EXALTATION EN AÉROPLANE
Le temps de délivrer l'appareil du hangar... Un frisson du moteur, et comme un étendard La voilure qui claque, et l'hélice qui bouge... Un vol vertigineux au ras des terres rouges... Puis une ascension oblique dans les cieux.
Ah! volupté de respirer l'espace bleu,
De sentir l'infini dilater sa poitrine,
De comprendre et de voir la grande œuvre divine
Dérouler sous nos yeux ses fastes inouïs !
Les doutes d'ici-bas se sont évanouis.
Dans l'amplitude lumineuse où tout s'éclaire, Eclate en hymnes d'or la fanfare solaire. La terre est là, visible et dansante sous moi, Magnifiant son effort et proclamant sa foi ; Elle chante et j'écoute au sein de l'étendue Son ode enthousiaste, éclatante, éperdue.
Des sommets où je suis, ô terre, je t'entends Vibrer et palpiter sur les ondes du temps. Comme tu nous parais merveilleuse, ô planète.
Déroulant sous nos pieds, au rythme des moteurs, Tes villes d'or sanglant et tes jardins en fleurs. Les cylindres d'acier tout hérissés d'ailettes, Clament derrière nous un cantique nouveau, Le cantique de l'aile et des hommes oiseaux, Tandis qu'un clair frisson s'exalte avec délices, Du bout du gouvernail aux pales de l'hélice.
O délire infini ! Nouvelle volupté !
Sur nos fronts s'arrondit l'azur d'un jour d'été,
Sous nos pieds la nature est comme un chant de joie,
Où toute la grandeur humaine se déploie !
Dans l'axe tournoyant et fou de notre vol,
Nous traînons avec nous tous les parfums du sol,
Tous les désirs des cœurs et tout l'élan des êtres.
Ah ! tout un monde de lyrisme vient de naître !
Les anciens horizons rétrécis ne sont plus,
Les alanguissements d'antan sont révolus,
C'est une ère féconde et pure qui se lève.
L'univers réveillé semble sortir d'un rêve ;
Les monts, les mers, les flots, les bois, les vastes cieux,
Sentent passer un grand frisson mystérieux,
Qui les pousse soudain vers les sphères brûlantes,
Au ronflement d'acier des machines volantes.
Tout est renouvelé et tout paraît plus beau.
L'espoir a rallumé ses milliers de flambeaux.
Les générations nouvelles avec fièvre,
Sortent de la langueur des romantismes mièvres ;
Vers les réalités tangibles elles vont,
Et leur regard de feu sonde l'azur profond,
Où dans l'aube qui monte, exaltant l'amplitude,
Brillent des tours et des soleils de certitude !
Ah ! les pulsations égoïstes du moi,
Les analyses desséchantes et l'effroi
Des soirs de doute traversés de mauvais anges,
Et tout ce goût du vice, et tout ce goût de fange,
Ce pessimisme vain des esprits déprimés,
Ce désir d'anormal qui tordait nos aines,
Ce scepticisme amer qui leur crispait la bouche,
O comme tout cela dans l'aurore farouche,
S'est enfui par delà les gouffres et les monts,
Comme un essaim de monstres noirs et de démons !
Et ce goût du passé, et ces blasphèmes ternes Jetés sans trêve au formidable effort moderne, Cette odeur de la mort qu'on humait dans le vent, Ce dédain pour le corps athlétique et vivant, Les décadences, les magismes, les écoles Diaboliques et les pleurs sur l'Acropole, Et le regret de l'Agora et du Forum,
Et les De Profundis au lieu des Te Deum, Ah ! comme tout cela sur le bâti de toile, Tandis que le moteur ronfle dans les étoiles, Me semble loin, inconcevable et puéril !
Des lumières d'espoir flambent sous mon sourcil ;
Un vertige puissant anime la voilure,
Et nous allons joyeux dans la saine nature,
Avec un sang plus rouge en notre corps plus droit.
Ah ! palpitante époque où les hommes sont rois, Comment ne pas chanter ta grandeur éclatante, Et vouloir s'enfermer loin de la joie ardente, Dans un passé poudreux, grand peut-être, mais mort !
Ah ! moteur lumineux, moteur ronfle plus fort, Crie aux hommes d'en bas la splendeur de leur âge, L'époque magnifique où les efforts font rage, Où le vieux globe, traversé de part en part, Paroxyste et pris de la fièvre du départ, S'apprête dans l'orgueil, la joie et la colère, A bondir, nef de feu, dans l'océan solaire !
Chants des moteurs, voix de l'hélice au bruit de fer, Embrasez mon lyrisme et soyez dans les airs L'harmonie entendue et la voix qui soulève Les poètes qu'enivre et qu'exalte leur rêve ;
Poussez-les à jamais vers les jours triomphants, Tirez-les de l'exil où s'enferment leurs chants. Qui chante pour soi seul en la tour solitaire, Ignore la grandeur de sa tâche sur terre.
Ayez des chants pour tous, ne méconnaissez rien,
Tout ce qui est a sa raison d'être et c'est bien,
Tout ce qui vit ici, ô poètes, doit vivre.
Ecoutez mes appels et la foi qui m'enivre,
Soyez les exaltés, les moteurs de l'esprit,
Poussez le monde et l 'élevez dans un grand cri,
Haussez-le vers la cime où tout se divinise ;
Soyez les conquérants de la terre promise,
Qui là-bas flambe et luit comme un grand phare d'or,
Là-bas où le moteur dirige notre essor,
Là-bas où tout s'éclaire, où nous devons atteindre,
Dans l'accord radieux des sept voix des cylindres.