L'ÉPOQUE
O dans les nuits où le cœur bat, où le sang bout,
Que de fois frémissant, les nerfs tendus, debout,
Face à la ville énorme hurlant dans ses abîmes,
J'ai senti le frisson de son œuvre sublime
Pénétrer dans ma chair et troubler mon esprit !
Ma ferveur s'affirmait alors dans un grand cri,
Jailli mystérieux du profond de mon être ;
Je voyais tout à coup le monde m 'apparaître,
Pourpre, rayé d'éclairs, dans son fauve attirail
De machinisme, de science et de travail !
Mes frères étaient là œuvrant dans la mêlée ;
Les usines ronflaient dressant échevelées,
Leurs poulies, leurs volants, leurs roues et leurs essieux ;
Des multitudes d'êtres noirs, la face en feu,
S'agitaient effrénés dans l'envol des chaudières,
Et des jets de vapeur se tordaient en lanières,
Se formaient en serpents rouges, violets ou verts,
Des tours d'airain montaient au ciel, des ponts de fer
Se cabraient hennissants et crispés sur le gouffre,
Des machines broyaient la matière qui souffre,
Des cheminées zébraient l'azur de leurs fûts noirs,
Et les cités en rut exaltaient les vouloirs
En gestes fous, en cris confus, en tintamarres, Que rythmaient les déclics hallucinants des phares, Les sifflets des métros dans l'enfer des sous-sols, Et tout l'effort, et tout l'essor, et tout l'envol, Des mécanismes fous et des moteurs sans nombre Mâchant leur frénésie explosive dans l'ombre.
Au loin des trains partaient effrénés vers les ports, Ceux qui sont tout là bas dans les pays du Nord, Chargés de houille, de fers bruts et de bitume ; D'autres, qui sont dressés vers l'Océan qui fume Comme un énorme réservoir d'or bouillonnant, Et d'autres, qui plus loin, sous les midis tonnants, Tournent le front vers les Antilles et l'Afrique.
Et la ville plongeait ses câbles électriques
Dans les cinq continents de l'immense univers,
Sa volonté d'airain vibrait comme l'éclair,
D'un bout à l'autre bout de l'espace et du monde,
Traversait les déserts et les forêts profondes,
Effaçait la limite et le temps aboli.
Ses désirs sillonnaient le ciel à l'infini,
Géante elle tenait la terre sous sa coupe,
Ses messages de feu au loin partaient en troupe,
Et sous ses ordres s'avançaient des continents,
I^e bois, la houille, le granit et le froment.
Des chutes du Zambèze aux rives de l'Euphrate, Tout arrivait, la soude et le poivre écarlate, Les produits de Cuba et des troupeaux mongols, Les épices, les vins, les poudres, les alcools, L'étain, le cuivre et l'or, le naphte et l'anthracite.
Et dans la ville tout semblait rouler plus vite;
Les tramways s'affolaient sur l'acier de leurs rails,
Les laminoirs ronflaient de fièvre et de travail,
Et des millions de bras, actifs, pleins de démence,
Luttaient sans trêve et s'acharnaient à l'œuvre immeDse.
Le monde rutilait de fougue et par moments
Il me semblait le voir, plus fauve et plus terrible,
Vers l'infini de feu dresser sa face horrible,
Exaspérer l'ardeur de ses quatre éléments,
Se tendre, plein d'effroi, vers un vouloir plus vaste,
Ivre, démesuré, qui détruit et dévaste,
Pour faire avec l'ancien continent délabré
Un univers plus fier et toujours plus cabré,
Le cœur battant, l'esprit soudain ouvrant ses ailes,
Vers les soleils de feu que l'inconnu recèle.
Et c'étaient devant moi des cités qui haussaient
Sans trêve leurs colonnes d'ombre vers l'espace,
Et des jets fulgurants de sang éclaboussaient
L'ascension jalouse et tragique des races.
Les usines ronflaient entre leurs murs de fer.
Les trains fous bondissaient au bout de l'univers, Les steamers haletaient sur les gouffres du globe, Et tramant ses faubourgs d'angoisse où se dérobe La misère funèbre au visage de faim, Jaillissait tout à coup du sans fond, du sans fin, Avec ses banques d'or, ses crasses et ses loques, La vision épique et formidable de l'époque.