LA FOULE
Je sens la ville avec ses tours et ses maisons, Avec ses murs de pierre et ses mouvantes houles, Ses feux, ses voix, ses chants, ses cris de bête saoule, Pénétrer dans ma chair et troubler ma raison.
Tout tourne et vibre et crépite et flamboie
Dans une immense emprise qui me broie.
Je me sens entraîné et je vis avec elle
La foule palpitante et la fauve au front noir,
Qui tend vers le désir, le plaisir et l'espoir,
Ses mains de criminelle.
Toute l'humanité se meut et vit en elle;
Le mal avec sa face de Satan,
Le bien avec sa face d'ange.
Elle roule en son sein la bassesse et la fange,
Et le rut des soirs de printemps.
Elle est là sous ma main qui s'agite et qui passe,
Elle est mienne et confusément,
Je sens bien que plongée dans le vice humblement,
Elle pourrait lever ses yeux noirs vers l'espace
Et l'exaltation aux grands soleils d'azur;
Il ne faudrait qu'un cri jailli d'une poitrine,
Un cri puissant, un cri d'or pur,
Pour la lancer parmi les étoiles divines.
Il suffirait pour la magnifier demain,
D'un geste fou qui s'exagère en ses réflexes,
Pour la pousser, la foule sans nom et sans sexe,
Vers les cimes d'orgueil d'un vouloir surhumain.
Serai-je ce héros, cet animateur d'hommes, Le chef, celui qui naît au milieu des combats, Qu'on acclame tout haut, qu'on jalouse tout bas, Qui dresse en un seul bloc ces poussières d'atomes ; Celui qui fait briller au zénith des cerveaux Des soleils de victoire et des pensers nouveaux ; Celui qui voit vers lui, océan noir qui monte, S'avancer en hurlant la foule, et qui la dompte!
Va, je te laisserai ce soir beugler ton saoul. Ce n'est pas l'heure où mon esprit t'idéalise. Quand viendra le moment sacré, le moment fou De te jeter mon rêve ardent comme un licou, Mon cri sera pour toi l'éclair qui galvanise.
Va-t'en, roule tes feux, tes clameurs et tes voix, Place tes dieux de cendre et d'or sur le pavois, Bondis vers l'étal des luxures.
La Ville s'ensanglante ainsi qu'une blessure, Toute l'immensité tressaille et tu rugis,
Toi la fauve que je connais, toi qui vagis,
Chante et grogne, acclame ou bien hue.
J'ai médité dans tes cohues,
J'ai senti ton cœur battre et frémir sous mes doigts.
Tes rêves je les sais, et tes instincts de flamme
Se cabrent dans la nuit terrible de mon âme,
Comme des cerfs en rut dans la fièvre des bois.
Mon sang roule tes vœux et tes désirs insanes.
Comme toi j'ai baisé la chair des courtisanes,
Et les dieux que tu as tués,
Je les ai remplacés, comme toi, foule sombre,
Par la déification monstrueuse des ombres,
Des bourreaux, des catins et des prostitués.
Tes bas atavismes te mènent,
Le noir jardin des sens est ton domaine.
Tu as mordu la pomme du péché,
Exalté sans arrêt l'effet des maléfices.
Et comme toi, foule lubrique, j'ai cherché
Dans le verger charnel les fruits pourpres du vice.
Le lucre et l'envie,
Les prestiges fous de l'argent,
Hantent ton esprit indigent
De bête inassouvie.
Tu es celle qui siffle, acclame, chante ou grogne,
Foule catin, foule voleuse, foule ivrogne ;
Tu tords en ton sein noir des grappes de désirs,
Tu tends tes mains vers la luxure et le plaisir,
Foule des places et des rues,
Foule qui va sous les lumières crues
Dardant ses poisons et ses fards ;
Foule des cinémas, des cafés et des bars,
Des théâtres et des métros ;
Foule qui chauffe aux braseros
Ses membres roides, sa face rougie ;
Foule des noces, des meetings et des orgies,
Et foule des revues, et foule des paniques,
Foule qui hurle sous les lunes électriques,
Troupeau plus blanc l'été et plus sombre l'hiver,
Et prêt à la pitié comme prêt à l'émeute,
Pâte qu'on crée, pâte qu'on brise, sombre meute
Torturée et brûlée aux flammes d'un enfer.
Tu es la cire malléable
Où s'inscrit un pouvoir hautain.
J'y saurai fixer mon destin,
Et dans mes serres implacables,
Avec moi quelque jour, ou dans un soir de feu,
Quand les hymnes d'orgueil claqueront sur la ville,
Quand les canons de bronze et les cloches civiles
Exaltés, cabreront leurs salves vers les cieux,
Tu viendras te coucher sous ma botte fervente,
Et tu seras mon héroïne et ma servante,
Et tu m'adoreras comme on adore un dieu.
Ce soir va-t'en, je te fais grâce, Traîne tes désirs fous sur le pavé des places. Le boulevard s'anime et les cafés flamboient. Les phares d'or percent la nuit qui songe, Des fanaux lumineux en tous sens se prolongent, Les music-halls fardés et blancs hurlent la joie ; Les cinémas sourient dans leurs faces de plâtre, Les magasins sont clos, c'est l'heure des théâtres ; Les autos ronflent alignés sur le trottoir. Et la Ville s'enfièvre et se dresse pour voir, Sur les ombres qui vainement tissent leurs voiles, Les enseignes de feu monter jusqu'aux étoiles.