‹ La cité de Liège au Moyen̂-AgeChapitre 23 sur 51 · IO · texte numérisé non relu

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paix de Bierset, signée le 17 octobre i255, la Cité se rendait littéralement à merci (1).

Henri de Gueldre ne se contenta pas de briser la fédération de la Cité et des bonnes villes; il leur infligea encore de lourdes amendes et, surtout, il exigea des garanties pour l'avenir. Chacune des villes rebelles dut lui livrer une des portes de son enceinte, qu'il se réserva le droit de garder jusqu'à complète exécution des clauses du traité de paix. Liège livra la porte Sainte-Walburge.

Accablée d'amendes et de dommages-intérêts — au seul élu, elle devait verser l'énorme somme de 25oo marcs — la Cité ne trouva d'autre moyen de s'acquitter que l'éternel expédient de la fermeté. Henri de Gueldre n'avait pas fait difficulté d'en autoriser la perception, tenant avant tout à être payé par ses sujets. Mais le clergé et les nobles, unis cette fois par la communauté d'intérêts, réclamèrent avec une mauvaise humeur assez naturelle. Ils invoquaient les actes par lesquels, en 1249, le prince et la Cité avaient promis solennellement de ne plus

(1) Nous ne possédons pas le texte des conditions de la paix de Bierset, mais seulement celui de l'acte de Henri de Gueldre annonçant que la paix est faite et que les villes se soumettent à la sentence qui sera rendue par quatre commissaires. Cet acte, qui est du 17 octobre ii55 (le dimenge après l'octauve Sains Denis) se trouve dans Henaux, t. I, p. 227 et dans Bormans, Ordonnances^ t. I, p. 5o.

Il faut remarquer que nos auteurs donnent de la paix les dates les plus divergentes, sans doute parce que chacun pense à une phase différente des négociations, La Chronique de i402 dit : in die triumphi beati Lamberti (5 octobre), p. igS. Hocsem, p. 290, dit : II idus octobris (4 octobre). Quant à Jean d'Outremeuse, t. V, p. 336, il écrit : le jour Saint-Denis (g octobre), prouvant par là qu'il a lu Tinstrument de paix, mais avec beaucoup d'étourderie. Ce qui ne l'empêche pas d'être suivi par Fisen, t. II, p. 10 et par Daris, II, p. 171, qui semble d'ailleurs essayer de concilier Hocsem avec Jean d'Outremeuse.

LA LUTTE CONTRE L'ÈCHEVINAGE

lever la fermeté après i25 1. On ne tint aucun compte de leurs protestations. Le clergé recourut à son arme ordinaire et lança l'interdit. La Cité s'adressa au prince, qui le leva. Le Chapitre resserra son alliance avec les chevaliers, et ceux-ci menacèrent le prince de lui refuser tout service tant qu'il n'aurait pas aboli la fermeté.

Henri de Gueldre crut prudent de céder devant cette opposition. Non seulement il défendit de lever la fermeté, mais il ordonna de restituer au clergé les sommes déjà perçues (i). Il fallut que la Cité demandât à un impôt sur le revenu le reste de la somme qu'elle devait au prince, à savoir deux mille livres. Cette fois, ce fut le petit peuple qui protesta, alléguant l'iniquité de la répartition.

A la faveur du mécontentement populaire, les partisans de Henri de Dinant formèrent un complot pour rappeler leur chef. Il fallait que le tribun eût bien peu d'esprit politique ou que l'exil lui pesât bien lourdement pour qu'il se laissât séduire par ces avances et se persuadât que, dans de pareilles conditions, il pouvait soulever une troisième fois la Cité. Accueilli avec enthousiasme par les afïidés, qui coururent en armes au devant de lui et qui l'acclamèrent comme le père de la patrie, il rentra à Liège le 17 mars i256 et fut conduit par la foule jusqu'au Marché, pendant que les échevins se réfugiaient Outre-Meuse, où ils ralliaient leurs partisans.

Le gros de la population ne s'était pas prononcé

Ipour le tribun et gardait une inquiétante neutralité ; d'autre part, les échevins se préparaient à prendre, (1) Hocsem, p. 290; Warnant, pp. 198-199. L'acte de Henri de Gueldre, daté du 26 février i256, est dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 85.

le lendemain, une vigoureuse offensive. Il était impossible au maître de leur tenir tête avec le petit nombre de plébéiens groupés autour de lui. C'est ce que des négociateurs députés auprès d'Henri de Dinant par le Chapitre de la cathédrale parvinrent à lui faire comprendre. Il consentit donc à se retirer dès le lendemain, disant un adieu éternel à cette ville dont il avait été l'idole et où il n'était plus qu'un intrus (i). Pendant qu'il prenait tristement le chemin de l'exil, l'élu accourait à Liège et se mettait à sévir. Les principaux fauteurs d'Henri de Dinant furent jetés dans les fers; sa maison, par un juste retour de la fortune, fut démolie et les poutres servirent à la construction d'une potence sur les hauteurs qui dominaient la place du Marché, au-dessus du couvent des Mineurs. Là, le 21 mars, les Liégeois virent, à leur grande douleur, se balancer le corps du sellier Gérard Bassier, l'un des plus fidèles partisans du tribun (2).

L'équipée de Henri de Dinant n'eut d'autre résultat que de fournir à l'élu un prétexte pour ne pas restituer aux Liégeois la porte Sainte-Walburge. Il se hâta d'y édifier un château-fort où il mit garnison, et il en confia la garde à Arnoul de Rixingen, assisté de quatre chevaliers hesbignons. Il tenait ainsi la ville sous la main, pouvait surveiller tous ses mouvements et les réprimer dès qu'ils paraissaient devenir dangereux (3). L'argent de la fermeté qui devait être restitué aux chanoines fut, avec leur con-

(1) Hocsem, pp. 290-291 ; Warnant, p 200.

(2) Hocsem, p. 291 ; Warnant, p. 200.

(3) Hocsem, p. 290; acte du 4 juin 1260 dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 1 17.

LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE

sentement, employé à élever cette bastille. La massive construction surgissait au-dessus des hauteurs de Pierreuse, assombrissant comme une menace d'orage l'horizon de la ville qu'elle dominait pour ainsi dire d'aplomb, et avec laquelle elle communiquait au moyen d'un pont-levis.

Les citains de Liège se voyaient surveillés jour et nuit, de lâ-haut, par les hommes d'armes du prince, qui tenaient en quelque sorte à leur merci la Cité jusqu'alors si indépendante et si fière. Le petit peuple n'était pas seul à frémir sous l'affront; l'échevinage et le patriciat se sentaient atteints également par une mesure qui, sous prétexte de refréner les émeutes populaires, enchaînait la liberté de tous. Les conquêtes pacifiques réalisées par trois générations de Liégeois étaient compromises et peut-être à jamais perdues (i).

Ainsi se terminait la carrière d'Henri de Dinant. Le rêve généreux qu'il avait essayé de réaliser lui coûtait son foyer et sa patrie. Au moyen âge, l'exil ne valait guère mieux que la mort. L'exilé perdait tout en perdant le seul milieu dans lequel la vie eût quelque valeur pour lui. Désormais, il traînait sur ^ tous les chemins une existence déracinée, sans but et sans joie, car, comme l'a dit le plus illustre des J' proscrits, le pain d'autrui est amer et l'escalier de . lï'étranger dur à monter. Henri de Dinant dut en faire le douloureux apprentissage. On apprit un jour qu'il vivait retiré à Namur : c'était aux portes de la patrie aimée, sur ce fleuve dont les ondes pouvaient porter à Liège le souvenir du banni. Alors le maré-

(i) Hocsem, p. 291 : de quo scabiiii non immerito doluerunt, Warnant, p. 201.

chai de la principauté, Gérard de Hérant, imagina de s'emparer de lui par un coup de main. Au dernier moment, la tentative échoua, et les amis du tribun, ne le jugeant plus en sûreté à Namur, le conduisirent à Valenciennes, où la comtesse Marguerite, se souvenant de l'obligation qu'elle lui avait, lui accorda une généreuse hospitalité. A partir de ce jour, l'histoire ne sait plus rien de lui, et il est probable qu'il s'éteignit dans cette retraite obscure mais tranquille( i ). En 1269, il n'était plus de ce monde, et son fils jouissait paisiblement à Liège de l'héritage paternel.

Si, comme c'est probable, Henri de Dinant a continué, dans son exil, de s'intéresser aux destinées de sa patrie, il a dû mourir satisfait. Il pouvait se dire qu'il n'avait pas traversé comme un brillant météore les annales de la Cité, mais qu'il y laissait une trace durable de son passage. Avec lui, Liège avait fait une de ses étapes les plus importantes sur le chemin de l'émancipation. Affranchie de la tutelle de l'échevinage, elle était arrivée à la majorité politique, et pouvait désormais commencer une carrière autonome. C'était là, de toutes les conquêtes du tribun, la plus importante et la plus durable. Sans doute, le reste de son œuvre semblait crouler sur lui. La fédération interurbaine était supprimée; l'organisation militaire des forces communales n'existait plus; l'association jurée des citains disparaissait. Mais la pensée féconde qui avait inspiré ces innovations restait vivante dans l'âme des Liégeois, et l'avenir devait se charger de l'incorporer, sous la forme de réalités tangibles, dans la constitution politique de la Cité,

(1) Warnant, pp. 201-202.

LA LUTTE CONTRE L'ÉCHEVINAGE

Les vingtaines, première ébauche d'un groupement des forces populaires, ne disparurent que pour être remplacées bientôt par un organisme beaucoup plus perfectionné, c'est-à-dire les métiers. Quant à la fédération interurbaine, elle reprendra corps, elle aussi, et viendra se concrétiser dans le Tiers- État, organe autorisé de la démocratie nationale.

Henri de Dinant a donc posé les jalons de l'itinéraire que Liège devait mettre plus d'un siècle à parcourir dans son développement politique. En appelant tout le peuple de la Cité au combat pour les libertés communes, en brisant l'oligarchie scabinale, en faisant place aux petits dans les groupements divers qu'il créait, il a frayé la voie par laquelle la démocratie devait s'acheminer à ses futurs triomphes. Il serait excessif de voir en lui le créateur de la démocratie liégeoise, mais il en a été, dans tous les cas, le précurseur, et il en a rendu possible l'avénement. Cela suffit pour le désigner à l'attention de l'histoire. Sans doute, il n'y sera jamais qu'une silhouette qu'on voit se remuer au milieu d'obscurités crépusculaires, mais la grandeur tragique de son geste a droit au respect et à la sympathie de la postérité.

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La paix de Bierset avait consacré le triomphe du pouvoir princier sur Tautonomie communale. L'échevinage, qui avait lié sa cause à celle de l'élu, rentrait victorieux avec lui. On pourrait donc être tenté de croire qu'il aura voulu profiter de la victoire, et reconquérir le privilège de désigner les maîtres, dont il s'était dépouillé en i253. Mais rien n'est moins vraisemblable. Il est des courants qu'on ne remonte pas, et des concessions qui ne peuvent plus se révoquer. L'élection des maîtres resta acquise aux citains, et l'élu ne se préoccupa guère de la leur enlever.

Indifférent à ce que la Cité pouvait considérer comme ses problèmes constitutionnels, il ne s'intéressait pas plus à l'échevinage qu'aux bourgeois, pas plus aux grands qu'aux petits. Ce qui lui importait, c'était de les tenir les uns et les autres sous le joug, et de leur enlever la possibilité de regimber. Et, comme on l'a constaté précédemment, il y avait pourvu en homme avisé par la construction de la

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citadelle de Sainte- Walburge. Il en avait fait un fief militaire qu'il avait confié, avec obligation de résidence, à un de ses fidèles (1), et la Cité ne pouvait faire un mouvement qu'il ne fût en état de paralyser ou de réprimer immédiatement. Etabli non moins solidement dans les autres villes de la principauté, il pouvait considérer son pouvoir comme affermi et à l'abri de toute nouvelle insurrection.

Et, en effet, la Cité, épuisée par les luttes des années précédentes, semblait n'avoir d'autre rêve que de jouir enfin du repos. Repliée sur elle-même et ne se préoccupant que de vivre, elle cherche à entretenir des relations pacifiques avec tout le monde. Une ère de paix s'ouvre dans ses rapports avec le Chapitre. L'un des rares actes où elle reconnaisse d'une manière formelle l'immunité des ecclésiastiques est précisément de cette époque. C'est la convention de 1260 par laquelle les tréfonciers et les bourgeois, pour payer ce qu'ils doivent encore à Henri de Gueldre sur la fermeté rachetée en 1249, décrètent la levée d'un écot sur tous les laïques de la ville et de la banlieue, les domestiques des chanoines exceptés (2).

Quatorze ans s'écoulent ainsi sur lesquels nos annales sont muettes. La Cité se recueillait, attendant son heure. Elle fut témoin, en i265, de l'humiliation des bourgeois de Cologne, condamnés, pour rébellion à leur archevêque, à venir à Liège assister, pendant trois dimanches de suite, aux processions de Saint- Lambert, de Saint- Pierre et de Saint- Martin, en chemise et pieds nus, portant des verges suspendues

(1) V. ci-dessus, p. 210.

(2) Acte du 3 juin 1260 dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. ii5.

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au COU et finalement se prosternant à terre pour demander pardon (i).

Des expiations de ce genre, comme les aimait le moyen-âge, n'étaient peut-être pas des plus propres à atteindre le but poursuivi par les juges : elles aigrissaient l'esprit de révolte plutôt qu'elles ne le domptaient, et elles donnaient aux rebelles de Liège, comme à ceux de Cologne, l'occasion de resserrer les liens de la solidarité qui unissaient les communiers de tous pays. Le vainqueur pouvait se persuader que le feu était éteint : il couvait sous la cendre.

Soudain, il éclata un beau jour de la manière la plus imprévue. C'était en 1269, pendant une des nombreuses absences du prince. Le calme était si grand dans la Cité que l'on avait pris l'habitude de négliger les précautions les plus élémentaires. La petite garnison de la citadelle Sainte- Walburge s'était rendue tout entière à des noces, laissant la maison à la garde d'une femme. Un homme se présente au pont-levis avec un panier de raisins qu'il se disait chargé de remettre à la garnison. Comme la gardienne, qui avait ses instructions, refusait de le laisser entrer, il déposa son panier près du pont et s'en alla. A peine fut-il parti, que la femme s'empressa de baisser le pont pour prendre possession des raisins. Aussitôt les conjurés, qui se tenaient cachés dans les environs, accourent, pénètrent dans la citadelle et la détruisent de fond en comble (2).

Ce hardi coup de main n'était pas l'œuvre de quelques écervelés : il avait pour auteurs les maîtres

(1) Ennen et Eckertz, Quellen zur Geschichte der Stadt Koeln, t. II, p. 5i5.

(2) Hocsem, p. 297; Warnant, p. 210; cf. Hemricourt, Miroir, p. 181.

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mêmes de la Cité(i) et l'on peut croire que grands et petits y applaudirent avec le même enthousiasme. Du moins, c'est encore une fois la Cité tout entière qui se lève pour tenir tête au prince irrité. Une nouvelle guerre éclate, plus longue, plus féconde en résultats que celle de Henri de Dinant.

Malheureusement, alors que nos sources nous font connaître jusque dans le détail la tentative du tribun, elles sont absolument muettes sur les vicissitudes de cette lutte nouvelle, et les diplômes seuls nous en ont conservé quelques traces (2).

Tout d'abord, nous voyons la Cité reconstituer pour la troisième fois la fédération interurbaine. Huy, Saint-Trond et Dinant secouent comme Liège le joug du prince et probablement se débarrassent aussi de leur citadelle. Ce mouvement d'émancipation paraît avoir eu sa répercussion au dehors : Nivelles, qui frémissait depuis i265 sous la sentence de mort prononcée contre sa commune (3), se soulève et détruit la maison qu'y possédait Henri de Gueldre. La nécessité de se procurer des ressources force de nouveau la Cité à recourir à l'éternel expédient de la fermeté, ce qui la brouille avec le Chapitre : elle aggrave son tort en voulant soumettre à l'impôt les

(1) Civitatis rectores. Hocsem, p. 276.

(2) La raison du silence gardé sur cette guerre par Hocsem et par Warnant, c'est sans doute que le poëme sur le règne de Henri de Gueldre, qui leur a servi de source à l'un et à l'autre, ne s'étendait pas au-delà de l'année 126g. Il est probable qu'il a encore relaté l'épisode du stratagème employé à Sainte- Walburge, mais il doit s'être arrêté là. Voir là-dessus l'appendice de mon mémoire intitulé : Henri de Dinant et la démocratie liégeoise.

(3) C'était précisément Henri de Gueldre qui, en qualité de régent du duché de Brabant, l'avait supprimée par un acte du 19 juillet 1265. V. Delescluse et Brouwers, Catalogue des actes de Henri de Gueldre, p. 877 et cf. Tarlier et Wauters, Géographie et histoire des communes belges^ Ville de Nivelles, p. 32.

habitants de la Sauvenière, qui ne relèvent pas d'elle, et les fiévés de Saint- Lambert, qui jouissent de l'immunité (i). Finalement, les tréfonciers outrés quittèrent la ville. De nombreuses violences furent commises par les bourgeois contre les personnes et les biens : on nous signale des prêtres battus, des couvents envahis, des maisons claustrales pillées (2).

Ce qui est plus grave et témoigne d'un acharnement jusqu'alors inouï dans les troubles civils, c'est que la Cité ne craignit pas de faire appel au duc de Brabant, l'ennemi héréditaire du pays, et de lui offrir le titre de haut avoué de Liège (3). Peut-être, parmi les petits-fils de ceux qui avaient assisté au sac de Liège en i2i3., il s'en trouva qui ne virent pas sans douleur et sans indignation le descendant du « duc barbare )> invité par le magistrat de Liège (c à entrer dans la Cité chaque fois qu'il lui plairait », mais les considérations de l'ordre politique primèrent de tout temps celles du sentiment. En se procurant ce puissant allié, la Cité, par un vrai coup de maître, brisait dans les mains du prince l'arme terrible qu'il avait maniée contre elle en i255; au surplus, elle ne

(1) Les fiévés de Saint-Lambert, ainsi appelés parce qu'ils tenaient leurs offices en fief du Chapitre, étaient sept personnages qui étaient chargés de veiller sur la châsse de saint Lambert et qui en formaient comme la garde d'honneur. V. un bon article de M. le baron de Chestret de Haneffe dans BIAL, t. 24, pp. 3-66 (Les reliques de S. Lambert et les sept fiévés).

(2) Tous ces détails sont empruntés exclusivement au texte de la Paix de Huy, qui mit fin à la guerre ; on le trouvera dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 205.

(3) Jus advocatie civitatis Leodiensis, quod ad eos jure hereditario dinoscitur pertinere, écrit Waleran de Limbourg au duc, en lui annonçant le décret de la Cité. Acte du 27 novembre 1270 dans Bormans et Schoolmeesters, II, p. 2o3. De Dynter, t. II, p. 428. Wauters, Jeoji de Brabant, p. 78, donne à cet acte la date de 1269, mais il se corrige dans la Table chronologique, t. II, p. 465.

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faisait que se conformer à son exemple en invoquant le secours de l'étranger.

Cette fois, grâce, sans doute, à son puissant allié, la victoire resta à la Cité et aux bonnes villes. Lorsque, le 7 juillet 1271, après environ deux ans de combats, la paix fut conclue à l'intervention de la comtesse Marguerite de Flandre, ce ne fut plus, comme en i255, dans l'attitude de la pénitence, c'est le front haut et d'égal à égal que Liège traita avec Henri de Gueldre. Le premier article du traité, celui qui le contient pour ainsi dire tout entier, retentit comme le cri de triomphe des bourgeois : la tour de Sainte- Walburge redoit estre à la fermeté. En d'autres termes, la citadelle sera détruite et la porte ne servira désormais plus qu'à défendre, non à opprimer la Cité.

Liège avait donc remporté un succès définitif, car la citadelle ne fut plus rebâtie tant que dura la commune. Le jour où de nouveau les Liégeois la virent se profiler avec ses tours menaçantes sur les hauteurs de Sainte -Walburge, ce fut le jour qui, quatre siècles après ces événements, marquait la fin de leurs vieilles franchises. La Cité ne crut pas acheter trop cher sa libération au prix de 3ooo marcs versés au prince, et que les bonnes villes l'aidèrent d'ailleurs à payer. Pour le reste, une autre humiliation était infligée à Henri de Gueldre : il fut stipulé que, désormais, les bourgeois du pays de Liège ne pouvaient plus être rendus responsables de ses dettes à l'étranger, et qu'il serait tenu, dans le cas contraire, de les indemniser sur les rentes épiscopales de leurs villes respectives; ces rentes étaient, par surcroît de précaution, déclarées inaliénables.

Le Chapitre, qui s'était vu entraîner dans la querelle un peu à contre-cœur, obtint pleine satisfaction pour les violences et les dommages qu'il avait subis. Le traité proclama une fois de plus que la Cité ne pouvait lever la fermeté sans son assentiment, et décréta une enquête sur le cas de la Sauvenière et sur celui des fiévés de Saint- Lambert. La Cité, en faisant ces concessions, obéissait à un sentiment naturel de justice et non à quelque contrainte; ce qui le prouve, c'est que, sur un autre point en litige, elle refusa opiniâtrément de céder. Les commissaires négociateurs du traité voulaient la forcer à enlever les chaînes que les citains avaient imaginé de tendre, en guise de barricades, dans les rues avoisinant Saint-Lambert. La Cité tint bon, et finalement on se vit obliger d'insérer dans l'acte diplomatique les protestations impuissantes du prince et du Chapitre contre l'obstination des Liégeois (i).

Tels furent, pour la Cité, les brillants résultats consacrés par la paix de Huy ou, comme disaient orgueilleusement les citains, la Paix de la Tour Sainte-Walburge. Jamais plus, au cours de sa longue et orageuse carrière, elle ne devait célébrer un triomphe aussi complet sur aucun de ses princes (2). Henri de Dinant était vengé, la cause des libertés

(1) « A Hui vult li chapitres que cilh de Liège estassent lor novelles chaines qu'ilh ont faites; cilh de Liège ne s'i voudrent accordeir; la nos ne nos ien accordammes mie et encor ne nos en acordons nos mies, ains se plaint messires li eveskes et li chapitres ke cilh de Liège lor en font tort. » Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 208.

(2) Veut-on savoir avec quelle intelligence Warnant apprécie^ ce grand événement? Il écrit, p. 214 : Pax est reformata ita quod cives dederunt episcopo summam trium millium marcharum Leodiensium, ex quârum summâ, sicut dicebant, poterant dictam portam redimere, quod tune jam fecerant.

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communales préservée du plus redoutable danger qu elle eût connu jusque là.

Le règne d'Henri de Gueldre faisait banqueroute en quelque sorte. Ce rude et grossier soldat n'était pas au bout des épreuves que lui réservaient les quatre villes fédérées. Quelques années après, à la suite des plaintes qu'elles avaient fait entendre contre lui en cour de Rome, il était destitué par le pape au concile œcuménique de Lyon, et, comme le tribun qu'il avait proscrit, il devenait un étranger au pays de Liège. Il survécut encore douze ans à cet opprobre, menant désormais l'existence d'un brigand et d'un détrousseur de grand chemin qui s'attaquait de préférence à son ancienne principauté. Son principal exploit, dans sa nouvelle carrière, fut d'assassiner lâchement dans un guet-apens son paisible successeur (i). 11 fut regretté pourtant, car l'incapacité militaire de celui-ci livra le pays sans défense aux ennemis du dehors, et on se souvint alors que, sous le règne de Henri (2), le pied de l'ennemi n'avait jamais foulé le sol de la patrie liégeoise (3).

On éprouve comme un sentiment d'impatience à voir reparaître, après cette lutte féconde, l'éternelle

(1) Hocsem, p. 3ii.

{2) Hic licet illiteratus esset et viveret dissoiute, per probos tamen et litteratos viros spiritualia gubernabat et patriam ab hostibus viriliter defendebat. Hocsem, p, 299. Sed quamvis multas insolentias fecisset, tamen bene liberavit et tenuit patriam a marchisis suis vicinis, nec aliquis ipsorum suis temporibus violenter apposuit pedem, etc. Warnant, p. 214.

(3) Vae nobis quare perdidimus Henricum episcopum, qui ut gigas nobiliter defendebat contra omnes proceres marchisos episcopatum. Warnant, p. 219.

Il est utile de faire remarquer que l'histoire de la fin tragique de ce prince sous les coups d'un chevalier qui voulait venger l'honneur d'une jeune fille de sa famille n'est qu'une invention de Jean d'Outremeuse.

et Stérile querelle du Chapitre et de la Cité. Malgré tous les efforts pour la vider, elle renaissait en quelque sorte fatalement, tant que duraient les antinomies sociales dont elle était l'expression. Même elle s'était précisée et définie plus nettement que par le passé, et elle portait sur deux questions : celle de l'immunité personnelle des « maisnies )> des chanoines, et celle de l'immunité territoriale de la Sauvenière. La première avait depuis longtemps revêtu un caractère des plus irritants. Au fur et à mesure que les besoins financiers de la Cité augmentaient, elle s'efforçait de soumettre à l'impôt le plus grand nombre possible de contribuables, et elle avait avec les divers chapitres de la ville des querelles interminables sur l'exemption de leurs maisnies. Quels étaient les laïques compris dans ces groupes exempts? Les chanoines, naturellement, en élargissaient les limites le plus possible; la Cité, par contre, s'évertuait à les rétrécir, et c'étaient, à chaque instant, des querelles et des procès qui finissaient par aboutir à la cour du pape ou à celle de l'empereur.

Plus encore que l'immunité financière, c'était l'immunité juridique des « maisnies » qui offusquait les citains. Ils se plaignaient que, chaque fois que le domestique d'un chanoine avait commis un délit contre un bourgeois, il s'empressât de récuser la juridiction des échevins et se réclamât du juge ecclésiastique, qui lui appliquait généralement une peine d'une douceur exagérée. A ce compte, il suffisait d'appartenir à une « maisnie )^ pour être assuré d'une quasi -impunité, au grand détriment de la justice et de l'ordre public. Il y avait longtemps que les citains faisaient valoir ce grief : déjà en i253, on

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s'en souvient, il était à l'ordre du jour, et, à cette date, l'échevinage avait hardiment dû passer outre à l'immunité cléricale en jugeant le domestique d'un chanoine accusé d'avoir blessé un bourgeois.

Le double grief des citains contre lextension donnée à l'immunité cléricale par le Chapitre se concrétisait dans le débat au sujet de la Sauvenière. Bien que ce quartier, comme on sait, appartînt au Chapitre, et que l'échevinage de Liège n'y eût que la haute justice, les citains entendaient y faire prévaloir la juridiction échevinale et en soumettre la population laïque à l'impôt de fermeté, au mépris du diplôme impérial de 1107. Faisant bon marché des titres historiques invoqués par le Chapitre, ils ne voulaient retenir qu'une seule chose : c'est que, depuis l'élargissement des fortifications de Liège en 1204, la Sauvenière était comprise dans l'enceinte, et que, comme elle en profitait la première, il était juste qu'elle en supportât les frais en partie. Soustraire ses habitants à l'obligation de contribuer, cela équivalait, étant donné leur nombre, à ne pas fortifier la ville.

Toutes ces questions ne cessèrent de tenir en haleine les deux partis pendant les années 1274 à 1277. Une enquête sur les fiévés et sur la Sauvenière avait établi la thèse du Chapitre. La Cité en interpréta les conclusions dans son sens. Le Chapitre déféra l'arbitrage à la comtesse Marguerite de Flandre. Cet arbitrage resta infructueux, car, en 1275, ce fut le roi Rodolphe qui intervint à l'instance des tréfonciers pour confirmer leurs droits (1). La Cité n'ayant pas

(1) Voir les actes dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, pp. 2i3, 214, 223 et 238; cf. Chapeaville, t. II, p. 3o6.

tenu compte des volontés souveraines, il y eut de nouvelles enquêtes de la part du roi, tandis que le Saint-Siège, invoqué lui aussi, déléguait le doyen de Laon pour traiter l'affaire.

Ce fut l'occasion d'une assez longue procédure dont un heureux hasard nous a conservé le dossier à peu près intact : il contient quelques documents qui jettent du jour sur la vie publique de la Cité au XI 11^ siècle (i). Le doyen commença par envoyer un tabellion à Liège pour s'enquérir s'il était vrai que les maîtres et jurés levassent la fermeté au mépris des privilèges ecclésiastiques. L'enquête ayant donné un résultat afïirmatif, il chargea trois curés de Liège de citer le magistrat de cette ville à comparaître devant lui à Laon, à l'effet de répondre aux plaintes formulées par le clergé. En conséquence, les trois prêtres se rendirent à la maison communale, où ils trouvèrent les deux maîtres, Lambert délie Fosse et Louis de Pilechoule et plusieurs échevins. Ils s'acquittèrent de leur message et laissèrent copie de la citation aux intéressés. La Cité constitua un procureur qui fut chargé de la représenter à Laon pour décliner la juridiction du doyen. C'est le génie de la chicane, incontestablement, qui a présidé à la confection de la lettre par laquelle les Liégeois notifièrent au doyen leur refus d'accepter sa juridiction : il suffit de la lire pour se rendre compte de l'inanité des motifs allégués.

(i) Une partie en a été publiée par Bormans et Schoolmeesters, t. Il, pp. 25 1, 252, 25g et suivantes, 266-272, 275, 277 et suivantes; l'autre partie, comprenant quelques-uns des documents les plus importants, se trouve dans le Liber supernumerarius des Chartes de Saint-Lambert, récemment acquis pour les Archives de l'État à Liège ; voir à l'appendice de ce livre.

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Le magistrat de Liège semble avoir eu conscience de la faiblesse de sa cause; il voulut y engager la responsabilité de la population urbaine. Dans ce but, il convoqua, par cri du perron et au son de la bancloche, une assemblée générale de tous les citains pour lui soumettre ses actes. Cette assemblée se réunit le 27 octobre dans l'Ile Notre-Dame (i); elle ratifia pleinement tout ce qu'avait fait le magistrat de la Cité et elle confirma le mandat donné par lui au procureur. A la suite de ce vote et sur le refus réitéré de la Cité d'assister à l'enquête sur la fermeté, le doyen de Laon excommunia les maîtres et les échevins (18 décembre) (2). Cette fois, ce semble, la Cité consentit à reconnaître la juridiction du doyen de Laon, car, le 3 février 1277, elle désigna son procureur pour assister à l'enquête (3). Et l'affaire, qui traînait depuis près d'une année à Laon, allait reprendre son allure filandreuse et paperassière, lorsque les deux parties se décidèrent à signer ensemble la convention du 7 mars 1277 (4).

Cette convention, comme toujours après les conflits opiniâtres où des deux côtés on a déployé la plus grande intransigeance, consistait en une transaction. La Cité reconnaissait qu'elle avait levé la fermeté indûment et s'engageait à restituer au clergé ce qu'elle lui avait fait payer. Le Chapitre, de son côté, comprenait que la Cité avait besoin d'argent pour toutes ses dépenses et consentait à ce qu'elle fît appel

(1) Sur l'Ile Notre-Dame, dont la plus grande partie est occupée aujourd'hui par la caserne des Ecoliers, v. Gobert, t. I, p 45 1.

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 268.

(3) Les mêmes, t. II, p. 275.

(4) Les mêmes, t. II, p. 279.

à la fermeté. Seulement, celle-ci serait limitée à la cervoise; elle ne serait levée que dans la mesure du besoin; elle serait appliquée exclusivement à la réfection des remparts, portes et chaussées de la ville, avec rigoureuse défense de la faire servir à quelque autre emploi que ce fût ; enfin, une commission de douze membres, composée moitié par moitié de chanoines et de citains, serait chargée d'en surveiller la perception. Quelque nombreuses que fussent ces réserves et ces restrictions, la Cité n'en triomphait pas moins : après plusieurs générations, elle amenait le Chapitre à reconnaître la légitimité de la fermeté en principe et à collaborer à sa perception. C'était un résultat considérable, et dont les Liégeois pouvaient à bon droit se féliciter.

Comment donc se fait-il que, la convention de 1277 à peine signée, le Chapitre se soit vu de nouveau amené à suspendre les orgues, et que la Cité, au mépris de ses engagements formels, se soit remise à lever la fermeté sur tous les objets de consommation? A cette question, ce sont, encore une fois, les diplômes seuls qui répondent. Depuis quelque temps, il y avait entre la ville de Cologne d'une part, et celles de Liège et de Huy de l'autre, des difficultés assez graves. Des marchands des deux villes liégeoises avaient eu à se plaindre des Colonais, des marchands de Cologne formulaient des griefs semblables contre Liège et Huy. Finalement, on se mit d'accord et on convint de s'indemniser réciproquement. A cette fin, on décida que dans chacune des trois villes il serait perçu sur toutes les ventes une taxe qui cesserait d'être levée lorsqu'elle aurait produit à Cologne 25o inarcs, à Liège 160 et à Huy 108. Dans chacune,

SUITE DU RÉGIME PATRICIEN

deux receveurs, dont l'un serait nommé par les deux villes liégeoises et l'autre par Cologne, lèveraient la taxe et la verseraient en deux termes aux villes intéressées, qui répartiraient les indemnités entre leurs ayants-droit (1).

C'est incontestablement l'obligation d'exécuter cette convention qui avait amené la Cité à oublier sitôt son pacte avec le Chapitre. Elle se persuadait sans doute que ce dernier reconnaîtrait qu'il y avait force majeure, et ne lui tiendrait pas rigueur d'une infraction qui lui était en quelque sorte imposée par un tiers. Mais le Chapitre refusa de goûter les raisons alléguées par la Cité, et il faut reconnaître que ses réclamations étaient assez fondées. Un moment on put espérer que l'intervention de l'évêque mettrait fin au conflit, et les tréfonciers reprirent même temporairement les orgues (2). Mais, bientôt, la querelle s'envenima et prit un caractère d'acharnement inouï. La vie même des membres du clergé ne fut plus respectée : « on nous égorge comme des moutons » écrivent avec une certaine exagération les chanoines (3). Les Liégeois allèrent plus loin encore;

(1) Nous possédons sur cette convention : a) deux actes du 3o avril 1277 qu'on trouve dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, pp. 285 et 287. (Il faut en intervertir l'ordre, car l'acte de la page 285 est en réalité l'exécution de celui de la page 287.) Cf. Hôhlbaum, Eansisches Vrkundenbuch, t. III, p. 408;

b) Un acte du 28 juin 1277 publié par Hôhlbaum, Hansisches Urkundenbuch, t. III, p. 408. Il y aurait lieu d'étudier les relations entre ce texte et celui du 3o avril émané de Cologne ; à première vue ils semblent identiques.

(2) Acte du 23 décembre 1278 dans BCRH, III, 14, p. 33o.

(3) a In hâc civitate interficimur, mactamur et sicut oves ad occisionem ducimur totâ die ». Acte du 21 mars 127g dans BCRH, III, 14, p. 33 1. Cf. l'acte du 26 mars 1284 où, dans les articles soumis aux négociateurs de la paix, « li secons parole des chanones, des chapelains et des clercs des églises de Liège, en quel manière on irat avant encontre cheaus qui les ociront^ toront membre ou afolerunt d. Bormans et Schoolmeesters, t. Il, p. 379.

ils s'engagèrent par serment à ne faire justice d'aucun délit commis contre un membre du clergé ou contre les siens (i). Cette mesure sauvage équivalait à mettre le clergé tout entier hors la loi.

Le clergé riposta en renouvelant sa fédération de 1282 et nomma une commission chargée de prendre toutes les mesures requises par l'intérêt commun; elle devait décider notamment s'il y avait lieu de quitter la ville; dans ce cas, il était interdit à tout membre du clergé de rien acheter à un Liégeois. C'était le boycottage répondant à la proscription (2). En même temps, le Chapitre en appelait auprès de l'empereur contre la nouvelle violation de ses privilèges, et il invitait ses ministériaux de la Sauvenière à se joindre à lui. Et de fait, quatre échevins, qui avaient des maisons dans ce quartier, joignirent leur protestation à la sienne en leur nom et au nom de tous les habitants de la Sauvenière (3).

Cette intervention paraît avoir exaspéré le Conseil : il ne craignit pas de répondre par des voies de fait et fit démolir notamment la maison de Mathieu Mathon, un des échevins en cause (4).

(1) Statutum juramento vallatum fecerunt videlicet de non judi-

cando et non faciendo justitiam de aliquo delicto seu maleficio contra clerum et ejus familiam perpetrato seu perpetrando. Acte du 21 mars 1279 ^^^^ dessus.

(2) Statuimus etiara quod post recessum nostrum ex civitate nullus

prelatus aut canonicus ab aliquo cive leodiensi vestes aut aliquaecunque venalia emat vel emi faciat. Même acte, p. 334.

(3) Acte du 23 janvier 1281, dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 324. Ce sont Gilles Surlet, Mathieu Mathon, Gilles de Neuvice et Pierre Boveal. Bien que, comme on peut le voir dans de Borman, t. I, p. 69, ils fussent tous les quatre échevins dès 1260, il est remarquable qu'aucun d'eux ne revendique ici sa qualité.

(4) C'est ce que l'on apprend par l'acte du 9 juin i3i2 (Jean de Stavelot, p. 264). » Si com del maison saingneur Matton, de Fours Chasteal, adonc

SUITE DU RÉGIME PATRICIEN

L'évêque Jean d'Enghien était un homme pacifique et débonnaire; étranger à ces querelles, dont il déplorait la violence, il avait d'abord essayé de les apaiser, comme on Ta vu, puis, par faiblesse ou par conviction, je ne sais, il avait fini par laisser les mains libres à la Cité. Alors le Chapitre ne craignit pas de le comprendre lui-même parmi ceux qu'il frappait d'excommunication. Et l'on eut à Liège cette étrange nouveauté d'entendre dans les églises le clergé appeler les malédictions du Ciel sur le chef du diocèse. En vain, l'évêque fulmina lui-même l'excommunication contre tous ceux qui se permettraient cette insolence (i); le Chapitre tint bon, et lorsque, quelque temps après, le malheureux évêque eut péri victime du guet-apens d'Henri de Gueldre, il alla jusqu'à lui refuser une tombe dans la cathédrale (2).

Son successeur, Jean de Flandre, fut plus heureux, ou, pour mieux dire, plus adroit. Il commença par faire casser, comme entachée d'illégalité, la sentence d'excommunication fulminée par Jean d'Enghien(3), puis il s'employa à ménager un rapprochement entre

esquevins de Liège, que les maistres et les jureis brisarent à une hye por les besongnes de nostre Citeit j . Si on lui détruit sa maison de Hors-Château et non celle de la Sauvenière, c'est apparemment parceque la Cité n'a pas voulu pousser l'illégalité jusqu'au point de sévir de cette manière sur une terre d'immunité.

(1) Sur cet épisode, voir la charte du 9 mars i283. (Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 355). Pour comprendre l'attitude du Chapitre, il faut se rappeler que le droit d'excommunier ses oppresseurs lui avait été reconnu en 1229 P^'^ Hugues de Pierrepont comme une jurisdictio quam habuit hactenus ex antiquâ consuetudine (Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 262), et avait été confirmé à diverses reprises par les papes.

(2) Quia libertates ecclesiarum dudum fuerat conatus infringere, propter quod contra ipsum diu cessaverunt a divinis, écrit Hocsem, p. 3ii.

(3) Voir les actes du 9 mars i283 (Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 355) et du lendemain [BCRH, III, 14, p. 335).

23a CHAPITRE IX.

les deux partis. Déjà Ton avait nommé des arbitres avec l'évêque pour souverain (i), ce qui atteste la confiance qu'il était parvenu à inspirer, et l'on avait rédigé un programme de seize questions qui devaient être tranchées par la commission arbitrale (2).

Soudain, la querelle se rallume avec plus d'acharnement que jamais. Pourquoi? Pour l'éternel motif, c'est-à-dire à cause d'un nouvel impôt sur les objets de consommation que la Cité, accablée de dettes (3), venait de décréter malgré le Chapitre, et auquel elle prétendait soumettre les « maisnies » des chanoines (4). Le 3o juillet 1286, l'évêque était obligé d'autoriser le clergé à quitter la ville à cause des excès auxquels les bourgeois se livraient à son égard ; lui-même transportait sa cour à Huy et s'y faisait suivre par les tréfonciers (5). Aussitôt, la Cité renouvelle avec le duc de Brabant son traité de 1270, le reconnaît pour son haut avoué et obtient de lui la promesse qu'il l'aidera dans son conflit avec l'évêque et le Chapitre (6). L'évêque riposte en excommuniant

(1) L'arbitre souverain, ailleurs deseurtrain ou pardessus, était le personnage chargé de départager les arbitres lorsqu'il n'y avait pas de majorité parmi eux.

(2) Acte du 26 mars 1284 dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 377.

(3) Cum civitas esset irretita ingentibus debitis, dit Warnant p. 225. Il attribue ces dettes à la mauvaise gestion du Conseil : culpis gubernatorum.

(4) Hocsem, p. 317; Warnant, p. 225.

(5) Bormans et Schoolmeesters, t. Il, p. 384.

(6) Acte du 5 août 1286 : « Et se il (les citains) lievent as venaulz ke om vent en la ville de Liège les freis des pons, des chauchies et des murs quant besoins sera, et les autres freis de leur ville, en leur bourses, a toutes lais personnes manans dedens Liège, forsmis varies de clers manans en osteis de clers, si avant ke li eschevins de Liège a jugiet et wardé, nous leur en serons

aidans encontre li evesque et les dites eglyeses de Liège. »

Willems, Van Heelu, codex diplomaticus, p. 442. Cf. La Chronique des ducs de Brabant, par E. De Dynter, éd. de Ram, t. II, p. 428, avec la fausse date de 1276.

SUITE DU RÉGIME PATRICIEN

le magistrat et en lançant l'interdit sur la Cité. Il faut croire que l'injuste acharnement des bourgeois et leurs violences de tout genre avaient fait perdre au prélat le sentiment de la mesure, car l'interdit contenait des dispositions atroces et jusqu'alors inouïes : on allait jusqu'à refuser le baptême aux nouveauxnés et le viatique aux mourants. La Cité protesta auprès du pape Honorius IV et, cette fois comme les précédentes, le souverain pontife intervint en faveur de la justice et de l'humanité. L'évêque reçut l'ordre de révoquer dans la huitaine les abus dont se plaignaient les Liégeois; sinon, le pape annonçait qu'il ferait lever d'office l'interdit par des commissaires spéciaux; en attendant, il prenait des mesures pour réaliser ses menaces, le cas échéant (i).

Un instant ébranlé par l'humiliation que lui infligeait ce rappel à l'humanité, le prince-évêque parvint rapidement à raffermir sa position en détachant de la Cité l'allié qu'elle venait de se procurer. Le i5 avril 1287, le duc de Brabant, avec une désinvolture rappelant celle du roi Henri Vil en 1280, perdait brusquement la mémoire du traité solennel qu'il avait conclu avec les Liégeois l'année précédente et passait dans le camp de Jean de Flandre, dont il devenait l'allié envers et contre tous, par sa a foid corporéement créantée (2) )>.

La défection inattendue de leur puissant avoué fut pour les citains un coup redoutable : c'est à lui qu'ils avaient dû leur victoire de 1271, et ils se flat-

(1) Bulle d' Honorius IV du 5 décembre 1286, dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, pp. 400 et 402.

(2) Voir l'acte du i5 avril 1287 dans Bormans et Schoolmeseters, t. II, p. 403, confirmé par celui du 16 avril, p. 406.

taient d'un résultat non moins heureux en 1287. Ils tinrent bon toutefois, bien que trahis par le duc et, à ce qu'il paraît, abandonnés par les bonnes villes, qui n'avaient aucun intérêt dans cette querelle d'ordre purement local. Mais au moment où le conflit atteignait son point culminant, il fut brusquement dénoué par l'entrée en scène imprévue d'un acteur nouveau : je veux dire le petit peuple.

Les petits, jusqu'alors, n'avaient pas formé de parti au sein de la Cité. Ils étaient la masse amorphe et impersonnelle qui servait de substratum, si l'on peut ainsi parler, à l'édifice politique de la Cité. Leur intervention dans la vie publique s'était bornée à fournir aux grands les éléments nécessaires pour organiser les troubles qu'ils excitaient, le cas échéant, contre le prince-évêque et contre le clergé. En dehors de ce rôle d'instrument et de manœuvre, ils n'avaient aucune action à eux. Ce n'est pas qu'ils ne sentissent, depuis quelques générations, qu'ils étaient menés, exploités et taillés par des maîtres égoïstes. Dès la première apparition de l'impôt indirect, ils avaient murmuré, et le nom même de maltôte que porta cet impôt atteste à quel point il était impopulaire parmi eux. Leur mécontentement alla croissant au fur et à mesure que la fiscalité communale s'accentua : ils se rendirent compte qu'ils étaient taillés proportionnellement plus que les riches, le propre de l'impôt indirect étant de peser plus lourdement sur les classes populaires. Une fois sur la pente de l'opposition, il se virent amenés à faire un pas de plus, et ils se demandèrent ce que devenait l'argent qu'on extrayait de leurs bourses. Les grands en disposaient souverainement

SUITE DU RÉGIME PATRICIEN

au Conseil; ils n'en rendaient compte qu'entre eux; le peuple appelé à payer n'était pas mis à même de contrôler les dépenses. Les choses, il est vrai, se passaient ainsi depuis l'origine de la commune, mais, à la longue, le peuple avait acquis une conscience plus nette de la place qui devait lui être faite dans l'administration de la Cité; de plus, il se trouvait maintenant en état de faire valoir ses prétentions. C'est, en effet, vers cette époque que nous voyons apparaître à Liège les premiers groupements professionnels connus sous le nom de métiers. Formés de gens du peuple reliés entre eux par une parfaite communauté d'intérêts et d'idées, les métiers furent dès l'origine, dans la Cité, un puissant instrument d'agitation et d'influence politique : ils donnaient aux revendications populaires une expression haute- " ment éloquente, et leur seule présence sur la place du Marché, autour de leur bannière corporative, était un argument pour la cause qu'ils embrassaient.

C'est, selon toute apparence, dans les chambres des métiers que les petits auront décidé, un beau jour, de ne plus aider les patriciens dans une lutte où le peuple n'avait rien à gagner et beaucoup à perdre. Après s'être laissé taxer pendant plus d'une année par les exacteurs de la fermeté, ils trouvèrent qu'ils avaient assez payé pour les grands, et ils refusèrent de continuer.

La défection des masses populaires mit le patriciat de Liège hors de combat. Sentant le terrain manquer sous ses pas, il se résigna finalement à traiter. Des négociations furent entamées, et, le 7 août 1287, sous les auspices du prince-évêque et du duc de Brabant, le Chapitre et la Cité signèrent avec la même satis-

faction la fameuse Paix des Clercs, qui mettait fin à leur long différend (i).

Ce fut un vaste et profond travail de pacification, dans lequel on retrouve la main du prélat canoniste qui occupait alors le siège épiscopal. Il porta sur tous les points en litige entre clercs et bourgeois : fermeté, immunité du clergé, juridiction sur la Sauvenière, for juridique des « maisnies )> des chanoines. La Paix des Clercs ne se contentait pas de demimesures qui auraient laissé subsister les difficultés. Elle entreprenait de terminer un débat deux fois séculaire en réglant d'une manière définitive les relations du clergé et des laïques. Mais ce n'est pas tout. Portant son regard au-delà des contingences de l'heure et envisageant dans tout son ensemble la vie sociale de l'époque, l'évêque promulguait en même temps que la Paix des Clercs des réformes législatives plus importantes encore, et qui donnent à son rôle sa pleine signification. Envisagée sous ce rapport, l'année 1287 est donc une des grandes dates de l'histoire de la ville et du pays de Liège : elle y marque une étape de la civilisation.

Essayons d'indiquer brièvement les principaux résultats acquis par la Paix des Clercs, Et tout d'abord, l'éternelle cause de conflit et la source principale des malentendus, l'impôt sur les objets de consommation était supprimé définitivement. De part et d'autre on s'engageait par des serments solennels à ne jamais le rétablir, sous peine d'excommunication. A cette concession des bourgeois, le Chapitre répon-

(1) Le texte de \Q.Paix des Clercs se trouve dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 64 et dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 409.

SUITE DU RÉGIME PATRICIEN. 287

dait par une autre : le quartier de la Sauvenière, pour lequel il n'avait cessé de revendiquer l'immunité,passait sous la juridiction de la ville et était soumis aux mêmes impôts qu'elle. Quant aux querelles entre varlets de chanoines et bourgeois, qui soulevaient la délicate question de l'étendue de l'immunité ecclésiastique, elles firent l'objet d'une stipulation importante. Les délits commis par des bourgeois contre des varlets de chanoines restèrent, comme auparavant, de la compétence de l'échevinage, qui était le juge naturel de tout Liégeois. Si c'était un varlet de chanoine qui avait commis un délit contre un bourgeois, il était déféré à une commission de quatorze membres choisis par l'Église, sept parmi les échevins et sept parmi les bourgeois. En d'autres termes, pour juger des cas mixtes, on recourait à une commission mixte : la solution était équitable.

Ces trois difficultés réglées, restait à pourvoir, par des moyens efficaces, aux finances de la Cité, qui se voyait, par la suppression de l'impôt sur les objets de consommation, privée de sa principale source de revenus. Elle fut autorisée à percevoir pendant dixhuit ans, sur la cervoise exclusivement, une taxe de huit deniers par aime qui serait affectée à l'entretien des murs, des ponts et des chaussées. Passé ce délai, une commission de douze membres : six chanoines et six bourgeois, pourrait, chaque fois qu'il en serait besoin, établir l'assise nécessaire à cet entretien; il y aurait, de plus, un droit de chausséage qui serait prélevé sur les véhicules apportant à l'intérieur de la Cité du vin ou du blé.

L'œuvre de pacification de la Paix des Clercs était considérable et, dans une certaine mesure, définitive.

Mais quelle qu'en fût l'importance, la revision législative qui fut promulguée peu après (i), sous le nom de Loi Muée, avait une portée plus grande encore pour l'avenir de la civilisation à Liège et dans la principauté. La loi Muée et la Paix des Clercs sont issues l'une et l'autre de la même inspiration et ont été élaborées ensemble par les mêmes prud'hommes : celle-ci, qui est du 7 août, invoque et cite à plusieurs reprises celle-là, qui est du 8, et annonce sa promulgation imminente (2).

On l'a vu, il y avait longtemps que la Cité étouffait dans les étroites limites de la loi Charlemagne, qui laissait sans répression les délits les plus graves, du moment qu'ils étaient commis par les puissants. Ce droit, et en particulier la loi d'escondit, pesait lourdement sur les petits. Le prince qui leur promettait de les en affranchir, fût-ce en leur enlevant la plus précieuse garantie de la liberté communale, c'est-à-dire le tribunal des échevins, avait chance — l'histoire d'Henri de Gueldre le montre — de se créer un parti parmi eux. Leur idéal, ce n'était pas, comme plus tard, l'égalité démocratique absolue, c'était plutôt un régime qui, tout en conservant les institutions du passé, permettrait '« que le pauvre pût demeurer delez le riche et le riche delez le pauvre. » C est de cet idéal que la réforme législative s'inspire dans une certaine mesure.

(1) Raikem et Polain t. i, p. 388, suivis par PouUet, p. 32, se sont trompés en la datant du g août 1286, comme le fait remarquer M. de Borman t. I, p. 54, note 1.

(2) K'il le paie dedans le terme qui est et sera contenus en la loy muée

si Kil est et contenu et sera aussi en la loy muée, laquelle loi muée

nos les parties avons fait par l'octroi et l'accort de nostre révèrent père et seigneur deseur nomeit, lequel loy muée nostre dis révèrent père et sire à nostre requeste nous at otriiet etc. (Bormans et Schoolmeesters t. II, p. 41 3.)

SUITE DU RÉGIME PATRICIEN. 23g

La Loi muée se compose de deux documents qui furent promulgués, le premier le 8 août, c'est-à-dire au lendemain de la Paix des Clercs, et le second le 9 octobre 1287 (1). Le premier, la Loi muée des chanoines, réglait la question spéciale des rapports entre les maisnies des chanoines et les bourgeois. Le second, la Loi muée des bourgeois, était un nouveau chapitre de droit urbain, spécialement en matière criminelle, et donnait satisfaction aux incessantes réclamations des citains contre les dispositions surannées de leur code pénal. Réforme profonde êt salutaire, la Loi muée introduisait dans le vieux droit un esprit nouveau. Elle y faisait entrer l'idée de pénalité, que les barbares ne connaissaient presque point; elle substituait le talion à la composition, et la preuve par témoignage au régime archaïque des' co-jurateurs. Sans doute, le talion lui-même représente une forme bien primitive encore de la pénalité, mais combien supérieure, au point de vue moral, à un régime qui ne voyait pour ainsi dire, dans n'importe quel crime, qu'une occasion à dommages-intérêts ! La Loi muée ne se bornait pas d'ailleurs à un rôle purement répressif : elle entendait prévenir aussi l'explosion des désordres en empruntant au droit public français le système des quarantaines imposées par le prince après chaque délit qui menaçait de troubler la paix publique. Au surplus, et conformément à l'esprit du temps, celui qui ne voulait pas se soumettre à la nouvelle législation devait quitter la ville dans le

(1) On trouve la Loi muée des chanoines dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 74; dans Raikem et Polain, Coutumes, t. i, p. 388 et dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 422. La Loi muée des bourgeois se trouve dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 78.

délai de trois jours avec sa famille et sa « maisnie », sans pouvoir y rentrer sous peine d'infamie.

La Loi Muée, dans ses deux parties, constituait un immense progrès. Celle-ci établissait des relations de droit public entre la ville des chanoines et la ville des citains, jusque là étrangères et souvent hostiles l'une à l'autre; celle-là mettait la coutume urbaine à la hauteur des progrès sociaux exigés par la civilisation. Elle venait compléter heureusement et parachever l'œuvre juridique qui s'était élaborée au XI^ et auXII^ siècle : alors, c'était le droit civil de Liège qui se voyait consacré par la charte de 1208; aujourd'hui, c'était son droit criminel qui était mis d'accord avec les principes de la justice et de la raison.

A la Paix des Clercs et à la Loi muée vinrent s'ajouter, comme troisième membre d'une magnifique trilogie, les Statuts synodaux de 1288, qui mettaient dans la vie ecclésiastique du diocèse l'ordre récemment rétabli dans la vie civile (1). Ces Statuts synodaux, les plus anciens du diocèse, sont une vaste compilation de droit canon dans laquelle l'évêque a rassemblé et coordonné tous les statuts de ses prédécesseurs et en a fait une sorte de Corpus juris à l'usage de l'Église de Liège (2). Comme il arriva si souvent par la suite, le droit canon et le droit civil ne se trouvèrent pas d'accord sur tous les points ; il y eut des plaintes formulées par les seigneurs féodaux ; d'autre

(1) Ils ont été publiés à diverses reprises : d'abord à part, à Louvain i5oo; ensuite par Martene et Durand, Thésaurus anecdotorum, t. IV, vol. 829; par Lûnig, Spicilegium ecclesiasticvm, continuatio, I, p. 548; par Hartzheim, Concilia Germaniae, t. III, p. 682-721 ; par Raikem et Polain, t. I, p. 417; par Bormans, Ordonnances, t. I, pp. 86-118.

(2) Il est à désirer qu'il se trouve bientôt, dans le clergé liégeois, quelqu'un qui entreprenne l'étude de ce précieux monument du droit canonique.

SUITE DU RÉGIME PATRICIEN

part, la Cité et les bonnes villes de Huy, Dinant, Saint-Trond, Tongres et Fosse réclamèrent notamment contre certaines dispositions qui lésaient leurs libertés. Les réclamations portaient surtout sur les mesures sévères contre l'usure, qui atteignaient vraisemblablement le commerce des changeurs, et contre les exécuteurs testamentaires qui cachaient les legs faits à l'Église, et divers autres cas. Le pape Nicolas IV intervint, sans doute à la requête des villes (1), le comte Gui de Flandre de son côté interposa sa médiation, des arbitres enfin apaisèrent le différend (2) et, le 4 février 1291, l'évêque faisait droit aux réclamations (3). Cet incident, qui atteste à la fois l'esprit de modération du prince et la vigilance de la Cité à garder ses droits, accentue encore la portée de l'œuvre grandiose qui assure à Jean de Flandre un des premiers rangs parmi les prélats civilisateurs.

C'est à peine si l'histoire, qui enregistre avec tant de complaisance les moindres conflits d'intérêts et les plus vulgaires faits d'armes, a eu un regard pour le monument de sagesse politique et de science juridique dont nous venons de faire connaître l'économie. Mais les sentences de l'histoire sont éternellement révisables au tribunal de la postérité mieux informée. Et nul historien désormais n'enlèvera plus au fils de Gui de Dampierre la gloire qu'il s'est conquise au

(1) V. la lettre du pape Nicolas TV, en date du 3 décembre 1289, à l'abbé de Sainte-Geneviève de Paris, ainsi qu'au doyen et à l'écolâtre de Notre- Dame, les chargeant d'apaiser le différend entre l'évêque et les villes. E. Langlois, Registre de Nicolas IV, no i8i5; Gallia ChiHstiana, t. VII, p. 746.

(2) Acte du 7 janvier 1291, dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 46g.

(3) Acte de ce jour dans Raikem et Polain, t. I, pp. 478-82. La question mériterait une étude approfondie.

cours de son laborieux pontificat, par la puissante impulsion qu'il a donnée au progrès social dans le pays de Liège (1).

On voudrait rester sous l'impression réconfortante du grand spectacle qui vient de passer sous nos yeux. Mais, comme s'il fallait une ombre au tableau, nous voyons à l'œuvre de pacification se mêler les influences ataviques de l'anarchie. L'article de la Paix des Clercs qui autorisait la Cité à prélever un droit de chausséage après l'expiration du terme de dix-huit ans avait-il été mal compris? Il le semble, car la Cité se mit à lever ce droit tout de suite avec le consentement du prince. Le Chapitre protesta, et des arbitres furent nommés. Ils décidèrent que la prétention de la Cité était illégale (2), et cette sentence fut confirmée quelques semaines plus tard par le roi Rodolphe de Habsbourg (3). Ces petits conflits toujours renaissants ne retiendraient pas l'attention de l'historien, s'ils n'étaient l'indice d'une situation communale que nous avons le devoir de mettre en lumière. Ils attestent les embarras financiers de la Cité, qui ne parvenait pas à équilibrer son budget sans de fréquents appels à l'impôt. La ville ne cessant de se développer, les intérêts multiples dont elle avait le souci exigeaient des dépenses nombreuses, et l'impôt direct ne suffisait pas à y faire face.

(1) Cette gloire, Jean d'Outremeuse a essayé de la lui enlever, du moins en partie, en faisant honneur de la rédaction de la Paix des Clercs et de celle des Statuts synodaux à son grand père, Nicolas l'Ardenois de Prez, « le miedre clerc qui fust en son temps au monde, de droit et de lois docteur » (t. V, p. 442). Il n'est pas absolument impossible que ce Nicolas de Prez ait existé, mais c'est tout ce qu'on peut lui accorder, et tout le reste est fiction.

(2) Acte du 17 décembre 1289 dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 457.

(3) Les mêmes, t. II, p. 458.

La Paix des Clercs avait mis fin à l'énervante querelle des immunités ecclésiastiques. Mais d'autres sujets de trouble étaient à l'ordre du jour, si l'on peut ainsi parler.

Il y avait d'abord la question des bourgeoisies affo raines. Elle n'était pas exclusivement liégeoise, elle était communale et européenne. Pour la bien comprendre, il faut la replacer dans le cadre de , l'histoire générale.

! Dès le commencement du XI 11^ siècle, les comi munes avaient inauguré un mouvement d'expansion politique très remarquable, consistant à recruter, dans le plat-pays, quantité de bourgeois d'une catégorie particulière, qui, sans résider dans la ville, y ! jouissaient de tous les droits de bourgeoisie. Ceux à I qui elles conféraient de la sorte des lettres de grande naturalisation s'appelaient les bourgeois afForains, c'est-à-dire les bourgeois du dehors (i) Cette faveur

(i) Le mot afforain, à Liège, désigne proprement l'étranger. C'est dans ce sens que l'emploient la Charte de 1208, art 16, la Loi Muée des Chanoines de 1287, art. 27, et la Loi Muée des Bourgeois art. 23-27 ^tpassim. L'expression

se donnait particulièrement aux féodaux avec lesquels le patriciat urbain était en relations d'amitié ou de parenté. Les villes se créaient ainsi des alliés qui étaient tout à la fois, selon le cas, des clients et des protecteurs et elles préparaient par une pénétration graduelle l'établissement de leur domination sur le plat-pays.

Un poète moderne a créé l'expression de villes teittaculaires pour désigner les grandes agglomérations urbaines d'aujourd'hui, qui projettent leurs faubourgs de tous côtés et envahissent les campagnes. Les villes du moyen-âge étaient tentaculaires dans un autre sens : bien qu'elles restassent enfermées dans leurs enceintes, elles projetaient autour d'elles leur influence morale au moyen de leurs bourgeois afforains, qui leur procuraient des points d'appui et des alliés dans tout le plat pays.

On comprend que les princes se soient préoccupés de cette extension de la puissance urbaine, qui, non contente de leur enlever les villes, venait aussi leur faire concurrence dans les campagnes. Et les rois, qui s'appuyaient surtout sur les princes, étaient venus à leur secours. Dès i232, une constitution impériale, renouvelée en 123.5, avait interdit les bourgeoisies affo raines (i). La ligue du Rhin, dans ses assemblées de Worms en 1254 et de Mayence en 1255, les avait supprimées totaliter et de piano, et avait défendu aux villes d'en créer à l'avenir (2).

de « bourgeois afforains » apparaît pour la première fois dans la Paix de Hansinelle (i3i4) art. 8 p. i5i : « Item nous renonçons dès maintenant à tous nos bourgeois afforains » etc.

(1) Keutgen, p. 79.

(2) Le même, pp. 83 et 84.

S'il suffisait de formuler une volonté en texte de loi pour la faire pénétrer dans le domaine des faits, il n'y aurait donc plus eu de bourgeois alforains dans les villes d'Allemagne.

Il n'en fut pas ainsi. La fin du XI 11^ siècle trouve les bourgeois afforains en possession des droits politiques dans la plupart des communes et notamment à Liège. L'évêque et le Chapitre réclamèrent auprès du roi Rodolphe, et, le 20 janvier 1290, celui-ci déclara que nul ne pouvait jouir des privilèges de la bourgeoisie à Liège, s'il ne demeurait pas dans la Cité (1). Mais les liens de famille et d'amitié qui unissaient les bourgeois afforains de Liège au patriciat de cette ville étaient trop nombreux et trop étroits pour qu'une volonté étrangère, fût-elle souveraine, pût prévaloir contre leur possession d'état. Selon toute apparence, l'édit du 20 janvier 1290 resta lettre morte à Liège, et les bourgeois afforains continuèrent d'y exercer tous les droits que leur valait leur titre.

Aussi,, lorsque vers la fin du siècle éclata parmi les nobles de la Hesbaye la longue et désastreuse guerre des Av^ans et des Waroux, la Cité y fut entraînée presque fatalement et la discorde se mit dans le patriciat (2). Chaque lignage prit parti selon sa parenté ou ses sympathies, les Surlet pour les Av^ans, les Saint-Servais pour les Waroux, et ainsi de suite (3). L'esprit militaire était la passion de ces

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. Il, p. 461.

(2) Oligarchici duas faciunt factiones : unam ad populum, et aliam a se invicem dissidentes^ quod apud nos, ne de longe petamus exemplâ, videmus. Hocsem, p. 285.

(3) Hemricourt, Guerre^ pp. 355 et 358.

bourgeois et, la gloriole aidant, un grand nombre d'entre eux entrèrent de bonne heure dans la lutte. D'autres, sollicités, refusèrent au commencement et finirent par céder ensuite. Tel le vinier Thomas de Hemricourt, qui, d'abord, avait déclaré « que c'estoit un marchand et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche pour entrer en ces werres » (i).Tel encore Gérard Surlet, qui voulait se tenir à l'écart de la lutte, et à qui on fit un devoir d'honneur et de conscience d'y prendre part. Les nobles eux-mêmes s'amusaient de l'espèce de frénésie qui entraînait ces sages bourgeois dans leur querelle fratricide, et ils redisaient en riant ce vers d'une chanson de geste :

« Ors est Frumons en la folie entreis )> (2).

Nous savons par les chroniqueurs que la Cité de Liège embrassa le parti des Aw^ans, et leur resta fidèle tant que dura la guerre (3). On est quelque peu étonné de cette prédilection, quand on se souvient des démêlés de la Cité avec cet orgueilleux lignage en 1184 et en 1220. Mais les circonstances avaient changé : les Surlet, unis aux Awans par les liens du sang, leur apportaient le précieux concours de leur popularité. Un autre personnage très bien vu des petits, le pelletier Andricas, apparenté au châtelain de Waremme, s'employait de toute manière pour lui auprès du peuple. Ainsi s'expliquent, par des influences personnelles et par des relations de parenté, les sympathies dont les Av^ans ne cessèrent de jouir

(1) Le même, o. c, p. 338.

(2) Le même. Guerre, p 35o.

(3) Généralement tote li universiteit délie Citeit estoit tote favorable q cheaz d' Awans, et demerant en ceste colemteit tant que li werre durât. Hemricourt, Guerre^ p. 338.

CHy^PITRE X.

dans la Cité. D'autre part, Huy, la commune la plus démocratique du pays, embrassait avec ardeur la cause des Waroux, par amour, nous dit un contemporain, pour le seigneur de Hermalle (1).

Au surplus, dans cette alliance entre les Awans et la Cité, tout le profit semble avoir été pour cette dernière. Pas une seule fois, dans les nombreuses rencontres entre les deux partis ennemis, on ne voit les milices liégeoises apporter leurs concours à leurs nobles alliés, et il est peu probable que ceux-ci eussent consenti à se laisser départager par la « piétaille » de Liège. Par contre, les Liégeois devaient trouver dans la chevalerie du lignage d' Awans une multitude d'auxiliaires qui combattirent dans leurs rangs pendant leurs longs démêlés avec leurs princes-évêques. Les Hozémont, les Geneffe, les Haneffe, les Stiers, les Bovegnister, les Limont, les Liers, les Fontaine, les Racourt (2) tous seigneurs du parti d'Awans, sont énumérés parmi les alliés de la Cité, et plus d'un illustre chevalier de ce parti figurera dans les mêlées que nous aurons à raconter aux chapitres suivants. Ces vaillants hommes de guerre se persuadaient qu'ils avaient beaucoup gagné à intéresser la Cité à leur querelle; ils ne se doutaient pas qu'ils versaient en réalité leur sang pour la démocratie urbaine, et que celle-ci recueillerait seule tout le fruit de la guerre d'extermination que se faisait la noblesse. C'est ce qu'au terme de leurs luttes sanglantes devait constater avec mélancolie l'historien de ces tristes démêlés : « Toute honneur de chepalerie et de gens

(1) Hemricourt, Guerre, p. 35 1.

(2) Voir la Paix de Flône (1 juin i33o> dans Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 347.

d'armes est déclinée, et H foixhe des frankes villes ensachée et augmentée. >^ (i) L'histoire de la Cité de Liège n'a pas autre chose à retenir de la guerre des Awans et des Waroux.

Au début de cet ardent conflit, il se trouva quelqu'un qui essaya de l'exploiter à son profit : ce fut le nouveau prince-évêque Hugues de Châlons. Mais le résultat fut bien loin de répondre à ses espérances.

Autoritaire et violent, incapable de comprendre ni le caractère du peuple qu'il était appelé à gouverner, ni la délicatesse de la situation qui attendait de lui un remède, Hugues de Châlons se montra à Liège ce qu'il fut plus tard à Besançon, le maître maladroit qui trouve le moyen de se brouiller avec tout le monde : avec son Chapitre, avec sa noblesse, avec sa Cité. On put le prendre, à l'origine, pour un rigoureux justicier, à voir la manière dont il humilia l'orgueil de la turbulente féodalité hesbignonne. Pour punir les Awans qui avaient ouvert les hostilités en pillant et en brûlant les domaines de leurs rivaux, il alla (après 1297) mettre le siège devant leur château, et ne leur accorda la vie sauve qu'à la condition qu'ils feraient une amende honorable publique. C'était la seconde fois que ce lignage donnait à la Cité le spectacle de son humiliation, car déjà, au commencement du même siècle, un autre Hugues leur avait fait traverser la ville en habits de pénitents (2). Cette fois, la réparation fut plus mortifiante encore. On alla chercher, dans le vieux droit féodal, un de ses rites les plus barbares

(t) Hemricourt, Miroir, p. 2.

(2) V. ci-dessus, p. 126.

et les plus vieillis : le harnescar, c'est-à-dire le port de selles de cheval. Les Liégeois virent un jour le fier châtelain d'Aw^ans et douze chevaliers de son lignage, nu-pieds et en chemise, partir de l'église Saint-Martin et descendre en procession jusqu'à la cathédrale Saint-Lambert, chacun avec une selle sur les épaules (1).

Si le prince s'était contenté de ce rôle de pacificateur sévère, nul doute qu'il neût été appuyé par la Cité. Les Liégeois préféraient les Awans aux Waroux, mais ils préféraient la paix publique aux Awans. C'étaient leurs milices qui avaient aidé Hugues dans sa campagne contre les féodaux : un prince avisé eût eu soin de maintenir leurs bonnes dispositions et eût évité de leur donner le moindre grief. Mais Hugues de Châlons ne ressemblait en rien à son homonyme Hugues de Pierrepont : il ne sut l'imiter que dans la partie la plus contestable de sa politique.

En ce temps de souverains faux-monnayeurs, Hugues de Châlons ne résista pas à une tentation à laquelle avait déjà succombé Hugues de Pierrepont (2). Il fit frapper dans l'atelier monétaire de Huy une monnaie qui n'avait que la moitié de la valeur de l'ancienne (3). Cette mesure à la fois témé-

(1) Hemricourt, Guerre, p. 33i ; Hocsem, p. 332; Warnant, p, 2.41.

(2) Nous lisons dans une lettre du pape Innocent III (20 décembre 1211) que les tréfonciers se plaignaient de l'évêque, entre autres, parce que compositionem inter ipsos ex parte unâ et eumdem episcopum ex altéra super falsâ monetâ quam in eorum dispendium et tocius Leodiensis diocesis fecerat, ut proponitur, cudi, amicabiliter celebratam, observare contemnens etc. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 166.

(3) Sur cette question il faut lire Hocsem, p. 328 et Warnant, p 240. dont les textes combinés se complètent mutuellement. Jean d'Outremeuse, t. V, p. 529 les a naturellement embrouillés à plaisir. Il est à peine croyable que

25o DERNIERES ANNÉES DU RÉGIME PATRICIEN.

raire et injuste vint brusquement compliquer d'une lutte de classes la lutte entre les nobles et rendre inextricables les difficultés de la situation du prince. En effet, à partir de ce jour, les débiteurs ne voulurent plus s'acquitter qu'en monnaie nouvelle, tandis que les créanciers persistaient à réclamer le payement au taux ancien. Ce fut la querelle des riches et des pauvres, des grands et des petits. Née sur le terrain économique, elle se prolongea sur celui de la politique, où elle couvait depuis longtemps sous la cendre, et où, par la faute du prince -évêque, elle ne tarda pas à éclater en formidable incendie.

Deux catégories de propriétaires se voyaient particulièrement atteintes par la réforme monétaire à Liège : c'étaient les patriciens, qui vivaient en partie du revenu de leurs terres, et les grands établissements ecclésiastiques tels que les abbayes et les chapitres. Celui de Saint- Lambert, qui était le plus grand propriétaire du pays, avait vu ses rentes diminuer subitement de moitié. On peut se figurer l'émoi et la perturbation que l'étrange initiative de Hugues de Châlons jeta dans tous ces milieux aristocratiques, et le concert de réclamations qui retentit de tous les côtés aux oreilles du prince. Finalement, comme il refusait de prêter l'oreille aux plaintes des tréfonciers, ceux-ci organisèrent contre lui une manière d'interdit, en décidant de chanter tous les jours contre lui l'antienne Media vita (i).

les historiens liégeois n'aient pas trouvé l'incident digne d'être mentionné. Fisen, Foulon, de Gerlache, Polain, Henaux le passent sous silence; le seul Daris en fait un exposé convenable, t, II, p. 299.

(1) Actes du 11 août 1299, dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 566, et du 3i août 1299, dans Martene et Durand, Amplissima CoUectio, t. I, col. 1402.

Deux ans avaient suffi à Hugues de Ghâlons pour nouer contre lui-même la ligue du Chapitre, de la noblesse, de la Cité et des bonnes villes. Il n'avait à y opposer que la seule ville de Huy.

Dans cette ville où, ce semble, l'évolution politique devançait celle de Liège, il y avait depuis quelque temps des animosités très vives entre grands et petits. Elles avaient été provoquées par une querelle entre les marchands de drap et les tisserands, probablement à l'occasion d'une revendication de salaire. Le débat prit de grandes proportions : on se battit dans les rues, et finalement les échevins, qui avaient embrassé le parti des marchands de drap, furent obligés de se sauver à Liège. Cela se passait au mois de juillet 1299 (1). Hugues de Châlons s'empressa de les remplacer par des hommes nouveaux et s'établit lui-même au château de Huy, tandis que la Cité devenait le refuge de tous ceux qui étaient en guerre avec lui. Les patriciens hutois s'y installèrent avec leurs familles et y restèrent deux ans.

Redisons-le : ce ne serait rien comprendre à l'histoire de ces troubles si l'on se figurait que l'alliance du prince et de la ville de Huy contre le reste du pays représentait la lutte de la démocratie contre le patriciat. Pas plus que sous Henri de Dinant, pas plus que dans la guerre des Awans et des Waroux, ce n'étaient les principes politiques qui avaient déterminé les groupements. La querelle, à l'origine, eut un caractère nettement économique. Enthousiastes d'un prince qui diminuait de moitié le taux de leurs redevances, les petits de Huy ne lui marchandaient

(1) Hocsem, p. 333. Warnant, p. 242. Celui-ci donne un récit détaillé de l'événement.

pas leur concours et ne lui demandaient pas compte de ses tendances. Pour Hugues de Châlons, brouillé avec tout son peuple, il serrait volontiers la main que lui tendait la démocratie hutoise, qui l'aidait à lutter contre tant d'ennemis. conjurés. D'un autre côté, ce n'était pas le patriciat seul qui, dans les villes confédérées, partait en guerre contre l'évêque. Les masses populaires, encore mal organisées, envisageaient de préférence les intérêts de la liberté communale et s'unissaient aux grands contre le prince qui les battait en brèche. Qu'il y eût dès lors, chez elles, des aspirations démocratiques et des revendications de classe, cela est hautement probable, mais elles étaient tenues en bride et contrebalancées par la passion de la liberté communale. Seulement, comme il était inévitable, la lutte, née autour d'une question d'intérêts matériels, se transforma rapidement et devint, comme sous Henri de Gueldre, la lutte de l'autonomie communale contre le despotisme princier.

Telle est la signification véritable des événements que nous voyons se passer pendant les deux dernières années du règne orageux de Hugues de Châlons. C'est l'échevinage de Liège qui est à la tête de l'opposition communale; il a derrière lui la Cité, qui lui laisse l'honneur et la responsabilité du commandement. Le conflit se présente sous l'aspect d'un duel entre deux adversaires également aguerris et acharnés. Rien de plus intéressant que la succession des coups qu'ils se portent, ripostant du tac au tac avec la virtuosité de maîtres d'armes consommés.

C'est le prince qui frappe le premier en se faisant accorder par Albert, roi des Romains, le droit de remplacer les échevins qui refusent ou négligent de

rendre la justice (i). Ce droit, il en a fait usage à Huy, et il le tient suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de l'échevinage liégeois.

La riposte est digne de l'attaque : c'est la Cité qui vient à la rescousse de son tribunal en décidant que nul de ses bourgeois ne peut accepter du prince une charge d'échevin malgré l'échevinage, et ne peut être à la fois du conseil de la Cité et du conseil du prince (2) .

Le prince ne se trompa point sur la portée de cette manifestation audacieuse et à son tour il se procura du renfort : le roi des Romains, à sa demande, rompit le lien qui rattachait les cours inférieures du pays à celle des échevins de la Cité, en décidant qu'elles étaient dispensées d'aller en recharge à Liège, et que les appels devaient être portés devant le prince seul (3).

L'échevinage était désormais comme un roi sans peuple, isolé au milieu de son royaume judiciaire. Cette fois, il perdit son sang-froid, et il riposta, ce semble, en ourdissant sous main une émeute, comme il avait fait en i253 sous Henri de Gueldre. Un des nobles hesbignons dont Hugues de Châlons avait brûlé la maison forte, Eustache le Franchomme de Hognoul, sonna la bancloche, ameuta la foule et força le prince à fuir de la Cité (4).

(1) Acte du 28 août 1298 dans Bôhmer, Acta Selecia, 38g, {2) Acte du i3 mai 1299 dans le Grand Record de la Cité de Liège et dans Henaux, I, p. 286.

(3) Voir les cinq actes impériaux du 10 juin 1299, dans Bormans et Schoolmeesters, t, II, pp. 559-563.

(4) Praefatus Eustachius, episcopo Leodii commorante, campanam pulsando bannalem maxime commoverat civitatem, quamobrem episcopus profugit apud Hoyum. Hocsem, p. 332. Cf. Warnant p. 242. Selon Hocsem, cet événement aurait eu lieu avant le harnescar des Awans (donc dans les premiers jours de 1297) ; selon Warnant, il serait du jour même de la destruction

De son côté, le Chapitre notifiait à l'évêque, le 3i août, qu'il reprenait contre lui le chant de l'antienne Media vita, après l'avoir suspendu pour des raisons qui nous sont restées inconnues (i).

Au Chapitre, comme à l'échevinage et à la Cité, le prince opposa l'autorité impériale. A deux reprises, il se fit confirmer par le roi des Romains le droit de battre monnaie et de la faire reconnaître comme légale par tous ses sujets (2).

Mais déjà la lutte avait pris des proportions énormes, et ce n'était plus à la Cité seule que le prince avait affaire. Les avances qu'il avait faites aux bonnes villes en les faisant affranchir par le roi des Romains de la suzeraineté de l'échevinage de Liège, avaient complètement échoué. Non seulement les bonnes villes avaient repoussé une émancipation qui aurait bouleversé jusque dans ses profondeurs leur vie juridique, mais la Cité était parvenue de nouveau à les grouper dans une fédération, la plus vaste de celles qui avaient été constituées depuis 1229. Ellecompre-

du château de Hozémont par Hugues de Châlons. La manière dont ils intercalent le fait dans leur récit montre qu'en réalité ils parlent par conjecture et que la date ne leur est pas fournie par leur source. Il est très peu vraisemblable que Hugues se soit sauvé à Huy au commencement de 1297 et ait pu, peu de temps, après infliger aux Awans le harnescar à Liège-, il est encore plus invraisemblable que le Franchomme de Hognoul ait pu susciter une émeute contre lui le jour qu'il détruisait Hozémont et le forcer à fuir à Huy, lui, le prince victorieux ! Il faut donc chercher à cet événement non daté sa place dans l'histoire de Liège : or, c'est en 1299 seulement que la querelle entre le prince et la Cité a atteint toute son acuité, c'est en 1299 que ses seuls diplômes datés nous le montrent séjournant à Moha, (19 juillet, i^r août, 16 août, 19 juin i3oo) et à Huy (29 août, i3 septembre i3oo). L'émeute qui l'a chassé de Liège n'a donc pu éclater que pendant l'été de 1299, et il n'y a aucune raison pour ne pas l'identifier avec celle d'Eustache Franchomme.

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 566.

(2) V. les actes des 5 et 7 décembre 1 299, dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, pp. 570-571.

liait cette fois Liège, Huy, Dinant, Saint-Trond, Tongres, Maestricht, Fosse, Couvin et Thuin. A peine constituée, la fédération se signala par une démarche hardie : elle s'allia avec le comte Jean de Namur et son frère Gui, qui s'engagèrent à lui prêter main forte contre ses agresseurs. L'acte est remarquable en ce que, comme en 1286 le duc de Brabant, le comte promettait qu'en cas de dissension dans la Cité il se tiendrait du côté où seraient les deux maîtres (1).

C'est en ce moment de fermentation révolutionnaire que l'on voit apparaître dans la Cité la ligue des Chaperons blancs. Ce signe de ralliement semble d'importation étrangère : il s'est déjà montré précédemment dans plusieurs villes, et chaque fois il a marqué l'opposition du patriciat au prince. Il en fut de même à Liège : les Chaperons blancs se recrutaient principalement dans la jeunesse des lignages. (2) Ils avaient adopté un nom de guerre singulièrement expressif : ils se faisaient appeler les Enfants de Francel C'est la première manifestation, dans l'histoire de Liège, des sympathies de race qui devaient finir par changer l'orientation politique de la Cité. Après avoir gravité jusqu'alors dans l'orbite de

(1) L'actC; daté du 23 août i3oo, est dans Bormans et Schoolmeesters. t. II, p. 582. On le trouve aussi dans MNHL, t. I, p. 5j, avec la date du 22 novembre, qui est manifestement erronée.

(2) A la vérité, Hocsem, p. 337, qui est ici notre seule source, ne nomme les Chaperons et les Enfants de France qu'à l'occasion des événements de i3o2 - i3o3; mais on voit par son récit qu'ils existaient déjà auparavant. Hocsem ne nous dit pas la couleur des Chaperons, {unius coloris caputia) mais c'était le blanc partout ailleurs, et pour cette raison je crois pouvoir, par exception, accueillir le témoignage de Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 3 : a Ilk prisent tous les enfans des plus puissans nobles et les ont fait des chapirons de blans draps tous ensemble » etc.

l'Empire, dont elle faisait partie, la Cité allait subir la force d'attraction de la monarchie française et, cédant à d'irrésistibles penchants, entreprendre de faire remonter son cours à l'histoire. Tous ses malheurs lui sont venus de là, et c'est pour cette raison qu'il importe de noter au passage le sobriquet en apparence inofîensif, en réalité gros d'une signification prophétique, dont s'affublent en i3oo les membres de la corporation des Chaperons blancs.

A la reconstitution de la fédération de 1229, le prince répondit en ressuscitant la ligue féodale de 1253. Au mois de septembre, il s'assurait l'alliance du comte de Looz (1) et, en octobre, celle du duc de Brabant (2), en engageant à chacun d'eux des terres qui appartenaient au patrimoine de l'égUse liégeoise. En même temps, il parvenait à désintéresser le comte de Namur en promettant de lui payer la somme de trois mille six cents livres (3). Il fît plus : il autorisa le duc de Brabant à saisir sur ses domaines tous les biens qui appartenaient aux Liégeois rebelles, tant chanoines que simples bourgeois (4). Enfin, il obtint du roi Albert la promesse d'un secours de cent hommes d'armes (5).

Après tout ce duel purement diplomatique, ce fut enfin le tour des armes. L'évêque, abandonné de

(1) Acte du ig septembre i3oo dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 586.

(2) Acte du 22 octobre i3oo dans les mêmes, t. II, p. SSg; acte du 24 octobre dans Gachard, Collection de documents inédits, t. II, p, 35.

(3) Acte du 26 septembre i3oo dans MNEL, t. I, p. 56.

(4) Acte du 24 octobre i3oo dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. Sgo.

(5) Acte du 19 décembre i3oo dans les mêmes, t. II, p. Sgi. Lui-même, le 18 septembre (décembre ?) s'était engagé à fournir le même nombre d'hommes d'armes à cheval contre Jean de Hainaut. V. l'acte dans Jean d'Outremeuse, t. V, p. 572.

ses sujets, ne pouvait compter que sur ses mercenaires, qui tenaient la campagne et dévalisaient les marchands allant à Liège. Liège et Huy s'opposaient l'une à l'autre comme deux camps ennemis : là, les forces nationales sous la direction du patriciat; ici, la démocratie d'une seule ville ralliée au prince pour des raisons d'intérêt local.

Nous ne connaissons guère de la lutte que les quelques épisodes intéressant les Hutois. Nous les voyons qui, après avoir détruit le château de Glermont-sur-Meuse, sont, le même jour, surpris et taillés en pièces à Tihange par les Liégeois, pendant que, victorieux et pleins de confiance, ils rentraient chez eux en désordre (mars i3oi). Quelque temps après, ils prirent leur revanche à Bléret et à Pousset, où ils marchaient avec les milices épiscopales sous les ordres de Jean de Châlons, frère du princeévêque. Bléret était une terre d'Église; depuis 1278, elle appartenait au chapitre de Saint-Denis de Liège( 1 ) . Mais le prince-évêque n'était nullement disposé à respecter l'immunité des chanoines qui étaient dans les rangs de ses ennemis ; il entendait les traiter comme des belligérants ordinaires, et il venait d'absoudre le duc de Brabant de toutes les censures qu'il pouvait avoir encourues en saisissant les biens de ces rebelles (2). Il paraît que les milices épiscopales procédaient à une exécution du même genre ici. Les habitants organisèrent une vigoureuse résistance, à laquelle participèrent jusqu'à des clercs; un certain nombre de Liégeois leur prêtèrent main forte. Mais, malgré leur courage, ils succombèrent

(1) De Ryckel, Les communes de la province de Liège, p. 104.

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. Sgo.

à la fin sous la supériorité numérique et militaire de l'ennemi (i). Les cadavres des citains qui avaient péri dans cette journée funeste furent rapportés à Liège et ensevelis dans le cimiCtière de Notre Dameaux-Fonts, à l'ombre de la cathédrale de Saint- Lambert. Là, pendant plusieurs jours, une scène de douleur et de pitié attendrit la population entière : les chiens des victimes, couchés sur les tombes de leurs maîtres, semblaient les pleurer (2).

Un immense cri de réprobation s'éleva du sein du clergé liégeois à la nouvelle de l'attentat de Bléret. Contre le pasteur qui immolait son troupeau, contre l'évêque qui faisait couler le sang de ses propres clercs, la conscience publique se souleva avec unanimité, et les partisans les plus déclarés du prince n'eurent plus qu'à garder le silence. On peut dire que le pied de Hugues de Châlons glissa dans le sang versé à Bléret et à Pousset. Un appel au pape, suprême recours contre la violation du droit, vint couronner la série des actes de résistance au despotisme du prince. Le document qui portait à Rome les protestations liégeoises ne nous a pas été conservé; nous savons cependant qu'il formulait un triple grief : le prince avait altéré la monnaie, il avait engagé des terres d'Église, il était responsable du meurtre des clercs tués par ses soldats (3). Conformément aux habitudes dramatiques du temps, qui étaient chères particulièrement aux habitants de la principauté, on envoyait en même temps au souverain pontife les chemises lacérées et sanglantes des victimes (4).

(ij Hocsem, p. 333.

(2) Hocsem, 1. c.

(3) Hocsem, p. 334 ; Warnant, p. 245 ; Chron. S. Trud. Contin., III, p. 23o.

(4) Warnant, 1, c.

Cette fois, c'était la fin. Le pape Boniface VIII, invoqué par les Liégeois, comprit qu'il était impossible de laisser à leur tête un homme si universellement impopulaire. D'autre part, il ne voulut pas le déposer, parce que les reproches articulés contre lui ne justifiaient pas une pareille mesure de rigueur. Il imagina donc de le transférer de Liège à Besançon ( i ) : c'était une promotion au point de vue hiérarchique, puisque Besançon était un archevêché, mais, en réalité, au point de vue de la richesse et de la puissance, une incontestable diminution (2). Le pape, par cette mesure, donnait satisfaction à la justice en même temps qu'à la prudence, au pays de Liège et peut-être à l'évêque lui-même, dont la position n'était plus tenable.

La Cité, qui avait pris la tête de l'opposition au prince-évêque, remportait un triomphe. Dès le 29 septembre i3oi, elle se réconciliait avec le duc de Brabant (3). La cause du despotisme était vaincue une fois de plus. La lutte s'était déroulée sur le terrain des libertés publiques, et sur ce terrain, comme toujours, toutes les forces de la Cité avaient donné avec ensemble.

Il est possible que l'énergie de la résistance n'ait pas été aussi enthousiaste du côté des petits que des grands, qui défendaient en somme leurs intérêts de classe en luttant pour l'autonomie de la Cité. On

(1) C'est le 1 septembre i3oi que le pape confia l'évêché de Liège, donc vacant dès lors, à Adolphe de Waldeck. Registre de Boniface VIII, A, VII, p. 235.

(2) Hocsem, p. 334 • Cum papa prudens homo videret scandalum, hune (Hugonem) ad archiepiscopatum minoris valoris transtulit Bysuntium. Cf. Warnant, p. 246; Chron. S. Trud. Contin., III, p. 23o.

(o) Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 8.

peut même croire que les petits durent voir avec des sentiments partagés la chute d'un prince dont la fortune était, d'une certaine manière, liée à la leur. Toutefois, il n'en parut rien au cours du conflit. Il avait suffi que la cause de la liberté fût en jeu pour qu'aussitôt les questions de parti fussent ajournées. La Cité s'était trouvée tout entière en face du prince, et c'est la Cité tout entière qui avait remporté le triomphe.

Les grands eurent le tort de l'oublier. Pour avoir dirigé la lutte, ils s'attribuèrent à eux seuls le mérite de la victoire. Ils ne voulurent pas se rappeler qu'ils la devaient d'abord au tout -puissant concours du Chapitre, ensuite à la patriotique abnégation des petits. Ils se crurent assez forts pour pouvoir renouveler leur tentative de i285, et ils commirent l'imprudence de donner au clergé et au peuple le grief commun qui devait liguer ces deux forces contre eux. Eux-mêmes ont ainsi provoqué, par leur faute, l'explosion démocratique à laquelle nous allons assister.

l'avénement de la démocratie.

Avec le XIV^ siècle commence, à Liège, la lutte des classes. La lutte des classes est un phénomène de croissance : chaque commune du moyen-âge l'a connu à son heure, comme aujourd'hui chaque Etat civilisé. La différence, c'est qu'alors l'enjeu était une question d'égalité politique (i), tandis qu'aujourd'hui il s'agit d'une répartition plus équitable de la richesse.

La lutte des classes n'est pas déterminée, comme aiment à se le figurer les intelligences primaires, par la tyrannie du patriciat. Car alors elle serait aussi ancienne que le patriciat lui-même. Elle a au contraire pour mobile principal l'ascension des masses populaires. Quand, à la suite d'une longue évolution sociale, les petits sont arrivés graduellement, par le sentiment de leurs besoins, à l'organisation, puis par l'organisation à la force, et par la force à la conscience de leurs droits, alors il se mettent à revendiquer ceuxci. Ils ne veulent plus que les destinées de la société

11) Ceci s'applique particulièrement à Liège, où l'histoire ne nous a conservé pour cette époque aucune trace de conflit d'ordre économique.

dont ils font partie soient dirigées exclusivement par une minorité; ils entendent participer au gouvernement. Ceux qu'un homme d'État de nos jours a appelés les beati possidentes résistent, défendent leur privilège, et la lutte devient inévitable.

Ce n'est pas du jour au lendemain qu'elle a éclaté. Il est certain qu'elle a été préparée par une multitude de causes et annoncée par plus d'un épisode. Au cours du XIII« siècle, malgré la disparition des documents, nous avons pu en noter quelques-uns au passage. La construction de la halle de Féronstrée, en 1208, malgré l'opposition patricienne (1), les réclamations des petits contre le gaspillage des finances communales, en i25o (2), leur enthousiasme pour Henri de Dinant (3), leurs protestations contre la maltôte de 1285 (4), voilà, dans le silence de l'histoire, des faits qui parlent avec assez d'éloquence pour se passer de commentaire.

De quoi se plaignent les petits? Avant tout de la mauvaise gestion financière des grands. Les grands administrent seuls le patrimoine commun ; ils ne rendent pas de comptes en public, et ils disposent de l'argent de tous au profit de leur classe. Ces gaspillages les obligent à lever de lourds impôts, qui pèsent surtout sur les classes laborieuses, et à vendre des rentes, ce qui obère de plus en plus le budget de la Cité. Tel est le grief capital des petits. Ils veulent voir clair dans les dépenses publiques; ils veulent pouvoir les contrôler, et, au besoin s'y opposer. Pour

(1) Voir ci-dessus, p 176.

(2) Voir ci-dessus, p. 178.

(3) Voir ci-dessus, p. 188.

(4) Voir ci-dessus, p. 284.

L' AVÈNEMENT DE LA DÉMOCRATIE

cela, il leur faut siéger dans le Conseil de la Cité. Et ils n'auront désormais rien de plus à cœur que d'y pénétrer (i).

Ce que je viens d'écrire, ce n'est pas l'histoire de Liège seulement, mais de toutes les villes des Pays-Bas et de l'Empire. Partout les petits nourrissaient le même grief, partout ils soupiraient après l'occasion de le redresser.

L'année treize cent deux allait leur fournir cette occasion.

Treize cent deux est une date fatidique dans l'histoire de la démocratie belge. « En cette année, écrit Hocsem, le parti populaire se souleva presque partout contre les grands, en Flandre, en Brabant et dans le pays de Liège (2). » Hocsem n'a pas tout vu. La commotion démocratique de i3o2 n'est pas un phénomène imprévu et isolé; elle n'est elle-même que le prolongement d'une agitation plus vaste et très-intense qui secoua toute l'Europe occidentale. Il y aurait un intérêt suprême à grouper toutes les manifestions locales de ce mouvement, à étudier les rapports de filiation entre les uns et les autres, à y démêler le jeu des influences, à y reconnaître la marche des idées.

(1) Cf. pour Cambrai en 1296, Dubrulle, p. 48.

(2) Hocsem, p. SSy.

La Chronique de Saint-Trond place le grand soulèvement communal en i3o4 : Eodem anno communitas quasi pertotam Lotharingiam immaniter, et postea undique per Brabantiam surrexit. Contin. III, p. 289. En Brabant, Jean Boendael fait la même constatation : In desen tiden dat dit geschiede Gbingen al de ghemenen liede In allen landen te gaden plechten Ende ieghen haer heren rechten Soe dat die heren waren tonder Ende die ghemeent boven, dats wonder.

JBrabantsche Yeesten, V, v. 416 et suivants.

On verrait alors qu'entre ces innombrables républiques municipales, si diverses d'aspect et si étrangères en apparence les unes aux autres, des courants électriques inaperçus des historiens ont fait circuler à des heures données les mêmes influences et mûri les mêmes fruits. Et, sous la variété déconcertante des phénomènes qui rendent l'histoire du moyen-âge si compliquée à première vue, l'unité profonde des lois sociales apparaîtrait avec une étonnante majesté.

Mais une telle étude, peut-être prématurée, ne rentre pas dans le cadre de ce livre, et l'on se bornera ici à la saluer.

Ce que l'on peut, dans tous les cas, constater dès aujourd'hui, c'est, au milieu de la vaste marée démocratique, l'action puissante de certains courants régionaux. Celui dont Hocsem a constaté l'intensité dans les Pays-Bas trouve son point de départ, si je ne me trompe, dans la bataille de Courtrai.

Le 11 juillet i3o2, le petit peuple de Bruges, marchant en masses compactes sous les ordres de ses tribuns, avait exterminé dans les prairies de Groeninghen l'élite de la chevalerie française. Princes du sang, ducs, marquis, comtes, barons et chevaliers avaientpéri par milliers, dans un pêle-mêle effroyable, sous les massues plébéiennes, abattus, dit le chroniqueur cité plus haut, comme des bœufs dans l'abattoir (i). A quel point cet événement dut exalter les passions populaires dans les villes, il est plus facile de se le figurer que de le dire. Les ouvriers avaient enfin leur victoire, et elle développait en eux un sentiment extraordinaire de fierté de classe. Par

(1) Sicut boves ad victimam sine defensione mactantur, Hocsem, p. 337.

L'AVÉNEMENT DE LA DÉMOCRATIE. 265

dessus les frontières politiques, oubliant les différences de langues et de nationalité, ils acclamaient les vaillants compagnons flamands qui avaient fait de si bonne besogne à Gourtrai, et ils se prenaient à formuler les plus audacieuses espérances. Il parlait évidemment dans la fièvre de ce triomphe, cet ouvrier tournaisien qui, quelques semaines après la journée des Éperons d'or, était emprisonné pour propos séditieux, notamment pour avoir dit que « ceskeuns devait avoir autant d'avoir li uns que li autres » ( i ) .

Mais les petits ne furent pas les seuls, assurément, à se rendre compte qu'il y avait désormais quelque chose de changé dans la vie publique. Plus d'un patricien dut deviner la portée prophétique du grand drame de Gourtrai, et se dire qu'il ouvrait une nouvelle période dans l'histoire des luttes communales : celle du triomphe de la démocratie.

Il en fut ainsi au sein du Ghapitre de Saint- Lambert, qui contenait l'élité du clergé liégeois et où les bonnes têtes ne manquèrent jamais. Bien que recruté à peu près exclusivement dans la noblesse ou dans le patriciat (2), le Ghapitre n'avait pas de plus grand adversaire que cette aristocratie urbaine avec laquelle il était aux prises depuis la fin du siècle. Les petits, au contraire, ne s'étaient jamais heurtés

(1) Pirenne, Histoire de Belgique, -i^ édition, t, II, p. 3o.

(.2) En général les chanoines d'origine noble sont seuls désignés par leur nom de famille dans les actes du Chapitre; des autres nous ne connaissons le plus souvent que le prénom. Malgré cela, nous pouvons constater que le lignage deb. de Cologne est représenté au Chapitre dès le XI 1^ siècle, et qu'au XI Ile siècle y figurent Gilles et Lambert Surlet, H. de Dinant, Roger d'Ile, Jean del Gange et Jean Gillard del Gange. V, de Theux, Le Chapitre de Saint- Lambert à Liège, t. I,

aux tréfonciers, et leurs intérêts de classe, opposés à ceux des patriciens, semblaient faire d'eux les alliés naturels du clergé. Celui-ci avait pu apprécier en 1287 la valeur d'une telle alliance : il se rapprochait donc des petits dans la mesure même où il s'éloignait des grands. Sans doute, c'est l'esprit de corps, c'est le zèle pour ses privilèges traditionnels, et nullement la prédilection pour la démocratie, qui a dicté l'attitude du Chapitre. Elle n'en fut pas moins méritoire. Si, pour se décider à l'attitude qu'il va prendre, il lui a fallu surmonter des préjugés d'éducation et des répugnances natives, il ne taut pas lui marchander l'honneur d'avoir eu l'intelligence des événements contemporains, et d'avoir entrevu la direction dans laquelle marchait l'histoire.

La conduite du Chapitre, lorsqu'il dut donner un successeur au prince-évêque Adolphe de Waldeck(i3 décembre i3o2) fut hautement significative.

Dérogeant à une tradition tellement ancienne qu'elle semblait avoir acquis force de loi, les tréfonciers firent choix, pour succéder au défunt, d'un personnage d'origine obscure, l'archidiacre Guillaume d'Arras(i). C'était la première fois, depuis près de trois siècles, qu'un plébéien était appelé à s'asseoir sur le siège de saint Lambert! L'initiative était tellement nouvelle que l'élu lui-même n'osa pas accepter l'honneur qu'on lui offrait, et Thibaut de Bar prit sa place.

Mais la manifestation du Chapitre gardait toute

(1) Hocsem, p. 340. Magistrum Wilhelmum de Atrebato prob'jm virum sed ignobilem in episcopum elegerunt, qui se tanto sentiens imparem oneri electioni noluit consentire. Cf. la notice de Guillaume d'Arras dans de Theux, t. I, p. 324.

L'AVENEMENT DE LA DÉMOCRATIE

sa portée, et l'on peut croire qu'elle fut comprise. Elle venait à son heure, en effet. Le Chapitre était de nouveau en pleine guerre avec l'échevinage et avec les grands (1), Ceux-ci, se persuadant à tort, depuis leur victoire sur Hugues de Châlons, qu'ils n'avaient plus de ménagements à garder envers personne, avaient imaginé, avec une folie insigne, de ressusciter la vieille question de la fermeté.

L'impôt sur la cervoise, consenti pour un terme de dix-huit ans par la Paix des Clercs (1287), touchait à sa fin : à partir de i3o5, il devait cesser d'être perçu. Sous prétexte qu'ils avaient fait à la Cité des avances dont ils n'étaient pas remboursés, les grands décidèrent de lever un nouvel impôt général sur les objets de consommation (2).

C'était rouvrir l'ère des discordes civiles. Les mêmes hommes qui prenaient cette mesure audacieuse et provocatrice s'étaient engagés, par la Paix des Clercs, à ne jamais rétablir la fermeté sous peine d'excommunication. Violer ouvertement un serment aussi solennel, s'exposer de gaieté de cœur à une peine aussi redoutable, le Conseil n'y pouvait pas penser. Il crut pouvoir tourner la difficulté, au dire du seul chroniqueur dont nous ayons sur ces

Uj Sur les événements de i3o2-i3o3 dont il va être question, je renvoie une fois pour toutes à mon mémoire intitulé : U entrée du parti populaire au Conseil communal de Liège. {BIAL, t. XXXVI.)

(2) Appropinquante termino 18 annorum quo debebat cerevisiae firraitas terminari, scabini considérantes qualiter quasdam expensas quas de mandato populi fecerant recuperare valerent, ne poenas perjurii et excommunicationis prudentes reputati viri viderentur incurrere, diafano vetitum chlamide palliantes, adolescentes potentiorum totius civitatis instruunt, ut ipsi, personaliter in signum unanimitatis unius coloris caputia déférentes, super omnia venalia exigant malatoutam, Hi se nominari pueros de Francia faciebant. Hocsem, p. 387,

événements le témoignage, d'ailleurs obscur et sommaire. Ce fut la ligue des Chaperons Blancs qui prit sur elle l'odieux de la mesure. Elle décida que l'impôt serait levé, et elle se chargea de la perception. Le Conseil laissa faire, sans encourager et sans désapprouver publiquement l'initiative des Enfants de France. L'expédient montre quelle singulière légalité l'administration patricienne faisait alors régner à Liège. Personne d'ailleurs ne s'y laissa tromper, et l'abstention apparente des grands servit seulement à convaincre le peuple qu'ils rougissaient eux-mêmes de leur procédé.

Le Chapitre de Saint-Lambert ne tarda pas à relever le gant. A sa tête se trouvait alors Jean del Cange, membre d'une des grandes familles patriciennes cie Liège, fils et frère d'échevins. Investi depuis 1282 de la dignité de grand-doyen, il s'était trouvé au premier rang des défenseurs des libertés ecclésiastiques et était, sans doute, un des auteurs de la Paix des Clercs de 1287 (1). Mais, comme chez tant d'autres ecclésiastiques, l'esprit de corps fut plus puissant chez lui que l'esprit de caste. D'autre part, il dut voir avec indignation violer une paix confirmée de part et d'autre par des engagements si sacrés, et il n'est pas douteux que le sentiment de la justice outragée ait contribué à faire de lui l'implacable adversaire de la prévarication des patriciens.

Toutefois, il ne voulut recourir qu'à des moyens légaux et il convoqua les maîtres et le Conseil à une de ces séances publiques du Chapitre où tréfonciers et jurés délibéraient ensemble sur certains intérêts

(1) V. de Theux, Le Chapitre de Saint-Lambert à Liège, t, I, p. 3q6.

L'AVÈNEMENT DE LA DÉMOGRATiE.

communs. Dans cette séance, le doyen recourut à toute son éloquence pour amener le Conseil à se désister de son entreprise. Mais ses efforts restèrent infructueux. Alors, d'accord avec le Chapitre, il excommunia les maîtres et le Conseil et il jeta l'interdit sur la Cité (1). C'étaient là les vieilles armes des tréfonciers dans leurs luttes avec les laïques.

Jean del Cange imagina d'en manier encore d'autres. Ayant échoué du côté des grands, il se tourna résolument vers les petits.

Ce fut une soirée décisive dans l'histoire de Liège, celle où, en secret, le doyen du Chapitre de Saint- Lambert réunit chez lui les gouverneurs des métiers (2). Pour la première fois, ceux-ci étaient reconnus comme une force politique par la plus haute autorité du pays après l'évêque. ÎIs devenaient les alliés du Chapitre et ses collaborateurs dans une entreprise au bout de laquelle ils devaient trouver eux-mêmes la gloire et la puissance. Sans doute, ils entrevoyaient, du moins en partie, les conséquences lointaines de leur démarche, les chefs du parti populaire convoqués au rendez- vous, et j'imagine que ce n'est pas sans un frémissement de joie et de fierté qu'ils franchirent le seuil du doyen de Saint- Lambert pour arrêter avec lui les préliminaires d'un accord entre le peuple et les tréfonciers.

(1) Ista cum dominus Johannes de Cambiis decanus et capitulum Leodiensis ecclesiae ferrent aegre, majores ad capitulum evocantes monent eos ut désistant a talibus, quia clerus hoc sustinere non posset : qui cum désistera non curarent, excommunicantur et supponitur civitas interdicto. Hocsem, pp. SSy-S.

(2) Decanus vero quamvis esset de majorum génère procreatus, artium civitatis mechanicarum gubernatores ad se clam convocat, per quos capitulum se plebi confoederat, et se spondent mutuo subvenire. Hocsem, p. 338,

Nous avons conservé le texte de la convention qui fut conclue à la suite de ces pourparlers. Elle porte la date du 29 avril i3o3 (1), et elle nous apporte la preuve du triomphe remporté par la nouvelle politique du grand-doyen : le Conseil capitulait! Ce qu'elle ne nous dit pas, à savoir comment le résultat fut obtenu, quelques lignes obscures d'un contemporain nous le laissent entrevoir, en nous permettant de reconstituer les phases du conflit. Encouragé par le Chapitre, les petits ne craignent pas de résister ouvertement aux Chaperons Blancs, et nous voyons les bouchers se tenir les armes à la main derrière leurs étaux, prêts à faire un mauvais parti à qui voudrait prélever quelque chose sur leur vente (2). L'énergie de cette attitude et, sans doute, d'autres démonstrations dp la colère du peuple surprirent et intimidèrent les patriciens; ils retournèrent au Chapitre et s'engagèrent à supprimer l'impôt, demandant que l'interdit fût levé. On peut se figurer que la discussion fut longue et que les tréfonciers voulurent des garanties. C'est alors que se passa une scène pittoresque, notée au passage par le narrateur : un des grands, probablement un des principaux membres du Conseil, jeta son capuchon parmi les tréfonciers comme gage qu'on restituerait l'impôt indûment levé (3). L'interdit fut-il levé alors, et le Chapitre se

(1) Bormans et Schoolmeesters, t. HI, p. 33.

(2) Et sic animati mangones armata manu carnes suas vendere inceperunt. Hocsem, p. 338. C'est à cette ligne de Hocsem que Jean d'Outremeuse a raccroché sa trop fameuse histoire de ce jeune patricien qui eut le poing coupé par un boucher dont il voulait prendre l'argent sur son étal; cf. G. Kurth, Uentrée du parti populaire au conseil communal de Liège.

(3> Quibus rébus majores animao consternati ad capitulum revertuntur, desistere sppndent ut absolvantur et organa resumantur. Et cum ablatorum

L'AVENEMENT DE LA DÉMOCRATIE

tint-il pour satisfait? On l'ignore, mais il est certain que le peuple ne le fut pas, et que les tréfonciers restèrent fidèles à l'alliance contractée avec lui. Par l'instrument diplomatique du 29 avril i3o3, le Chapitre, après avoir constaté le désistement des grands, déclare que s'ils s'avisaient d'oublier leur promesse, il prêterait main-forte aux petits pour repousser toute nouvelle atteinte à leurs droits. Il va plus loin, il promet aux petits de faire confirmer leur liberté par le seigneur évêque « quand il viendra » (1).

Le peuple était déchaîné désormais; il ne devait plus se contenter du statu qiio; il voulait maintenant des réformes et formulait toute une série de revendications. Tous ses griefs anciens et nouveaux venaient se concentrer dans un programme dont les principaux articles nous ont été conservés. Il ne voulait plus que la gestion des finances communales appartînt sans contrôle aux seuls patriciens; il entendait que ceux-ci lui rendissent des comptes, et, pour que son contrôle fût efficace, il exigeait que le Conseil fût composé pour moitié de membres élus par lui (2;. Il ne voulait pas qu'on levât encore l'impôt indirect, ni que l'on vendît des rentes sur la ville sans son

prius restitudo peteretur, quidam ex eis projecto caputio pignus dédit, illud pro ablatis facere sufficiens promittendo. Hocsem, p. 338.

Henaux, t. I, p. 289, n'a rien compris à toute l'histoire et se persuade qu'un échevin, par ironie, jeta son chaperon comme gage que la taxe ne serait pas rendue.

(1) V. ci-dessus, p. 270, note 1.

(2) Hocsem, qui est notre seule source pour cet épisode et qui nous en a conservé un historique fort embrouillé, ne mentionne pas cette revendication et laisse la porte ouverte à d'autres hypothèses. Mais puisque tout montre que le droit du peuple de choisir un maître et la moitié des jurés a été conquis par des moyens révolutionnaires, c'est ici et non ailleurs qu'il faut placer l'emploi de ces moyens.

consentement; il entendait être consulté sur la question d'accorder les milices communales au prince. Ce programme fut développé par les orateurs populaires, notamment dans une assemblée publique tenue à Saint-Barthélemy, et où les grands avaient été convoqués. Les échevins et les membres du Conseil, mis en demeure de souscrire aux revendications populaires, s'y dérobèrent par la fuite, et l'assemblée se dispersa sans résultat, mais le peuple donna la chasse aux fugitifs et les poursuivit jusque dans le Destroit,o\i,\e couteau sur la gorge, en quelque sorte, ils furent obligés de souscrire à tout.

C'est ainsi que la démocratie liégeoise conquit le droit de participer au gouvernement de la Cité (1). En vertu des concessions arrachées au Conseil patricien, elle y eut désormais la moitié des sièges : vingt sur quarante et l'une des deux maîtrises.

Cette révolution communale peut être datée d'une manière approximative. Le 29 avril i3o3, le Conseil était encore patricien homogène (2); le 24 juillet sui-

(1) Henaux t. I, p. 292", écrit : « Les Petits Bourgeois se trouvaient ainsi propriétaires indivis de la Cité ». Ces paroles n'ont pas de sens.

(2) V. l'acte du 2g avril i3o3. Par cet acte, le Chapitre promet aux petits de les aider contre les maîtres, les échevins et les grands bourgeois. Cela me dispense de réfuter Fisen, H, p. 42, qui, suivi comme toujours par Daris, II, p. 325, admet, sans donner de preuves, que l'élection du maître plébéien Jean Dupont avait eu lieu le 3o août i3o2.

Mais il me faut rencontrer un autre adversaire. Au t. II de son Histoire de Belgique {2^ édition, pp. 84 et 35), M. Pirenne conteste mes conclusions et persiste à placer l'élection du maître populaire en i3o2.

« On pourrait croire, à première vue, dit-il, que la nomination du maître » du commun n'eut lieu qu'en i3o3. Hocsem termine en effet le chapitre » où il la raconte par ces mots : Peracta sunt haec sede vacante postmortem « hujus Adolphi. Or, Adolphe de Waldeck est mort le i3 décembre i3o2. )) Mais la phrase en question ne se rapporte évidemment qu'aux derniers » événements racontés dans le chapitre. Il suffit, pour s'en convaincre, du titre )) de celui-ci : « Quod hujus episcopi (Adolphi) tempore {i3oi-i3o2) fere

L'AVENEMENT DE LA DÉMOCRATIE

vant, il était mi-parti, et le mambour de la principauté, Jean de Bar, frère du nouveau prince-évêque Thibaut, imprimait aux conquêtes des petits le cachet de la légalité. Le mambour ne se contentait pas de redresser les griefs populaires, il donnait aux revendications démocratiques une consécration rétroactive, si l'on peut ainsi parler. Il faut ici l'entendre luimême : ce Et est à savcir que, parmi ces ordenances, toutes choses, obligations, conditions et toutes autres choses et convenances faites de chà en arrière de chi à jor dhui, soit par lettres, par vive vois, par estatus, par pais ordenée et faite, par seingnor, par eschevins, par justice, et par autrui, en quelkonque autre manière

» ubique populares in majores insurrexerunt » et du synchronisme établi par » l'auteur entre le soulèvement des Liégeois et celui des Flamands, qui se place » incontestablement en i3o2 ».

M. Pirenne se trompe. La phrase de Hocsem, je le veux bien, ne se rapporte qu'aux derniers événements racontés par cet auteur dans le chapitre 26, mais quels sont ces événements? Précisément la réunion de Saint-Barthélemy et les troubles au cours desquels, selon moi, les petits emportèrent l'élection d'un maître de leur parti. Le titre du chapitre en question ne prouve rien, attendu qu'il n'est pas de Hocsem, mais de son éditeur Chapeaville; fût-il même de Hocsem, il ne prouverait pas davantage, puisqu'il est en contradiction et avec son propre récit et avec le texte des diplômes contemporains. Quant au synchronisme que Hocsem a réellement établi entre le soulèvement des Liégeois et celui des Flamands, mes conclusions ne l'ébranlent pas, puisque c'est bien en i3o2 (vieux style) que commencèrent les troubles. Je crois donc pouvoir maintenir ce que j'écrivais en igo6 : « Les faits ont débordé sur i3o3; que Hocsem ait cru le contraire ou qu'il n'ait parlé qu'avec une exactitude partielle, n'importe. Pour nous^ l'année i3o2 n'a été que le point de départ du conflit; la plus grande partie des événements se passe dans Tannée à laquelle nous donnons le millésime de i3o3 ».

M. Pirenne lui-même, après avoir essayé d'ébranler ma thèse, me fait, dès la page suivante, une concession qui laisse subsister peu de chose de la sienne, puisque, selon lui, « 11 semble certain que ce maître du commun, (créé dès la fin de l'année i3o2) n'avait pu se maintenir et que c'est seulement en i3o3 qu'il reparut officiellement au Conseil. » Cette hypothèse compliquerait bien inutilement une histoire assez obscure, et je me persuade volontiers qu'elle ne figurera pas dans la troisième édition de V Histoire de Belgique.

ce soit, ki puist esîre en grevance des mestiers et de la communiteit deseur dis ne de l'un d'eal{, sont nulles, vont à nient ne n ont force ne vertu de cest jour en avant [i). w Faisons remarquer en passant qu'une pareille disposition, qui réalisait le maximum des exigences révolutionnaires, ne s'expliquerait pas sans l'effervescence qui devait régner dans la Cité : promulguée en pleine fièvre politique, elle portait la marque de son origine et ouvrait la porte à une interminable série de nouvelles contestations.

Quoi qu'il en soit, la révolution communale était consommée. La domination exclusive du patriciat dans la Cité avait pris fin. Le parti populaire entrait au Conseil avec la même force numérique que les grands : il avait un des deux maîtres et la moitié des quarante jurés. Le régime nouveau, fondé sur le principe de la parité, établissait l'équilibre politique entre les deux classes qui se partageaient la Cité.

Mais un pareil équilibre, très légitime en principe et très facile à proclamer sur le papier, n'était pas d'une réalisation aisée. Il ne répondait à l'idéal d'aucun des deux partis. L'un voulait retourner au régime d'avant i3o3, l'autre était trop radical dans ses revendications pour considérer le régime de la parité autrement que comme une halte dans le chemin du progrès. A supposer même qu'ils se fussent accommodés, comme d'une solution définitive, de ce qui, pour l'un et pour l'autre, ne devait être qu'un expédient provisoire, ils avaient des tendances trop inconciliables pour ne pas déchirer la Cité, qu'ils tiraient chacun en un sens opposé.

(i) Bormans et Schoolmeesters, t. HI, p. 36.

L' AVÈNEMENT DE LA DÉMOCRATIE

Dès i3o6, ils étaient de nouveau en pleine guerre. Le motif, c'était l'interprétation de l'article ci-dessus reproduit de l'acte du 24 juillet i3o3. Il faut savoir que, par le traité de iSoi, la Cité s'était obligée à payer une rente annuelle de ySo livres tournois au duc de Brabant, qu'elle avait choisi pour son avoué (1 ). Une fois au Conseil, les petits refusèrent catégoriquement de payer cette rente : ils invoquaient la clause de i3o3 déclarant nulles et non avenues toutes les conventions antérieures de la Cité qui seraient fc en grevance des mestiers et de la communiteit. » Les grands eurent beau invoquer les raisons de loyauté et de prudence qui imposaient le respect d'une convention passée avec le puissant voisin; le parti populaire resta inébranlable dans son attitude, et, comme de part et d'autre l'obstination était égale, on en arriva bientôt aux violences.

De nouveau, les échevins durent fuir la ville, suivis cette fois, selon toute apparence, par la moitié patricienne du Conseil. De leur exil (22 mars i3o7), les plus importants personnages des deux groupes, six échevins et sept jurés, firent parvenir au duc de Brabant le texte d'une déclaration par laquelle ils reconnaissaient que la Cité lui était débitrice de plusieurs termes échus de sa rente, qui étaient restés impayés « par le raison de mauvais gouvernement qui est et at esteit depuis que le commun de Liège se rebella. « Nous promettons, ajoutaient-ils, de payer ces arrérages et de faire rentrer le duc dans tous ses autres droits, le heure que nous serons remis et restaublis en droit estât (2).

(1) Voir ci-dessus, p. 259.

(2) Le texte du curieux document auquel j'emprunte tout cet historique à

Ainsi, en quelques années de temps, le système de la parité avait sombré dans les tourmentes civiles, et c'était la démocratie maintenant qui exerçait une autorité exclusive sur la Cité. Mais les patriciens exilés trouvèrent un auxiliaire puissant dans le nouveau prince-évêque, Thibaut de Bar. Celui-ci ne partageait pas les accointances démocratiques de son Chapitre et ne cherchait pas à justifier les espérances qu'avait fait concevoir son frère le mambour. Il prit donc résolument parti pour le patriciat. Encouragé par la facile soumission des petits de Saint-Trond, qui, après leur soulèvement de i3o3, avaient dû, l'année suivante, faire amende honorable à leurs deux seigneurs (1), il se jeta à corps perdu dans la lutte. Dès le 21 mai, on trouve son nom uni à ceux des signataires de l'acte du 22 mars, en tête d'un diplôme par lequel les grands de Liège font avec le comte Arnoul de Looz un traité de secours mutuel. On apprend par cet acte que le comte a promis de les aider « à ce que nom, les eschevins, citains et nos accords dessus nommés soyons i^emis et î^establis en tel estât ou en meilleur que nous n estions quand H commun, qui orendroit goverite, se rebela » (2).

été publié par Henaux, t. I, p. 299. Celui-ci semble d'ailleurs ne l'avoir pas compris, puisqu'il écrit que les signataires « jurèrent de lui servir (au duc) une bonne pension aussitôt qu'ils seraient rentrés dans la Cité, m Du tout : la « bonne pension « dont il s'agit, c'est la rente garantie au duc par la convention du 29 septembre i3oi, que Henaux ne mentionne pas. Au surplus, l'acte infirme d'avance le témoignage de Warnant, p. 253, disant que les échevins quittèrent Liège le i5 juillet. Cf. Hocsem, p. 349.

(1) Chron. S. Trud. Contin. III, p. 237.

(2) Bormans et Schoolmeesters, t. III, j3. Cf. Hocsem, p. 349 : Eodem anno cum populus Leodiensis ab insignibus dissideret, et populus episcopo rebellaret, episcopus exercitum colligit ut multos de plèbe apud Vottem abjudicari faciat per scabinos.

l'avénement de la démocratie.

Assuré de l'alliance du duc de Brabant et du comte de Looz, le prince -évêque se persuada qu'il pouvait frapper un grand coup, et il vint, avec son armée, camper à Vottem, le 17 août i3o7 (1). L'intention était évidente : Vottem, depuis 12 5 5, était un des endroits légaux où les échevins de Liège pouvaient rendre la justice comme au Destroit ou à la Chaîne en Gerardrïe, et il était à prévoir que le prince y ferait poursuivre par eux les chefs de la rébellion liégeoise.

Pour conjurer ce coup, qui leur aurait été aussi funeste que du temps d'Henri de Dinant, les métiers accoururent en armes à Vottem, bien décidés à empêcher les échevins de prononcer la sentence en s'emparant du lieu sacré. Que se passa-t-il alors? On ne sait au juste, mais nos sources nous disent que le prince-évêque, voyant le nombre et la résolution des citains, ne crut pas prudent d'en venir aux mains et préféra traiter (2). Les Liégeois consentirent à lui livrer quarante otages et, quelque temps après, la paix

(1) V. Hocsem, note précédente; Warnant, p. 253.

(2) Episcopus vero considerans non esse tutum cum tanto populo dimicare, intervenientibus quibusdam sub spe futurse pecuniae receptis obsidibus pace factâ recessit, postmodum cum populo concordavit. Hocsem, p. 849.

Per episcopum Theobaldum, scabinis a civitate exeuntibus, armatorum exercitus colligitur, ut ex popularibus multi apud Vœttim proscribantur. Sed obstante in armis populi universitate, concordia intervenit. Chron. S. Trud. Contin. III, p. 23g.

Quadraginta ex ditioribus et valentioribus communitatis episcopo deli-

berantur et captivantur Post hec episcopus apud Serain le Barge de

pace Leodiensium tractans eos ad invicem concordes fecit. Warnant, p. 254.

Henaux, 1. 1, p. 3o2, se croit autorisé à donner un démenti aux sources et il écrit : « Le populaire dicta les conditions de la paix, ce que Hocsem a soin de ne pas dire, » Il résulte du témoignage concordant de Hocsem, de Warnant et des chroniqueurs de S. Trond, que c'est Thibaut qui a dicté les conditions de la paix, et la suite des laits le montre à l'évidence,

était signée à Seraing pendant l'automne de iSoy, puis proclamée au Perron.

On n'en connaît pas les clauses, mais un historien qui paraît en avoir vu le texte nous apprend que tous les torts, tant privés que publics, furent couverts par une amnistie, ce qui allait de soi (i). Pour le reste, les échevins et les conseillers fugitifs rentrèrent, et ces derniers reprirent leur place dans le Conseil, où prévalait de nouveau le principe de la parité. Nous savons les noms des deux maîtres de i3i i-i3i2 et de i3i2-i3'3; ce sont, chaque fois, un patricien et un plébéien (2).

Mais à vrai dire, la parité n'était plus que matérielle. Il apparaissait de plus en plus que le parti populaire constituait la vraie force de la Cité : seul il avait l'entrain, l'initiative, l'esprit de décision et d'entreprise ; le patriciat, confiné dans le régime légal de la parité com.me dans une forteresse, y étouffait. Le hasard nous a conservé le souvenir d'un épisode assez intéressant, qui met bien en relief l'ardeur conquérante des petits dans cette première phase de

(0 Fisen, II, p. 45, d'après A.rchia GivitaUs.

L'acte existait encore en 1409; il faisait partie de ceux qui furent rendus après la bataille d'Othée à la ville de Liège, et il est désigné comme suit dans le catalogue des documents restitués : a Item unez lettre en rommans, scellés du scel de Thiebaut evesque de Liège, par les quelles ledit evesque quitte ceuls de sa Cité de Liège les meffais qu'ils avaient contre lui et sont de l'an mil CGC et VII. » Fisen l'a vu aux Archives de la Cité et lui donne la date du 20 août et il semble que Henaux en ait eu connaissance puisqu'il écrit, t. I, p 3o2 : « Elle (la Paix de Seraing) fut conclue l'an mil CCC et YII le dimanche après V Assomption de Notre-Dame e7t aoust (20 août) et mise en garde de loi par les échevins, le lundi devant la feste Saint-Gilles (28 août). »

(2) i3ii-i3i2 Jean Surlet, Jean le Moine, tanneur. Acte du temps dans Louvrex, t II, p. 10.

i3i2-i3i3, Jean de Saint-Martin, échevin, Jean du Pont. Acte du temps dans Louvrex, t, II, p. 9.

L'AVENEMENT DE LA DÉMOCRATIE

la lutte des classes. C'est une séance du Conseil communal qui se tint le 9 janvier i3i2 au Destroit, dans la salle Saint-Michel. Là, Jean du Pont, le maître plébéien, souleva cette question : « Les échevins de Liège ont-ils à connaître des actes des maîtres et jurés de la Cité agissant dans l'exercice de leurs fonctions? » Et, requis de dire son avis, il développa longuement la thèse opposée. Il rappela divers bris de maison, notamment celui de la maison Mathieu Matton, de Hors-Château, auxquels les maîtres et jurés avaient procédé dans les derniers temps (1), et d'autres actes semblables dont aucun n'avait fait l'objet d'une intervention scabinale. Dans l'un de ces cas, le maïeur avait été témoin du fait et s'était contenté de le mettre « en garde des échevins » ; dans un autre, les échevins eux-mêmes s'étaient déclarés incompétents. Tout le conseil se rallia à l'avis du maître plébéien, qui affirmait d une manière si forte et si nette l'autonomie du Conseil. Du maître patricien et de son attitude, l'acte ne fait aucune mention : il se sera contenté de se taire (2).

Les grands, toutefois, ne supportaient qu'avec impatience et colère les progrès de la classe plébéienne. Et, comme il arrive en pareil cas, leur ressentiment visait moins encore la plèbe que le Chapitre de Saint- Lambert, son allié. L'attitude de ce dernier leur paraissait une trahison envers les intérêts de la classe à laquelle ils appartenaient tous, tréfonciers et patriciens. Mais le Chapitre n'était nullement disposé à modifier sa ligne de conduite. Le

(1) Voir ci-dessus, p. 23o.

(2) Voir l'acte cité ci-dessus, p. 23o, note 4.

doyen Jean del Gange n'existait plus, il est vrai, mais sa pensée politique survivait parmi ses confrères (i). Se venger des tréfonciers fut donc pour les patriciens une espèce d'idée fixe. La mort de Thibaut de Bar, qui laissait le siège épiscopal vacant, leur parut l'occasion. Thibaut était mort à Rome, le i3 mai i3i2, et la nouvelle de son décès avait été apportée par courrier spécial à Liège, le i5 juillet (2).

En attendant la nomination de son successeur par le pape (3), le Chapitre décida de créer un mambour. Aussitôt les nobles, instigués par les patriciens, leurs alliés, firent entendre des protestations. Il ne convenait pas, selon eux, que le Chapitre procédât seul à l'élection : « c'est à nous, disaient-ils, qu'incombe la défense du pays sous le commandement du mambour, et il est juste que nous intervenions dans le choix de notre chef. » A quoi 'le Chapitre répondait, non sans raison, qu'ayant le droit de choisir seul le prince-évêque, il avait à plus forte raison celui de choisir le mambour (4). De part et d'autre, on s'échauffa sur cette question, qui était soulevée pour la première fois et qu'il eût peut-être convenu de résoudre d'après la prudence et l'équité plutôt que d'après le droit strict. Mais les esprits étaient trop montés pour qu'on pût espérer une solution transactionnelle. Le Chapitre alla de l'avant sans tenir compte des prétentions de la noblesse, et il confia la mambournie à son prévôt Arnoul de Blankenheim.

(1) Sur ce personnage, v. de Theux, t. I, p. 33 1.

(2) C'est la date donnée par Warnant, p. 262.

(3) Cette nomination appartenait de plein droit au pape, parce que Thibaut de Bar était mort en cour de Rome.

(4) Hocsem, pp. 355 et 356; Warnant, p. 262.

L'AVENEMENT DE LA DÉMOCRATIE

C'était un personnage qui eût pu sembler dépaysé dans un corps ecclésiastique, si le Chapitre de Saint- Lambert n'avait compris à cette époque plus d'un membre de la même trempe. Son esprit belliqueux, son énergie à toute épreuve, son implacable sévérité promettaient un mambour qui saurait faire respecter ses droits : aussi sa nomination fut-elle accueillie avec allégresse par les petits, toujours fidèles à l'alliance avec les tréfonciers.

Les grands ne se tinrent pas pour battus. Ils convoquèrent pour le 3 aotit une réunion à laquelle assistèrent un grand nombre de nobles et plusieurs patriciens de Huy. On y voyait aussi le comte Arnoul de Looz, qui revendiquait la mambournie comme un privilège héréditaire de sa famille. Il est vrai qu'en 1295, devant le Chapitre réuni, il avait formellement reconnu n'y avoir aucun droit (1). Mais l'occasion était trop tentante pour qu'il se rappelât ce fâcheux précédent. Il se laissa faire violence par l'assemblée et accepta le titre tant convoité. Se croyant désormais sûrs du succès, les grands décidèrent, séance tenante, de passer dès la nuit même aux voies de fait. Leur intention n'était pas douteuse : ils voulaient redevenir les maîtres exclusifs du Conseil et en exclure les petits par un audacieux coup de main.

La nuit venue, des conjurés, ayant à leur tête les échevins, se réunirent sur le Marché et mirent le feu à la halle des bouchers, comptant évidemment sur le trouble causé par l'incendie pour réaliser plus facilement leur projet. Mais la police du mambour était bien faite. Prévenu à temps, il avait fait garder

(ij Acte du 2 novembre 1295 dans Bormans et SchoolmeesterS; t. II, p. 527.

la halle par le peuple; lui-même veillait en armes sous les voûtes de la cathédrale avec son frère, l'abbé de Prûm, et plusieurs autres chanoines entourés de leurs maisnies. Aux cris poussés par les assaillants, auxquels répondent ceux du peuple ameuté, les chanoines débouchent de la cathédrale, tenant en main des torches allumées, et accourent à la rescousse des petits. Un combat furieux s'engage dans les ténèbres. Un des tréfonciers, Gautier de Brunshoren, tombe mortellement frappé dès le début de l'action sur les degrés de l'église. Les grands voient leur complot déjoué; trop faibles pour tenir tête à la multitude des petits, ils battent en retraite du côté du Mont Saint-Martin, serrés de près par la cohue furieuse, qui s'attache à leurs pas et ne veut pas lâcher sa proie. Semblable à une meute, elle recule quand ils se retournent, mais elle se remet à les poursuivre dès qu'ils se retirent.

C'est ainsi que, perdant des leurs à chaque pas, les grands gagnent péniblement la hauteur de Sainte- Croix. Arrivés là, ils font un vigoureux retour offensif et parviennent à arrêter quelques instants l'ardente poursuite : c'est là que succombe les armes à la main l'impétueux grand-prévôt, le plus redoutable de leurs adversaires. Mais sa mort ne fait qu'augmenter l'acharnement des siens, qui brûlent de le venger. Des renforts arrivent d'ailleurs au parti populaire : du faubourg Sainte-Marguerite accourent les bouilleurs; d'autres arrivent de Vottem, portant des chemises blanches sur leurs habits en signe de ralliement. Le jour qui commence à poindre laisse voir aux patriciens leur petit nombre et la multitude de leurs ennemis : ils essayent de gagner la porte Saint-Martin,

L'AVENEMENT DE LA DÉMOCRATIE

ouverte pour laisser entrer les houilleurs, et de fuir dans la campagne. xMais Jean du Pont, le maître plébéien, fait fermer cette porte (i). Traqués de toutes parts, coupés de leur retraite et sur le point d'être cernés, ils se jettent alors dans la tour de l'église Saint-Martin, qu'ils ferment derrière eux. Mais telle est la fureur du peuple que le respect du lieu saint ne l'arrête plus : il amoncelle contre la tour quantité de matériaux combustibles et il y met le feu. Un immense incendie éclate, remplissant de ses rouges lueurs la ville épouvantée; il dévore l'édifice sacré avec les malheureux qui s'y étaient réfugiés, et qui périrent suffoqués ou brûlés.

Quelques-uns, pour échapper à cette mort, en trouvèrent une non moins cruelle en se précipitant du haut de la tour sur les armes de leurs impitoyables ennemis. Quant aux autres, on leur donna la chasse partout, on les abattit comme des bêtes fauves, dans les rues, dans les cloîtres de Saint-Martin, dans les maisons (2). Il est difficile d'évaluer le nombre total des grands qui périrent dans cette nuit funeste; ils avaient donné en masse, et très peu échappèrent (3).

(î) Cum quidam ex eis per portam civitatis effugere niterentur, Joannes de Ponte, magister civitatis electus a populo, qui pr'evaricator se cum majorihus juuxerat, portam hoc non susiinens obseravit. Hocsem p. 356. Il y a là une énigme comme Hocsem en propose plus d'une fois au lecteur grâce à son mauvais style. Notre chroniqueur veut dire évidemment que Jean Du Pont, bien qu'élu du peuple, avait trahi la cause de celui-ci en s'alliant aux grands, mais qu'à l'heure suprême de la lutte mortelle, il se souvint de ses devoirs envers son parti et coupa la retraite aux grands en faisant fermer la porte.

(..) Hocsem, pp. 355-356 ;Warnant, pp. 263-264; Chron.Trud. Contin., HI, pp. 245-246.

(3) Le Chron. S. Trucl. Contin., III, p, 246, évalue le nombre des grands qui ont péri à 120, sans compter les échevins et celui des petits à soixante. Ce chiffre semble plutôt rester en-dessous de la réalité. Hocsem ne donne aucun chiffre.

Sur douze échevins dont les noms nous sont connus, dix restèrent parmi les morts (1). « Le 4 août, dit en termes saisissants un érudit liégeois, Liège se trouva sans évêque, sans mambour, sans maïeur, sans échevins (2) )>. Tout ce qui restait du patriciat avait fui de la Cité.

Telle fut la tragique nuit du 3 août i3i2, que les chroniqueurs ont appelé le Mal Saint- Martin (3).

(i) Ceciderunt — — — omnes scabini, quatuor exceptis, dit avec une remarquable exactitude le Chron. S. Trud. Contin., III, p. 246.

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