, le i3 décembre 1229, par un acte daté de Nuremberg, Henri VII, en investissant l'évêque des droits régaliens, déclarait « casser tout ce que, pendant la )) vacance du siège épiscopal, certains bourgeois )) avaient décidé ou entrepris au détriment de l'église )) et de l'évêque de Liège, au moyen de serments et » de fédérations (1) )>.

Cette sollicitude du roi pour la cause du princeévêque s'explique. D'une part, la maison de Hohenstaufen avait pour règle de s'appuyer sur les princes territoriaux; de l'autre, elle avait intérêt, en l'occurence, à se procurer parmi eux le plus de partisans possible dans la lutte alors très vive qu'elle soutenait contre la papauté Toutefois, ses espérances en ce qui concernait Jean d'Eppes furent déçues. Dès le mois de février i23o, ce prince se laissait gagner à la cause du pape par le légat Otton de Saint-Nicolas in carcere Tulliano, qu'il avait reçu à Huy et qu'il amena à Liège (2). Mais le zèle que le légat déploya dans la réforme des abus du clergé eut bientôt fait de lui aliéner celui-ci : il dut fuir de Liège avec le prince,

(1) Revocantes in irritum quidquid vacante sede a burgensibus seu oppidanis aliquibus in prejudicium ecclesie et episcopi Leodiensis, juramentis seu colligationibus, extitit ordinatum vel constitutione quâlibet attemptatum. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 254.

Henaux, t. I, p. 207, affecte d'ignorer ce diplôme, ce qui lui permet de laisser croire à son lecteur que le mouvement communal de 122g fut tout d'abord approuvé par le roi Henri VII dans le diplôme du 3o juin i23o, dont il est question ci-dessous.

(2) Yita Odiliae II, 6. p. 262 et suivantes, suivi par Gilles d'Orval III, 101, pp. 123-125 ; Alberic de Troisfontaines, p, 926.

devant la coalition du haut clergé et du peuple, qui se débarassaient à la fin de l'ennemi des abus et de l'ennemi des libertés publiques (i).

Qu'elle le voulût ou non, la Cité, en chassant le prince-évêque, avait trop bien servi les intérêts de la politique royale et devenait pour la dynastie des Hohenstaufen un allié trop précieux pour n'avoir pas droit à des marques de bienveillance. Dès le 9 avril i23o, le roi Henri VII confirmait de tous points la charte octroyée en 1208 à la ville de Liège par son grand-oncle Philippe de Souabe (2). Il allait plus loin, et, le 3o juin de la même année, sans crainte de donner à son acte du i3 décembre 1229 un éclatant démenti, il reconnaissait comme « légitime et honorable « la fédération interurbaine qu'il avait récemment interdite en termes exprès. Il lui paraissait, cette fois, qu elle avait été formée par les Liégeois « pour conserver l'honneur de l'Empire et tout leurs droits (3) Enfin, comme si la palinodie n'eût pas été assez complète, le 24 novembre, par un diplôme royal adressé aux villes de Liège, Huy, Dinant, Saint-Trond, Maestricht, Tongres et Fosse, c'est-à dire précisément à celles qui composaient la

(1) Le Yita Odiliae, avec la manière louche et fausse qui est le caractère de cet écrit, voudrait faire croire que cela se passa en douceur : le légat, il est vrai, partit avec le prince quand il apprit que le préfet impérial d'Aix la- Chapelle venait pour le chasser, mais il se trompait sur les dispositions de la foule qui « assistait à son départ » : fugierdemque taliter civitatis accolae simplicité^" non malivole praesidem comitantes visi sunt effugasse.

(2) Huillard-Bréholles, Eistoria diplomatica Frederici II, t. III, p. 411. On ne trouve de cet acte que des fragments dans Foullon, t II, p. 3go et dans Jean d'Outremeuse. t. V, p, 260.

(3) Quod conjuratio quam inter se cives dictarum civitatum fecisse dinoscuntur ad conservandum honorem imperii et omnia jura ipsorum sit légitima et honesta. BCRH, III, t. 5, p. 25; Bormans, Ordonnances, t. I, p. 67.

LUTTES CONTRE LE PRINCE ET LE CHAPITRE. l35

fédération, le roi, après leur avoir confirmé les concessions qu elles tenaient des souverains précédents, s'engageait envers elles à ne pas traiter avec le prince-évêque de Liège sans lui faire reconnaître toutes leurs libertés (i).

Le Chapitre de Saint-Lambert reçut, lui aussi, sa récompense pour l'opposition qu'il avait faite au légat. Il la trouva dans le diplôme royal du 8 décembre i23o, par lequel le roi des Romains lui promettait de le maintenir dans tous ses droits, ainsi que les autres églises (2).

Si Henri VII était resté fidèle à la politique qui avait inspiré les quatre diplômes analysés ci-dessus, nul doute que les destinées de la commune de Liège n'eussent été profondément modifiées. Protégée par le pouvoir royal, la Cité se serait, selon toute apparence, émancipée totalement de l'autorité des princesévêques et élevée à ce rang de ville libre impériale qui devait rester pour des siècles son idéal irréalisé. Mais la maison de Hohenstaufen ne se souciait pas de favoriser les libertés populaires, pour lesquelles, dans sa passion d'absolutisme, elle n'avait qu'aversion et mépris. Indifférente au choix des moyens, elle n'avait semblé un instant les protéger à Liège que parce que c'était le moyen de mieux frapper le

(1) Jean d'Outremeuse, t. V, p. 260, reproduit par Fisen t. I, p. 333 et par Henaux, t. I, p. 209, donne à tort à cet acte la date de i23i. En novembre i23i, le roi Henri VII était réconcilié avec l'évéque de Liège et avait lâché les villes; au surplus, le 8 kal dec. indict. /V de l'acte coïncide avec le 24 novembre i23o. V. Daris, t. II, p. gS, note. L'erreur semble être causée, comme dans plusieurs autres cas, par le changement apporté en i23o dans la chronologie liégeoise.

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 270. L'acte est daté du VI id. dec, que les éditeurs inteprétent par le 6 décembre. Cet acte manque dans Bôhmer- Ficker.

prince-évêque récalcitrant. Avec une désinvolture qui s'appellerait aujourd'hui du cynisme, elle ne tarda pas à donner le spectacle d'une nouvelle et plus scandaleuse palinodie. La réconciliation du pape et de l'empereur, qui eut lieu le i3 juillet i^o, devait naturellement avoir pour corollaire celle de Jean d'Eppes et du roi des Romains. Dès les derniers jours de l'année i23o, le prince-évêque de Liège était rentré en grâce auprès de ce jeune souverain. Aussitôt, le roi des Romains ne craignit pas de révoquer tout ce qu'il avait confirmé d'une manière si expresse quelques mois auparavant.

Cela se fit d'ailleurs dans toutes les formes et avec une solennité digne d'une meilleure cause. Des messagers du prince-évêque se présentèrent à la diète de Worms, présidée par le roi des Romains, et là, devant cette imposante assemblée, ils prièrent le roi, de la part de leur seigneur, de déclarer si une cité ou une ville du royaume pouvait faire des associations jurées, sous quelque nom que ce fût. Invités par le roi à se prononcer sur cette question, les princes qui composaient la diète déclarèrent que cela ne se pouvait ; que le roi avait eu tort d'y autoriser les villes sans l'aveu de leur prince, et que le prince, de son côté, ne pouvait donner une telle autorisation sans le consentement du roi (i).

(i) Sententialiter pronunciando diffinierunt quod nulla civitas, nuUum oppidum communiones, constitutiones, colligationes, confederationes vel conjurationes aliquas quocumque nomine censeantur facere possit, eas penitus abjudicanîes, et quod nos sine domini sui assensu civitatibus seu opidis in regno nostro constitutis auctoritatem faciendi communiones, constitutiones, colligationes, confederationes vel conjurationes aliquas quocumque nomine imponantur eisdem non poteramus nec debebamus impertire, et quod dominis civitatum et opidorum sine nostre majestatis assensu similia in suis civitatibus vel opidis facere non licebat. (Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 276-277.)

LUTTES CONTRE LE PRINCE ET LE CHAPITRE. l3y

Le roi des Romains ne demandait pas mieux que d'en croire un avis si autorisé. Par un édit du 20 janvier i23i, il notifia cette sentence aux Liégeois et à leurs confédérés, en leur enjoignant de s'y conformer. On remarquera l'insistance avec laquelle le roi affecte de se retrancher derrière la diète pour diminuer le scandale de sa nouvelle volte-face : médiocre expédient qui ne le protège pas contre le jugement de l'histoire, non plus qu'il n'aura calmé la légitime indignation des Liégeois (i).

Les termes de l'acte royal, dont on éprouva le besoin d'envoyer une seconde expédition à Liège le 3 février (2), étaient en somme assez vagues, malgré l'apparence de précision qu'ils empruntaient aux redondances de la chancellerie. Qu'interdisait au juste le roi? Le diplôme répond avec solennité : Communiones , constitutiones, coftfederaiiones, colligationes seu conjuratioites aliquas, quocumque nomme censeaniur. Mais que faut-il entendre par là? S'agit-il de la fédération interurbaine de 1229? C'est probable, encore qu a s'en tenir à la lettre du document, on soit tenté de croire que c'est plutôt l'organisation intérieure des communes que leur alliance entre elles qui est visée par les rigueurs royales. Mais l'ambi-

(1) Un très instructif pendant du rôle de Henri VII à Liège, c'est l'attitude qu'il prit vis-à-vis de la commune de Verdun. En mars 1227, avait octroyé à cette ville de précieuses libertés. Mais, dès le 6 avril de la même année, il lui écrivit qu'à la demande de l'évêque et après s'être consulté avec les princes, il révoquait sa concession. Et, insistant, il leur mandait le 26 avril que la charte en question était nulle per importunitatem impetrantium et nimiam occupationem., et leur ordonnait de la lui restituer. Puis, le 20 juin, toujours k même année, il se ravisait pour la seconde fois, écrivait aux bourgeois qu'il confirmait leurs privilèges et leur promettait que ceux-ci ne seraient jamais révoqués, ni par lui ni par ses successeurs ! (V. Bôhmer-Ficker).

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 279.

guïté peut-être intentionnelle du diplôme ne doit pas donner le change : c'est bien la fédération qui est frappée, et la preuve, c'est qu'après la réconciliation du prince-évêque et du roi, elle a cessé d'exister. Quant à la commune de Liège, elle ne fut atteinte d'aucune manière par la sentence de Worms : elle avait jeté des racines trop profondes pour pouvoir être supprimée d'un trait de plume, et si, ce qu'on n'oserait affirmer, le roi des Romains avait entendu par son diplôme la condamner à mort, il n'avait donné qu'un coup d'épée dans l'eau. La vie passa tranquillement à côté de ce parchemin solennel, et les institutions liégeoises traversèrent sans encombre la crise ouverte par l'avènement de Jean d'Eppes. Le roi lui-même, on le verra bientôt, ne semble pas avoir pris au sérieux la sentence qu'il avait prononcée contre la ville.

Tel fut le dénouement de la grande aventure nationale de 1229. La Cité de Liège en sortait intacte et sans y laisser aucune des précieuses libertés qui constituaient son patrimoine. Elle échouait, il est vrai, dans sa tentative de grouper en un faisceau puissant les communes du pays pour en faire une force politique pouvant contrebalancer l'autorité du prince, mais cet insuccès n'avait rien de définitif, et ce qui doit être retenu par l'histoire, c'est la tentative et non l'échec. A bien des reprises, par la suite, on verra se reconstituer sous l'hégémonie de la Cité la fédération de 1229; il viendra un jour où, avec des modalités adaptées aux besoins du temps, elle renaîtra sous une forme moins audacieusement novatrice et s'appellera Tiers État.

Un épilogue de la crise par laquelle venait de

LUTTES CONTRE LE PRINCE ET LE CHAPITRE. iBg

pcisser la Cité, ce fat, comme toujours, une nouvelle querelle de fermeté. Les Liégeois, apparemment pour subvenir à la détresse financière de la fédération urbaine, venaient de lever un nouvel impôt (i) de consommation, au mépris des immunités ecclésiastiques. Invoqué par le Chapitre de Saint-Lambert, le roi des Romains avait chargé son parent Otton, prévôt de Maestricht et d'Aix-la-Chapelle, d'aller à Liège régler la difficulté (2).

La mission du prévôt semblait avoir pleinement réussi. Sous ses auspices, le Chapitre et la Cité avaient conclu un accord sur les bases suivantes. Deux fois par an, conformément à une tradition immémoriale, les tréfonciers et les bourgeois fixeraient ensemble le prix du vin, sans que l'une des deux parties contractantes eût le droit de procéder seule à l'estimation. Satisfait de voir respecter son privilège, le clergé se montra bon prince et consentit à ce qu'à partir du i^r mai i23i, la Cité levât pendant deux ans et demi sur le vin un impôt d'un denier par setier (3). Le produit de la première

(1) Selon M. le baron de Chesîret, La police des vivres à Liège au moyen âge (BLA L, t. XXIII, p. 229, note 1 .) « cet impôt sur le vin était peut-être un reste de la taxe établie en 1227. »

(2) Acte du 8 décembre i23o dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 270 (v. ci-dessus, p. )35, note 2).

Henaux, t. I, p. 208, n'a pas remarqué que cette mission est relative à la question de la fermeté et nullement à celle de la fédération interurbaine, et il écrit : a Un commissaire impérial arriva dans la Cité pour la pacifier. Il » approuva l'établissement du gouvernement communal, maïs il réintégra )) févêque dans la seigneurie, »

Autant de mots, autant d'inventions.

(3) Nous possédons sur cet épisode les quatre documents suivants : Spire 8 (et non 6) décembre i^oO. Le roi des Romains donne mission à

Otton, prévôt d'Aix-la-Chapelle et de Maestricht, d'aller à Liège pour faire respecter les droits du Chapitre. (Manque dans Boehmer-Ficker.)

année devait être partagé également entre la Cité et le Chapitre, apparemment pour dédommager celui-ci de l'atteinte portée à son immunité par une taxe prélevée sur tout le monde sans exception (1). Après la première année, tout le produit de l'impôt devait être consacré exclusivement aux fortifications de la Cité.

Cette transaction ne termina rien (2). Encouragée par le prince, qui, sans doute, achetait à ce prix sa réconciliation avec elle, la Cité ne se contenta pas d'imposer le vin : elle se mit à taxer tous les objets de consommation, et les autres villes de la principauté se conformèrent à son exemple (3). On reconnaît ici un effet de cette solidarité que la fédération de 1229 avait créée entre elles et la Cité, et qui devait survivre au pacte anéanti.

Liège 18 janvier i23i. Le prévôt Otton déclare qu'en exécution de l'ordre du roi, il est venu à Liège établir entre le clergé et les bourgeois une paix consignée dans l'acte ci-dessous.

Lîéffe 48 janvier 4234. Le Chapitre et les bourgeois conviennent qu'ils procéderont de commun accord à l'accise sur les vins deux fois par an, et qu'aucune des deux parties contractantes n'y peut procéder seule.

Liège 18 janvier 423 1 . Le Chapitre consent à ce que, pendant deux ans et demi, les bourgeois lèvent sur les vins un impôt qui sera partie partagé entre lui et les bourgeois, partie consacré à l'entretien des murs de la ville. (Bormans et Schoolmeesters, t. L, pp. 270, 278, 274, 275.)

(1) V. de Chestret, o. c, p. 22g.

(2) C'est après cette transaction que selon Henaux 1. c, induit en erreur par la fausse date de t^Si qu'il donne au diplôme du 24 novembre i23o, à la suite de Jean d'Outremeuse et de Fisen, le roi des Romains aurait, par une nouvelle palinodie, reconfirmé la fédération de 1229. Il suffit de rectifier la date en question pour remettre toutes les choses au point.

(3) Ce fait nous est connu par deux actes des commissaires papaux chargés d'intervenir, et disant, le premier : exactiones quae fiunt per cives Leodienses vel alios burgenses Leodiensis diocesis (Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 3o2); le second : De assisiis autem tam vini quam aliorum venalium factis per eundem episcopum in villis suis extra civitatem etc. (Les mêmes, L c.)

Devant la complicité du prince et de la Cité, le Chapitre recourut à son expédient ordinaire : la grève liturgique. Le crucifix fut déposé par terre au milieu de la cathédrale et les offices suspendus. A la demande du Chapitre, les autres églises de Liège, tant les collégiales que les conventuelles, par esprit de confraternité, se mirent en grève à leur tour (i). La querelle de la Cité avec le Chapitre en devenait une entre le Chapitre et le prince; transportée en cour de Rome, elle y passa par des vicissitudes diverses avant d'aboutir à une solution. D'abord, le prince obtint des censures canoniques contre le Chapitre. Mais le Chapitre en appela à la fois au pape et à l'empereur, et la sentence rendue par ces deux autorités suprêmes de la chrétienté ne lui fut pas défavorable. Toutes les deux condamnèrent les prétentions de la Cité. Le roi des Romains lui enjoignit, par acte du 17 décembre i23i, de ne plus lever les assises illégales et de restituer celles qu'elle avait déjà levées (2). Par son ordre, le prévôt d'Aix-la-Chapelle revint à Liège pour faire exécuter la sentence royale. Le maïeur et les échevins se soumirent; quant aux deux maîtres, Gilles et Alexandre, ils promirent par serment, en leur nom et au nom de la Cité, de s'en tenir désormais à la fermeté consentie sur le vin (3).

(1) Voir leurs actes du 20 août iiSi (BCRH, III, t. 14, p. 5ig) et leur diplôme daté de juin 1281 (Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 283), et celui de l'abbaye de Saint-Laurent dans le cartulaire manuscrit de cette abbaye, t. I, fol. 35v, aux Archives de l'évêché de Liège.

(2) Bormans et SchooLneesters, t. I, p. 290.

(3) Les mêmes, t. I, pp. 295-296 : Villicus et scabini. sub fidelitate et juramento quo ecclesiae totique civitati Leodiensi promiserunt, magistratus vero populi, videlicet Egidius et Alexander, cives Leodienses tactis sacrosanctis reliquiis pro se et pro toto communi Leodiensi juraverunt.

D'autre part, une commission cardinalice nommée par le pape avait, le 20 novembre i23i, tracé les grandes lignes d'une solution à l'usage de la souscommission chargée par elle de réaliser l'accord entre l'évêque et son Chapitre. La sentence rendue le 8 juin i232 au nom du souverain pontife par une commission n'était pas moins catégorique. Non seulement elle supprimait l'impôt établi malgré le Chapitre, mais, allant au-delà, elle révoquait même la convention relative à la fermeté sur le vin, qui devait être levée pendant deux ans et demi. Le Chapitre, d'abord humilié, triomphait à la fois du prince et de la Cité, et punissait celle-ci, semble-t-il, en retirant la concession gracieuse qu'il lui avait faite le 18 janvier i23i (1).

Ce ne fut pas, malheureusement, la dernière fois que la question de la fermeté brouilla la Cité et le Chapitre. Six ans après, elle déchaînait un nouveau conflit.

Les milices du pays avaient été obligées d'aller assiéger le château de Poilvache, dont le possesseur,

(1) Pour la discussion de Taffaire en cour de Rome, nous trouvons dans le Cartulaire de Saint-Lambert les six diplômes suivants :

10 Rieti 20 novembre 1251 . Trois cardinaux chargent une commission de terminer le différend entre l'évêque de Liège et son Chapitre au sujet de la fermeté, et tracent les grandes lignes de la solution.

20 Rieti 21 janvier 4232. Le pape Grégoire IX confirme le mandat de la commission.

3o Avril 1252. La commission donne mandat à une sous-commission de faire accepter par l'évêque et le Chapitre la solution esquissée dans le diplôme des trois cardinaux.

40 ^4 mai 1252. L'évêque de Liège Jean d'Eppes et le Chapitre de Saint- Lambert promettent de s'en rapporter à la décision de la sous-commission.

50 8 juin 1252. La sous-commission rend sa sentence.

60 Latran, 20 mai 1258. Le pape Grégoire IX confirme la sentence de la sous-commission.

(Bormans et Schoolmeesters, t. I, pp. 286, 298, 296;, 299, 3oi, 402.)

Waleran de Fauquemont et de Mpntjoie, ne cessait de troubler le pays. Mais Texpédition ne réussit guère. Dès le 2 mai, l'évêque Jean d'Eppes, qui dirigeait le siège, était emporté par la mort et les assiégés, profitant du désarroi que cette catastrophe avait jeté parmi les Liégeois, les attaquèrent avec tant de vigueur qu'ils les obligèrent à lever le siège. Le deuil de la patrie eut cependant un effet heureux : dans un bel élan de patriotisme, le Chapitre et la Ché décidèrent de commun accord qu'on lèverait pendant un an un impôt de consommation dont une moitié servirait à payer les dépenses du siège de Poilvache, tandis que l'autre serait affectée aux fortifications de Liège (1). Le clergé secondaire ne sut pas imiter la générosité des tréfonciers : il protesta vivement, annonçant qu'il s'apprêtait à excommunier au son des cloches et à la lumière des cierges les percepteurs de l'assise et leurs protecteurs (2).

La Cité ne resta pas fidèle à la convention qu'elle avait conclue avec le Chapitre. Lorsque le terme fatal (1^^ juin 1239) fut échu, elle continua de percevoir la fermeté malgré les réclamations des tréfonciers, et il fallut une nouvelle transaction (28 août 1240). Le Chapitre dut consentir à ce que l'on continuât de lever l'impôt jusqu'à la Saint-Lambert de 1241; en revanche, la Cité s'engagea à verser aux églises le tiers du produit, « en restorier de chu ke elles payent à vins « (3).

Il était indispensable de relater ces incidents avec

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 401. L'acte est du 19 mai.

(2) De Chestret, o. c. p. 280.

(3) C'est-à-dire, encore une fois, pour leur rendre ce que l'impôt a prélevé sur elles. V. l'acte dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 406.

quelque détail, si fastidieux que l'exposé en puisse être pour le lecteur. Ils nous éclairent tout au moins sur les vraies conditions dans lesquelles se produisit à Liège l'évolution de la vie publique. Une commune laïque, naissant au sein d'une ville ecclésiastique et voulant se développer librement dans tous les sens, se heurtait à chaque instant à des formes sociales et à des droits légaux antérieurs. Ceux-ci se défendaient avec énergie contre ses empiétements, sans pouvoir ni la satisfaire par leurs concessions, ni la décourager par leur résistance. Une antinomie congéniale, si l'on peut ainsi parler, mettait périodiquement aux prises, dans des luttes sans résultat définitif, ces deux sociétés dont aucune ne pouvait exercer dans toute sa plénitude son droit à l'existence sans paralyser en partie le droit de l'autre. Plus d'une fois encore, nous assisterons à leur conflit avant que l'expérience finisse par suggérer le moyen de les mettre d'accord.

Au surplus, les querelles au sujet de la « fermeté » sont à peu près les seules manifestations de l'activité politique liégeoise dont il soit resté trace dans les documents écrits. Un petit nombre d'actes d'ordre administratif, voilà, pour la première moitié du XI 11^ siècle, tout ce qui constitue les archives de la Cité, et encore est-ce dans les chroniqueurs qu'ils nous ont été conservés (i). Il faut faire exception

(i) Décembre 1^37. Le Chapitre et la Cité s'accordent au sujet des degrés qui sont entre l'église Saint- Lambert et le Marché, et sur lesquels s'élève le Destroit des échevins.

10 mai Les échevins et le Conseil de la Cité déclarent que l'évéque

ne peut réclamer le service militaire ni frapper monnaie qu'après avoir obtenu ses régales.

Avril 1242, Les échevins et le Conseil donnent un fossé Outre-Meuse à un particulier.

pour un seul dossier présentant un intérêt incontestable : ce sont les pièces d'une enquête faite de 1241 à i2z^ pour établir quels étaient les droits de l'avoué de Liège. Elles nous permettent de constater que ce personnage, le plus haut magistrat de la Cité au XI^ siècle, n'était plus désormais, si l'on peut employer cette expression, qu'un avoué honoraire. Destitué de tout son rôle par le maïeur, il ne gardait qu'un certain nombre de droits fiscaux, auxquels d'ailleurs il tenait plus qu'à ses autres prérogatives. L'enquête eut lieu précisément pour l'aider à les faire \aloir, mais elle nous apprend aussi que depuis vingt-cinq ans ils ne lui étaient plus payés malgré ses réclamations. Il est probable que, l'enquête aidant et grâce à la protection du prince, le pauvre homme sera parvenu à se faire restituer son dû, mais ce point n'intéresse que lui, et l'histoire peut se dispenser de s'en occuper (1).

Ce qui est plus intéressant, ce sont les orageux débats provoqués à la même époque par ce qu'on pourrait appeler, d'une manière un peu ambitieuse, la question de Cornillon. L'histoire de cette maison est comme la reproduction en miniature de celle de la Cité. On y retrouve les âpres conflits qui ont si souvent mis aux prises les bourgeois et le clergé, et dont ce chapitre a exposé les péripéties. Il y a lieu de retracer avec quelque détail cette page si curieuse des annales de la ville de Liège.

Février iS44. Les échevins et le Conseil déclarent que la nouvelle habitation des Mineurs a été acquise par l'évéque et par eux tous pour cet ordre. Jean d'Outremeuse, t. V, pp. 261, 203, 266, 268.

(1) Les documents constituant l'enquête de 1241-1244 ont été publiés par Polain, BIAL, t. III, pp. 297-304. On les retrouve chacun sous sa date respective dans Bormans et Schoolmeesters, tomes I et II.

L'hospice de Cornillon avait été bâti par les Liégeois pendant le premier tiers du XI P siècle, sur un terrain qui leur avait été cédé par les Prémontrés, (1) propriétaires, depuis 1124, de toute la montagne (2). C'était une léproserie municipale : pour y avoir entrée, il fallait être né « ens les trois fonts )) (3), comme on disait à Liège; on y recevait d'ailleurs non seulement les malades des deux sexes, mais aussi les bien portants, les haitiés. De tout temps, cette maison fut dotée avec la plus grande libéralité non seulement par les bourgeois, mais encore par les grands seigneurs du pays, et comblée de faveurs spirituelles par les princes-êvêques et par les papes. Comme toutes les institutions charitables du moyen-âge, elle avait un caractère à la fois ecclésiastique et civil Tous les pensionnaires de la

(1) Robert Lamberti, prieur d'Averbode, dans son Diva Yirgo de Cortenbosch (Liège i856, p. 86) résume comnne suit une pétition de l'abbé de" Beaurepart et de son couvent au Conseil de Liège, et dont le texte français était conservé de son temps, dit-il, aux archives de Cornillon : Exponit debito cum honore reverendus dominus abbas et conventus Belli Reditus quod olim permiserint civitati in pede dicti montis Cornelii extruere domum et capellam dotatam bonis et eleemosynis civium tam pro elephantiads seu leprosis quam fratribus sanis, quae Cornelii Montis appellat.a, et quod pertinuerit ad ipsum abblatem et conventum denominare et instituere unum vel duos e suis fratribus qui dictam capellam regerent et fratribus ac sororibus tam sanis quam aegris inservirtnt; quos ad beneplacitum revocabant et amovebant quando necesse erat et alios ejusdem conventus in ipsorum locum substituebant : qui fratres et sorores tenentur profiteri et observare regulam divi Augustini exemplo abbatis et conventus superioris, qui eandem profitentur. 'Cum ergo plures religiosi dicti conventus praedicto regimini priores praefatorum fratrum et sororum praefuerint prout ex documentis adjunctis, in favorem antedictorum dominorum abbatis et conventus, apparet, etc.

(2) Les plus anciens titres de propriété des Prémontrés ont été publiés par Daris dans sa Notice historique sur V abbaye de Beaurepàrt, à Liège {BIAL, t IX, 1868, pp. 33 1 et suivantes).

(3) Bormans, Table des registres aux recez de la Cité de Liège, recez de 1567. Sur la portée de l'expression, voir ci-dessus, p. 74.

maison, qu'ils fussent malades ou haitiés, ne formaient qu'une seule famille de frères et de sœurs sous l'autorité d'un prieur assisté de clercs et de prêtres pour le ministère sacré. Le service des malades était confié à deux groupes de religieux et religieuses de l'ordre de saint Augustin; le premier avait à sa tête le chef de la maison; l'autre reconnaissait l'autorité d'une sœur qui portait le titre de prieure, mais qui relevait elle-même du prieur. Le temporel était administré par une commission de proviseurs que les Liégeois élisaient tous les ans(i). On ignore d'ailleurs la limite qui séparait les attributions des proviseurs et celles du prieur : selon toute apparence, elle était restée assez flottante et n'avait jamais fait l'objet de stipulations expresses : c'est cette circonstance qui explique le conflit dont il va être parlé.

Vers 1240, les sœurs de Cornillon avaient à leur tête une prieure dont le nom reste attaché pour

(1) Toute cette orgarisation antérieure à 1242 nous est connue non seulement par Tacte ci-dessus analysé, mais encore par l'exposé substantiel qu'en fait le Yita JuUanae p. 457c, et que je crois devoir reproduire : Sciendum igitur quod dicta domus non longe a Leodio distans à civibus Leodiensibus ob hoc, ut dicitur, fuit specialiter instaurata, ut cives Leodienses utriusque sexus, qui leprae contagium incurrerent, ibidem reciperent mansionem, ipsius domus facultatibus sustentandi. In qua pariter viri et mulieres, sani et incolumes admittuntur ut per personas sanas utriusque sexus, diversis et opportunis officiis deputatas, necessitati infirmorum similiter utriusque sexus congrue ministretur, utrique vero sexui suus habitus deputatus est. Viri autem tam sani quam aegroti fratres, mulieres vero tam incolumes quam infirmae vocantur sorores. Sororibus praeficitur priorissa cui secundum religionis suae ordinem tenentur obedirc. Super omnes tamen fratres et sorores domus constituitur prior, cui obediendum est ab omnibus ut praelato. Sunt autem in dicta domo cum priore aliquanti fratres clerici et sacerdotes, a quibus divina officia celebrantur. Et quoniam dicta domus a civibus Leodiensibus, ut dictum est. extitit fundata, ipsi duos aut très viros providos inter se per tempora soient instituere, qui dictae domui debent in temporalibus praesidere.

l'éternité à l'une des fêtes les plus augustes de l'Église. C'était Julienne, la religieuse inspirée qui a fait inscrire la fête du Saint Sacrement au cycle de l'année liturgique. Elle vivait encore, à cette date, dans l'obscurité de son humble ministère, traversée par les mystiques lueurs des visions qui l'appelaient à être l'interprète du Ciel auprès des hommes. Après avoir connu quelques années paisibles sous le prieur Godefroi, elle avait vu, sous son successeur Roger, commencer pour elle une série de tribulations qui ne devaient finir qu'avec la vie. Roger était un simoniaque, il n'était pas entré dans le bercail par la porte, et, en conformité de la doctrine catholique, la sainte ne pouvait pas le reconnaître pour son supérieur. Voulant protéger les biens de la maison contre ses déprédations, elle crut devoir mettre les archives en lieu sûr.

Le prieur eut le talent d'intéresser les bourgeois à cette querelle de ménage : il leur persuada que leurs droits sur la maison étaient en cause, et que Julienne avait volé leurs chartes. Excitées par lui, des bandes de furieux coururent à Cornillon, envahirent le logis de la prieure, qui avait eu le temps de fuir, et se livrèrent au pillage, sans toutefois s'aviser de la cachette où la sainte avait mis les archives (i). Alors le prince-évêque Robert de Thourotte intervint : il fit faire une enquête à la suite de laquelle il relégua le prieur simoniaque à l'hospice de Huy, et le rem-

(i) La sainte ne semble avoir guère cru aux droits de propriété des Liégeois sur les archives de Cornillon, car son biographe lui fait dire à cette occasion : Gratias Deo ! neque enim illi placet ut ipsi cives chartas nostras habeant et domus haec servituti indebitae supponatur. Et elle se retire de la maison disant : Neque enim chartas hujus domus petentibus aestimo conferendas, p. 466. ;

plaça par un jeune frère très recommandable, tandis qu'il rappelait Julienne à Cornillon (i). Ensuite, pour mettre un terme au malaise qui régnait dans la maison, il promulgua un règlement qui attribuait au prieur seul l'autorité, tant au temporel qu'au spirituel. Tout le personnel de la maison, laïques et clercs, devait lui obéir, mais il n'était élu que par ces derniers, et l'immixtion des laïques dans l'élection suffisait pour la rendre nulle. Le prieur était assisté d'un conseil de douze membres qui formait son chapitre et qui devait être composé exclusivement de clercs ou de religieux. Le règlement interdisait de la manière la plus sévère à tout pensionnaire de la maison de recevoir un office quelconque de la main d'une autorité séculière, comme aussi de saisir celle-ci des querelles et des dissentiments qui pouvaient surgir entre frères (2),

Chaque ligne de ce règlement était la négation des droits revendiqués par la Cité. Il ne paraît pas toutefois que celle-ci ait protesté aussi longtemps que vécut Robert de Thourotte. Mais à peine avait-il fermé les yeux que les troubles recommencèrent (1246). On chassa le nouveau prieur, on rappela son prédécesseur simoniaque, et, comme Julienne persistait à lui refuser obéissance, on fit de nouveau intervenir la Cité. Derechef la sainte dut fuir devant la fureur des Liégeois, qui coururent à Cornillon détruire l'oratoire bâti pour elle et se livrèrent à mille violences (3). Il va sans dire que le règlement de Robert de Thourotte disparut dans cet orage. Son successeur,

(1) Yita Julianae, -ç.

(2) V. le texte de cet acte dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 434.

(3) Yita JuUanae^ p. 468.

Henri de Gueldre, ne crut pas qu'il y eût lieu de compromettre les débuts de son règne pour un intérêt si médiocre : il se hâta d'apaiser les Liégeois en leur accordant le règlement du 14 novembre 1247, qui constituait une transaction entre le point de vue absolu des clercs et les exigences des laïques. La gestion du temporel était confiée à des proviseurs laïques, la direction spirituelle, comme par le passé, au prieur, mais toutes les charges étaient à l'élection des frères et des bourgeois, avec cette réserve que le prieur devait être présenté au Chapitre de Saint- Lambert et confirmé par l'évêque de Liège. Les proviseurs rendaient leurs comptes à chaque réquisition, devant des commissaires nommés par la Cité, mais ils n'avaient aucune autorité sur les deux congrégations religieuses, qui dépendaient exclusivement de l'évêque (1).

Ainsi fut terminé le différend. C'était un triomphe pour la Cité : elle faisait une fois de plus prévaloir son principe : souveraineté des laïques dans l'administration du temporel, reconnaissance de l'autorité religieuse dans les matières purement ecclésiastiques. Quant à la sainte dont la paisible existence avait été entraînée dans cet orageux conflit, elle ne devait plus revoir la maison où Dieu l'avait visitée, d'abord par des visions célestes, ensuite par des épreuves cruelles. Poursuivie, semble-t-il, par l'implacable ressentiment de ses ennemis, elle connut toutes les amertumes de l'exil ; après avoir fui de proche en proche à Huy, à Namur, à Salzinnes, elle alla expirer à Fosse, le 5 avril i258

(1) V. le texte de l'acte dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 53o.

LUTTES CONTRE LE PRINCE ET LE CHAPITRE. i 5 l

Aujourd'hui, la paix règne sur la montagne de Cornillon. Aussi solitaire qu'il y a sept siècles, elle ne porte que des retraites monastiques. Les Petites sœurs des pauvres soignent leurs vieillards sur la hauteur où reposa la dépouille impériale de Henri IV, et, dans le bas, les carmélites égrènent leurs prières là où Julienne eut l'ineffable vision. Les descendants des Liégeois qui venaient pleurer l'empereur excommunié et chasser la vierge inspirée ne gravissent plus la colline que pour aller, l'un après l'autre, prendre I possession de leur dernière demeure dans le cimetière de Robermont. Et, planant au-dessus du souvenir de tant de vaines agitations qui n'ont en rien servi le progrès social ni le bonheur des individus, la Fête- Dieu survit seule à ce long et orageux passé, reliant le Ciel à la terre et réconciliant tous les hommes dans la joie du culte eucharistique.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

Le moment est venu de suspendre le récit des événements pour étudier, dans le fonctionnement intime de sa vie, le monde communal dont l'activité extérieure a seule jusqu'ici frappé notre attention.

Où se trouve le foyer de cette activité? Quelle part prennent à la vie publique les diverses classes de la population?

C'est le Conseil qui administre, d'accord avec l'échevinage. Le Conseil est choisi par tous les citains, mais seulement dans la haute bourgeoisie. Les échevins, les maîtres, les jurés appartiennent tous à cette classe. L'ensemble des autorités qui administrent et gouvernent la Cité sont du même milieu, qui est le patriciat. Il n'en est pas autrement à Liège que partout ailleurs. Toutes les communes du moyen âge ont commencé par le régime aristocratique.

Il n'est pas difficile d'en dire le pourquoi, particulièrement en ce qui concerne la Cité de Liège. On l'a vu, c'étaient, à l'origine, les échevins, c'est-

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

à-dire les membres des grandes familles patriciennes, qui avaient en mains le gouvernement de la Cité. Lorsqu'ils crurent nécessaire de s'adjoindre un certain nombre de prud'hommes pour expédier les affaires administratives, ce fut naturellement parmi les patriciens qu'ils les recrutèrent. Associés à la I gestion des intérêts communaux, les patriciens voulurent davantage et créèrent à un moment donné le Conseil, qu'ils composèrent de membres de leurs familles.

La commune étant donc leur œuvre, ils en avaient naturellement le gouvernement. Nul ne songeait, dans les classes populaires, à leur contester ce privilège, qui n'était encore qu'une charge, tout au plus un honneur. On peut même croire que les petits étaient fiers d'avoir un Conseil composé des familles les plus éminentes de leur ville, et qu'ils leur savaient gré de se dévouer au bien commun. Car la commune fut, dès l'origine, la protectrice de tous les citains et non seulement des grands. En analysant plus haut la charte de 1208, nous avons pu nous convaincre que les libertés instaurées à Liège n'étaient pas le privilège de l'aristocratie, mais le bien commun de tous. Il n'y en avait pas une seule qui fût réservée à j une classe d'habitants plutôt qu'a une autre (1). Les ! noms même de grands et de petits ne sont pas prononcés dans la charte. Les petits se sont trouvés aussi à l'aise que les grands dans l'atmosphère d'autonomie qui régnait à l'intérieur de l'enceinte mu- , raillée. C'est là qu'ils ont secoué la chaîne du servage, I et qu'ils sont arrivés à la pleine possession de leurs

(1) V. ci-dessus, pp. 104 et suivantes.

personnes avec la libre disposition de leurs biens. Ils y vivent sous la protection d'un tribunal urbain qui les garantit contre toute juridiction extérieure. Leurs devoirs envers le prince sont nettement définis par un acte constitutionnel qui ne laisse pas de place à l'exercice d'une autorité absolue. Tout ce qui tait d'eux les libres bourgeois d'une ville libre, toute la somme de bien-être dont ils jouissent, toute la dignité personnelle dont ils ont le sentiment vif et profond, ils les doivent au régime tutélaire dont la direction est dans les mains du patriciat. Sans doute, ils sont exclus de la direction des affaires, mais ils ne pensent pas encore à s'en plaindre, et c'est à peine s'ils s'en aperçoivent. Ils apprécient trop les bienfaits du régime communal pour que l'inégalité politique leur paraisse une injustice. On peut affirmer que leur conception de la Cité ne différait pas, à cette date, de celle que s'en faisaient les grands eux-mêmes. Si l'on eiit interrogé les uns et les autres, nul doute qu'ils se fussent trouvés d'accord à se figurer la commune sous la forme d'une vaste association de défense mutuelle, composée d'une multitude qui peine dur pour gagner le pain quotidien, et d'une élite qui a assez de ressources et de loisirs pour se dévouer à la gestion du patrimoine commun.

C'est cette phase primitive, si intéressante et si ignorée de l'histoire communale de Liège, que le présent chapitre essayera de mettre en lumière. Ce sera une étude sur les classes sociales de la Cité jusqu'à la fin du XI IP siècle, sur leurs relations entre elles et sur leurs rôles respectifs dans les manifestations de la vie publique.

A Liège, comme dans toutes les communes du

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

moyen-âge, la population se partage en deux classes qui jouissent des mêmes droits civils, mais dont la première seule exerce dans leur plénitude les droits politiques. Tous ont la qualité de bourgeois ou, comme on disait ici, de citains (i). Mais la différence est profonde entre les grands et les petits (2), ou, pour parler comme alors, entre les gens de lignage et les gens de métier (3). Les premiers constituent le patriciat, qui est l'aristocratie dirigeante; les autres sont la masse gouvernée, la plèbe exclue des fonctions publique, le commun, comme on disait (4). Ce qui distinguait les deux classes l'une de l'atitre, ce n'était pas la naissance, c'était la situation sociale. Et celleci se reconnaissait à la profession.

Appartenaient aux grands tous ceux qui n'avaient pas besoin de demander le pain quotidien au travail manuel (5). Étaient rangés parmi les petits tous « les

(1) A moins toutefois qu'on ne veuille soutenir qu'à l'origine la qualité de citain, comme à Rome celle de civis optimo jure, appartenait aux seuls patriciens. Il ne manquerait pas d'exemples dans l'histoire des autres communes pour appuyer cette thèse.

(2) Dans nos sources narratives, les premiers s'appelaient insignes ou majores, les autres populares ou minores.

(3) Ce sont, paraît-il, les désignations officielles; je les trouve dans un acte de 1345 {BSIHL, t. XIV, p. 240).

(4) Le commun, la communiteit sont des expressions d'usage courant dans les diplômes et dans Jean d'Outremeuse pour désigner le parti populaire, ou, pour mieux dire, l'ensemble de tous ceux qui n'appartiennent pas au patriciat; il a pour corrélatif, en latin, le neutre cotnmune et le substantif communitas , que l'on trouve régulièrement employés par Warnant, plus rarement par Hocsem. Il en est de même dans les villes françaises, cf. Luchaire, p. 216 : « A cette époque (XlVe siècle), la classe inférieure des cités libres, la plus nombreuse, se donne presque partout le nom de commune ou de communauté, par opposition à la classe des gros bourgeois, des échevins ». De même en Allemagne, v. Maurer, t. II, pp. 5i6-520. Cf, pour Dinant, Pirenne, Constitution de Binant au moyen âge, p. 35 : « Par opposition à ce patriciat, les autres habitants forment le commun, la communauté «.

(5) Ils sont parfois appelés, pour cette raison, les otiosi : Tarn de majori-

gens laburans de communs mestiers », comme dit Hemricourt (i), c'est-à-dire tous ceux qui devaient travailler de leurs mains pour vivre, qu'ils fussent d'ailleurs patrons ou simples ouvriers. C'est donc l'obligation du travail servile qui constituait la ligne de démarcation flottante et assez vague entre le patriciat et la plèbe. L'aristocratie liégeoise reposait sur la richesse : c'était à proprement parler une ploutocratie (2).

En examinant de près les éléments constitutifs de cette classe, on s'aperçoit qu'elle se composait exclusivement de propriétaires et de marchands. Encore ne faudrait-il pas faire entre ces deux catégories une distinction trop nette, car ces propriétaires étaient eux-mêmes des marchands, et ces marchands ne laissaient pas d'être des propriétaires. Mais la propriété foncière et le commerce étaient les deux sources de leur richesse et elles ne doivent pas être confondues, bien qu'elles viennent se déverser dans le patriciat comme dans le réservoir commun de la prospérité urbaine.

bus sive otiosis quam de ministerialibus ipsius opidi incolis, dit un acte de Saint-Trond en i36i, dans Bormans et Schoolmeesters, t. IV, p. 35o. (Je crois devoir faire remarquer au lecteur que le mot ministerialis n'a plus ici son sens médiéval, mais qu'il signifie simplement homme de métier et s'oppose exactement à otiosus).

(1) Hemricourt, Miroir, p, Sy.

(2) Il y a un texte de H jcsem qui est significatif à cet égard : A. 1299 inter insignes Hoyenses et divites etiam populares et commune vulgus seditione exorta, écrit-il p. 333. Il y a là deux catégories de grands : ceux qui le sont d'ancienneté, et les enrichis de fraîche date; ils sont unis pour lutter contre le peuple. Cf. à Andernach en 1171, l'archevêque décidant que les échevins seront choisis « ex prudentioribus melioribus et poientioribus civium « et ajoutant que celui qui serait tombé dans la pauvreté ne pourrait être admis à cet office (in paupertatem redactus minime hoc officium explere valeat) Pirenne, Constit. de Binant au moyen àge^ p. 20, note 2.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

L'histoire de la propriété foncière à Liège est plongée dans les ténèbres (i). Nous savons toutefois qu'au VI siècle l'Église était l'unique propriétaire de tout le sol du domaine de Liège. Les Liégeois ne furent donc dans l'origine que les masuyers et les censitaires de l'Église. Toutefois, dès le XII^ siècle, tout citain de Liège possédait sa maison à titre héréditaire. Peu à peu, la possession se transforma en propriété. Quand et comment? On l'ignore. Il est permis de croire que les citains acquirent la propriété au fur et à mesure qu'ils conquéraient la liberté. Le premier acte par lequel nous connaissons l'existence de la commune de Liège est aussi le premier qui nous montre un Liégeois disposant de sa maison comme d'une propriété et l'aliénant librement (2). Un jour vint où l'on ne paya plus le cens foncier qui était le souvenir de l'ancienne servitude. On peut encore suivre à la trace cette longue évolution dans les actes de la cour allodiale de Liège, dont beaucoup de membres sont des citains. Ils portent le double titre, en apparence contradictoire, d'alluins, c'est-à-dire de propriétaires et à' hommes délie cyse Dieu, c'est-à-dire de censitaires de l'Église de Liège. Ces censitaires se trouvent convertis en propriétaires et leurs tenures censales en alleux, c'est-à-dire en propriétés libres de toute redevance, par l'action lente et prolongée du droit urbain (3).

(1) Sur l'histoire de la propriété foncière dans les villes, il faut consulter W, Arnold, Zar Gescfu'chte des Eigenthians in den deiitschen Stàdten, Bâle 1861, et G. Desmarez, Etude sur la propriélé foncière dans les villes du 7noije7i âge y Gand et Paris, 1898.

(2) Leodiur/i, 1907, p. 2, acte de ii85.

(3) Sur les hommes délie cyse Dieu, v. A. Wohlwill, pp. 176 et suivantes. « Dans certains endroits, comme à Liège, l'expression allodium désigne

La classe des grands bourgeois fut fort enrichie par la découverte de la houille, qui augmentait la valeur de la propriété foncière. Beaucoup d'entre eux prirent à ferme l'exploitation de houillières dans les terres appartenant à des églises ou à des abbayes. Le tréfonds restait à la maison ecclésiastique, les produits du travail, après défalcation de la rente à payer au propriétaire, échéaient à l'exploitant. Au XIII*^ siècle, nous rencontrons, parmi les (c charbonniers )> de Liège, les représentants des principaux lignages de la Cité : les Saint-Servais, les Ile, les Surlet (i). Et plus tard, au XV^, c'est un grand propriétaire de houillières, c'est Wathieu d'Athin qui sera, pendant quelque temps, l'arbitre de la vie publique dans la Cité.

Si importante que fût, au point de vue de la production dé la richesse, l'exploitation des houillières, le commerce était encore plus productif. Le commerce, c'est-à-dire le commerce en gros, était une profession aristocratique dans les villes du moyen âge. Il ne portait guère, à vrai dire, que sur trois objets : le drap, le vin et l'argent. Les- trois professions de hallier, de vinier et de changeur, comme on disait à

les biens d'une église, même accensés ; les censitaires, en se plaçant au point de vue de leur seigneur foncier, appellent leurs tenures de ce nom, et ceux qui composent la cour foncière s'intitulent homines allodiales et de casa Dei ou alluem jugeans entre Sainte-Marie et Saint-Lambert » G Desmarez, Étude sur la propriété foncilre dans les villes du moyen-âge^ p. 82.

M. Pirenne, écrit {BA.RB 1908 p. 61) : « C'est une erreur, à mon sens, que

de voir dans les hommes délie chyse Dieu des propriétaires La cour

allodiale n'est au fond qu'une cour de tenants ». Disons plutôt qu'elle

l'a été d'abord, mais, qu'elle s'est transformée peu à peu.

(1) Bormans et Schoolmesters, t. II, p. 3o3; Schoonbroodt, Inventaire des archives du Val Saint- Lambert, nos 3g3 et SgS; Cuvelier, Yal Benoît^ p. 482 et 529; de Borman t. I, p 88.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE. iSg

Liège, étaient des professions aristocratiques (i), et elles comprenaient à peu près l'ensemble du patriciat liégeois, si l'on y ajoute les possesseurs de houillères. Les halliers (2) ou marchands de drap devaient leur nom à ce que, de temps immémorial, ils vendaient leurs marchandises dans une halle qui leur appartenait et qui était située sur le Marché (3). Le drap qu'ils vendaient, ce n'étaient pas les modestes étoffes fabriquées par les drapiers indigènes : ceux-ci vendaient eux-mêmes leurs produits. Les halliers de Liège vendaient dans leur halle les draps fins de Flandre; ils vendaient aussi la laine d'Angleterre, qu'ils faisaient venir par grandes quantités et qu'ils allaient acheter sur place; le lignage des Neuvice devait sa fortune à ce trafic (4), et nous connaissons un autre patricien de Liège, l'échevin de Coir, qui, vers 1249, le pratiquait assidûment (5).

(1) De même à Cologne. V. Maurer, t. i, pp. 827 et 028.

(2) Ce nom est employé pour la première fois, en opposition à celui de drapier qui désigne les fabricants indigènes, dans un règlement d'Adolphe de la Marck pour le métier des drapiers, qui est du i^r février 1324. BSLLW, t. V, p. 184, et Bormans et Schoolmeesters, t III, p., 268. Il est employé couramment par Jacques de Hemricourt dans son Miroir.

(3) C'est cette halle qui fut pillée, en 1212, par les Brabançons, V. ci-dessus p. 120.

Elle était située au Marché, tandis que celle qui fut bâtie en 1208 pour les drapiers était située en Saint-Johanstrée (aujourd'hui Féronstrée). Cf. l'acte cité ci-dessous : ce Que désormais ne soit nulx qui, en nostre dicte cité de Liège .. vende drap à taille fours des dois halles de nostre dicte citeit, assavoir est la halle qui siet deleis le marchiet de Liège et Vautre halle qui siet en Saint-J ohanstrée » BSLLW, t. V, p. 481. Dans Bormans et Schoolmeesters, III, p 266, les mots soulignés ont été omis par inadverdance, ce qui rend le pas-sage inintelligible.

(4) De Borman, t, I, p, 74.

(5j « La marchandise que Giles del Cur maine et rameine d'Angleterre « n'est très probablement que de la laine. V. BSLL W, t IX, p. 174 (où il faut corriger Fur en Cur.) Sur Gilles de Coir, lire la notice de M. de Borman, t. I, p. gi. Un autre patricien, Louis Surlet, meurt en Angleteterre (Hemricourt, Guerre, p. 23 1>.

Les viniers (i), comme les halliers, dédaignaient le commerce des produits indigènes : celui-ci était abandonné au métier des vignerons ou cotteliers, qui produisaient les crus liégeois sur les coteaux de la Meuse. Eux, ils vendaient en gros les vins étrangers, qu'ils faisaient venir de la vallée du Rhin, particulièrement de l'Alsace (2) ou encore des collines de la Bourgogne et des plaines du Bordelais (3).

La troisième des professions patriciennes était, avons-nous dit, celle des marchands d'argent ou changeurs. Nous ne sommes malheureusement pas renseignés sur eux. Ils formèrent de bonne heure une espèce de gilde ou « frairie » avec deux maîtres annuels, à laquelle le maïeur et les échevins accordèrent en i338 une existence légale en approuvant leur règlement (4). La profession était lucrative, et les changeurs de Liège semblent avoir joui d'un bon renom, car c'est chez eux qu'en 1246 le pape déposa i5ooo marcs destinés à encourager les partisans de Henri Raspon (5). Le petit peuple, toutefois, ne les tenait pas en haute estime, à preuve les noms de Tirebourse et de Maille à Maille sous lesquels il en désignait certains. Les changeurs de Liège ne se préoccupaient pas beaucoup de la popularité, mais ils défendaient avec énergie leurs privilèges et faisaient une guerre acharnée à la concurrence étrangère. C'est à leur instigation sans doute qu'en i3o3 l'évêque

(1) C'est l'expression employée régulièrement par Jacques de Hemricourt pour désigner les marchands de vin.

(2) C'est ce qu'on appelait à Liège les vins d'Assay.

(3) Sur le commerce de ces crus étrangers, voir plus loin, au chapitre XV.

(4) V. ce document à l'Appendice I.

(5) Chronica Regia Coloniensis p. 289.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIEGE

Adolphe de Waldeck fit briser les maisons des Lombards et les chassa de la Cité (i).

Je crois bien faire en donnant ici la liste des patriciens de Liège qui, au XII le et au XI Ve siècles, ont exercé une des trois professions aristocratiques dont il est question. Je l'ai dressée principalement d'après le Miroir des Nobles de Eesbaye de Jacques de Hemricourt, en y ajoutant quelques noms sur lesquels j'étais renseigné par d'autres documents :

Halliers.

Jean Festeau, Miroir, p. 255. \ Colard Flockeleî, o. c. 238. | Jean Gilman, 817. 1 Jean de Hemricourt, 110. I Jean de Metz, 12. ) Henri de Neuvice, 277. | Jean Paniot, i5o. | Jean Remacle, 348. !

Jacquemin de Theux, 275. '

Gilles de Metz, i3i6 (Poncelet, Fiefs d'Adolphe de La Marck, p. 171). Jean Flokeles (Id. o. c, p. 336).

Thierry Flokeles (Id. o. c, p. 348).

ViNIERS.

Collard Bakenhem, Miroir, 256.

Jean de Coir, 148. | Thomas de Hemricourt, 128. j Jean de Hollogne, 261. I Jean de Lardier, i65. > Baudouin du Lion, 275. | Evrard del Low, 60.

Alexandre le Preudhomme, 817.

Olebreck, 822, /

(1) Hocsem, p. 838. Hic Adolphus Lombardes usurarios, quosscabini Leodienses lucri gratia confovebant, armatus non clypeo vel galeâ, sed mitrâ et baculo pastorali; fractis domorum suarum foribus a civitate penitus extirpavit. Le passage de Hocsem est intéressant, parcequ'il nous montre les dispositions de l'échevinage par rapport au patriciat, dont les changeurs font partie. Brusthem, dans Chapeaville, t. 1 1, p. 338, dit qu'Adolphe agit en exécution de la bulle de Grégoire X, qui venait d'arriver à Liège en septembre i3o2.

On ne connaît pas le nombre des familles vouées à l'exercice des trois professions patriciennes. Peutêtre, si l'on était mieux renseigné sur leur arbre généalogique, se ramèneraient-elles presque toutes aux cinq grands lignages que nous rencontrons, dès l'origine de la Cité, établis dans les vinâves cismosans : les Saint-Martin, les Saint-Servais, les Neuvice, les Ile, les Surlet. L'instabilité des noms des familles bourgeoises jusqu'au XIV^ siècle rend fort difficile une constatation de ce genre : cependant, nous savons que les de Coir et les de HoUogne sont des Saint-Martin, que les Le Bel, les de Brabant, les

Jean de Lardier, i336 (Poncelet, Fiefs d'Adolphe de La Marck, p. 431). Evrard délie Ramée, en i325 ^ Poncelet, Inventaire de S. Pierre, p. 32;. Wéry de Cressant, en iSSg (Id. ibid., p. 9g). Guillaume de Brouck de Bellincourt, en 1401 (Id , ibid., p. 124).

Changeurs.

Pierre des Balances, Miroir, 214.

Gillard del Gange, 60. 1 Guillaume de Grâce, 258 ' Bertho de Horion, 32 1. j Thomas de Jehay, 141. j Lambert de Lens, i3i. 1 Godefroi le Puissant, 83.

Jean du Ratier, 32 1. [ Gilles Rigo, 21 3. I Gilles de Rocourt. 146. 1 Jean de Vaux, 259. j Abraham de Waroux, 247. 1 Lambert de Waroux, dit Maille • à Maille, 317.

Henri de Cologne, en 1372 (Cuvelier, Val Benoît, p. 572).

Renier de Bierset, en 1384 (Poncelet, Inventaire de Saint-Pierre, p. 93).

Wyet de Lovencbi, Lombard, en 1389 (Poncelet, tbid, p. 99).

Goffin Lourdo, en 1324 (Poncelet, Fiefs d'Adolphe de La Marck, p. 292).

Pires dit del Cheval le viel cangoir de Liège, Lombars en i33o (Bormans et Schoolmeesters, HI, p. 343),

Jean Surlet, frère de Radoux Surlet de Féronstrée, Schonbroodt, Inventaire de Saint Lambert, n» 777, en i36i.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

Crasmadar, les d'Anixhe et peut-être les Del Cange appartiennent au lignage d'Ile, que les Polarde et les de Charneux font partie de celui de Neuvice et que, selon toute apparence, les de Dinant sont issus de celui de Saint-Servais (i). Voilà donc l'aristocratie liégeoise groupée en un petit nombre de lignages fort ramifiés. C'est parmi eux exclusivement que se recrutent les échevins (2); c'est eux aussi, il n'en faut pas douter, qui fournissent à la Cité ses maîtres et ses jurés (3).

(1) Je ne puis naturellement pas entreprendre ici la démonstration de ces faits et je me borne à renvoyer aux listes scabinales de M. de Borman.

(2) Voici, établie d'après les notices de M. de Borman, la liste complète des familles scabinales de Liège pendant les années 1244-1312. Les chiffres placés derrière les noms indiquent le nombre des échevins fournis par chaque famille.

Saint-Servais, 5

Code t.

Lardier, 5

Chabot.

Neuvice, 4

délie Fosse

Saint- Martin, 3

de Hainaut

de Coir, 3

de Cerf

Surlet, 3

Pipelet

del Cange, 3

délie Fontaine

d'Ile, 3

Baré

délie Ramée, 2

de Dinant

Boveaz, 2

Rigo

délie Ruelle

Le Bel

del Low

d'Upigny

Maton

de Charneux

Crasmadar ) ^ .

^ , frères.

Godon 3

Skilhet

d'Avesnes

Le Fou

de Binche

d'Aniz

de Laveux

Oveis 1 frères del Falcon \

de Solier

(3) Voici une liste bien maigre des maîtres de Liège depuis 1 185 jusqu'à la

révolution de i3i2 :

ii85 Renier Sureal. Renier Sureal.

Henri Crekilhons. Henri Crekilhons (1).

1197 Winand de Souverain- Pont. 1 23 1-32 Gilles.

(1) L'un de ces trois maîtres appartient à l'une des années précédentes.

Ces lignages remontent bien au-delà des origines de la commune. Celui d'Ile apparaît dans les docu-

Je dis qu'à part Jean le Moine et Jean du Pont, maîtres plébéiens en vertu du régime de parité établi en i3o2, tous ces maîtres appartiennent au patriciat. C'est certain pour Jacques et Jean de Saint- Martin, Gilles del Cange, Lambert délie Fosse, Henri de Saint-Servais et Jean Surlet. — Pierre de Skendremale est un chevalier et a été échevin de Liège de i36i à i382 (de Borman, t. I, p. 211). Pour Louis de Pilechoule, il est, avec des échevins et le clerc communal, arbitre pour préparer la Paix des Clercs; un de ses descendants, Guillaume de Pilechoule, épousera la veuve du vaillant chevalier Jean de Flémalle, (de Borman, t. I, p. 170). A tous ces traits, il faut reconnaître un patricien. Il n'y a rien à dire de Gilles et d'Alexandre, dont la famille reste inconnue ; quant à Renier Sureal, à Henri Crekilhon et à Winand de Souverain- Pont, je les revendique aussi pour le patriciat. Renier Sureal, maître en ii85 et en 1197, reparaît encore dans un acte de 1190, où il figure seule avec le maïeur et avec Henri de Cologne à la suite d'une longue liste de témoins ecclésiastiques (Bormans et Schoolmesters, t I, p. 117), et dans un autre de 1204 où il est un des trois seuls bourgeois cités comme témoins. (BIAL, IX, p. 352). Ne pourrait-il pas être du lignage des Surlet? Sureal = Surel (Surellus) aurait pour diminutif Surelet (Surlet) comme Radoux, Radelet,Wathier,Wathelet, etc. Je constate qu'en eftet, le «seigneur Gilles Surlet», chevalier, porte l'un et l'autre nom; il s'appelle tour à tour Surlet, Sureal, Surias, Sureaus, Sureles, Surelet. V. la Table du Cartulaire de Yal Benoit, par J. Cuvelier. Pour les Crekilhon, j'ai prouvé leur filiation patricienne dans ma Note additionnelle sur Henri de Binant {BARB, 1907). Reste le seul Winand de Souverain-Pont sur lequel je n'ai pas de renseignement positif, mais qui est probablement un Neuvice.

Voici mes raisons :

La famille de ministériaux dite de Pont est représentée dans nos documents par :

L' échevin de Pont io3i (Cartul. inéd. de Saint-Barthélémy).

Godescalc de Pont, clerc, 1078 (o. c).

Lambert de Pont 1078-1096 (o. c. et charte d'Otbert).

Thierry de Pont, son fils 1095-1 i3i (Chartes de S. Jacques et de S, Laurent).

Les de Pont disparaissent ensuite totalement et peu après nous voyons apparaître en 1177 Nicolas de Superiori Ponte en ii85, Hellin de Superiori Ponte et son frère Gérard (Bormans et Schoolmesters, t. 1, pp. 106, 107 et charte inédite de Saint-Jean) et, en 1197, Winand de Superiori Ponte, maître

Alexandre.

1242-43 Pierre de Skendremale.

Jacques de Saint-Martin.

1276-77 Lambert délie Fosse.

Louis de Pilechoule.

i3o4 Gilles del Cange.

i3o5 Henri de Saint-Servais.

i3o9 Le même.

i3i 1-12 Jean Surlet.

Jean le Moine, tanneur.

i3i2-i3 Jean de Saint-Martin, échevin.

Jean du Pont.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

ments dès 1076 (i); il est représenté en ii85 dans le tribunal des échevins et dans le conseil communal à la fois (2).

Les Neuvice peuvent se vanter d'une antiquité plus haute encore si, comme j'ai lieu de le croire, ils se rattachent à une famille que nous rencontrons en io3i, sous le nom de de Pont, et en 1 177, sous celui de Souverain-Pont, pour prendre à partir de 1211 celui sous lequel elle est restée connue. Ce lignage a fourni à la Cité quatre échevins et un de ses premiers maîtres.

Si les autres sont mentionnés plus tard dans les chroniques (3), il est peu probable qu'ils soient plus récents dans la vie, et nous savons que c'est précisément le lignage de Saint-Martin qui fut, jusqu'au

de la Cité. (Schoonbroodt, Yal Saint-Lambert, t. I, n» 14). Je dis que ces deux lignages n'en forment qu'un : à la date de io3i, Pont ne peut désigner que le Souverain Pont (sur lequel v. Gobert, t. III, p. 624 et non pas le Pont des Arches, qui n'était peut-être pas encore construit à cette date (il le fut entre 1025 et io38). Il est inutile d'ajouter que l'épithète de Souverain n'est apparue qu'après la construction du Pont des Arches. M. Gobert, il est vrai, croit à l'antériorité de celui-ci, et invoque le nom de la rue du Pont, qui y mène.

Que le lignage de Pont ou de Souverain-Pont doit être tenu pour identique à celui de Neuvice, c'est ce qui résulte d'abord de l'équivalence des noms, le même vinave ayant été désigné tour à tour par l'un et par l'autre. « Item portaient chil de vinaule de Nouvis condist maintenant le vinaul de Souverain-Pont d'azur à croisettes recroisettées d'or. » dit Hemricourt, Miroir, p. 260, Le nom de Souverain Pont n'apparaît plus après 1 197 ; celui de Neuvice surgit dès 1211. Les Souverain Pont sont, comme les Neuvice, des ministériaux; ils sont de plus, dans les actes de n85 et de 1197, au premier rang des laïques de la Cité.

(1) Godescalcus de Insula clericus. Cartulaire manuscrit de Saint-Barthélémy, à la bibliothèque de l'évêché de Liège.

(2) Acte de 11 85 dans Leodium 1907, p. 3.

(3) Neuvice en 1211. Schoonbroodt, Yal Saint-Lambert^ t. I, n» 3g. — Saint-Servais en 1260, ou en i235, si on peut, avec M. de Borman, I, p. 74, considérer Alexander de Halla comme un Saint-Servais. — Saint-Martin en 1244. Cuvelier, Yal Benoît, p. 108.

milieu du XI 11^ siècle, le plus considérable de la Cité (i), La plus ancienne de nos listes scabinales, celle de 1244, offre deux noms de ce lignage (2), et il y a un Saint-Martin parmi les dix maîtres de la Cité que nous connaissons avant le XI siècle (3). Le lignage de Saint-Servais ne le cédait guère en importance à celui de Saint-Martin : il a cinq de ses membres sur les listes scabinales de 1244 à i3i2 (4), et un autre est maître de la Cité à deux reprises, en i3o5 et en i3o9 (5). Il faut encore mentionner au premier rang les de Lardier qui, comme les Saint- Servais, ont fourni cinq échevins entre 1244 et i3i2, les Matton de Hors-Château, qui portent les armes de leur vinâve et semblent être la principale famille de ce quartier, les de Cologne, établis dans la paroisse de Saint-Jean- Baptiste, dont ils sont les patrons (6), et qui ont un de leurs membres dans le Conseil communal en II 85 (7), les del Cange, qui doivent leur nom à leur profession et dont certains membres joueront un rôle retentissant dans les troubles politiques de Liège, et enfin les Surlet qui, apparaissant au XI 11^ siècle, éclipseront tous les lignages antérieurs, et jouiront dans la Cité d'une popularité sans pareille (8).

Deux de ces lignages ont eu une fortune assez rare : celui des Surlet est venu, en i83i, expirer sur les

(1) V. ci-dessus, p. 64, le passage de Jacques de Hemricourt sur le lignage de Saint- Martin.

(2) J. Cuvelier, Cartulaire de Val Benoît, p 108.

(3) Diplôme conservé dans Jean d'Outremeuse, t. V, p. 268. (4> V. de Borman. o. c, passim.

(5) V. le même, o. c, t. I, p. 98.

(6) V. la note 1 de la p. 167.

(7) Leodium, 1907, p. 3.

(8) Hemricourt. Miroir pp. 209-211.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

marches du trône de Belgique en la personne du régent baron Surlet de Chokier, et celui des de Cologne occupait encore en 1792 la paroisse où nous le rencontrons en 11 85 : (1) sa maison patrimoniale était en face de l'église, et la famille, selon toute apparence, y a gardé son foyer pendant six siècles par un phénomène de longévité extraordinaire.

Pour bien comprendre l'histoire du patriciat de Liège et particulièrement son rôle ultérieur, il est indispensable de se rappeler son origine. Celle-ci se trouve dans la ministérialité , c'est-à-dire dans le service du prince. Terre d'église transformée en Cité par les événements, Liège n'a point possédé à l'origine, comme la plupart des autres villes épiscopales, un fond de population libre qui serait devenu par la suite son patriciat (2). Tous ses habitants appartenaient à l'évêque, et ceux d'entre eux qu'il employait à son service peuvent être considérés comme un embryon d'aristocratie. De bonne heure, ces ministériaux se partagèrent en deux groupes : les uns, établis à la campagne et pourvus de fiefs, constituaient sa milice féodale; c'est eux que les chroni-

(1) Les de Cologne étaient, dès n8g, collateurs de l'église Saint-Jean- Baptiste, à titre de descendants du fondateur. V. à l'appendice I le diplôme de 1 189, et cf. mon mémoire sur La paroisse Saint-Jean-Baptiste à Liège, dans BSAHL, t. XIV, p. 240. En 1789, Gilles-Joseph de Cologne était grand greffier de la Cité; il demeurait en face de l'église Saint- Jean-Baptiste, dans laquelle était le caveau de sa famille. Gobert, t II, p. i3o.

(2) Comme l'écrit Raikem, Coutumes de Liège, t, 1, p. 18, qui se figure les patriciens et les plébéiens de Liège comme descendant, les premiers des hommes libres et les autres des serfs, et Wohlwill, p. 72, qui argue de ce que : i» nulle part Liège ne figure dans la liste des possessions de l'église; 2° dans le diplôme de 1 107, la terre mansionaria seule relève de l'église, tandis que la forensis potestas s'étend sur la Cité. Pour la réfutation de ces arguments, V. G, Kurth, Notger de Liège, t. 1 p. i25 et le même, Origines de la commune de Liège, pp. 270 et suivantes.

queurs liégeois désignent par le terme de milites, qui équivaut dans leur langue à celui de chevaliers. Fameux dès le siècle par leur esprit militaire (i), ils sont les ancêtres de cette noblesse de Hesbaye qui a trouvé son Froissart dans le chroniqueur Jacques de Hemricourt.

L'autre groupe des ministériaux de l'évêque servait dans les emplois civils. Ils remplissaient dans les agglomérations urbaines les fonctions de maïeur ou d'écoutète, d'échevins, de monétaires, de receveurs ou de simples messagers; ils pourvoyaient, en un mot, à tous les besoins de l'administration centrale, principalement dans la Cité, et, comme nous l'avons dit, ils formaient l'élite de la bourgeoisie en un temps où le service du prince constituait la plus haute des distinctions. Leurs fonctions revêtirent un caractère de plus en plus honorable à mesure que s'accrut l'importance de la ville, et la richesse qu'ils tirèrent de leur commerce les entoura de prestige. C'est ainsi que, partis d'un rang bien humble, ils se trouvèrent, à la longue, transformés en patriciens, tandis qu'une évolution semblable acheminait à la noblesse les ministériaux militaires.

Entre les deux groupes de ministériaux que nous venons de caractériser, les liens sont restés nombreux et intimes. Ils se souviennent de leur communauté d'origine, et cette parenté historique est continuellement ravivée par les nombreux mariages qui les versent les uns dans les autres. Ce ne sont pas seulement les nobles qui, comme ceux d'aujourd'hui, épousent des filles de bourgeois pour « redorer leur

(i) Folcuin, c. 25, p. 66 : Laudata illa et cunctis saeculis prsedicata Lothariensis militia.

PATRICIENS ÈT PLÉBÉIENS A LIÈGE. 169

blason )>, ce sont aussi des bourgeois qui épousent des filles nobles (i), et qui peuvent suspendre derrière le comptoir paternel les armoiries des plus illustres lignages hesbignons. Ces relations incessantes avec la chevalerie féodale inspirèrent bientôt aux bourgeois le désir de les imiter et de vivre de leur vie : les voilà, vers le milieu du XI 11^ siècle, qui se mettent à prendre la chevalerie, et affectent cette existence féodale dispendieuse qui crée les dettes et qui amène la ruine (2). Se donnèrent-ils aussi, comme les nobles, le luxe des discordes intestines? Nous l'ignorons, encore que le conflit de 1208 entre les Surlet et les Saint-Servais trahisse des relations peu cordiales entre ces deux grandes familles. Il est bien probable que l'ambition, l'amour-propre, la jalousie auront provoqué plus d'une fois des querelles sanglantes, et il serait même étonnant qu'il n'en eût pas été ainsi, puisque Liège a partagé la

(1) « Tous les riches hommes de Liège ont puis cely temps mairieit leurs enfans et astaleis dedans les lignages délie evesquel de Liège, de Brabant, délie conteit de Namur et des pajs marchissans » (Hemricourt, p. 209.)

Nombreux exemples dans le Miroir de J. de Hemricourt : Libert de Langdries épouse une fille de Gérard del Gange (pp. 3o et 3 18), Thomas d'Esneux épouse la fille de Gilles Rigo, changeur (p. 53), Thierry de Rochefort épouse celle d'un bourgeois de Liège (p. g3).

D'autre part, des bourgeois épousent des filles nobles : Henri le Bel épouse une de Beaufort, Jean de Metz une de Warfusée, Henri de Cologne une de Waroux, etc., etc.

(2) Jacques de Hemricourt nous dit que l'échevin Jean Surlet (i285-i3i2) tut « li promirs fils de borgeois qui awist oncques à Liège esteit chevaliers « (Miroir^ p. 60, cf. p. 216) et que l'échevin Arnoul de Charneux (i3o8-i3ii), fils de Gilles de Neuvice, « fut ly uns des promerains fils de borgeois qui onkes presist ordene de chevalerie à Liège et fut fait chevaliers avekes mons. Johan Surlet » (o. c , p. 236) Mais il est certain qu'il se trompe, car je trouve, en 1 254, un Radoux de Neuvice qualifié de chevalier [miles). Cuvelier, Val-Benoît, p. i36. Et l'acte communal de i25o, cité à la note 3 de la page 170, nous montre qu'à cette date l'usage était répandu parmi les patriciens de Liège de prendre la chevalerie.

condition de toutes les républiques municipales du moyen-âge. Mais la disparition des sources historiques a fait retomber dans des ténèbres opaques tout cet aspect de la vie sociale de la Cité.

Nous pouvons facilement nous figurer ces fiers patriciens se promenant à travers les rues de leur ville natale, dans leurs robes doublées de fourrures, sous lesquelles ils portent leurs armes, toisant avec dédain leurs rivaux et jouissant de l'admiration que les petits témoignent sur leur passage. Ils constituaient, pris ensemble, une puissante corporation qui considérait la Cité comme sa chose, et dont les membres, tout comme les échevins, se titraient de messires et de seigneurs (i). Ils avaient le monopole des grands offices civils; seuls ils pouvaient aspirer aux charges de maïeur et d'échevin, comme à celles de maîtres et de jurés, ils introduisaient leurs enfants dans l'aristocratique Chapitre des tréfonciers (2), jusque là ouvert à la seule noblesse, et ils se faisaient payer de riches subsides par la Cité chaque fois que l'un d'eux recevait l'ordre de chevalerie (3).

(1) « Et adont tous les riches borgois de Liège et mayement les ainsneis on les nommoit saingnor et en y avait grant nombre qui portaient vair et gris et estoient hamotes (?) de vaire, ensi que les bannerez soloient estre d'antiquiteit « Hemricourt, Miroir, p. iio.

Domini est l'expression courante par laquelle Warnant désigne les patriciens de Liège et ceux de Huy ; voir p, ex. La Chronique de 4à02, pp. 233, 287, 264, 266, 270. Le vers sur le Mal Saint Martin de i3i2, rapporté par le même chroniqueur, p 264, emploie également ce terme en parlant des patriciens qui ont péri.

(2) Le plus ancien chanoine bourgeois que je rencontre dans le Chapitre de Saint-Lambert est Gilles Surlet (i235), v. de Theux, Le Chapitre de Saint- Lambert à Liège, t. I, p. 252. Dans la seconde moitié du XI Ile siècle, j'y trouve un membre de la famille d'Ile et deux de celle del Gange.

(3) V. l'acte de novembre i25o dans Jean d'Outremeuse, t. V, p. 291.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

Les patriciens de Liège avaient d'ailleurs les défauts de leur classe. Hautains et arrogants avec les petits, ils les indignaient par leur morgue, quand ils ne les exaspéraient > point par leurs vio- ^ lences. Cela était en quelque sorte fatal, et nous serions autorisés à nous figurer ainsi les relations des classes sociales de Liège entre elles, même si les contemporains nous les avaient laissé ignorer. (1) Il faudrait toutefois se garder de rien exagérer. Les petits n'étaient pas tous les jours foulés aux pieds par les grands, et, en règle générale, on peut dire qu'on gagnait leur sympathie à peu de frais. Le lignage de Surlet fut toujours cher au peuple de Liège, et, longtemps après que la lutte des classes eut parqué les grands et les petits en deux camps opposés, les membres de cette famille jouirent d'une popularité sans rivale. Le bon Hemricourt nous a conservé l'histoire de ce Jean Surlet, dit de Lardier, qui abandonna le parti du prince pour celui du peuple, et qui devint bientôt l'idole de celui-ci. « Il était tellement bien vu des petits qu'il en faisait ce qu'il voulait. Le moindre de ses serviteurs avait plus d'influence que n'en possède aujourd'hui le chevalier le plus huppé. Il était littéralement l'enfant gâté de la fortune. N'entendait-on pas dire aux gens : (c Étant à jeûn ce matin, j'ai rencontré le bon seigneur de Lardier; il ne peut m'arriver malheur durant la journée ». Bien plus, quand le Saint I Sacrement était porté à un bout de la rue au son de la clochette, et qu'à l'autre bout on aperçût Jean

(1) Hocsem, p 286: Poptilares considérantes antiquâ se servitutedepressos. Jean d'Outremeuse, t. V, 278, brode comme toujours, mais sur un fond incontestablement fourni par l'opinion publique de son temps.

de Lardier, il y avait des Liégeois qui se détournaient pour saluer d'abord le chevalier. Une jolie fille « folle de son corps » (i), nommée Pâquette, s'était prise pour le beau seigneur de Lardier d'une passion intense. Tous les matins, elle se rendait à la porte de son hôtel de la rue Souverain-Pont, guettant sa sortie, et dès qu'elle l'apercevait, elle se jetait à ses pieds et lui baisait les mains ou les vêtements. « (2).

Le patriciat de Liège, au surplus, n'était pas un monde fermé ; aucun fossé profond ne le séparait de la classe populaire. Ses rangs s'ouvraient libéralement aux parvenus. Il suffisait, pour y entrer, d'avoir gagné de l'argent et de renoncer au travail servile. Le plébéien enrichi passait de plein pied dans l'aristocratie urbaine; le patricien appauvri rentrait de même dans les rangs de la plèbe. D'une classe à l'autre, l'écart entre les fortunes n'était pas énorme, du moins en règle générale; il était aussi facile de s'abaisser du patriciat à la plèbe que de s'élever de la plèbe au patriciat. La matrone aujourd'hui opulente pouvait se voir précipitée dans l'indigence par la mort de son époux (3), et tel patricien qui mariait sa fille envisageait, dans les conventions matrimoniales, l'éventualité où le veuvage la réduirait à la détresse (4).

(1) M de Borman t. i, p. iSg, qui paraphrase ce passage de Hemricourt, se persuade que folle veut dire ici estropiée et rapprc>che le mot affolure. Mais le sens du mot est trop bien établi par une multitude de textes pour qu'il y ait lieu de discuter cette conjecture.

(2) Hemricourt, Miroir, p. 61.

(3) Matrona queedam magni generis Leodii morabatur. quse noviter mariti defuncti patiens absentiam, tolerare non poterat gravamen et molestias remanentis sibi familiae, paupertate nimiâ circumventa. Yita Odiliœ, p. 277.

(4) Quod si ipsam Mariam in viduitate permanentem egere contigerit etc. Acte de 1244 dans Cuvelier, Val-BenoU, p. 109, et dans de Borman, t. II, p. 533.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIEGE. I73

C'est la preuve évidente que, même dans les rangs les plus élevés du patriciat liégeois, la richesse ne se conservait qu'au prix d'un travail constant, et que les grandes fortunes héréditaires constituaient d'assez rares exceptions.

Ajoutons que, lorsque les intérêts de leur classe n'étaient pas en jeu, les patriciens savaient être généreux, zélés pour le bien commun et pour la gloire de la Cité. Ils prêtaient de l'argent au Chapitre et au Conseil communal (i), ils fondaient des maisons religieuses, ils appelaient les ordres nouveaux à Liège (2), ils se souvenaient dans leur testament de toutes les œuvres de charité qui foisonnaient dans la Cité (3).

En dessous des grands, mais sachant les regarder en face, s'étage l'immense majorité de la population urbaine. Tous les petits ne sont pas, comme les patriciens, des Liégeois de vieille roche; leur masse confuse se compose, au contraire, des éléments les plus divers.

A côté des descendants des indigènes, qui sont le petit nombre, se presse la multitude de ceux que charrie éternellement le grand courant de l'immigration. Ce sont les pauvres gens qui arrivent de la campagne comme serfs et que l'air de la ville a rendus libres. Ce sont des laboureurs devenus des ouvriers industriels, ce sont des ouvriers devenus des bourgeois par une longue résidence et attachés par

(1) V. la charte citée du 2 août 1249 ^^^^^ BSLLW, t. t. IX, p. 17g.

(2) V. au chapitre XV.

(3) Lire, par exemple, les testaments de Gilles Surlet (1281), de Lambert délie Fosse (i283), de Pierre Boveaz (1288) et autres, dans de Borman, t. I, PP 437» 441, 444-

leur métier aux grands établissements religieux de la Cité. Les plus anciens d'entre eux, établis dans l'enceinte notgérienne, se livrent aux professions indispensables dans toute agglomération humaine : ils sont boulangers, bouchers, cultivateurs, charrons, etc. Non moins anciens sont les ouvriers du métal établis en Féronstrée (i), ces représentants de l'industrie liégeoise par excellence. Lorsque les corporations de métier se constitueront, la première sera la leur : sous le nom de fèvres, elle comprendra dans un vaste groupement ceux qui font les outils les plus vulgaires et ceux qui exécutent les travaux d'art les plus fins (2). Si nous trouvons les drapiers concentrés au nord de l'enceinte notgérienne, dans la paroisse Saint- Georges, où plusieurs noms locaux gardent encore le souvenir de leur profession (3), cela tient sans doute à ce qu'ils sont plus récents à Liège; la tradition veut même que leur art y ait été apporté d'abord par des ouvriers flamands (4). On ne s'étonnera pas de voir les vignerons et les houilleurs disséminés dans la banlieue (5), et les tanneurs établis Outre-Meuse (6), de même que les pêcheurs.

(1) V. Gobert, t. I, p. 493.

(2) C'est seulement plus tard que les orfèvres se détachent des fèvres et vont, comme les derniers en date, prendre rang à la queue des 02 métiers.

(3) Rue sur Meuse aux Tindeurs (les teinturiers formaient une branche de métier des drapiers), rue sur Meuse aux Foulons (même observation), Pont des Tisseurs, rue des Wendes, rue en Draperie, Tintenierrue. (Gobert, t. I, p. io5.)

(4) Rue sur Meuse aux Flamands, citée en i353, terme venu peut-être de ce que l'industrie du tissage aurait été exercée chez nous, à son début, par des Flamands. (Le même, 1. c.)

(5) B1A.L, XXIII (1892), p. 202; XXVIII, p. to6.

(6) M. Bormans, BSLLW, V, p. 17g, admet sur la foi de Lambert de Vlierden que les tanneurs habitèrent d'abord en Sauvenière. Contre cette opinion v. Gobert t. I, p. 99 et t. III, p. 556.

PATRICIENS ET PLÉBÉIENS A LIÈGE

Le groupement en corporations de métiers, qui devait faire des ouvriers une véritable force sociale, n'existait pas encore : le levier au moyen duquel ils auraient pu agir sur la société de leur temps leur faisait défaut. A partir d'un moment donné, qui n'est pas antérieur au dernières années du XI 11^ siècle, nous trouverons tous ces travailleurs réunis en groupes professionnels. Il est difficile, en l'absence de toute preuve documentaire, de dire à quelle époque remonte à Liège la constitution des métiers, et l'on ne peut formuler à ce sujet que des conjectures. Peut-être les ouvriers de la même profession commencèrent-ils par créer des confréries religieuses, et trouvaient-ils dans le culte du même patron, dans la célébration commune des mêmes anniversaires, la satisfaction de ce besoin de sociabilité qui est inhérent à tous les hommes. S'il en est ainsi, on comprend que l'esprit de solidarité et la conscience de leur valeur collective se soient développés chez eux, en quelque sorte, sous les ailes de la religion. Il aura suffi de transporter dans la vie civile l'organisation et l'esprit de discipline qui régnaient dans la confrérie. En attendant qu'ils disposassent de ces puissants moyens d'action, les petits restaient désarmés vis-à-vis des grands et incapables de faire respecter leurs revendications.

Il se produisit alors ce que nous voyons se produire dans toutes les républiques municipales, tant de l'antiquité que du moyen-âge. C'est dans les rangs du patriciat lui-même que surgirent les premiers émancipateurs de la plèbe. Cédant aux impulsions d'un naturel généreux et peut-être aussi à l'attrait d'une popularité facile, un personnage qui appartenait au

CHAPÎTRË VIÎ.

principal lignage de la Cité se fit le protecteur de la plèbe et le champion de ses droits. Louis Surlet n'était ni un tribun, ni un chef de parti, ni ce qu'on appellerait de nos jours un démocrate : c'était tout simplement un patricien plus avisé que les autres membres de sa classe, et, s'il fut le précurseur de la démocratie, on peut dire qu'il le fut bien à son insu et sans le vouloir. Paroissien de Saint-Jean-Baptiste et vivant au milieu du petit peuple des tisserands et des foulons (1), il s'intéressa à leur laborieuse existence et voulut faire quelque chose pour eux. , Avec l'autorisation du prince (2), il bâtit dans la rue Féronstrée une halle où ces pauvres gens pourraient désormais vendre et étaler les produits de leur industrie. C'était en 1208, l'année même où le roi Philippe de Souabe confirmait la célèbre charte des libertés liégeoises. L'initiative de Louis Surlet ne fut pas du goût de tout le monde parmi les grands. Ils dominaient jusqu'alors le commerce de la draperie dans la Ché de Liège : ils vendaient dans la vieille halle du Marché non seulement les draps fins des villes manufacturières de la Flandre, mais encore les laines de première qualité qu'ils faisaient venir des > ports anglais (3). Les drapiers indigènes étaient leurs tributaires pour l'achat de ces matières premières. Leur donner une halle à eux, c'était leur ouvrir un

(1) En 1475, on signale encore la maison de Baré de Surlet en Féronstrée, cf. Gobert, t. I, p. 5oo.

(2) Il fallut cette autorisation pour bâtir la halle de Dînant en i253. Bormans et Schoolmesters, t. II, p. 146.

(3) V. la Lettre des vénaux (iSiy) : art. 16 : Item qui ne soit nuls folh ne revendeurs de lennes qui laine achat fours qu'en la halle par jour ma

chant ne nuls n'achate par jour marchant laine que ons aporterat à -

Liège à vendaige, se chu n'est en la dicte halle, Bormans, Ordonnances, t. i,"^ p. i65.

i^ATRICIENS ËT PLÉBÉIENS A LIEGE. 177

marché qui pouvait prendre une extension considérable, c'était créer une concurrence redoutable aux halliers : on comprend l'agitation qui se répandit parmi ceux-ci. L'émoi fut grand surtout dans le puissant lignage de Saint-Servais, où la draperie était en quelque sorte une profession héréditaire, puisque certains de ses membres semblent avoir même porté le nom de de la Halle (i). Les Saint-Servais résolurent de s'opposer par la force à la construction de l'édifice de Féronstrée. Les ouvriers qui y travaillaient se laissèrent tellement intimider par leurs menaces qu'ils désertèrent la besogne.

Louis Surlet ne se troubla pas beaucoup devant cette opposition. Avec une vaillance qui n'était pas dépourvue de bonne humeur, il fit crier au Perron que tous les charpentiers eussent à reprendre l'ouvrage sous peine d'amende, puis, quand ils eurent obéi, il leur mit à chacun un « chapeau » de roses sur la tête — on était au mois de juin — et les engagea à ne craindre personne. Et, en effet, nul ne s'avisa plus de les inquiéter, tant on craignait la colère du puissant ami du peuple. Voilà comment les drapiers de Liège arrivèrent à posséder une halle où ils purent vendre leurs produits dans d'excellentes conditions. Je ne sais s'ils étaient dès lors groupés en corporation; mais qui ne voit se dérouler ici, d'une manière graduelle, la série des efforts continus qui aboutiront à donner au monde du travail la constitution définitive avec laquelle il traversera plusieurs siècles de vie publique?

Il n'est pas douteux que, pendant le demi-siècle qui

(1) de Borman, t. 1, p. 74.

s'écoula après la fondation de la halle des drapiers, la classe populaire se soit élevée à une conscience de plus en plus claire de son droit politique et ait fait entendre des réclamations de plus en plus énergiques contre les privilèges du patriciat. Si les chroniqueurs contemporains, qui n'accordent aucune attention aux choses communales, ne nous en font rien savoir, par contre, nous en trouvons dans les maigres archives du temps un témoignage indirect et d'une rare éloquence. C'est l'acte de novembre i25o par lequel le maïeur, les échevins, les maîtres et les jurés de Liège, (c prêtant l'oreille aux clameurs des pauvres gens du commun, )> promettent, sous la foi du serment, de ne plus accorder désormais de subsides à ceux qui se font armer chevaliers (i). Voilà, certes, un geste qui ne manque pas de grandeur, mais dont on admirerait davantage la beauté si l'on était sûr qu'il est bien spontané. Sans doute, il aura été dicté au patriciat par la prudence politique, et il prouve autant la force croissante des « pauvres gens du commun » que la générosité des grands bourgeois.

(i) L'acte se trouve en latin dans Jean d'Outremeuse, t. V, p. 291. M. Bormans, dans son Inventaire des Paweilliars, en donne une analyse d'après un texte français conservé en partie dans un paweilhar de Dinant, f. 80.

Page 1