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UN MEETING A LA BOURSE DU TRAVAIL

Sous les lumières de la Bourse du Travail,

Ils sont là fronts têtus, dos voûtés, lourds de rages.

Et de cette foule sans âge,

S'exhale des odeurs de vin, d'alcool et d'ail,

Des relents de tabac et des senteurs d'étoffes

Crasseuses que les corps entassés là surchauffent.

Devant eux le bureau examine les cas,

Puis des cris rompent le silence.

On discute à nouveau, le sang bat en démence,

Et l'on exalte le pouvoir des syndicats.

Un orateur se lève, il cause, il est compris. La masse en frémissant répond à son esprit. Elle vibre sous lui, il la sent palpitante, Chaude de ses espoirs et toujours plus ardente. Prête à revendiquer ses droits.

Sous les rampes de gaz qui jettent par endroits Leur flamme et leur lumière crue, Il semble que sa force à lui même est accrue De la force qu'il sent parmi ses auditeurs.

Il est le point central, il est le récepteur

Et le soleil de cette foule qui se presse,

Buvant le vin de son verbe jusqu'à l'ivresse,

Se grisant de ses mots, exaltée de désirs.

Comme il la sent sous lui vibrer à son loisir !

Plein d'arguments dans son emphase romantique.

Il explique les faits des patrons, il explique

Le but prodigieux des peuples ouvriers.

Il tonne, il brame et l'on entend crier

Sa voix lourde d'espoir et de féconde envie.

Sous lui la foule grogne et roule inassouvie ; Les corps se pressent et se touchent fortement. Il semble que la salle unie en ce moment, Ne forme plus qu'un seul grand être qui s'agite.

L'orateur la sent là qui flamboie et palpite. Les dissidents se sont soudain évanouis, Dans le désir commun qui s'érige inoui Sur l'ondulation des masses syndicales.

On acclame avec foi la grève générale.

Il s'élève dans l'air un vertige de mains.

Puis l'orateur leur dit ce que sera demain :

Le prolétariat délivré de l'enfer

Où, depuis deux mille ans, sous les griffes de fer

Et les cupidités du capital infâme,

Il abrutit sa chair et dégrade son âme.

Il sent que l'heure est proche et dit les temps futurs,

Le peuple délivré enfin des maîtres durs ;

Le sol à tous, l'usine à tous, la foi nouvelle.

Et la foule sous lui se sent soudain des ailes.

Ah ! comme elle frémit de triomphe et d'extase!

Le peuple monte, le jour s'avance. Table rase!

Les hauts fourneaux à bas dans le sang des patrons ;

Et les cuves de naphte et celles de goudron,

Et les docks lourds d'essence et les wagons de houille,

Et les palais dorés dont la terre se souille,

Et les demeures des surveillants de chantiers,

Et les cités de luxe avec leurs beaux quartiers,

Et les autos et les valets et les madames,

Et tous les coffres-forts du capital infâme,

Ils les voient culbuter devant eux tout à coup.

Le peuple monte, le jour s'avance, le sang bout. Ils ont vu leurs bras forts se libérer des chaînes, Et les usines flamboyer au fond des plaines ; Et tous les maux dont leurs pauvres corps ont souffert, Et le noir rougeoiement des fours de leurs enfers, Et l'appel matinal des sifflets dans la brume, Et la chair qui grésille et le torse qui fume, Et l'effort implacable et la douleur des yeux,

Ils ont vu tout cela s'effacer devant eux.

Un même élan les unit tous, un même rêve

S'agite foudroyant et, lumineux, s'élève

Et flambe dans la salle en fièvre, tout au fond,

Là-bas, près du tribun qui parlait tout à l'heure,

Et qui prophétisait une époque meilleure,

Et secouait leur âme avec des mots profonds.

Ils ne distinguent plus tous les autres d'eux mêmes. Un rêve unique, un grand vouloir suprême, Les tient et les embrase. Us savent que demain Le peuple affirmera son pouvoir souverain. Une vague de feu les unit et les scelle, Leur voix monte acclamant la grève universelle Qui scintille sur eux comme un phare éclatant. Et dans l'enthousiasme saint qui les fit naître, Fronts têtus, dos voûtés, regards fous, cœurs ardents, Tous, ils sont là dressés, debout, comme un seul être.

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