LES CAMPAGNES EN MARCHE
Pieuvre d'or allongeant ses ondes électriques, Là bas sur l'horizon plus rouge et plus vermeil Que les levers ou que les couchers du soleil, Elle dresse ses tours de fer, ses murs de brique, Ses fanaux dont les feux percent l'espace noir. Autour d'elle le monde tremble et dans le soir Tous les peuples, hurlant de colère et d'espoir, S'avancent vers la ville fauve et babélique.
Ils s'en vont délaissant les champs et les semailles, Les labours endormis sous les grands soleils d'Août, Et la chanson des blés et l'hymne des broussailles, Et les guérets fleuris au bord des coteaux roux.
Les villages tristes s'endorment, Sans voix, mystérieux et seuls, Et les plaines sous leur linceul, Frissonnent face au ciel énorme.
L'église encor debout,
Dans le vent redoutable et morne,
Inextinguiblement sous l'espace sans bornes,
Se plaint, s'essouffle et corne
Vers les temples de fer de la cité qui bout
Au loin, menaçante et qui brûle
Pourpre, sur l'horizon noyé de crépuscule.
Les morts sont délaissés ; les fermes sans enfants, Sont pleines d'ombre et de bruine.
L'hiver, vieillard goutteux, sanglote, et dans le vent, On entend retentir l'hymne en deuil des ruines.
Sur les chemins qui fuient là bas,
Sur les sentiers, sur les grand 'routes,
Ainsi qu'une armée en déroute,
Portant leur sac, traînant leurs pas,
Vers la ville de feu qui roule et tord ses plèbes,
Ils vont, les déserteurs inquiets de la glèbe.
Ils seront le bétail qu'on pousse aux abattoirs,
Et leurs bras saigneront sous des chaines cruelles,
Et les enfants seront sans voix, quant aux femelles
La prostitution, au front fardé, aux yeux d'or noir,
Les guette et les attend déjà au fond des bouges,
Où flambent les lanternes rouges,
Soleils de vice et de luxure au front des soirs.
Tous les vieux sont laissés, transis dans leur chaumine, Avec leurs souvenirs geignant dans le vent froid. Leurs enfants sont partis, les campagnes cheminent Sur les routes où souffle et beugle un vent d'effroi. Et les Christs délabrés, plus seuls et sans fidèles, Lassés d'un monde noir semblent battre des ailes Comme s'ils voulaient fuir le supplice des croix.
En passant auprès d'eux personne ne se signe, Tête basse, yeux fous, pleins de haine et d'orgueil, Les gars s'en vont vers la cité d'ombre et de deuil, Mais aucun d'eux près des Christs blancs ne se résigne.
Tous veulent du plaisir, du vin et de l'alcool,
Des bouges et des bars, des filles inconnues,
Des théâtres, des music-halls,
Des lumières, des croupes nues,
Des musiques de nuit et les refrains canailles
Que les prostituées chantent à leurs marlous.
Et tandis qu'ils s'en vont, hâtifs, à pas de loups,
Vers la Ville là bas dardant ses gestes fous,
Tous ces obscurs désirs en leur esprit tressaillent.
Ils la voient, spectre d'or, haussant ses bras de feu,
Cabrant ses ponts de bronze et ses murs de basalte,
Ses pinacles, ses toits, ses dômes lumineux,
Ses rues tordant leurs mille nœuds ;
Et dans la solitude au bord des chemins creux,
Pèlerins de mensonge et d'erreur, ils font halte,
Et devant la cité leur esprit fou s'exalte.
Ils la voient rugissante et fauve dans la nuit. Elle dompte l'espace et domine la terre. Le silence s'éteint sous l'envol de ses bruits, De ses cris et de ses tonnerres.
La luxure est là-bas! la fortune est là-bas,
Le bonheur, le plaisir, l'ivresse!
Et dans leur hâte qui se presse,
Ils vont, ils vont, multipliant leurs pas,
Vers la fauve, vers la géante, vers là-bas !
Et durant des lieues, nuit et jour,
Crispés d'envie, jaunes de haine, pleins d'angoisse,
Sous la sueur et la poussière qui les poissent,
Ds cheminent sans trêve, ils cheminent toujours.
Ils ne voient pas que derrière eux, en gestes noirs, La chaumière, les champs délaissés, les étables, Leur font aux approches du soir, De grands gestes de désespoir, Avec leurs haillons lamentables.
Ils vont, ils vont, masses de nuit, morne bétail,
Chair de luxure et de travail,
Augmenter le troupeau saignant des prolétaires.
Us vont là-bas et déjà sourds
Ils ne comprennent plus les appels des labours
Ni le langage de la terre.
La luxure est là-bas ! la fortune est là-bas, Le bonheur, le plaisir, l'ivresse!
Et dans leur hâte qui se presse,
Ils vont multipliant leurs pas,
Vers la fauve, vers la géante, vers là-bas,
Vers la babel tordant ses piliers et ses arches,
Ses tours d'acier, ses murs d'airain, ses nœuds de fer.
Et vers la cité rouge aux abimes d'enfer, On voit les campagnes en marche.