LA BEAUTÉ NOUVELLE
Le poète longtemps ne l'avait pas compris, Cet art puissant jailli des forces en présence, De l'élément dompté qui se révolte en cris, De la victoire de l'esprit Sur la passivité de la matière immense.
La moderne beauté de joie et de démence, De triomphe et de vérité, Il la voyait, dans un rythme emporté, Terrassant les palais du doute et du silence, Vainquant les scepticismes noirs et les torpeurs, Réchauffant l'univers sous ses jets de vapeur, Culbutant le mystère vain qui se dérobe, Couvrant de ses réseaux de fer le monde entier, Lançant ses tours, ses ponts, ses tunnels, ses chantiers, Sur tous les continents exaspérés du globe.
Ah ! la beauté nouvelle, ardente, inassouvie, Tendue vers la conquête et la plus vaste vie, Elle était bien le dieu à qui rien ne résiste, Dynamique beauté de vitesse et d'espoir, Poussant toujours plus loin, hors des espaces noirs, L'humanité dansante et paroxyste.
H la voyait enfin, superbe devant lui, Traquant l'erreur, fauchant la nuit ; Elle érigeait sur le vieux sol barbare Sa cathédrale aux murs vertigineux, Ayant pour cierges lumineux Les soleils fous et tournoyants des phares.
Beauté d'airain, beauté de feu,
Elle était là visible comme un dieu.
Beauté de la vapeur, beauté géométrique,
Beauté moderne ayant pour temple et pour décor
Des hauts fourneaux casqués de pourpre et d'or,
Des cités folles sous leurs lampes électriques,
Lançant au ciel vaincu en spirales d'orgueil,
Le rut des dynamos et le fracas des treuils,
La trépidation des cuves en gésine,
L'effort multiplié et brutal des machines,
L'envol de feu des aéroplanes dans l'air,
Les trolleys effarés sous leurs gerbes d'éclairs,
Et dominant la nuit de silence et de haine,
Le foudrovant essor des ondes hertziennes .