‹ La cité des idoles; roman inéditChapitre 3 sur 10 · ES '80 SS · texte numérisé non relu

ES '80 SS

« Glissaient insensiblement le ESB^SgBB^^WppPH^ffijfry^^^^j long du rivage jusque derrière ^Btsg53SE2ma5£amSBm^B^saxgs^ un amas de roches. » il'. "")•

énorme balaya le rivage, tandis qu'un bruit sourd grondait, pareil à quelque roulement de tonnerre, lui même temps, un coup de vent violent coucha les petites voiles blanches sur l'eau, le ciel s'assombrit, un brouillard intense, plein de vapeurs épaisses et noires, montait au loin, se dressait sur L'horizon comme un lourd écran de ténèbres. Et voici que l'Océan parut se vider, la mer recula, s'enfuit, disparut. Aussi loin (pie pouvait atteindre la vue dans cette nuit soudaine, il n'y avait plus de mer. I,a grève se prolongeait, se perdait au sein de la brume sombre. Callixte sentit onduler le sol comme s'il se fût trouvé sur quelque mer houleuse. Mais le bruit souterrain s'affaiblit et mourut. Deux minutes à peine s'étaient écoulées, un grand calme succédait maintenant à l'agitation de tout à l'heure, un silence profond régnait, traversé du murmure atténué du !. . là-bas. dans quelque abîme d'ombre. Et Callixte. sur le point de s'enfuir, demeura, les yeux fixés sur le rideau de nuit qui lui barrait l'espace. Ysolde et v,i gouvernante devaient avoir regagné la ville, les

places moins désertes OÙ la peur se dissipe au contad

des humains. I>es minutes lentement passèrent, le

ciel toujours obscur gardait son terrifiant secret, des minutes encore s'évanouirent, et la solitude du rivage se peupla d'ouibres falotes en quête de réconfort, hommes et femmes aux gestes affolés et dont les yeux scrutaient vainement l'épaisse ténèbre. Puis devant le calme persistant des choses, les bouches s'ouvrirent pour des cris d'espérance, des terreurs jusque-là étouffées, des curiosités anxieuses exprimées en paroles brèves.

— Tremblement de terre !

— Mon Dieu ! mon Dieu !

— Tout est fini !

— Qu'allons-nous devenir ?

— Nous sommes perdus !

— Nous sommes sauvés !

Une voix connue fit se retourner Callixte. Auderson était près de lui, fort calme, et il discuta tout de suite le phénomène, rappelant qu'il avait prévu cette secousse sismique quelque temps auparavant, alors que Callixte lui faisait part des troubles météorologiques observés.

— Mais voyez, ajouta-t-il, c'est fini pour cette fois et déjà le ciel semble s'éclaircir.

Une foule maintenant se pressait sur la grève. A la clarté pâle du jour revenu, Callixte distingua dans un groupe tous les notables de Lux, le maire, le juge, le capitaine, le notaire, le curé, parmi les industriels les plus influents. Les travailleurs aussi étaient accourus et, avec eux, Solier et Belhomme. Fisher, oublié dans sa prison, à la suite de ses représailles contre le juge, pouvait s'imaginer qu'il restait seul au monde, échappé à quelque cataclysme universel. Pouremane se trouva à faible distance de Callixte, le reconnut et vint vers lui, suivi de Sara. L,es deux petits, Paul et Madeleine,

se dissimulaient, accrochés aux jupes de la grande sœur.

— Callixte ! dit tout bas Sara, j'avais peur de mourir sans vous revoir.

Leurs mains s'étreignirent. Callixte ne se trompa point à la pression passionnée de la jeune fille. vSara devait l'aimer comme il aimait, lui, l'étrange créature qui tout à l'heure lui avait abandonné ses lèvres et promettait d'autres baisers, d'autres caresses, sans qu'il pût espérer gagner un jour son cœur. Sara l'aimait et Callixte n'osa point repousser la main qui le ser- :

rait d'une étreinte si chaude.

Même, alors qu'elle levait vers lui un front plein de supplications tendres , il effleura ses cheveux d'un baiser.

Le calme, cependant, rentrait peu à peu dans les esprits. Seuls, les groupes de femmes demeuraient affolés, malgré les efforts de M. Villance qui cherchait à insuffler son propre courage dans l'âme alanguie de ses plus distinguées lectrices. La comtesse de Rochefaille et Inès Golden s'accrochaient désespérément à ses épaules, tandis que Mme Polonais demandait à grands cris l'abbé Coupé qui, seul, par l'effet du doce dont il était revêtu, pouvait ramener les sereines apparences et faire rentrer l'incohérent dans la norme des choses. L'exaltation de la grosse dame finit par

Et Callixte se serra encore, se baisa la nuque de sa compagne

pencha, [P 78)

gagner de proche en proche. Des cris se mêlèrent aux siens. Jazou, l'insensé, hurla, s'agita extraordinairement, malgré les efforts de sa sœur Catherine, à peine sortie de l'hôpital, mal remise encore d'un curetage qu'on avait dû lui faire eu hâte, une nuit, à la suite de son avortement. L/abbé, enfin, se détacha du groupe des notables et comprit tout de suite quelle responsabilité lui incombait, en face du mystérieux événement. Il fallait conjurer le péril inconnu, à l'aide de prières ferventes, unanimes, qui monteraient tout droit vers le ciel et apaiseraient, s'il en était temps encore, la colère divine. Il s'adressait aux notables, à ces dames de la Congrégation des servantes de Marie, aux barilleurs de M. Golden, aux vignerons de M. Couard, aux typographes de M. Baluzot. Il implorait les soldats du marquis de Laiglon, les journaliers de M. Chrétien. Un moment, et malgré la gravité des circonstances, il dut gif.er le petit Isidore, ce gamin à la tignasse rousse dont la présence irritante gênait son apostolat. M. Nil, l'instituteur, maugréant, trouvant à part soi que c'était imbécile, s'éloigna pour ne pas être enrôlé dans la sainte phalange.

Un silence relatif s'était fait. I,a foule s'agenouilla derrière M. Dézessart et les principaux citoyens de Eux. Et l'abbé Coupé, demeuré debout, les bras tendus vers le ciel pâli, la voix forte, prononça une interminable prière :

— O Cœur sacré de Jésus, cœur adorable de notre Sauveur et de notre Dieu, toujours embrasé d'amour pour les hommes, et toujours outragé par leur ingratitude, pénétrés de la plus vive douleur à la vue des injures que vous avez reçues et que vous recevez encore tous les jours dans le sacrement de l'Eucharistie, nous

Page 1