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NOTRE-DAME DE L'USINE

Gigantesque, dressant au ciel gris ses fumées, Offrant ses tours et ses chaudières enflammées, Elle apparaît comme un épouvantail ; Un peuple de démons s'y cabre, noir de houille, Les poings brandis, sous la poussière qui les souille, Forgerons douloureux de la ville en travail.

Fronts crispés, cheveux ras, pleins de coke et de cendre, Yeux brûlés par la flamme, aveuglés par l'éclair, Us sont tous là, bétail d'usine, morne chair, Prisonniers du labeur, cœurs saignants, corps à vendre.

Sous les grands halls d'acier aux vitres d'incendie,

Torses nus et faces brandies,

Ils vont dans l'atmosphère épaisse des fourneaux,

Et les courroies et les poulies semblent se tordre,

Des dents de fer viennent les mordre

Et tenailler leur peau.

L'alcool flambe en les yeux, la détresse et la haine...

Les bouches fauves sont tordues,

Et les machines, restant seules entendues,

Us sont silencieux tous ces hommes de peine...

Vers le ciel leurs regards de feu ne montent plus,

Et les rêves de Paradis sont révolus...

Mais un vouloir nouveau flambe dans leur esprit,

Un jour, demain, ils ne seront plus les proscrits,

Les enchaînés de la tanière...

Ils seront libérés des forces prisonnières.

Et l'espoir flambe en leurs regards de feu,

Et dans le ronflement infernal des chaudières,

Dans le déclic des dynamos, sous les rayons d'or bleu

Des phares culminants qui percent les fumées,

Ils voient venir vers eux, des foules acclamées,

La Révolution au visage de dieu.

C'est le dieu devant qui leur front brûlé s'incline, C'est l'espoir qu'ils saluent du fond de leur enfer... Et ce temple d'ombre et de fer C'est Notre-Dame de l'Usine.

Autour d'eux le feu corne et les chaudières ronflent,

Des bouches d'or et de fumée crachent sans fin...

La chair se tord, les poitrines se gonflent,

La flamme monte rouge comme du vin...

Des soufflets font un bruit de bête qu'on égorge,

Et dans l'air embrasé

Sur l'enclume d'airain les lourds marteaux de forge

Frappent sans trêve à coups pressés.

Les poulies, les déclics, les roues,

Tournent, sanglotent, se secouent ;

Le sol tremble et s'effare en bruit torrentiel,

Les moteurs ronflent, les colonnes ploient,

Et dans un fracas monstrueux de courroies,

Toute l'usine formidable aboie

Infernale et crispée à la face du ciel.

Au lieu de l'hymne et des louanges

Vers le bleu paradis des anges

Et le repos des séraphins,

C'est dans la fauve cathédrale

Un grondement de bruits, de râles.

Des voix de révolte et de faim

Hurlent de haine ou crient famine,

Mêlées aux ronflements des fours et des turbines.

C'est Notre-Dame de l'Usine.

Orgue infernal le feu gémit et fume, Le marteau pilon tonne et chantres béants, Les moteurs, de leur voix de cyclopes géants, Beuglent tandis qu'en des cuves s'allument La poix dense, le naphte fou et le bitume...

La matière se tord aux dents des laminoirs... Comme un vent de révolte embrase les fabriques. Un hymne fait de détresse et d'espoir

Sur l'envol effréné des ondes électriques, Monte crevant les plafonds noirs, Les halls de fer, les murs de brique, Apeurer d'un grand cri les astres dans le soir.

Au lieu de l'encens pur, c'est la fumée et c'est la flamme>

C'est la matière au lieu de l'âme,

Et c'est l 'alléluia du feu...

C'est le temple de haine et de travail et de famine,

Où l'homme est à la fois le Satan et le Dieu...

C'est Notre-Dame de l'Usine.

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