LE GRAND SOIR
Et les quartiers de luxe et ceux de la misère
Se fixent, continus, terribles, menaçants,
Depuis des ans, depuis des ans.
Et la menace et la colère,
La haine aux mains couleur de sang,
Sont là sur eux, faces brandies
Vers la révolte, vers le meurtre et l'incendie.
Et tandis que les forges grondent,
Tandis que l'effort vole et vibre sur le monde ,
Que les bruits du travail mêlés aux bruits des glas
Roulent en reflux noirs sur les foules profondes,
Les quartiers de misère et de luxe sont là,
Face à face, jaloux, mystérieux, hostiles,
A se fixer dans le tumulte de la ville.
Dans un décor
D'élégance, de vice aimable et de confort,
Il s'étale le quartier neuf aux rires d'or,
Avec ses femmes de soie vêtues,
Ses escrocs de haut vol, ses parcs et ses statues,
Ses financiers, ses finassiers, ses trafiquants,
Bookmakers et vendeurs de filles à l'encan,
Snobs et sportmen et journalistes à la mode, Dramaturges de boulevard et cabotins, Poètes de salon, théâtreuses, catins, Et tout ce qui s'agite et papillonne et rôde Dans les lieux de plaisir et les coins à la mode.
Les parfums et les fleurs, les fards et les bijoux,
Auréolent les gorges roses et les cous ;
Les autos ronflent par ruades frénétiques,
Et sous l'éclat laiteux des lampes électriques,
Flirts et baisers, frissons charnels et regards fous,
Se mêlent aux langueurs troublantes des musiques.
Laquais, valets, chauffeurs, larbins, maîtres d'hôtel, Multiplient les coussins moelleux pour les poses, Le Champagne pétille et l'odeur des coktails Et des sorbets s'unit à l'haleine des roses.
Tout rayonne et s'exalte, et l'on voit les miroirs
Refléter par éclairs les oeillades complices.
Le dieu malin souffle de la coulisse,
Des mots qui font trembler les femmes dans le soir.
Cependant dans la nuit qui roule ses flots noirs, Eclate tout à coup comme un appel de foudre, Un visage vengeur qui ne veut rien absoudre, Formidable, apparaît dans la nue embrasée.
Et les quartiers de l'or, par l'œil de leurs croisées, Terrible, voient vers eux, au fracas des tambours, S'avancer la ruée immense des faubourgs, La pique au poing, les yeux flamboyant d'un grand rêve Et c'est la ville de misère qui se lève.
Les vieux tocsins sonnent au fond des tours en feu. La meute brûle, pille et crie : sauve qui peut ! Et des bas fonds boueux de la cité spectrale, Un peuple de démons s'élance, beugle et râle. Des millions d'êtres s'en vont en rangs pressés, Sortant des cours de nuit où gisent, entassés, Les innombrables grouillements de la misère. Un vautour fauve sur la ville étend ses serres, C'est la révolte aux yeux d'orgueil et de fureur ; E s'avance semant le meurtre et la terreur, Et sous son vol la terre entière s'irradie Dans le fracas du feu, le sang et l'incendie. Les torturés, les écrasés, tous les bagnards, Déferlent en remous hideux aux boulevards. Toute la cité sombre et drue vide ses fosses. Des hommes aux yeux creux, à muffle de molosses, Aux crocs tendus, sont là qui hurlent à la faim. Et les faubourgs crasseux et noirs vident sans fin, Des caves, des taudis, des greniers, des tanières, Toute l'immense armée des êtres de l'ornière, Les forçats du travail, les bêtes de l'égout,
Les damnés dont la haine inextinguible bout
Obscurément dans leurs cerveaux et dans leurs ventres.
Ils sont tous là vomis des nuits, vomis des antres,
Où le monde coupable écrase ses petits,
Les affame et leur fait des cœurs abâtardis.
Ils ont abandonné le labeur des usines
Et l'enfer des sous-sols où ronflent les machines,
L'horreur des entrepôts et le bagne des docks.
Et dans ce soir de feu, tous en tas, tous en bloc,
Us se sont élancés vers la cité profane,
Roulant ses jouisseurs et ses filles insanes,
Ses luxes insolents, ses oisifs cousus d'or,
Et tous pour la punir, ils lui font un décor
De fumée et de sang, de flamme et de carnage,
Où leur vengeance en tourbillons fait rage.
La panique grandit et gagne les palais.
Dans un tumulte de larbins et de valets,
Tous les ventres dorés fuient la marée sanglante ;
Et la vitesse des autos leur semble lente.
Leur chair trop lourde tremble et vacille d'effroi.
Us sentent bien, ce soir, que le massacre est roi,
Que la révolte bout aux cuves de la haine,
Que tout va déborder, que la mesure est pleine,
Qu'il va falloir payer à cette heure, à leur tour,
Les souffrances de fer et d'ombre des faubourgs,
Que leur sang va couler, que le tonnerre gronde Et qu'il va balayer l'imposture du monde.
Et déjà les maîtres jaloux se sentent seuls, Et la fumée drape sur eux ses chauds linceuls, Le salpêtre crépite aux bouches des bombardes, La terre tremble et la misère tend ses hardes, Et se rue à l'assaut, et marche en grimaçant, Collant aux marbres clairs ses mains rouges de sang, Culbutant les maisons, les banques, les palaces, Hurlant dans l'épouvante et mirant dans les glaces Sa hure saoule de vengeance et ses yeux noirs. Et dans la frénésie implacable des soirs, Sous la marée en feu des quartiers de misère, La capitale se révulse et s'exaspère.
Spectres fous, sur la foule énorme au front hideux, L'incendie et le meurtre dur tordent leurs nœuds. La flamme vibre et tourne et se cabre et s'excite, Dans son vœu foudroyant d'aller toujours plus vite, Et d'un élan toujours plus sombre et furieux, Comme si pleins de haine effroyable, les gueux S'en prenaient tous dans leur furie au ciel lui même, Et voulaient le crever sous l'envol des blasphèmes.
Et tout roule et culbute; et dans l'ombre, tandis
Que la misère beugle en vidant ses taudis,
Tous les faubourgs, soudain lancés comme des frondes,
Se ruent vers les quartiers de luxe où l'or abonde,
Et le peuple, crispé et fauve, voit crouler
Les banques, les hôtels de marbre, les palais.
Tout flambe dans l'essor exaspéré des flammes.
Les dômes crèvent en hurlant ; on voit des femmes,
Vêtues de soie, avec des colliers à leur cou,
Brûler vives dans l'incendie aux gestes fous.
Les opéras, les cinémas et les théâtres,
Tordent leurs murs d'acier et leurs plafonds de plâtre.
Les palaces s'en vont avec les music-halls,
Les restaurants fameux, les bars chargés d'alcool.
Et dans la nuit, devant la plèbe qui se venge,
La ville condamnée, crachant toutes ses fanges,
Avec ses bagnes et ses rails chargés d'éclairs,
Ses coffres-forts et ses catins, ses tours de fer,
Ses égoïsmes fous, ses bouges et ses tares,
S'écroule dans l'enfer monstrueux qui s'effare.