HENRI DE DINANT ET LA LUTTE CONTRE L'ÉGHEVINAGE
En 1247 montait sur le siège épiscopai de Saint- Lambert un prince qui devait être un fléau pour le pays et un opprobre pour l'Église. Le jeune Henri de Gueldre avait été élu sous l'influence du légat pontifical pour renforcer le parti du nouveau roi d'Allemagne, Guillaume de Hollande, dont il était le cousin germain. Quelques semaines après son élection, le pape l'avait dispensé de l'obligation de prendre les ordres majeurs, pour qu'il pût d'autant plus librement se consacrer à la défense des intérêts de l'Église en Allemagne (1). Il les défendit avec I vigueur les armes à la main, car il avait des qualités I d'homme de guerre et il savait administrer. Mais la licence effrénée de ses mœurs, qui ne s'arrêtait pas même devant les cloîtres de religieuses, et le sans gêne despotique avec lequel il traitait un peuple habitué à la jouissance immémoriale de la liberté î ont fait de lui le plus mauvais prince-évêque de Liège.
(1) Lettre du i5 novembre 1247 ^^i^s AHEB, t. XXV, (iSgS), p. 2o3.
Dès le début, il se mit à rançonner son peuple de la manière la plus arbitraire. Voyant que l'impôt indirect levé par les villes sous le nom de fermeté était une source assez productive, il imagina de la faire couler dans ses coffres, et il perçut la fermeté à son profit dans la Cité et dans les bonnes villes. Mais les protestations furent unanimes et bruyantes : Huy et Dinant firent appel au Saint-Siège et, en attendant, résistèrent ouvertement aux prétentions fiscales de l'élu. Celui-ci fut obligé de recourir à un blocus en règle pour les faire céder. Pendant l'investissement, il reçut une lettre du pape Innocent IV qui l'exhortait, en termes paternels, à ne rien exiger de ces villes en dehors des usages consacrés par la tradition et respectés par ses prédécesseurs (i). Il paraît bien que cette intervention du père commun des fidèles porta fruit, car, dès le mois de septembre de la même année, Henri affranchissait Huy et Dinant de la fermeté (2).
Liège, on peut le croire, n'avait pas été la dernière à protester auprès du souverain pontife et, ce semble, avec la même efficacité. En effet, le 25 juin 1249, l'élu reconnaissait qu'il n'avait pas le droit de lever la fermeté à Liège et consentait, pour la somme de quinze cents marcs, à en abandonner la recette pendant deux ans à la Cité. Ce temps passé, le malencontreux impôt devait être définitivement aboli. La Cité, qui n'avait pas en caisse la somme nécessaire,
(1) Lettre du 6 mai 1248, dans AHEB, XXV {xSgS), p. 208.
(2) Nous ne connaissons cet incident que par la lettre du pape Innocent IV à Henri de Gueldre {A.HEB, XXV, p. 207) et par la quittance donnée par celui-ci aux bourgeois de Huy et de Dinant (Bormans, Liste chronologique des édîts de Liège). Nos sources narratives n'en parlent point.
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE
fut obligée de l'emprunter à quelques uns de ses citains, parmi lesquels nous rencontrons plusieurs des noms les plus connus du patriciat liégeois : del Gange, délie Ruelle, Neuvice et Boveaz.
Quelque temps après, le pape ratifiait la convention entre l'élu et la Cité et chargeait le doyen de Laon de la faire respecter (i).
Dans cette première rencontre de l'absolutisme du prince et de la liberté des communes, celles-ci avaient été unanimes, et elles avaient dû le triomphe à la force de leur cohésion et au calme de leur résistance légale. Trois années se passèrent pendant lesquelles rien ne semble avoir troublé les relations entre le prince et ses sujets. Dans l'intérieur de la Cité, l'abolition des subsides aux nouveaux chevaliers, qui marque incontestablement le désir du patriciat de ménager les masses populaires, fut peut-être le prix dont on paya la fidélité des petits à la cause des libertés communales (2).
C'étaient les petits, en elfet, qui étaient devenus les arbitres de la lutte entre la commune patricienne ! et le prince. S'ils restaient fidèles à la cause de la I Cité, celle-ci pouvait aller au combat avec quelque chance; abandonnaient-ils, au contraire, les grands pour ne se souvenir que de leurs griefs de classe, le prince trouvait en eux des alliés qui lui garantissaient le succès final. Tout dépendait donc de l'attitude
(1) Nous ne possédons pas moins de huit diplômes sur cette affaire, restée, elle aussi, ignorée de nos sources narratives ; on en trouvera cinq dans Bormans et Schoolmeesters, t. I, pp. 552, 553, 556, 559 ^7^» sixième dans Jean d'Outremeuse, t. V, p. 286, un septième (en analyse) dans BCRH, lll, n, p. 3oo, un huitième enfin dans le cartulaire manuscrit de Sainte- Croix, p. 553, V. aux archives de l'État à Liège.
(2) V. ci-dessus, p. 178.
que garderaient les petits; de part et d'autre, on s'en rendait compte.
Or, il y avait longtemps que le mécontentement populaire couvait sous la cendre. Non pas précisément contre le patriciat de la Cité ni davantage contre le prince, mais contre le régime juridique en vigueur. Alors que le droit civil avait fait à Liège les progrès considérables que nous savons, le droit criminel y était resté stationnaire et continuait de plonger en pleine barbarie. C'était toujours la Lex salica emendata : un code barbare du VI 11^ siècle régissait la vie d'une civilisation urbaine du XI 11^. Rien de plus intolérable, pour des bourgeois dont la paix publique était l'idéal, que la loi descondit. On pouvait, dit un juriste de l'époque, tuer un homme sous les yeux du maïeur et des échevins; si le maïeur ne mettait pas expressément le fait « en garde de loi », le malfaiteur n'avait qu'à se purger par son serment pour être renvoyé absous par le juge, quand même il aurait porté la tête de son ennemi sous son manteau (i). Cette image saisissante signifie que la preuve par témoignage n'avait pas encore pénétré dans le droit liégeois et que l'homme libre, s'il était accusé, disposait d'un moyen presque infaillible d'échapper au châtiment.
Une forme si embryonnaire de la répression, ce n'étaient pas les grands qui s'en plaignaient; elle
( 1 ) Erat namque lex quaedam per abusum longis temporibus observata, quae lex Caroli dicitur, inter cetera continens quod si quis hominem interficeret etiam videntibus villico et scabinis, nisi villicus factum hoc verbaliter poneret in custodia scabinorum, etiamsi malefactor caput interfecti sub veste sua portaret, ad judicium accusatus, nullis probationibus convinci poterat sed suo se juramento purgans absolutus recedebat impune. Hocsem p. Syo, (paginé erronément p. 878).
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leur permettait toutes les violences ; étaient-ils euxmêmes lésés, ils se sentaient assez forts pour se faire justice à eux-mêmes, et ils ne haïssaient pas l'exercice du droit de vengeance privée. Les petits, par contre, se voyaient livrés sans défense au bon plaisir de l'ennemi puissant, devant lequel le juge lui-même abaissait le glaive de la justice. Que d'amers ressentiments contre un pareil état de choses durent s'amonceler dans ces âmes ulcérées, avant que le cri de la souffrance populaire retentît assez haut pour trouver enfin un écho dans les annales de l'histoire!
Ce fut en i253 que la chose arriva (i).
Le maïeur d'Awans (2), étant venu à Liège, avait rencontré sur le marché un sien ennemi personnel. Il l'avait tué, puis était remonté à cheval et avait regagné tranquillement son village sans être poursuivi. Cette fois, le peuple, qui avait assisté dans le passé à bien des scènes de ce genre, manifesta bruyamment son indignation. Il poussa de hauts cris et contre l'échevinage, qui laissait le criminel impuni, et contre le prince, qui tolérait une pareille manière de rendre la justice.
Les protestations populaires traduisaient, en somme, des aspirations au' progrès social contrariées par la trop longue durée d'une législation démodée. Si le prince avait su le comprendre et s'était préoccupé de donner satisfaction au peuple, nul doute que la démocratie liégeoise ne fût devenue, dès le berceau, une force au service de son autorité. Mais Henri de Gueldre ne portait pas son regard si loin. Très indif-
(1) Sur les événements qui vont être racontés, voir mon mémoire intitulé ; Henri de Binant et la démocratie liégeoise, à l'appendice.
(2) Et non d'Aix-la-Chapelle, comme dit Daris, t. II, p. iSg.
férent à Taspect social et moral de la loi d'escondit, il ne vit dans l'incident qu'une occasion excellente à exploiter au profit de son despotisme. Il accourut à •Liège, et convoqua toute la population à une assemblée au Pré l'Evêque, c'est-à-dire dans la cour intérieure du palais épiscopal (i).
C'était la première fois, du moins à notre connaissance, que les petits étaient à pareil honneur. Le prince ne faisait pas de distinction entre eux et les grands : bien plus, en les réunissant avec ceux-ci dans une même assemblée où ils étaient l'écrasante majorité, il faisait d'eux, en quelque sorte, les arbitres de la situation. Devant cette multitude frémissante, qu'il devait s'être en grande partie conciliée par cet acte de déférence, le prince s'attacha à dégager sa responsabilité dans le scandale qui venait de se produire. Ce n'était pas lui, dit-il en substance, c'était l'échevinage qui rendait la justice selon la loi. Créé pour la conserver et pour l'appliquer, il en était le défenseur opiniâtre et on ne pouvait pas attendre de lui qu'il supprimât une législation surannée ni même qu'il l'amendât, Mais le prince, lui, placé au-dessus de l'échevinage et source de la juridiction de celui-ci, pouvait, en vertu de son haut domaine, pourvoir autrement à l'administration de la justice, et il se déclarait prêt à le taire de telle sorte que, selon la formule chère aux gens du moyen -âge,
(i) Les historiens liégeois, à la suite de Fisen, II, p. 3, identifiaient le Pré l'Évêque avec le Vieux Marché. M. Gobert, t. I, p. 486, propose de l'identifier avec la cour du palais. Je crois pouvoir transformer sa conjecture en certitude. Déjà en 1071, on voit le roi Henri IV dîner dans le pomarhim du palais (Triumphus S. Remacli, II, c. 8, p. 452). Et la Chronique de HOS, p. 179, reproduisant Warnant, nous dit que Henri de Gueldre convoqua les Liégeois in orto episcopi. Jean d'Outremeuse ne fait que traduire Warnant.
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE
« les pauvres et les riches pussent vivre en paix » les uns à côté des autres dans la même Cité (i). »
A ces paroles, le peuple, novice en politique, applaudit avec enthousiasme, ignorant qu'un régime traditionnel, consacré par la coutume et appliqué par une autorité légale, si imparfait et si arriéré qu'il puisse être, est cent fois préférable à celui d'un despotisme sans contrôle. En défendant leur cause contre l'insidieuse proposition du prince, les grands défendaient en même temps celle de la liberté de tous, puisque, si la situation appelait un remède, celui que proposait l'élu était pire que le mal. Mais, comme il est facile de le comprendre, ils ne parvinrent pas à faire prévaloir leur avis dans une assemblée qu'enfiévrait on ne sait quelle chimérique espérance de réforme.
Encouragé par l'aveugle adhésion de la foule, Henri de Gueldre aurait peut-être pris, dès lors, quelque mesure violente qui aurait abouti à la suppression des libertés communales, s'il ne s'était produit un incident trop favorable à l'échevinage pour qu'on puisse disculper celui-ci de l'avoir suscité. Un individu très turbulent, dont les vociférations troublaient l'assemblée, fut rappelé à l'ordre avec une certaine vivacité par un des archidiacres. Aussitôt il s'élance au dehors, criant que le clergé veut massacrer les bourgeois. La foule crédule s'attroupe autour de lui et fait écho à ses cris; l'émeute se répand dans les rues, l'élu et les chanoines sont
(i) Quod in unum simnl dives et pauper possint convivere civitatem. Hocsem, p. 281.
« Nec parcet oculiis meus quemquam, non divitem nec pauperem, quia volo quod pauper in pace queat stare cum divite. » Warnant, p. 179.
obligés de s'enfuir de la ville. Il ne pouvait plus être question de suspendre la juridiction des échevins. Il ne restait à Henri deGueldre qu'à se venger d'eux : c'est ce qu'il fit en les excommuniant et en jetant l'interdit sur la Cité (i).
L'expédient imaginé par les échevins avait réussi au-delà de toute attente. Non seulement ils avaient paré le coup qui leur était destiné, mais ils avaient brouillé le prince avec les petits, et ils restaient les maîtres dans la Cité abandonnée par l'élu et par le clergé. Dans l'ivresse du succès, ils abusèrent de leur victoire et ne craignirent pas de s'attaquer de nouveau aux immunités ecclésiastiques, en condamnant le domestique d'un chanoine. Cet empiétement amena l'intervention du roi des Romains, qui cassa la sentence du tribunal échevinal, et il fallut bien que celui-ci se résignât à faire la paix avec le prince. Celui-ci revint à Liège le 18 novembre 1 253 ; les citains firent amende honorable au Chapitre et le dédommagèrent des torts qu'il avait subis, puis tout rentra dans le statu quo (2).
L'alerte, toutefois, avait été vive, et l'échevinage comprit toute la portée du danger momentanément conjuré. Étant donné le tempérament du prince et la mauvaise humeur de la population contre l'administration de la Cité, ne fallait-il pas craindre le retour des complications dont on venait de sortir? Pour y parer, les échevins imaginèrent de se rapprocher du peuple et de se procurer son alliance en lui faisant
(1) Hocsem, pp. 280, 281; Warnant, p. 179.
(2) Hocsem, p. 280; Warnant p. 178. Ces deux auteurs ont interverti par erreur l'ordre chronologique des deux épisodes rapportés ci - dessus ; cf. G. Kurth, Henri de Dînant et la démocratie liégeoise, à l'Appendice.
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE
une concession : ils lui offrirent d'abandonner désormais à l'élection populaire le choix des deux maîtres annuels, jusqu'alors choisis au sein des jurés par eux-mêmes (1).
Cette tactique devait leur coûter cher. Dès que le public fut en possession de choisir les maîtres, il se trouva le maître lui-même : l'échevinage avait déchaîné une force qui ne devait plus se laisser comprimer. C'étaient les citains désormais qui allaient présider aux destinées de la ville. La faute était énorme au dire des historiens liégeois, et les chroniqueurs, si sobres de réflexions sur la portée des événements, ne manquent pas de remarquer que l'échevinage était pris à son propre piège (2).
Il n'y a là probablement qu'une illusion d'optique. Rien ne nous autorise à croire que les échevins de Liège, hommes de sens rassis et habitués à manier les affaires, aient été assez peu intelligents pour ne pas entrevoir les conséquences probables de leur acte. Si donc ils s'y sont résolus néanmoins, c'est qu'ils avaient pour cela de bons motifs, dont le principal, apparemment, est qu'ils ne pouvaient faire autre chose. Les chroniqueurs auxquels nous devons la connaissance des événements sont euxmêmes trop mal renseignés pour que nous puissions nous en rapporter aveuglément à leur appréciation. Et nous avons le droit de croire que l'acte par lequel les échevins se dépouillèrent de leur droit de désigner
(1) Hocsem, p. 286, Warnant, p. 181.
(2) Et sic evenit ut dum insignes suos excédant termines principando, a non suis terminis excedantur. Hocsem, p, 286.
Hoc scabini ad conculcandum clerum faciebant, sed retortum est in caput eorum. Warnant, p. 181.
les maîtres de la Cité fut moins spontané et, partant, moins imprudent qu'on ne voudrait nous le faire croire. Peut-être, si nous étions mieux renseignés, verrions-nous dans l'émancipation du Conseil communal en 1253 la suite logique des événements qui se produisirent aux environs de 1184. Alors il naissait; maintenant il sortait de tutelle. Et, cette fois comme alors, les échevins auront fait de nécessité vertu, en concédant avec une générosité apparente ce qu'on était sur le point de leur enlever de force.
Aussitôt qu'ils furent investis de leurs nouveaux droits, les Liégeois s'empressèrent de confier la maîtrise à un homme qui jouissait depuis longtemps de toute leur confiance.
C'était un patricien du nom de Henri de Dinant, apparenté probablement au puissant lignage de Saint- Servais (1). Comme Louis Surlet, Henri de Dinant, soit par générosité naturelle, soit par calcul, témoignait du zèle pour les intérêts populaires. Les petits avaient fait de lui leur idole, au dire d'un chroniqueur, et lui obéissaient aveuglément (2).
Si l'échevinage avait eu, au sujet du nouveau maître, les illusions que les chroniqueurs lui attribuent assez gratuitement, il n'aurait pas tardé à être cruellement détrompé.
Henri de Dinant, à peine investi de la maîtrise, se fit le champion d'une politique nettement antiscabinale.
(1) Sur Henri de Dinant, je me borne à renvoyer le lecteur aux trois mémoires que j'ai consacrés à ce personnage, et dont on trouvera les titres dans la liste bibliographique placée à la tête de ce volume.
(2) Nos sources ne connaissent pas le nom de l'autre maître, et il est à regretter que les historiens liégeois, pour ne pas l'ignorer, aient consenti à le demander à Jean d'Outremeuse, qui l'a inventé selon son habitude.
LA LUTTE CONTRE L^ÉCHEVINAGE. i&g
Je dis antiscabinale, je ne dis pas démocratique. Le tribun ne pouvait penser à lever l'étendard de la démocratie au milieu d'un Conseil entièrement composé de patriciens, et dont l'autre maître appartenait, comme lui-même, aux lignages : il aurait été immédiatement paralysé dans son action, et probablement renversé avant l'expiration de son mandat. L'opposition à l'échevinage était, au contraire, faite pour rallier les suffrages de tout le monde; elle offrait, par suite, la meilleure forme de l'action démocratique. Il y avait longtemps que le Conseil aspirait à s'émanciper de la tutelle des échevins. Il n'est pas douteux que Henri se soit appuyé sur lui pendant toute la durée de son rôle politique. Patricien luimême, il avait des relations d'amitié avec les gens de sa classe; trois de ceux-ci furent ses commensaux et ses collaborateurs pendant toute la durée de la guerre civile (i). L'un d'eux, Crékilhon, appartenait à la famille qui avait donné à la Cité l'un de ses plus anciens maîtres. L'autre, ce le seigneur Tirebourse », a laissé son nom à un hospice fondé par lui. Tous trois étaient, selon toute apparence, investis, comme Henri de Dinant lui-même, d'un mandat public, et il n'y a aucune témérité à admettre qu'ils faisaient partie du Conseil communal.
Telle est donc l'explication du rôle d'Henri de Dinant : il n'a pas débuté comme adversaire du patriciat, mais de l'échevinage, et il a été, dans l'origine, l'expression de la rivalité entre ce dernier et le Conseil communal.
(i) Petrus Tereburse, Grifardus et Renerus Cicada, qui tempore belli Leodiensis in urbe cum Heinrico Dyonensi in sede, cibo et potu communicaverant. Warnant, p. 2o3.
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Si cette hypothèse est fondée, l'attitude prise par le tribun apparaît à première vue comme bien logique. Il est l'organe de la Cité entière, groupée autour de lui sans distinction de classes, pour secouer le joug d'une institution vieillie et tyrannique. Les patriciens, qui aspirent à intervenir avec plus d'énergie dans les affaires communales, adhèrent à lui parce qu'il est le défenseur de leur politique d'émancipation. Les petits, qui ne sont encore rien, mais sur lesquels le joug des échevins pèse plus lourdement que sur les grands, acclament avec enthousiasme l'homme dont l'initiative hardie leur ouvre les portes de l'avenir. Ce n'est pas une classe, c'est la Cité tout entière qui fait de Henri de Dinant son chef.
Henri de Dinant ne devait pas tarder à inaugurer la politique antiscabinale qu'il a poursuivie pendant toute sa carrière. Voici à quelle occasion se produisit la rupture entre lui et les échevins.
Dans le comté de Hainaut, qui était, depuis 1071, un fief de l'église de Liège, la comtesse Marguerite était en guerre ouverte avec les enfants issus de son premier mariage. Pour dépouiller son aîné, Jean d'Avesnes, de son droit héréditaire, elle avait offert le comté à Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Alors Jean d'Avesnes vint à Liège implorer le secours de Henri de Gueldre, son suzerain. Celuici ne pouvait qu'accueillir favorablement cette requête, car Jean était un parent du roi Guillaume de Hollande et un partisan de la politique royale dans les Pays-Bas, tandis que la comtesse Marguerite et ses enfants du second lit appartenaient au camp opposé. L'élu s'adressa donc, selon la tradition, à l'échevinage, et le pria de mettre les milices com-
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAÔE
munales à sa disposition Heureux peut-être, en ce moment, de désarmer le prince ou d'ajourner l'explosion d'une nouvelle querelle avec lui, les échevins obtempérèrent à sa demande (1).
Ce simple récit est bien instructif. Le prince demande aux échevins les milices communales et les échevins les lui accordent, tout comme si la question devait se régler entre eux et lui, tout comme s'il n'y avait pas dans la Cité un Conseil communal ayant seul le droit de prononcer une parole décisive. Pour faire abstraction avec un pareil sans gêne des volontés de ce corps, il fallait que l'échevinage fût habitué à le considérer comme une quantité négligeable; il fallait que le Conseil lui-même, par son inertie et par son manque d'initiative, eût encouragé l'échevinage à ne tenir aucun compte de lui.
Mais il en devait être autrement cette fois. Au moment où le départ des milices liégeoises semblait I chose décidée, il se produisit brusquement un vrai I coup de théâtre. A la grande stupeur des échevins, I Henri de Dinant déclara s'opposer à ce que les I citains fussent emmenés dans le Hainaut. Cela était contraire, disait-il, aux privilèges de la Cité; elle ne devait marcher que pour la défense de la patrie, pour celle des droits du prince et de l'Église de Liège. La raison était contestable : il était facile de répondre au maître de la Cité que les droits de
(1) Hocsem, p. 286; Warnant, p. 182. On est étonné de lire dans Hocsem que les échevins se montrèrent si complaisants parce qu'ils espéraient obtenir des prébendes pour leurs fils : ils pouvaient avoir mille bonnes raisons pour déférer à la demande du prince, et la première, c'était peut-être la légitimité de celle-ci.
l'Église de Liège étaient engagés dans une lutte qui avait pour enjeu un de ses fiefs, et il est probable qu'on n'aura pas manqué de le faire. Mais ces considérations importaient peu. Du moment qu'il s'agissait de faire échec aux échevins, Henri, selon toute apparence, était l'organe du Conseil tout entier, qui trouvait ici l'occasion de s'affirmer vis-à-vis de l'outrecuidance scabinale. S'il n'avait eu derrière lui l'autre maître, ainsi que le gros des jurés, son opposition eût été impuissante et stérile. Elle ne pouvait avoir cet éclat et cette portée que parce qu'elle donnait une voix à l'opposition latente et unanime de tout le Conseil.
On s'est demandé si, dans le rôle joué par Henri de Dinant, il ne fallait pas reconnaître la main de la comtesse Marguerite de Flandre, dont la diplomatie artificieuse aurait ainsi mis en échec la combinaison de son fils et de Henri de Gueldre(i). Et, â la vérité, en empêchant les Liégeois d'aller au secours de Jean d'Avesnes, Henri de Dinant servait trop bien la politique de la comtesse pour qu'on doive s'étonner que la conjecture ait été faite. Mais elle devient oiseuse en présence de la situation telle qu'on vient de l'expliquer. Henri de Dinant n'a été que l'interprète du Conseil de Liège. Il importe peu que les intérêts du Conseil se soient identifiés avec ceux de la comtesse : il n'y a là qu'une coïncidence et rien de plus. De toute manière, la réputation du tribun échappe au soupçon de s'être laissé acheter par la politique étrangère. Toute sa carrière atteste qu'il a obéi à un principe et non à un intérêt
(i) Foullon, t. I, p. 35o.
La lutté contre l'échevinage.
personnel. Émanciper le Conseil de la tutelle des échevins, et empêcher les pauvres gens des métiers d'aller se faire rompre les os en Hainaut pour une querelle dynastique, c'étaient là des mobiles suffisamment sérieux pour déterminer son attitude, et le caractère fondamental de son opposition à l'échevinage ne saurait être altéré par sa rencontre fortuite avec les combinaisons de la diplomatie flamande.
Il est facile de se figurer l'indignation du prince et des échevins devant l'audacieuse attitude du maître de la Cité. Henri de Gueldre, furieux, quitta la ville en faisant entendre des menaces, et courut se plaindre au roi des Romains. Le 8 janvier 1254, celui-ci, par un édit daté d'Anvers, déclara que les milices liégeoises devaient le service (i). Mais la sentence royale resta lettre morte, et les métiers de Liège ne bougèrent pas de leurs ateliers. Il fallut bien que le prince en prît son parti; le premier moment de colère passé, il rentra dans la Cité, où nous le trouvons à la date du 12 mars (2).
En prenant si nettement position en face du prince , et des échevins, Henri de Dinant les réconciliait dans une hostilité commune à sa politique. Pour tenir tête à leur coalition, il ne lui fallait rien moins que les talents de l'organisateur et de l'homme d'initiative, et il montra qu'il les possédait à un haut degré. Pendant la courte durée de sa carrière publique, qui ne compte pas plus de deux ans, il a fait de grandes choses, et est parvenu à réaliser les
(1) Hocsem, p. 286 ; Vv^arnant, pp. 181-182. Le diplôme du roi des Romains est dans Bormans et Schoolmesters, t. II, p. 64.
(2) Delescluse et Brouwers, Catalogue des actes de Henri de Gueldre, p. 46.
CriAPÎTRË VI li.
principaux articles de son programme politique, comme nous dirions aujourd'hui. Il vaut la peine d'examiner cela de près.
Henri de Dinant commença par grouper les bourgeois de Liège en une de ces associations jurées qui étaient la forme la plus redoutable de l'organisation des forces populaires. Ce sont ces associations que l'on désignait sous le nom de communes, et que les féodaux anathématisaient comme des innovations révolutionnaires. Tout indique que Henri de Dinant a fondé à Liège une commune au sens médiéval de ce mot. Le serment exigé de tous les bourgeois nous révèle le trait caractéristique de l'institution (i), et une lettre du pape Alexandre IV, datée du ii avril 1255, en prononce formellement le nom (2) Le silence de nos sources ne nous permet pas, malheureusement, d'en dire davantage sur un sujet d'un si haut intérêt.
L'association constituée, Henri de Dinant passa au second article de son programme. Ces multitudes, qu'il avait désormais sous la main et qui étaient liées à lui par la fois du serment, il en fit une véritable armée groupée territorialement, selon les quartiers et les rues qu'elles habitaient, sous les ordres
(1) Duos constituere magistros, qui libertatem civium tuerentur et hoc se jurarent fideliter effecturos, et a scabinis exigunt consimile juramentum. Hocsem, p. 286. Tune idem Henricus praeceptum scabinis itérât, quatenus jurent servare civium libertatem. Id , p. 287. Magistrum super populum constituerunt ut eum compellat libertatem servare urbis, cohercentes ipsum Henricum jurare eamdem libertatem firmiter tenere. Warnant, p. 181.
(2) Accepimus cives leodienses communiam, firmitatem de cerevisiâ et confraternitates in civitate leodiensi facere ac magistratus creare. Lettre du 11 avril 1255 dans Piot, Cartulaire de Saint-Trond, t. I, p. 266. Cf. la Chronique de Samt-Trond, éd. de Borman, t. II, p. 199 : Eodem anno Leodienses levaverunt communitatem et facta est gravis discordia.
LA LUTTE CONTRÉ ('.'ÉCHEVINAGË
de chefs désignés par l'autorlré communale, c'està-dire par lui. Les six quartiers de Liège eurent chacun son capitaine ayant sous ses ordres un certain nombre de vingteniers qui, comme l'indique leur nom, commandaient chacun vingt habitants de sa rue ou de son voisinage (i). De la sorte, il devenait facile aux maîtres de réunir presque en un clin d'œil les forces populaires, chaque fois qu'ils en avaient besoin, et cette ébauche d'une armée municipale constituait certainement la mesure la plus dangereuse pour tous ceux qui rêvaient de dominer la ville. Avec elle, le Conseil communal était le maître de la rue, le véritable souverain de la Cité : ni le prince, ni le chapitre, ni l'échevinage, tous également désarmés, ne pouvaient tenir tête à cette puissance qui sortait de terre et se dressait devant eux (2).
Restait à trouver les ressources nécessaires pour faire les frais de cette organisation et pour affronter l'éventualité d'une lutte à main armée. Henri de Dinant les demanda à la forme classique de l'impôt communal, c'est-à dire à une fermeté sur les objets de consommation. Cette fois, autant que nous sommes en état d'en juger, il versait dans une illégalité manifeste : en vertu des conventions de 1249, confirmées par l'autorité du souverain pontife, il ne pouvait plus être levé de fermeté à Liège depuis le
(1) Sur cette question, je renvoie à mes Recherches sur Henri Dinant, p. 493, note 2.
(2) Sait-on ce que l'institution des vingteniers devient sous la plume de Henaux? qu'on lise ce qu'il écrit t. i, p. 219 :
« Les six Vinâves furent organisés politiquement. Chaque Vinâve élut » vingt Citains, et la réunion des cent vingt élus forma le Conseil commun. M Ce conseil délibérait et agissait au nom de tous ». C'est du roman tout pur.
25 décembre i25i. Ce fut l'objet d'une contestation entre Henri de Dinant et un tréfoncier de Saint- Lambert, dans une séance capitulaire où le Chapitre et la Cité devaient fixer de commun accord le prix semestriel du vin (i). Il paraît bien d'ailleurs que le tribun se laissa convaincre, car rien ne montre que la fermeté ait été levée en effet. Et s'il est vrai qu'il en ait appelé à Rome, c'est qu'il entendait respecter, du moins provisoirement, la décision du Chapitre qui condamnait son entreprise (2).
Mais les esprits étaient trop montés pour que le moindre incident ne fît éclater des violences. Dans cette même réunion dont il vient d'être parlé, un patricien s'emporta contre Henri de Dinant et alla jusqu'à le menacer de son couteau. Le bruit de l'incident se répandit au dehors; on raconta que Henri venait d'être tué, la plèbe furieuse s'ameuta et brisa les portes du local où siégeait le Chapitre : il fallut que le tribun se montrât pour apaiser ses amis. Les chanoines firent condamner les coupables à réparer leurs portes enfoncées et à leur faire amende honorable à genoux et nu-pieds, après quoi ils se tinrent pour satisfaits. Mais Henri de Gueldre ne se montra pas de si bonne composition. Croyant trouver ici une occasion propice pour se venger du tribun qui lui avait refusé les milices communales, il mit la Cité sous interdit et ordonna aux chanoines de se retirer à Namur.
De son côté, Henri de Dinant voulut resserrer les liens qui unissaient tous les membres de la com-
(1) V. ci-dessus, pp. iSg et 140.
(2) Hocsem, p. 287; Warnant, p. i83.
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE. 197
mune contre le despotisme du prince, et il exigea que les échevins prêtassent, comme tout le monde, le serment requis. Us refusèrent et, en conséquence, furent obligés de s'exiler (i). C'était assurément un spectacle nouveau pour les Liégeois de voir fuir devant le Conseil communal ces hommes qui, naguère encore, tenaient le Conseil en laisse et lui imposaient ses chefs annuels. La situation avait fait un pas de géant depuis le jour où, pour leur malheur, les échevins avaient appelé Henri de Dinant à la maîtrise de la Cité. En quelques mois de temps, grâce à l'activité entreprenante du tribun, il s'était créé un courant qu'il n'était plus possible de remonter. Le Conseil communal était émancipé définitivement. L'échevinage, par contre, était rejeté dans les bras du prince et se voyait obligé de lier sa cause à celle du pouvoir personnel.
Dans ce groupement nouveau des partis, quelle fut l'attitude du Chapitre de Saint- Lambert ? Aucun de ses intérêts n'était engagé, aucun lien particulier de sympathie ne le rattachait à l'un des deux groupes plutôt qu'à l'autre. Tous les deux, il le savait, étaient également opposés à l'extension des privilèges de cléricature, également prêts à les combattre avec la dernière énergie, le cas échéant. Mais devant l'ordre formel du prince, le Chapitre n'avait qu'à s'incliner et à quitter la ville. Et si, malgré cela, six de ses membres les plus influents, parmi lesquels le prévôt et le chantre, refusèrent d'obéir, en appelèrent à Rome de la sentence d'Henri de Gueldre et voulurent partager les destinées de la Cité mise sous
(1) Hocsem, p. 287; Warnant, p. 182.
interdit, nous avons là une preuve non équivoque de la vigueur avec laquelle une grande partie de ce corps avait embrassé la cause du Conseil contre l'échevinage (1).
La situation de la Cité, cependant, restait grave. Pour la première fois depuis son existence, elle se voyait en guerre avec son souverain légitime. Et celui-ci n'était pas pour elle le premier adversaire venu, car il maniait avec une égale énergie les armes spirituelles et les armes temporelles. Mais Henri de Dinant se montra à la hauteur du danger. Reprenant dans l'héritage politique du patriciat une pensée hardie et féconde, il entreprit de remettre sur pied la fédération interurbaine de 1229, et il y parvint, du moins en partie. Les deux principales bonnes villes du pays, Huy et Saint-Trond (2), s'allièrent à Liège, élurent des maîtres (3), organisèrent les vingtaines et se donnèrent une milice communale. On voudrait savoir ce qui se passa dans ces villes et dans quelles conditions elles répondirent à l'appel du tribun liégeois, mais nous ne sommes un peu renseignés que sur Saint-Trond. Là, comme à Liège, c'était un membre du patriciat, Jourdain Van den
(1) Hocsem, p. 287, dit : Praepositus et cantor cum quinque canonicis. Warnant, p. 184, écrit avec plus de précision et, ce semble, d'exactitude : Praepositus, cantor, Guido, Johannes, Heinricus et Symon, isti sex.
(2) Hocsem, p. 287; Warnant, p. 186. Ce dernier ajoute Dinant, qui n'entra dans la fédération qu'un peu plus tard.
(3) Ce détail, omis par Hocsem, est donné par Warnant, 1. c. : Quilibet eorum in suo opido consilio Heinrici, prout civitas fecerat, constituit duos magistros. Cela veut dire évidemment, non pas que ces villes se sont donné des maîtres pour la première fois (car elles en avaient depuis longtemps), mais que, pour la première fois, les bourgeois ont voulu les choisir euxmêmes, au lieu de se les laisser imposer par les échevins. Si les paroles de Warnant devaient s'interpréter autrement, il faudrait les considérer comme exprimant une simple conjecture,
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE
Poel, qui menait la latte à la fois contre l'évêque, contre l'abbé et contre l'échevinage. Gomme à Liège, le meneur de Saint-Trond groupait derrière lui, dans cette campagne pour l'émancipation de la commune, toutes les classes de la bourgeoisie (1). Le mouvement, encore une fois, était un mouvement communal et non un mouvement démocratique, il ne s'agissait pas de conquérir l'émancipation d'une classe, mais celle de la ville entière. L'ennemi, ce n'était pas le patriciat, c'était l'échevinage et voilà pourquoi, peut-être à quelques exceptions près, les patriciens marchaient avec les petits sous les ordres du tribun. Grâce à la fédération reconstituée, la lutte prenait des proportions qui dépassaient l'enceinte d'une ville et revêtait le caractère d'une vaste démonstration nationale. Et Liège, investie pour la seconde fois d'une espèce d'hégémonie politique sur le reste du pays, devenait la tête de la nation qu'elle entraînait à sa suite.
Gommencée vers la mi-mai, la guerre de Liège et de ses alliés contre Henri de Gueldre se prolongea jusque dans les derniers jours de l'année. Ce ne fut, à proprement parler, qu'une guérilla; de part et d'autre, on se contenta de piller ou de détruire les biens de l'adversaire, de s'emparer de ses troupeaux ou de faire prisonniers des individus isolés. Le maréchal de l'évêché, Gérard de Hérant, ne laissa pas de harceler les Liégeois à plus d'une reprise. Pour se venger de lui, ils coururent détruire son château de Sclessin, aux portes de leur ville. Ils allèrent même
(1) Plures de magnatibus et melioribus opidanis et plures de mansionariis, comme dit le chroniqueur local. Chronïc. S. 2V udo7iis cont'm. III, éd. de Borman, t. II, p. 2o3.
attaquer le puissant château d'Amblève, où il avait mis en lieu sûr ses prisonniers et son butin, mais ils furent repoussés, et la Cité se vit menacée un moment par un retour offensif du maréchal. Alors les Hutois accoururent à la rescousse : ils s'installèrent dans les maisons des chanoines émigrés et les livrèrent au pillage (i).
Enfin, après une demi-année d'escarmouches infructueuses, le légat du pape, Pierre Gapocci, parvint à ménager une paix, qui fut conclue à Maestricht le 1 1 décembre 1253. C'était une transaction qui remettait toutes les choses dans le statu quo. Les villes renonçaient à leur fédération et à leurs vingtaines et payaient une amende au prince; celui-ci levait l'interdit et amnistiait ses sujets rebelles. Il est vraisemblable, au surplus, que la question des élections magistrales ne fut pas* soulevée, et il est certain que Henri de Dinant ne fut pas dépouillé de la maîtrise. Le Chapitre seul fit des difficultés, alléguant qu'on ne tenait guère compte du tort qui lui avait été fait, mais le légat fut assez heureux pour l'apaiser, et pour réconcilier avec leur prince les quelques tréfonciers qui avaient fait partie de l'opposition (2).
La paix de Maestricht ne fut en réalité qu'une trêve. Les passions de parti s'étaient exaspérées au cours de la lutte; l'intervention du légat avait pu les calmer pendant quelque temps, elle ne les avait pas éteintes, et le moindre incident devait servir de
(1) Hocsem, p. 287 et surtout Warnant, pp. 184-186.
(2) Hocsem, p. 287, Warnant, pp. 186-187. Celui-ci est plus exact que Hocsem dans l'indication des dates. Le i3 décembre 1254. l'élu rentra dans la Cité, et c'est quelques jours après, et non ce jour-là, qu'eut lieu la réconciliation totale du Chapitre.
LA LUTTE CÔNTRE L'ÉCHEVINAGE
prétexte à l'explosion d'un nouveau conflit. Ce fut la question du payement de l'amende due au prince qui en fournit l'occasion. Ne pouvant recourir à la fermeté, qui restait décidément interdite, la Cité imagina de lever un impôt sur le revenu en fixant à un marc par personne la contribution des riches. Aussitôt les échevins protestèrent : ce n'était pas à eux, disaient-ils, de payer les frais d'une guerre qu'ils n'avaient pas voulue et que d'autres avaient faite malgré eux. Il faut avouer que ces plaintes ne manquaient pas de fondement, mais on doit reconnaître en même temps les difficultés presque inextricables au milieu desquelles se débattait la Cité, obligée de trouver de l'argent à tout prix et ne pouvant puiser à aucune source sans soulever aussitôt les réclamations de quelque intéressé.
L'affaire prit bientôt des proportions énormes : comme les maîtres ne voulaient et peut-être ne pouvaient renoncer à leurs prétentions, les échevins finirent par quitter de nouveau la ville, suivis par un bon nombre de leurs amis qu'atteignait sans doute comme eux le nouvel impôt (i). Cet exode entamait l'unanimité morale de la Cité en rejetant une partie du patriciat dans l'opposition au tribun : il faut que l'affaire ait eu de l'importance, puisque nous voyons qu'elle ralluma la guerre.
Aussitôt, avec une infatigable ardeur, Henri de Dinant se remit à l'œuvre. Il s'attacha tout d'abord à renouer les liens de la fédération interurbaine, relâchés ou plutôt rompus depuis la paix de Maes-
(i) Warnant, p. 187, est seul à nous apprendre cela : Quod scabini intelligentes, contradicunt, mallentes ante exire ab urbe quam talis exactio ipsos comprimât. Itaque exeuntes ab urbe plures amici eorum insequuntur.
tricht. Sa première visite fut pour Huy, où, comme à Liège, les bourgeois étaient de nouveau brouillés avec les échevins. Ceux-ci avaient condamné quelques jeunes gens pour désordres nocturnes, sans avoir respecté les formalités légales. Sommés par le peuple de révoquer leur sentence, ils s'y étaient dérobés. Henri de Dinant essaya vainement de les faire revenir sur leur décision. Alors il prit parti ouvertement contre les échevins. Ceux-ci furent chassés et Huy renouvela l'alliance avec la Cité. De là, le tribun courut à Dinant, où il semble que, comme à Huy, les partis aient été aux prises; il parvint à les pacifier et à faire entrer la ville dans la fédération interurbaine. Saint-Trond, toujours tenu en haleine par le remuant Jourdain Van den Poel, ne tarda pas à accéder également à la ligue reconstituée.
Henri de Dinant se voyait plus puissant que jamais. Les milices des quatre premières villes du pays marchaient sous ses ordres. Le maître de la Cité se dressait en face du prince, et l'oa pouvait se demander lequel des deux Henri serait le vrai souverain de la patrie. I
Mais Henri de Gueldre ne se laissa point intimider par le formidable appareil des forces que maniait son rival. De nouveau, il lança l'interdit sur la Cité et ordonna au Chapitre d'en sortir Ce qui prouve l'état d'exaspération des esprits, c'est qu'il ne se trouva pas un homme qui osât porter aux Liégeois la sentence du prince : il fallut la leur faire signifier par une femme et par un enfant. Ce n'étaient là que des formalités préparatoires à la vraie guerre : celleci, le prince la mena avec une vigueur décisive.
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE
Donnant à ses successeurs un exemple dont ils devaient s'inspirer plus d'une fois après lui, il opposa l'alliance des forces féodales à celle des forces urbaines, et groupa ses puissants voisins dans une ligue formidable qui comprenait le duc de Brabant, les comtes de Looz, de Gueldre et de Juliers (i).
Pour payer le concours du duc de Brabant, il ne craignit pas de lui engager des domaines de l'Église de Liège, malgré l'énergique opposition du Chapitre de Saint-Lambert. Celui-ci, n'ayant pu empêcher une aliénation qu'il réputait illicite, après avoir vainement sommé le duc de Brabant d'évacuer les terres de Hougaerde, de Bauvechain et de Malines, recourut finalement aux moyens suprêmes. Comme en 1212, l'excommunication fut lancée contre le duc, et le crucifix déposé à terre (2). Ces mesures eurent raison du duc, qui promit de restituer les terres engagées, si l'élu lui versait les i3ooo marcs qu'il lui avait promis. De telles alliances, contractées dans de telles conditions, faisaient apparaître sous son plein jour le vrai caractère du conflit entre l'élu et la Cité; c'était l'opposition des deux forces qui se sont disputé la société du moyen-âge : l'arbitraire féodal et la liberté communale. L'ennemi national de 1212 marchait maintenant sous la bannière du prince contre les bonnes villes unies : la cause d€ la Cité devenait celle de la nation, et le Chapitre lui-même, tout en s'abstenant de participer à la lutte, attestait, par l'énergie désespérée de ses mesures de défense, la réprobation que lui inspirait la politique du prince.
(1) Hocsem, p. 288; Warnant, p. 189.
(2) Hocsem, p. 288; Warnant, p 18g. Les actes relatifs à cet épisode manquent naturellement au Cartulaire de Saint-Lambert.
Du nouveau conflit dont nous venons de raconter l'explosion, nous ne connaissons guère que quelques épisodes isolés, grâce à un chroniqueur hutois qui s'est attaché surtout à marquer la part qu'y a prise sa ville. Les princes confédérés semblent avoir voulu suivre une tactique nouvelle : sans s'attaquer directement aux villes, qui sont trop bien défendues pour pouvoir être emportées de vive force, il les harcèlent, troublent leur commerce et leurs relations avec l'extérieur, les empêchent de se ravitailler, et lorsque, réduites à la famine, elles ont perdu patience et sont devenues capables de toutes les témérités, ils les attirent dans des rencontres en rase campagne où leur supériorité militaire leur assure l'avantage. De leur côté, les villes s'attachent à démolir les châteaux-forts qui servent de refuges à l'ennemi; c'est ainsi que les Hutois vont incendier Waremme, et s'attaquent ensuite à Moha qui, d'ailleurs, tient bon.
Mais la lutte n'est pas égale. Les princes concentrent tous leurs efforts contre les alliés de la Cité; Saint-Trond se voit bientôt obligé de traiter et doit sortir de la ligue; Liège, dégarnie du côté de la Hesbaye, barricade les chemins au moyen d'arbres abattus et démolit une partie de l'abbaye de Saint- Laurent, pour enlever un abri à l'ennemi qu'elle attend sous ses murs. Déjà à moitié bloquée, la ville est ravitaillée pendant quelque temps par les barques des Hutois (i), jusqu'au jour où un coup terrible mit ces derniers hors combat. Ils étaient allés, pour la seconde fois, livrer un assaut infructeux au château de Moha. Comme ils rentraient chez eux en désordre,
(i) Hocsem, p. 288; Warnant, p. 190.
LA LUTTE CONTRE L'ÈGHEVINAGE. 2o5
le 10 août 1255, ils furent assaillis à l'improviste, entre Antheit et Vinalmont, par le comte de Juliers, qui leur tua deux cents hommes, et leur fit de nombreux prisonniers. Après ce désastre, Huy ne comptait plus comme force militaire. Dinant, soit intimidé, soit épuisé, ne tarda pas à sortir de la fédération (i). Liège resta abandonné à ses propres forces et exposé à la vengeance d'un maître irrité. L'investissement se resserrait autour de la Cité : déjà les éclaireurs du prince apparaissaient dans la banlieue, plus personne ne pouvait s'aventurer hors de Liège sans périr sous leur coups, et l'on prévoyait le jour où les citains seraient obligés de se rendre à merci.
Énervés par la longueur de la lutte, exaspérés par les coups que leur portait tous les jours un ennemi qui avait décidément l'avantage, les Liégeois finirent par se laisser entraîner à d'irréparables violences. Parmi les patriciens émigrés qui se montraient les plus acharnés contre eux, il y avait Jacques et Maurice de Saint-Martin, l'un maïeur et l'autre échevin. On se vengea d'eux en démolissant leurs maisons, avec les matériaux desquelles on en construisit une nouvelle pour Henri de Dinant ^2). Or, le « bris de maison » était un droit que la coutume de Liège réservait expressément au prince, et, en l'usurpant, le tribun se rendait coupable d'une violafion fla-
(1) Hocsem, p. 288; Warnant, p. igi.
(2) Tune populus instinctu Dionantensis domos funditus destruit scabiiiorum, de quarum trabibus et lapidibus Dionantensis sibi novam fabricat mansionem. (Hocsem, p. 288). Tune villicus Leodiensis Jacobus de Sancto Martino et Mauritius scabini existentes pro parte elec.ti insidiantur urbi, perimentes pueros et viros quos inveniebant, nec est qui auJeat propter eos exire ab urbe, idcirco edes eorum in urbe a civibus devastantur et funditus dejiciuntur. Warnant, p. igo.
grante du droit. C'était une faute énorme. Le respect superstitieux du droit formel est un des traits caractéristiques de la psychologie sociale du moyenâge, et la fc desmesure )) du tribun paraissait un de ces attentats sacrilèges qui appellent impérieusement une réparation éclatante. Le prince allait se charger d'offrir cette satisfaction à la conscience publique, en tuant civilement le coupable.
La stupeur et l'inquiétude se répandirent dans la Cité lorsqu'on vit le prince venir camper avec son armée sur la colline de Vottem, presque aux portes de la ville, et qu'on apprit qu'il se proposait d'y faire juger les deux maîtres séditieux et leurs complices par le tribunal des échevins, pour délit de bris de maison.
Le délit était manifeste et la sentence ne pouvait pas être douteuse, mais les coupables se croyaient à l'abri, puisque c'était à Liège seulement, au Détroit ou à la Chaîne en Gérardrie, que les échevins pouvaient rendre une sentence valable. Car tel était le formalisme de la coutume : l'exercice du droit de juger paraissait indissolublement lié à certains endroits consacrés. Et puis, le Liégeois ne pouvait être attrait devant aucune juridiction extérieure, et, en siégeant hors de l'enceinte urbaine, l'échevinage semblait perdre son caractère de juge naturel des citains. Si subtiles que puissent paraître aujourd'hui ces exceptions de droit, les hommes d'alors leur attribuaient une valeur capitale, et l'historien est tenu de se placer à leur point de vue pour apprécier équitablement leur attitude (i).
(i) Un épisode où ce formalisme du droit apparaît avec tout son cachet pittoresque nous est fourni par l'histoire des troubles communaux de Saint-
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE
Mais le prince n'était pas homme à se laisser arrêter par de pareils scrupules, et les échevins eux-mêmes, parmi lesquels les Saint-Martin étaient les plus ardents, furent les premiers à lui suggérer l'expédient auquel il recourut en vertu de son « haut domaine. « Il décida que le sol de Vottein avait la même valeur juridique que celui de Liège, et les échevins y vinrent siéger au milieu du village pour juger les coupables déférés à leur tribunal. Du haut des marches d'un perron improvisé, le crieur public, au son de la cloche, cita le tribun et ses complices à comparaître, après quoi, jugeant à la semonce du maïeur, les échevins condamnèrent par contumace et proscrivirent comme « briseurs de maison » les deux maîtres et leurs complices (i).
Trond en i3o3. Cette commune avait chassé ses échevins et était en pleine révohe contre Tabbé et le prince-évêque. Ceux-ci convoquèrent les échevins d'Aix-la-Chapelle, chefs de ceux de Saint-Trond, et comme Henri de Gueldre à Vottem, vinrent siéger in loco campestri sito inter opidum et Brusthemium super stratam. Après avoir entendu l'accusation, les échevins firent placer leurs sièges sur la route, sic ut partim in districtu episcopi et partim in districîu jurisdictionis abbatis, eo quod limites amborum dominorum ibidem se contingerent, sisterentur. Mais il manquait une formalité essentielle sans laquelle on ne pouvait sentencier : la cloche banale ne sonnait pas. Un individu consentit, pour la somme énorme de cent livres tournois, à aller, au péril de sa vie, sonner la cloche dans le beffroi de Saint-Trond aussi longtemps qu'il le fallait (diii), et les échevins, campane sono audttu, forjugèrent alors les rebelles. V. Chron. S. Trond, Contin. éd. de Borman, III, p. 236.
Voir un point de vue semblable à Strasbourg en 1129, ^ Osnabrûck en 1171, à Cologne en 126g (Keutgen, pp. 8 et 10). A Strasbourg, la coutume précisait l'endroit de la ville où devaient rendre la justice respectivement récouîéte et l'avoué, et déclarait que le justiciable assigné à comparaître dans un autre endroit n'était pas tenu d'y aller. (Wiegand, Urkundetibuch der Stadt Slrassburg, t. I, p. 468).
(1) Hocsem, p. 288, semble placer le « bris des maisons » des échevins après la sentence de Vottem : Tune populus instinctu Dionantensis domos funditus destruit scabinorum, etc. Mais Hocsem ne sait pas écrire, et je crois pouvoir dire, m'étant familiarisé avec son style, que dans sa pensée l'attentat est antérieur à la sentence et explique celle-ci. Le tune populus
La sentence de Vottem fut, pour la cause communale, un coup aussi rude qu'inattendu. Dans les groupes les plus respectables de la bourgeoisie, elle produisit un effet terrible. Henri de Dinant se sentit atteint au cœur. Il eut beau contester, assez faiblement d'ailleurs, la légalité de la sentence : la conscience publique ne s'y laissa pas tromper. Les maîtres désormais n'étaient plus à ses yeux des citains comme les autres : ils étaient des « forjugés » des « hors la loi », et tout le zèle de leurs plus chauds partisans fut impuissant à faire disparaître cette tare fatale. Les plus intimes amis du tribun le jugèrent perdu et le lâchèrent (i). Seul, le petit peuple tint bon avec cette foi intrépide qui considère le doute comme un crime, et qui fait au chef populaire un crédit illimité. Dans ce sens, on peut dire que, sur la fin de sa carrière, Henri se trouva être le chef de la démocratie liégeoise, mais il le fut par la défection de ses anciens partisans, qui ne lui laissa que la plèbe pour toute armée.
On s'aperçut bientôt de son isolement : des pour-^ parlers de paix furent échangés par dessus sa tête entre la Cité et le prince. Celui-ci exigeait la suppression des vingtaines, de la ligue interurbaine et des élections magistrales par le peuple. Les Liégeois, de
destruit équivaut donc à : populus enim destruœerat, Naturellç-
ment, Jean de Warnant, p. 192, qui copie Hocsem, a été induit en erreur par cette gaucherie de style, et il place, lui aussi, la destruction des maisons des échevins par les Liégeois après la sentence de Vottem, bien que lui-même, à la suite de leur source commune, l'ait racontée plus haut (p. igo) à sa vraie place. On a là une idée des difficultés que rencontre à chaque pas celui qui explore dans les sources les annales de la Cité de Liège.
(1) Petrus Tereburse, Grifardus et Renerus, Cicada in fine pro-
dentes eum et populum communem. (Warnant, p. 2o3.)
LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE. 2Ô9
leur côté, demandaient la révocation de la sentence de Vottem et voulaient voir comprendre dans la paix les deux maîtres ainsi que les membres du clergé restés fidèles à la cause populaire.
Pendant que les négociations suivaient leur cours, plusieurs escarmouches achevèrent d'énerver les Liégeois. Tantôt, c'était le frère de Henri de Dinant qui était fait prisonnier, tantôt, c'était une douzaine de citains qui étaient massacrés aux portes mêmes de la ville, sans que les maîtres, au grand scandale de la population, osassent sortir pour les venger. Puis arriva la nouvelle de la paix séparée que Huy et Dinant venaient de faire avec le prince au prix de leurs franchises.
Abandonnés de tout le monde, les Liégeois poussèrent plus vivement les négociations, mais elles échouèrent devant le refus du prince de comprendre les maîtres dans la paix (i). Ce fut seulement lorsque la famine se fit sentir dans la ville de plus en plus étroitement investie qu'on se décida à passer par toutes les exigences du prince et à sacrifier les maîtres proscrits. En vain Henri de Dinant essaya de détourner les citains de leur résolution en leur rappelant le dévouement qu'il avait toujours témoigné à leur cause : l'excès de la détresse avait mis fin à l'empire qu'il exerçait sur eux. Ils lui promirent seulement de faire tout ce qui était possible pour qu'il rentrât par la suite. Ce ne furent pas seulement les deux maîtres, mais aussi le clergé paroissial et les membres du Chapitre favorables à la cause populaire qui se virent sacrifiés à la vengeance de l'élu (2). Par la
(1) Hocsem, p. 288; Warnant, p. 102.
(2) Hocsem, pp. 289-290; Warnant, pp. 194-195.