‹ La cité des idoles; roman inéditChapitre 5 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

TOUTE la ville, durant de longs jours, vécut, pour ainsi dire, sur le rivage. Hommes et femmes, anxieux, interrogeaient l'horizon où rien d'autre maintenant n'apparaissait que la mer et le ciel, étroitement embrassés. Les petites voiles blanches qui, naguère, se balançaient sur l'eau verte du détroit s'étaient à jamais évanouies, h' Albatros, parti une heure avant la secousse sismique, n'avait point reparu. Le télégraphe, désormais inutile, gardait son mystérieux silence, et chaque jour apportait un nouvel argument à la déclaration de Parozyckz : « Il n'y a plus de continent. »

L'île par bonheur, possédait quelques chaloupes hissées à terre au moment des équinoxes, et les notables de Lux fondèrent les plus grosses espérances sur la sortie de ces chaloupes et la réussite de leur exploration. On en arma cinq dont le commandement fut confié aux plus habiles marins de toute l'île. Elles partirent, munies de vivres en abondance et après une solennelle bénédiction donnée en présence du peuple par les mains consacrées de M. l'abbé Coupé, curé de Saint- Pierre-de- Lux. Quinze jours se passèrent. Trois des chaloupes revinrent, ayant navigué en droite ligne, l'une à l'Est, les deux autres dans une direction Est-Nord-Est et Est-(juart-Su(l-l'*.st. conséquemment sur tout L'ancien

territoire franeobole, sans trouver les moindres vestiges d'un continent. Faute de matériel, des sondages n'avaient pu être effectués. Une quatrième chaloupe rentra peu après, s'étant égarée au Sud-Ouest à la suite d'un fort coup de vent. La cinquième ne devait jamais revenir.

Malgré le calme apparent qui régnait dans la ville, M. Dézessart et les notables .de Lux ne laissaient pas que d'être fort inquiets sur l'issue d'une aussi extraordinaire aventure. Par suite des relations étroites existant entre l'île de Morrow et le continent disparu, les plus puissants industriels de l'île se trouvaient frappés au-delà de toute expression. Tous avaient leur fortune placée dans les banques ou les entreprises francoboles, et le hasard seul de leur résidence à Lux préservait leur existence en achevant leur ruine. Le Crédit National, la banque de M. Golden, gisait au fond des mers, côte à côte avec les presses patriotiques et de bon rapport de M. Baluzot. Le comptoir financier de M. Chrétien, les actions de M. Couard, les économies de M. Dézessart et du juge Pigé, la fortune du marquis de Laiglon, de Mme Polonais et du comte de Rochefaille, le dépôt en banque de M. l'abbé Coupé et les considérables droits d'auteur de M. Yillance, tout avait disparu : comptescourants, titres ou bank-notes, avec les valeurs qu'ils représentaient. A vrai dire, MM. Golden, Couard, Chrétien et Baluzot conservaient leurs pêcheries, parcs, viviers, vignobles, champs de culture ou ateliers typographiques de l'île même, plus une quantité fort réduite de numéraire et quelques liasses de billets de banque déposées avec d'autres titres chez Me Dupaty, notaire à Lux. Mais ils ne se dissimulaient point que la possession des billets de banque, par exemple, valait tout juste

le papier, puisqu'ils représentaient les fonds disparus de la banque d'Etat franeobole, et que leur remboursement serait à jamais impossible. Il y eut à ce sujet, un soir, chez M. Dézessart, une conférence d'où Mme Polonais sortit affolée, avec des larmes plein les yeux. Pourtant, afin de retarder jusqu'à la plus extrême limite une révolution probable, les membres de la conférence s'engagèrent à continuer, comme par le passé, l'usage du papier-monnaie en cours et à considérer comme lionnes les valeurs existant au jour du cataclysme et dont les titres étaient en la possession desdits. Toutes négociations et transactions, entre eux et avec les autres habitants de l'île, se poursuivraient sur les bases anciennes. Me Dupaty proposa, par prudence, de convertir en billets de banque toutes valeurs autres et d'après la cote de la dernière Bourse télégraphiée. Quant aux rapports du numéraire et du papier-monnaie, il réservait son opinion, tout dépendant de l'accueil qui serait fait à l'ancien système dans un nouvel état de choses. Et, pour conclure, il demandait le secret le plus absolu sur les délibérations de ce jour.

Le système de Me Dupaty parut à tous si séduisant, que les membres de la conférence l'adoptèrent sur le champ. Et, à l'exception de Mme Polonais dont les yeux — nouvelle Byblis — s'étaient métamorphosés en fontaine, l'assemblée fut unanime à envisager sans trop de crainte la situation à venir.

— Tout s'arrangera, disait M. Couard, nous ferons de la culture en grand.

— Oui, oui, claironnait à son tour Baluzot, tout s'arrangera.

— Dieu est avec nous, conclut l'abbé.

Pourtant à de certains indices, les notables auraient

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dû s'apercevoir de la fragilité de leur optimisme. Depuis quelques jours, depuis cette certitude acquise de la disparition du continent, les travailleurs de l'île se relâchaient de la discipline accoutumée. Tout de suite, Baluzot préconisa un redoublement de sévérité, mais cette idée de génie ne rencontra point le succès qu'en espérait son auteur. Dans les ateliers de Baluzot comme chez le personnel ouvrier de MM. Chrétien, Couard et Golden, barilleurs ou vignerons, pêcheurs ou typographes demeurèrent sourds aux injonctions patronales. Solier et Belhomme, dès la première observation, se débauchèrent, firent grève. Ht, sans même y être incités par une provocation quelconque, d'autres suivirent, abandonnèrent le travail, coururent s'enfermer dans la salle basse d'un cabaret, pour des conciliabules ouvriers où fréquentaient Pouremane et sa fille, où Callixte vint avec Anderson, où, une fois même, on vit le grand savant Parozyckz et le docteur Crucial.

Une autre cause d'inquiétude vint s'ajouter à celles qui déjà troublaient le sommeil des dirigeants de L,ux. La compagnie du capitaine marquis de Laiglon, casernée à la Citadelle, donnait des signes visibles d'impatience. La corvée d'Ordinaire, chargée de l'achat des denrées fraîches, rentrait maintenant les mains vides, et cela depuis quatre jours. Kpiciers, bouchers, marchands de légumes clamaient à l'envi qu'ils ne possédaient rien, que leurs approvisionnements ne se renouvelaient plus et qu'ils ne pouvaient rien vendre. La vérité était que la question d'argent s'était agitée dans les milieux ouvriers et parmi les marchands, que le caractère fiduciaire de la monnaie leur était apparu et que s'ils consentaient encore entre eux un commerce ressemblant déjà fort au simple échange, le moment venait où ils ferme-

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raient leurs comptoirs à tous les habitants non producteurs.

Au quartier, depuis trois grands jours, on vivait de pain de guerre, la compagnie ne possédant point de manutention, et la conserve faisait les frais de tous les repas. I/adjudant et le sergent-major passaient leur temps eu ville, occupés à quémander, parmi les camarades de café, des invitations à dîner. Le quatrième jour, la moitié de l'effectif manqua à l'appel. Les soldats s'étaient aperçus qu'il leur était plus facile de trouver individuellement leur nourriture que de l'attendre des soins officiels de l'Ordinaire. Ils se répandaient par la ville, aidant aux besognes domestiques, mangeant çà et là aux tables familiales, tandis que leur fusil se rouillait au râtelier.

Quand il apprit l'étrange conduite de ses hommes, le capitaine marquis de Laiglon entra dans une grande colère. Une réunion fut tenue chez le maire, à laquelle assistaient, en outre, M. Pigé, le juge ; le comte Quinault de Rochefaille, le notaire et le curé. Mais à l'heure même de cette réunion, un samedi soir, les industriels éprouvèrent une surprise telle, que Baluzot, l'un d'eux, tomba terrassé, frappé d'apoplexie, et demeura une semaine entre la vie et la mort.

C'est que la paye habituelle du samedi soir se présentait dans de singulières conditions. Assis derrière le grillage de leur caisse, les préposés au paiement des salaires attendaient vainement le personnel. M. Couard averti, au bout d'une heure, que les ouvriers se refusaient à venir toucher leurs journées, accourut en hâte, lit battre le rappel de quelques-uns d'entre eux et leur demanda, sur un ton arrogant, la raison de leur abstention. Tl reçut des réponses qui le stupéfièrent.

Il lui fut (lit. entre autres choses, que son offre monétaire n'avait aucune valeur, en comparaison du travail fourni, et que, devant l'impossibilité où il se trouvait de tenir ses engagements, c'est-à-dire de les payer, au sens positif du mot. ils allaient se décider eux, ouvriers, à retenir les produits de leur travail, à titre de rémunération légitime.

Sans comprendre, Couard courut chez le maire et tomba au beau milieu de la conférence qu'avait provoquée le capitaine. Déjà MM. Golden. Chrétien, d'autres encore, se trouvaient là, victimes de la même aventure, ayant, eux aussi, reçu de leur personnel, relativement au refus d'acceptation des salaires, des réponses identiques.

— Messieurs, prononça M. Dézessart, d'une voix où perçait l'émotion, jamais les circonstances n'ont été aussi critiques. C'est une question de vie ou de mort. Nous avons la charge de ce petit pays, de ses habitants, de nos familles. De notre fermeté dépendra le salut. Soyons énergiques. Je propose que nous décrétions cette ville en état de siège.

— Parfait ! approuva M. l'abbé Coupé.

— Vous avez trouvé le joint ! déclara modestement Me Dupaty. le notaire.

— M. le capitaine marquis de Laiglon, poursuivit le maire, assurera l'ordre public à l'aide des forces actuellement mises à sa disposition et qui se composent d'une compagnie d'infanterie et des quelques hommes représentant la police locale de Lux.

— Mon « suisse » est à la disposition de M. le marquis, fit l'abbé.

— Merci, Monsieur le curé. Tous les services publics seront exercés sous le contrôle et la surveillance de

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l'autorité militaire. Kllc devra également assurer la sécurité des transactions commerciales et surtout la liberté du travail.

— Très bien ! approuva M. Couard.

— Enfin, Messieurs, poursuivit le maire, nous aurons à envisager, quand la paix sera revenue, la nécessité d'une nouvelle Constitution. Nous ne dépendons plus d'un pouvoir central, hélas ! puisque cet épouvantable cataclysme a tout englouti !

Le curé leva les bras au ciel.

- Remercions la Providence, dit-il, d'avoir épargné notre petite patrie. Dieu a entendu nos prières et nos supplications. Cette île a été sauvée par un miracle de sa toute-puissance.

- C'est la vérité, opina M. Dézessart. Aussi devonsnous redoubler de vigilance et ne pas permettre à l'anarchie, au socialisme, que sais-je ?... à toutes les forces destructives, d'exercer leurs ravages sur ce territoire béni de Dieu. En attendant donc une nouvelle Constitution, devenue nécessaire, et qui fixera nos attributions respectives dans le gouvernement de l'île, nous confions à M. le capitaine marquis de Daiglon les pouvoirs les plus absolus.

— Très bien !

— C'est ça même !

— Il faut de la poigne !

— On les matera, les récalcitrants !

— On les corrigera, les mauvaises tètes .

— Par file à gauche, marche !

— Il faut ça, voyez-vous 1

!.<■ plan du maire rencontrait le.- approbations les plus chaleureuses. Déjà, le capitaine s'était levé pour signifier son acceptation émue. Tous pouvaient compter

sur lui comme il comptait sur tous. Il remerciait en bloc le curé et le juge, le notaire et les industriels, et surtout M. Dézessart dont les excellents conseils — il l'espérait, du moins — ne lui feraient pas défaut.

Le maire s'inclinait à son tour, heureux de la sympathie ambiante. Et son esprit évoquait la marquise de Laiglon dont les yeux si beaux l'avaient tant troublé. Il lui semtlait qu'il se dévouait pour elle, alors qu'il investissait le mari de fonctions si hautes et qu'il tressait des couronnes à sa valeur guerrière. L'image de la belle marquise de Laiglon parut sourire. L'âme de M. Dézessart en fut exaltée toute.

La conférence, pourtant, avait pris fin, et ses membres rassérénés, enclins à l'espoir, rentraient dans leurs demeures. Sans plus tarder, le capitaine courut au quartier, conversa un instant avec le lieutenant du premier peloton et fit appeler le clairon et le tambour de la compagnie. Le clairon se présenta seul : le tambour ayant disparu, endormi quelque part en des délices capouanes. Le marquis, alors, ordonna de sonner sur-le-champ la générale. Et, sans enthousiasme, le clairon déambula par la ville, l'instrument aux lèvres, jetant vers un ciel gris ses ut et ses sol, accentuant les quatre premiers coups de langue de son appel, finissant en point d'orgue sur un ni grave qui se mourait.

LTne heure plus tard, le capitaine marquis de Laiglon comptait ses hommes. Ils étaient cinquante-trois, adjudant compris, et formaient, sur deux rangs, une troupe assez peu terrifiante. Le sergent-major n'avait point reparu, non plus que le fourrier. Et le reste de la compagnie pactisait avec les travailleurs rebelles de M. Couard. Même, ou aperçut un caporal et deux soldats buvant fraternellement avec Solier, Belhomme et

quelques-uns des plus farouches grévistes. Avait tout, il fallait ramener les déserteurs. Le capitaine décida L'envoi de patrouilles qui cueilleraient les manquants et les convertiraient à l'obéissance martiale par l'effet d'une simple lecture de quelques articles du code militaire. Deux patrouilles de huit hommes, conduites, l'une par l'adjudant, l'autre par le plus ancien sergent de la compagnie, partirent ainsi dans des directions opposées. Les hommes avaient le sac réglementaire et le fusil chargé. Ils croisèrent, en sortant, le suisse de l'église Saint-Pierre que son curé mettait gracieusement à la disposition du capitaine.

Cependant, de leur côté, les ouvriers ne restaient pas inactifs. La sonnerie de la générale, en même temps qu'elle ramenait au quartier quelques hommes de la compagnie, concentrait au siège du syndicat en formation la grande majorité des travailleurs de Lux. A huit heures du soir, au moment même où les patrouilles quittaient la Citadelle, une masse confuse, faite d'ouvriers de toutes les corporations, s'assemblait aux alentours de la Grand 'Place. Des femmes s'étaient mêlées à la foule, et quelques-unes avaient amené leurs enfants. Quand il apprit la composition des patrouilles, le peuple se mit à rire. On allait simplement barrer la route aux deux petits détachements et ou fraterniserait. Les quelques uniformes émaillant la bigarrure de la foule décideraient les rares soldats restés fidèles à la discipline. Le peuple n'avait point d'intentions hostiles. Mais il voulait empêcher cet essai ridicule d'application de la loi martiale. La troupe comprendrait qu'elle n'avait pas à intervenir dans une querelle ayant simplement pour base l'estimation réciproque de la valeur du travail et de- sa représentation monétaire. Les travailleurs

avaient refusé le paiement de leurs salaires, estimant sans valeur effective la rémunération offerte : c'était leur droit. D'autres avaient fait grève : c'était encore leur droit. Et si les marchands ne voulaient plus consentir à la vente des denrées de l'Ordinaire, il ne fallait accuser que les circonstances qui avaient rendu nulles les valeurs présentées en paiement. Individuellement, les soldats trouveraient à vivre, il ne s'agissait que de s'entendre ; pris en masse, ils devenaient pour l'ensemble des travailleurs une insupportable charge. Mais la foule qui commençait à comprendre qu'une ère nouvelle avait surgi, et qu'il allait falloir régler minutieusement certains détails de la production et de la consommation, jusque là laissés aux soins d'un pur hasard, la foule espérait éclairer ces quelques soldats demeurés respectueux de la discipline ancienne, voir tomber leurs armes et cimenter avec eux un pacte d'alliance. Demain on agirait, demain on fixerait à chacun sa tâche, pour le bien de tous. Et l'effroyable cataclysme aurait eu ce résultat de faire tomber les barrières sociales et d'instaurer, sur ce petit coin de terre, un état de vraie justice et de fraternité : de chacun suivant ses aptitudes et ses forces, à chacun suivant ses besoins.

— ■ Ohé ! Belhomme ! cria Solier.

vSolier venait d'apercevoir son camarade et le hélait. Bientôt ils se rejoignirent, se trouvèrent au centre d'un groupe où l'on distinguait Pouremane et sa fille Sara que les deux petits, Paul et Madeleine, s'étaient obstinés à suivre, malgré le désir qu'elle avait eu de les laisser enfermés jusqu'à son retour. Puis ce furent Callixte et Anderson devenus en peu de temps populaires, suivant assidûment tous les meetings ouvriers, aidant à la formation de ce syndicat du travail qui devait prendre à

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sa charge l'organisation de la production. Et c'étaient encore le peintre Clairière et le docteur Crucial, dévoués à l'éducation du prolétariat. ^ ayant pressenti que l'heure était grave et que les~travailleurs seraient capables de grandes choses, du jour on ils auraient compris les lois générales de la vie. le rôle de la science, l'importance d'une morale très haute, basée sur les droits et les devoirs de l'individu, débarrassée des coupables appels à la résignation, à l'obéissance passive, au respect de la force, une morale qui fût tout le contraire de cette morale chrétienne des esclaves, suivant l'appellation de Nietzsche. Et c'était surtout au docteur Crucial que le syndicat naissant devait l'appui du professeui Pa-

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rozyckz. Le grand savant n'avait pas hésité à quitter son laboratoire, ses précieuses études, pour une collaboration effective à l'effort du prolétariat. Il parlait au peuple, remontait ses énergies, exposait l'avenir. Demain, il devait présenter tout un plan d'organisation socialiste — de Sozialstaat — au cours duquel il démontrerait la possibilité pour les habitants de l'île de se suffire à eux-mêmes largement, luxueusement, grâce à la richesse exceptionnelle et variée du sol. Parozjxkz était devenu l'espoir suprême de ce peuple, affolé d'inquiétude, qui parfois se demandait si la famine n'était pas au bout de l'aventure et s'il n'avait échappé à l'épouvantable engloutissement que pour connaître bientôt la torture lente des privations de toutes sortes et l'agonie effrayante de la faim.

— La patrouille ! cria une voix.

La première patrouille, celle-là même que conduisait l'adjudant de la compagnie de dépôt, s'avançait en effet, venant de la gauche, et résolue à se frayer un chemin parmi la foule pour aller opérer sa jonction, à l'extrémité de la Grand'Rue, avec le second détachement. L'adjudant marchait en serre-file, les hommes étant disposés par deux. La petite troupe s'engagea dans la Grand'Rue où, d'ailleurs, elle fut arrêtée tout de suite, tant la foule, sur ce point, était compacte et dense. Dominant les têtes, on distinguait la face hilarante de Jazou, ce grand garçon stupide, venu là sans savoir, peut-être simplement amené par sa sœur Catherine qui se pendait à lui, dans une lassitude profonde de toute la chair. L'adjudant se prit à réfléchir. Bien qu'il n'eût point prévu cette éventualité, il envisageait déjà la nécessité de s'ouvrir par la force un passage au milieu de la foule. Mais dans quelles conditions devait-

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il exercer son effort ? Allait-il commander un feu de salve après les sommations légales ? I/état de siège autorisait-il l'usage immédiat des armes ? La perplexité de l'adjudant, homme gros et court et d'une intelligence remarquablement bornée, s'accrut. Du regard, il consultait ses subordonnés. Alors, il se résolut à parlementer.

— Messieurs !... commença-t-il.

— Appelle-nous « citoyens », cria une voix.

— Messieurs les citoyens ! reprit l'adjudant, j'ai une consigne...

Anderson venait de se retourner pour essayer de voir l'interrupteur, garçon jovial aux cheveux frisés, au rire épanoui. Et, par-dessus les têtes, dans la même direction, il reconnut la maison du comte de Rochefaille dont les lourds balcons de pierre reposaient sur des cariatides grimaçantes. Un homme parut sur le balcon central, un fusil à la main.

— Oh ! voyez ! là, là ! que fait- il !...

Anderson avait saisi le bras de Callixte qui brusquement fit volte-face, frappé par l'émotion de son ami. Et il se passa une chose effrayante. L,e comte Quiuault de Rochef aille épaula lentement et tira. Trois détonations se succédèrent. Une clameur formidable s'éleva de la foule.

Alors, dans les cris, l'affolement, des hurlements de douleur et de colère, une masse humaine se précipita contre la demeure du comte. Un lourd madrier, soulevé par des mains furieuses, s'abattit en bélier sur 1a porte de chêne. Et, comme une trombe, les manifestants, par groupes, s'engouffrèrent dans l'escalier, saccageant tout, brisant l'huis fragile du salon où M. de Rochefaille se tenait seul, debout, l'arme encore fumante.

— Canailles ! cria-t-il.

Mais il essaya vainement d'utiliser son arme. Un ouvrier s'était précipité sur lui. l'avait pris à bras-leeorps, dans une courte lutte qui les jeta tous deux à terre. Et bientôt on releva le comte, ligotté, réduit à l'impuissance, les yeux seuls farouches, l'écume aux lèvres. Une minute, les envahisseurs s'interrogèrent, hésitant sur la conduite à tenir vis-à-vis de cet otage. Quelques-uns voulaient qu'on le punit sur l'heure, d'autres criaient bien haut qu'il fallait le garder pour un suprême exemple et que son exécution devait être légale, environnée des formes de justice. Brusquement, Pouremane entr'ouvrit le rideau humain qui protégeait M. de Rochef aille.

— Tu as tué mes enfants ! dit-il au prisonnier.

Et, avant même qu'on pût le retenir, il lui appliquait sur le front le canon d'un revolver. Ive coup partit, le comte de Rochefaille retomba comme une masse, le crâne fracassé.

Cependant, de ci, de là, dans la maison, des hommes exaspérés poursuivaient leur besogne vengeresse. I,a comtesse de Rochefaille et ses deux filles, Ysolde et Roxane, se cachaient, apeurées, dans l'office. Par bonheur, Callixte les découvrit, réussit à les protéger avec l'aide de Solier et de Bclhomme qui voulaient éviter des représailles injustes. Elles purent s'enfuir, gagner le fond du jardin où une petite porte s'ouvrait sur la rue de Primevère, déserte à cette heure, et qu'elles franchirent inaperçues.

Pouremane, son œuvre de justice accomplie, regardait l'homme couché à terre, d'un œil sauvage et triste. Sa main tenait encore le revolver que, tout à l'heure, il avait volé à l'adjudant, après avoir vu tomber ses

/:"/ // se laissa entraîner par les camara.ies jusqu'au coin dt la Grand Hue...

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deux petits, Taul et Madeleine, frappés en pleine poitrine par les balles du comte. Et il se laissa entraîner par les camarades jusqu'au coin de la Grand'Rue où l'on venait de transporter les deux cadavres. Ils gisaient côte à côte, leurs pauvres petits corps allongés sur une étroite civière tachée de sang. I,es visages avaient gardé leur expression étonnée et curieuse. Callixte, qui revenait après avoir vu partir, saines et sauves, Mme' de Rochef aille et ses deux filles, se trouva juste à point pour soutenir Pouremane. tout défaillant devant les chères créatures si brutalement couchées dans la mort. L,e vieil ouvrier regardait de ses yeux hébétés la chevelure de Madeleine, le front large de Paul, tous deux effroyablement immobiles. Et il se rappelait leur babil et leurs jeux, leurs rires et leurs larmes, et ces graves discussions à propos de bananes et de petits fours, où son arbitrage paternel était requis. Mais les voix tant aimées s'étaient tues, les chères lèvres avaient été scellées pour l'éternel silence. Une larme tomb* des yeux brûlés de l'homme.

Tout contre la civière. Sara demeurait agenouillée, perdue dans une infinie douleur. Elle les aimait tant, ce frère et cette sœur qu'elle avait élevés de ses nains, comme une mère ! Elle avait eu pour eux de telles tendresses, elle les voyait grandir avec un tel orgueil ! Ses veux noirs se levèrent un momenl sur le pauvre homme qui venait de venger l'effroj crime. Elle aperçut aussi Callixte. et ses larmes coulèrent plus abondamment. Il lui parut qu'un grand voile de deuil enténébrait à jamais sa pensée et son

cœur.

T n souffle de colère passa sur la foule. — Il y a trois morts ! disait-on.

— Oui, les deux petits rouremane et Catherine Jazou.

— Pauvres petits ! Pauvre Catherine !

— Vengeous-les ! Délivrons Fisher ! A la prison !

Le peuple d'un grand mouvement unanime, s'ébranla. Le maigre détachement placé sous les ordres de l'adjudant avait été débordé, dispersé avant même qu'il eût songé à faire usage de ses armes. L'adjudant s'était enfui, les huit hommes mêlés à la foule criaient maintenant avec elle, prêts à coopérer à la délivrance de Fisher, cette malheureuse victime du juge Pigé. La colonne victorieuse des manifestants balaya la Grand' Rue, rencontra près de la mairie la seconde patrouille, celle que conduisait le plus ancien sergent de la compagnie et qui, tout de suite, se débanda, fraternisant avec le peuple.

— Fisher ! Fisher ! hurlaient des voix.

Les portes de la prison se trouvaient grandes ouvertes. Le geôlier, dans sa frayeur de mourir, tendait toutes ses clefs, en deux lourds trousseaux.

— Fisher ! lui cria-t-on.

Docile, il conduisit les manifestants le long d'un étroit corridor où s'ouvraient des cellules basses. Tout tremblant, il s'arrêta devant l'une des portes, chercha la clef, s'embrouilla, la retrouva enfin. Et Fisher apparut parmi des cris de joie. Des mains bienveillantes faillirent l'étouffer sous leur étreinte. Bientôt, ce fut le plein air, la place noire de monde, Fisher hissé sur de rebustes épaules et promené en triomphateur.

Alors, une folie de domination s'empara de la foule. Puisque tout avait cédé devant sa colère vengeresse, puisque la répression militaire n'était plus guère à craindre, il fallait assurer la victoire définitive, s'em-

parer des chefs de l'opposition, incarcérer tous ceux qui tenteraient d'endiguer le grand torrent révolutionnaire.

— La Citadelle ! proposa »Solier.

Elle était vide. Le départ des patrouilles avait réduit à trente-six le nombre des hommes disponibles, en comprenant le suisse de M. l'abbé Coupé. A la nouvelle des graves événements qui s'étaient passés sur la Grand'Place, la précarité de leur situation leur était apparue. Ils se virent réduits à moins du tiers de l'effectif habituel, et risquant d'avoir à lutter contre leurs camarades d'hier, dont beaucoup avaient gardé leurs armes. Que craignaient-ils en se mêlant au peuple ? Quelle autre armée tombée du ciel assurerait l'exécution de la loi martiale et vengerait la discipline militaire violée ? Ils s'étaient consultés du regard. Quelques mots hasardés les fixèrent sur la nature de leurs sentiments mutuels. Lin à un, ils disparurent, après que le capitaine marquis de Laiglon et son lieutenant, las de se morfondre dans la salle des Rapports, eurent rejoint leurs domiciles respectifs, dans le but de les protéger. Quand la colonne des insurgés atteignit enfin la Citadelle, elle trouva le suisse, errant parmi les chambrées désertes, en culotte courte, souliers à boucle et mollets blancs.

La foule exulta. Il était donc venu, le jour inespéré du triomphe ! La Révolution balayait toutes les iniquités sociales. Ne fallait-il point tout de suite achever l'œuvre et, au besoin, dans le sang même des oppresseurs ?

— Citoyens ! vociféra une formidable bouche, le militarisme est mort. Sus au cléricalisme, m lintenant,

sus à l'autorité ! A bas les maîtres ! Détruis >US le |

tone et l'église. Emprisonnons les dirig l'hier, le

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maire et le curé, le juge et les bourgeois récalcitrants. Prenons garde au réveil de la réaction. Agissons tout de suite !

— Oui, oui, à l'église, au tribunal, à la mairie !

— Nous fouetterons le curé sur la place publique !

— Nous pendrons le juge !

Des souffles furieux montaient de ce peuple, grisé des parfums de la victoire. Fisher, affaibli par sa détention, conseillait le calme, aidé en cela par Callixte et Anderson qui s'étaient joints au groupe de tête.

Mais la foule voulait ses représailles. Quel mal y avait-il à fustiger l'abbé Coupé et à pendre le juge ? Préférait-on plutôt qu'on pendît le curé et qu'on fouettât le juge ?

A cette réflexion plaisante, la foule rit, très amusée. Et elle allait se décider au choix lorsque M. Nil, l'instituteur, parla.

— Citoyens, dit-il, nous allons inaugurer un nouvel ordre social. Les forces d'oppression vont tomber d'ellesmêmes. Nous n'avons plus de maîtres, mais seulement des égaux. A quoi bon se venger ? Demain, le juge et le curé viendront nous demander du pain. Us recevront la nourriture qu'ils auront gagnée. Quelle vengeance plus belle voudriez-vous ?

— Oui, oui, ils travailleront comme nous. Bonne idée.

— Et le maire ?

— Le maire aussi.

— Et le marquis de Laiglon ?

— Le marquis travaillera comme les autres.

— Et Villance, ce poseur ?

— Il posera... des fils électriques et des rails de tramways.

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— Vive la sociale !

La nuit était tout à fait venue. La foule peu à peu se dispersa, parmi des rires. Une bonne humeur succédait à l'effervescence farouche qui avait marqué les premières heures du conflit. Maintenant, c'était, chez tous ces hommes, un besoin de solidarité fraternelle. On se tutoyait, dans un grand désir de sympathie et d'affection réciproque. Des groupes se formaient, s'éloignaient ensemble, disparaissaient dans la nuit. Et ce fut le silence paisible des villes mortes, la paix profonde des solitudes. Le père Pouremane et sa fille Sara pleuraient en leur logis dévasté, sous la lampe à demi éteinte. Un rire énorme heurta la quiétude des choses : Jazou traversait la rue.

Et, dans la petite chambre où elle s'obstinait à vivre, la vieille mère Jazou, la paralytique, regardait de ses yeux encore clairs l'étrange objet que des hommes venaient d'apporter là, sur un étroit brancard. Il sembla, quand elle eut reconnu Catherine, que ses paupières pesantes allaient retomber à jamais. Une contraction de la mâchoire laissait seule deviner l'atroce douleur ressentie. Un peu plus de nuit entrait dans ses yeux, cependant qu'elle fixait inlassablement l'effrayante chose, rigide et morte.

LE lendemain qui était un dimanche, l'abbé Coupé attendit vainement ses ouailles. Une frayeur irraisonnée retenait les bourgeois chez eux, derrière leurs portes verrouillées et leurs persiennes closes. Il y en eut qui se cachèrent dans des caves, d'autres qui, faute de provisions, se privèrent de manger tout un jour. Le mot « révolution » dansait devant leurs yeux, bourdonnait à leurs oreilles, inlassablement. Il signifiait pour eux la guillotine en permanence ou, plus simplement, l'assassinat au coin des rues, l'écartèlement. M1110 Polonais frémit de tout son être à l'idée qu'elle aurait à subir, sans doute, les derniers outrages. Elle eut des visions de mains noires égarées parmi ses redoutables appas et. malgré sa foi, ne trouva point le courage de traverser la rue pour se rendre à l'église. Yillance, démonté par les derniers événements, se calfeutra dans sa demeure, bien résolu à chercher, dans la méditation et le calme, une solution aux difficultés présentes. Il allait puiser, puis écrire... écrire au peuple. Car Dézessart n'était qu'un sot, le juge qu'un sadique et le marquis de Laiglon qu'un incapable. Le notaire n'avait aucune autorité et le curé manquait de tact. Lui seul, Yillance. que Les femmes adoraient pour sa beauté plastique e1 les heureuses conceptions de son cerveau, lui seul avait e de ramener l'ordre en décidant les malheureux

à reprendre leur chaîne, le dur boulet du labeur mal rétribué, pour le plus grand profit des maîtres. Et, tandis qu'il songeait à ces choses, le souvenir d'Inès Golden passa dans son esprit. Il l'eût épousée, sans cette catastrophe imbécile qui ruinait en même temps tous ses projets d'avenir. Mais la catastrophe s'aggravait du soulèvement populaire. Villance s'installa alors dans son fauteuil, renversa la tête, chercha vers la corniche une inspiration. Puis, comme il allait commencer de forger des pensées sublimes, un bruit monta de la rue.

— A l'église ! à l'église ! criaient des voix.

Certes, cette invitation pieuse ne provenait ni de la présidente de la Congrégation des servantes de Marie, ni de la famille Golden, encore moins des couples Couard et Chrétien. Baluzot, terrassé par la maladie, ne prêtait point son grand souffle patriotique à l'expression de la volonté populaire. Mais, derrière sa persienne fermée, Villance reconnut Fisher, le libéré de la veille. Puis, M. Nil, l'instituteur. Même dans la foule, il crut apercevoir Clairière, Anderson et le docteur Crucial.

C'est que, depuis le matin, les chefs du mouvement insurrectionnel cherchaient vainement un local pour la conférence du professeur Parozyckz. La salle de la mairie était fort exiguë, le siège du syndicat naissant offiait encore moins de place et il ne fallait pas songer au plein air pour une réunion d'une telle importance où des déclarations de premier ordre pouvaient n'être pas entendues ou faussement interprétées. Et Fisher venait de proposer l'église vSaint-Pierre que les fidèles, ce matin même, avaient désertée.

I,e plan sourit tout de suite aux organisateurs. L'édifice qu'avait élevé la foi allait enfin servir à la Taison humaine! En désaffectant, au nom delà science,

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un temple d'ignorance et de superstition, le peuple entendait déclarer sa volonté d'abolir tous les dogmes, de ne demander qu'à la raison ses règles de conduite, de mépriser également le capital divin, l'autorité sacrée, les bibles religieuses ou politiques, les évangiles économiques ou sociaux. Il passerait au crible de la libre critique toutes les théories, quelles qu'elles fussent. Et, s'il fallait faire table rase de toutes les valeurs morales, on ferait table rase. On jetterait à la mer les débris derniers des anciens errements, les préjugés, les vains respects, les fantoches philosophiques. Et, sur cette île sauvée parmi l'engloutissement d'un monde, la raison toute seule brillerait comme un phare, chassant la ténèbre dogmatique, l'épaisse nuit de la foi !

— A l'église ! à l'église !

M. l'abbé Coupé s'était hâté de fermer la grande porte. Mais la sacristie demeurait ouverte et Fisher, Nil, Solier et Belhomme purent y pénétrer et se frayer un chemin jusque dans la nef. Bientôt, un groupe nombreux de manifestants prirent la place d'assaut. L'abbé Coupé demeurait blême, adossé maintenant à l'autel, après avoir vainement essayé de s'enfuir.

— Citoyen curé, lui dit Fisher, nous sommes chez nous.

— Blasphème ! déclara le prêtre. Vous êtes chez moi, ministre de la religion, représentant de Dieu.

— L/église est à nous ! répliqua Nil. Elle a été élevée avec l'argent et le travail du peuple. Ce peuple était croyant, car vous le mainteniez dans l'ignorance. Mais si le peuple n'a plus la foi, il est toujours le peuple et il reprend son bien !

— L'église appartient aux fidèles et non aux impies insulteurs de Dieu !

- — Citoyen curé, répartit Fisher, vous n'avez, sur cette église, pas d'autre droit que celui qu'a chacun de nous. L'église est maintenant notre maison commune. Mais nous ne vous y tolérerons qu'à la condition de vous y voir revêtu des habits de votre sexe.

— Voilà votre conception de la liberté ! s'écria l'abbé Coupé.

— C'est une mesure de sécurité provisoire, dit Fisher. Maintenant, que décidez-vous ? Partez-vous ou ne partez-vous point ?

— Maudits !

L'abbé Coupé se précipita dans la sacristie, prit son chapeau et disparut. Alors, dans l'église désaffectée, les insurgés disposèrent sur l'emplacement du chœur une estrade, faite de l'autel renversé qu'il recouvrirent du large tapis des grandes fêtes. Et ils enlevèrent la chaire devenue inutile, maintenant qu'ils assignaient une autre tribune à l'orateur. Les objets du culte furent rangés dans la sacristie. LTn peu avant trois heures, la nouvelle salle de réunion était prête, sa grande porte ouverte à deux battants, et les commissaires d'ordre occupaient leurs postes.

Le bruit de la nouvelle conquête révolutionnaire n'avait pas tardé à se répandre par la ville, et jusqu'à l'autre extrémité de l'île. Les ouvriers accoururent, les travailleurs, les prolétaires, eux et leurs femmes. Il en vint de Primevère, Elend, la Chaumière, Sogno et Hungercity. On remarquait parmi cette foule, les soldats d'hier, aux vestiges d'uniformes qu'ils avaient gardés. On en voyait vêtus d'une blouse et portant un képi ; d'autres, coiffés d'une casquette ou d'un chapeau, conservaient une tunique militaire privée de ses boutons d'or. Il y avait des pêcheuses d'huîtres en culotte

( <,,<rc demeurait bleu.-, adossé maintenant à l'autel, après avoir vainement essaj é de s enfuir |P. 1 13

courte et guêtres noires. Et une grande jovialité montait de ce peuple qui se sentait fort.

Anderson, depuis une heure, s'était mis à la recherche de Callixte. Il le retrouva enfin, l'air troublé, comme au sortir de quelque émotion intense.

— Eh bien ?

— Je suis arrivé à temps pour empêcher un malheur. Ysolde se suicidait.

— Vraiment !

— Vous pensez que ce n'était point le chagrin d'avoir perdu son père, qu'elle n'aimait pas. Mais elle a eu peur de l'avenir qui lui était réservé. Elle a deviné que sa fortune n'avait plus qu'une valeur nominale, et l'idée qu'il lui faudrait peut-être quelque jour travailler...

— Oui, une poupée dont l'éducation a été déplorable.

— Une poupée, mais si charmante !... Je l'ai décidée à rentrer chez elle auprès de sa mère et de sa sœur Roxane. L,e comte de Rochefaille sera enterré ce soir discrètement pour éviter toute manifestation. Quant à ses trois victimes, elles auront des obsèques grandioses, mais calmes. Les bourgeois se sont terrés et n'osent sortir. Nous demeurerons les maîtres.

Tout en parlant, les deux amis étaient arrivés jusqu'à la porte de l'église où des gens s'attroupaient dans l'attente du professeur Parozyckz. Et, juste à ce moment, le savant parut, accompagné du docteur Crucial. Il fut tout aussitôt conduit jusqu'à l'estrade. Anderson et Callixte suivirent, purent prendre place à ses côtés, tandis que l'assistance houleuse se calmait, se préparait à entendre les déclarations du vieillard.

— Je ne chercherai point des effets d'éloquence, dit-il, je veux vous parler simplement un langage de

raison, persuadé que je m'adresse à des êtres raisonnables et libres, énergiques et courageux, qui chercbent le bonheur dans cette vie et non dans je ne ne sais quel au-delà d'où personne jamais n'est revenu. Il dépend de vous que l'épouvantable cataclysme qui nous a sépares du reste de la terre, qui, peut-être, a fait de nous les seuls survivants de l'humanité, devienne une cause de bonheur en réalisant enfin la société idéale et fraternelle que rêvaient des utopistes à l'époque, si voisine encore, du continent. Notre île peut se suffire à elle-même ; elle nous donnera la nourriture, le vêtement, l'habitation ; elle satisfera pleinement à nos besoins physiques et intellectuels, si nous savons, si nous voulons. Mais avant d'entreprendre la formidable tâche de diriger vos efforts vers ce but, je tiens à vous exposer sommairement les principes qui vous devront guider. Il en est un : le premier, sur lequel j'insiste. Supprimez les parasites sociaux, les individus qui prétendent vivre de votre travail. Nul être humain n'a le droit de commander aux autres. Acceptez des conseils, mais point d'ordres. Si les conseils proviennent de l'expérience ou du savoir et n'ont d'autre visée que le bonheur de tous, vous les suivrez fidèlement, comme des ordres. Mais, du moins, vous aurez la haute satisfaction morale de penser que votre obéissance demeure volontaire et ne vous est point imposée. Et si vous voulez que vos efforts aboutissent, disciplinez vos intelligences. Ne critiquez qu'à bon escient, et les choses seulement pour lesquelles vous avez de la compétence. Soyez indulgents, plutôt que sévères, mais veillez à ce que chacun de vous fasse œuvre utile à la collectivité. Supprimez implacablement l'office de ceux qui prétendraient vous maintenir dans la servitude,

Le professeur Paroçyckç.

soit par une morale esclavagiste, comme le prêtre, soit par une parodie de justice, comme le juge; soit par une suprématie basée sur la force, comme le soldat. Quant au capital, pour la défense duquel était instituée l'autorité, il est maintenant tout entier dans cette terre, dans vos cerveaux et dans vos muscles. La mer et l'île sont votre bien à tous, et mil n'a le droit de vous en déposséder. Donc, nulle autorité ne s'impose à vous : ni l'autorité patronale, qui n'était que la consécration de privilèges anciens, ni l'autorité administrative qui ne pourrait s'exercer qu'avec le concours du soldat et du juge dont l'existence est incompatible avec celle d'une société d'hommes libres. Surtout ayez confiance. vSi des heurts se produisent, causés par l'éducation fausse d'hier, essayons de demeurer calmes- Ceux-là qui auront eu des torts les avoueront avec franchise. Vous verrez dans chaque homme un camarade, quelque profession qu'il exerce, quelque talent qu'il y déploie. Rien ne s'oppose à ce que l'ingénieur et l'architecte aient travaillé de leurs mains les matériaux nécessaire3 à l'exécution de leurs plans. Ne peut-on se délasser une heure d'avoir combiné une épure en taillant la roche, en rivant un boulon ? L'activité intellectuelle dispense-t-elle de la nécessité d'être physiquement fort ? Et pourquoi l'artiste, le poète, l'écrivain, le savant n 'apporteraient-ils point l'aide de leurs muscles ;'i l'œuvre commune ? Au fur el à mesure de nos progrès en machinisme, l'effort physique devien-

dra moindre, et nul ne répugnera à la besogne facile de demain. Certain de n'être l'esclave de personne, le producteur mal traité d'hier se fera une joie du travail. Débarrassés du souci d'assurer notre subsistance, nous formerons, à l'aide d'une éducation rationnelle, la génération qui poursuivra notre œuvre et la perfectionnera. Et si quelqu'un de ceux qui vous montraient le cie vous demandait votre idéal, vous répondriez fièrement qu'il est dans le bonheur de vivre et de préparer une vie meilleure pour ceux qui viendront après nous. L,e bonheur, nous le réaliserons en aimant la vie pour toutes les joies qu'elle procure à ceux qui la comprennent. L,e bonheur, il est dans le calme des champs, les fureurs de la mer ; il est dans le ciel bleu et les vents courroucés ; il est dans le libre jeu des facultés de notre être physique, dans les sensations de l'art, dans le langage, dans la couleur et dans les sons ; il est dans les joies de l'amour et jusque dans ses tristesses ; il est dans l'amitié, dans la bonté, dans la force ; le bonheur, mais il est partout où l'homme veut le cueillir — quand une éducation criminelle (comme celle que^ jusqu'ici, nous avons tous reçue) n'en fait pas un être de souffrance et de désillusions, un amant d'idéaux impossibles, un rêveur qui voudrait décrocher les étoiles !

Des tonnerres d'applaudissements couvrirent les dernières paroles du vieillard. Quelques-uns, dans leur ivresse admirative, proposaient de le porter en triomphe, comme les conquérants des anciens âges. D'un mot, Parozyckz apaisa l'emballement populaire.

— Gardez-vous, dit-il, des enthousiasmes qui aboutissent à l'exaltation d'un homme. Ce qui n'est d'abord

qu'un sentiment louable de reconnaissance pour les idées exprimées, la difficulté vaincue, la découverte mise au jour, devient tôt une soumission d'esclaves. Vous venez de vous libérer des anciennes chaînes, vous venez de repousser d'un beau geste le salariat — qui n'était au fond que l'esclavage et le servage évolués — et voici que je vous sens tout prêts à m'obéir, à m'accepter pour chef, pour maître ! Prenez garde ! Par bonheur pour vous, je ne suis qu'un vieillard et n'ai point d'ambitions. Les honneurs, je les ai connus. La gloire, j'y ai goûté. La fortune m'est indifférente, puisque je vous ai proposé son abolition et que mon système entraîne l'impossibilité d'accaparement. Je ne désire rien tant que d'être aimé de vous. Et c'est parce que je vous aime que je veux votre bonheur. Que cet avertissement te serve de leçon, ô peuple ! « Guéris-toi des individus ! »

Parozyckz alors exposa les moyens pratiques de réaliser rapidement, dans cette île sauvée, une haute civilisation. Jusqu'alors, bien que l'île de Morrow possédât d'importants gisements de houille, leur exploitation n'avait pas été entreprise. Le continent fournissait le charbon, les métaux, les matériaux de construction, les tissus et nombre d'objets manufacturés. Désormais, il ne fallait plus compter que sur soi pour la production de toutes choses.

Mais, d'autre part, il n'y avait aucun inconvénient à diminuer, dans des proportions considérables, le travail des pêcheries. Tout le poisson fourni, toutes les huîtres servaient en grande partie à l'exportation, aujourd'hui impossible. Il suffisait désormais d'affecter trois familles par exemple, à la culture ostréicole pour assurer la consommation de Lux. Le reste de l'île rédui-

rait proportionnellement sa main d'oeuvre. Le monde des pêcheurs fournissait ainsi tout un personnel disponible qu'on allait employer aux industries extractives et même aux industries métallurgiques. Les salines, devenues à peu près inutiles, puisqu'un seul marais pouvait alimenter de sel toute l'île, allaient également fournir des travailleurs qu'on pourrait destiner aux industries chimiques : acides, soudes et potasses, amidons, fécules, huiles et savons, ainsi qu'à la tannerie et aux industries connexes. On serrerait de plus près les industries de l'alimentation, de manière à économiser des bras pour la préparation des conserves, jusqu'alors négligée, et la fabrication du sucre. Quant aux cordiers, très nombreux dans l'île, on allait étendre leurs attributions, en destiner quelques-uns aux filatures, aux tissages, à la teinture. Avec l'aide de quelques spécialistes, pris un peu partout, pour la fabrication des épingles, aiguilles, boutons, brosses et peignes, on pouvait compléter ainsi les industries du vêtement et de la toilette qui, déjà, fournissaient des ouvriers en chapellerie et en chaussure. Le monde des barilleurs et des vignerons allait aussi permettre une économie de bras et rendre possible l'installation de cristalleries, de faïenceries, la fabrication des bougies et de gaz d'éclairage divers. Enfin, les typographes auxquels, naguère encore, Baluzot confiait les labeurs destinés au continent, pourraient réduire leur nombre, devenir relieurs et graveurs, fabricants de papiers, de cartons, de crayons et de plumes. Les soldats d'hier, les boutiquiers, les bourgeois oisifs, la noblesse, les religieux formaient un contingent assez fort où se recruterait le personnel de statistique et de répartition, à moins que leurs aptitudes spéciales ne permissent de

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les employer plus utilement à d'autres travaux. Ce classement, d'ailleurs, n'avait rien d'absolu. Parozyckz se défendait d'aboutir à un système rigide et autoritaire. Aucune profession ne pouvait être interdite au citoyen qui l'exercerait habilement. Quant aux professions qualifiées libérales, on pouvait les diviser en «deux classes : les spéculatives, qui ne devaient point raisonnablement dispenser d'un travail utile de production, et les utilitaires auxquelles s'adonnaient les individus compétents. Rien n'empêchait, d'ailleurs, qu'on fût à la fois dessinateur et céramiste, musicien et potier, acteur et vigneron, cultivateur et photographe. I^es chefs-d'œuvre du continent disparu, en littérature et en art, avaient été le plus souvent produits à une époque de la vie de l'artiste où celui-ci devait concurremment exercer un métier gagne-pain et travailler à son art. L'oisiveté, l'existence luxueuse, le succès avaient gâté de merveilleuses aptitudes et des dispositions géniales. Et les grands inventeurs à qui l'humanité était redevable de son progrès, étaient-ils autre chose que des humbles, des artisans que l'exercice de leur profession mettait sur la voie d'un perfectionnement, prélude de quelque transformation plus complète ? Les savants, physiciens, chimistes, prétendaientils à d'autre titre que celui d'ouvriers de la matière subtile ? Que n'avaient-ils point fait, pourtant, en faveur de l'avancement humain ? Au contraire, étaitil une découverte féconde qu'on pût attribuer aux purs spéculateurs, aux abstracteurs de quintessence aux philosophes spiritualistes, aux théologiens et aux rhéteurs ?

Un grand silence régnait maintenant parmi cette assistance disparate. On voyait les fronts se hausser,

les yeux s'ouvrir et s'éclairer sous les paroles du professeur. Et ceux-là mêmes qui ne pouvaient tout comprendre, habitués jusqu'alors à l'unique expression des vulgarités quotidiennes, ceux-là devinaient des •choses nouvelles et grandes et, confiants, tendaient leurs mains vers l'avenir. La révolution d'hier qui avait ligoté les maîtres, ouvert la prison et aboli les privilèges, n'était rien, comparée à cette évolution des âmes qui maintenant accordaient un sens aux mots humanité, société, solidarité, justice.

Parozyckz revenait aux idées morales, à la notion de justice que la civilisation engloutie avait prostituée si longtemps. Est-ce qu'une société qui laissait mourir de faim quelques-uns de ses membres pouvait se dire juste ? Le devait-elle, en n'accordant les possibilités d'instruction et d'éducation intégrales qu'aux seuls riches en punissant délits et crimes à l'aide d'un inflexible code, sans tenir compte des facteurs physiologiques, évolutifs, éducateurs ? Désormais, cette idée de justice allait planer sur toutes les actions humaines. On allait se mettre au travail pour que le bien-être fût assuré à tous. De ce jour, la société nouvelle prenait à sa charge les petits et les vieillards, les infirmes et les malades. Ce faisant, elle n'entendait point exercer une charité insultante, mais simplement affirmer le grand principe de solidarité. La solidarité seule élevait l'humanité au-dessus des autres colonies animales. Et elle ne devait pas uniquement se borner au travail matériel, comme chez les fourmis et les abeilles, mais s'étendre à tout le domaine moral. Tout acte mauvais, commis par l'un des membres de la collectivité humaine, affectait le corps tout entier. Il n'y avait pas lieu d'opposer l'intérêt particulier à l'intérêt

général. Un acte qualifié mauvais devait l'être, non seulement parce qu'il nuisait à tous, mais encore à son auteur. Détruire inutilement des biens, des substances alimentaires, c'était diminuer la richesse collective et, en même temps, réduire la part personnelle du malfaiteur. Bien entendu, dans la société capitaliste d'hier, il n'était pas possible de donner la même interprétation au même acte, puisque le vol, par exemple, ne dépouillait que la victime et non la collectivité qui n'en pouvait être atteinte. Et, dans 1e domaine moral, il fallait bien raisonner de même. Les habitudes de débauche nuisaient d'abord à l'individu. Elles détruisaient sa santé et lui préparaient toutes sortes de maux physiques, sans compter la déchéance intellectuelle. Elles étaient, en outre, une erreur, en ce sens qu'au lieu de permettre la satisfaction des passions, elles émoussaient chez l'individu toutes les possibilités de jouissances, peuplaient son cerveau de désirs irréalisables et faisaient de la recherche du plaisir une souffrance. Elles affectaient la collectivité d'une manière identique en préparant des générations affaiblies, déséquilibrées ; elles exposaient plusieurs de ses membres aux entreprises de l'individu débauché ; là encore, nulle distinction n'était à établir entre l'intérêt particulier et l'intérêt général. Et de ces exemples, et de plusieurs autres, découlait le principe d'une morale nouvelle toute différente de ce qu'elle avait été dans la société d'hier : une morale scientifique et conséquemment vraie ; une morale qui n'était guère que l'application de l'hygiène a l'individu et à la société : « tout ce qui est bon est permis ». Ce qui était bon, c'était le libre jeu des passions, de toutes les passions. Toute contrainte et tout excès entravaient leur libre exercice et devenaient des actes

mauvais, donc immoraux. Ainsi, la chasteté était immorale au même titre que la débauche : le moine et le marquis de Sade se donnaient la main dans cette méconnaissance des lois de la morale ; les extrêmes, là aussi, se touchaient, parmi le tourbillon des choses.

Parozyckz évoquait en terminant cette humanité nouvelle qui, demain, sur cette île échappée au désastre, instaurerait une société libre et scientifiquement constituée et réaliserait, suivant la forte parole de Macaulay, le paradoxe d'hier. Il montra la terre plus riche, parce que chérie plus ardemment, le travail de tous à l'œuvre commune, la libre disposition de tous les biens, la vie aimée pour toutes les joies qu'elle procure, quand on l'a débarrassée des entraves sociales anciennes ; il entrevit la diminution de l'effort, l'accroissement du bien-être, une collectivité éprise d'idéal, anxieuse de progrès, délaissant peu à peu les plaisirs vulgaires pour de plus hautaines jouissances où, petit à petit, s'éteindraient les survivances des âges, où le vice et le crime disparaîtraient avec les causes qui les firent naître et sous l'effet des médications dont ils seraient l'objet au même titre que les tares héréditaires et les maladies organiques ; il parla de l'âge d'or que les mythologies plaçaient à l'aurore des hommes et qui devait, au contraire, être le couronnement de l'effort vers le mieux.

I,a voix du savant s'était tue. Transfigurée, palpitante d'espoir, la foule écoutait encore, imaginant un rêve très doux et qui n'aurait point de fin. Puis elle se rappela le sens des mots qui l'avaient conquise. C'était une tour immense à édifier. Les matériaux gisaient à terre, parmi des plans épars. A l'œuvre donc, à l'œuvre pour le salut commun et le bonheur de tous ! Des poi-

trines soulevées partaient des exclamations enthousiastes : « Qui veut mes bras, qui veut mon cerveau et mon cœur ? » Et les yeux d'aigle de Parozyckz semblèrent s'adoucir et se mouiller. La tour déjà montait, dressait son sommet orgueilleux parmi les cimes. Il y aurait du bonheur pour l'humanité de demain.

in

Dès qu'ils connurent les résolutions prises, lors de la conférence du professeur Parozyckz, et qu'ils virent fonctionner la nouvelle société collectiviste, ce fut, chez les bourgeois, une stupeur sans égale. M. Dézessart, furieux, déclara qu'il allait mettre ordre à tout cela, mais il lui suffit de quelques minutes d'entretien avec le marquis de Laiglon pour se convaincre de la fragilité de ses espoirs. L'autorité de M. Dézessart n'était rien, si elle n'était appuyée sur la force. Il ne suffisait pas de décréter, il fallait pouvoir contraindre à l'obéissance. Malheureusement, de tout le contingent militaire et policier, naguère encore mis à la disposition des autorités pour l'exécution des édits, le suisse de M. l'abbé Coupé demeurait l'unique et inefficace représentant. A cette constatation. M. Dézessart pleura de vraies larmes. Il fallut toute la puissance fascinatrice de la belle marquise de Laiglon pour que ce malheureux homme consentît à survivre à son autorité méconnue. La gravité des circonstances rapprochait ces grandes infortunes. Le marquis, sa femme et M. Dézessart s'embrassèrent tous les trois, confondus dans la douleur commune et toute la fraternité du malheur. Et cependant, M. Dézessart n'avait pas encore bu, jusqu'à la lie, la coupe amère de l'affliction. Un matin.

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ce distingué magistrat reçut la visite d' Andersen, Callixte et Fisher qui le prièrent poliment, mais fermement, de quitter la mairie dans le plus bref délai, car ils avaient besoin de l'édifice communal pour y installer leur service de statistique.

— vStatistique ! statistique ! hurla M. Dézessart, que voulez-vous que ça me fasse ? Je suis le maire, entendez-vous ? et je vous chasse !

— Pardon, interrompit Anderson, nous ne venions point discuter avec vous de l'opportunité de telle ou telle mesure, mais simplement vous dire : « Allez-vous en ! » Est-ce clair ?

Le sang de M. Dézessart ne fit qu'un tour.

— D'abord, vous n'êtes qu'un étranger, s'écria-t-il. De quel droit venez- vous ?...

Da phrase du maire s'acheva dans le couloir et, de là, jusque dans la rue où Fisher se crut obligé de le conduire, avec une rudesse à laquelle, longtemps après, M. Dézessart rendait encore un hommage mérité.

Ainsi déchu de sa magistrature communale, chassé de cette grande salle où il trônait si magnifiquement, exilé de la table ovale et tapissée de vert où s'étaient tenues de si remarquables séances, où il présidait avec tant de dignité les meetings de la Commission 'l'intérêt local, Dézessart courut chez le marquis de Laiglon qui lui ouvrit les bras.

— Ma maison est la vôtre, dit le marquis. Ne formons plus désormais qu'une seule famille. Unissons-nous dans l'adversité.

Alors, M. Dézessart s'installa, partagea l'ordinaire, chaque jour plus réduit, de ses nobles hôtes. I,e vide, d'ailleurs, se formait autour d'eux. Des domestiques avaient disparu. LJne seule bonne demeurait, qui

bientôt les abandonna. Ht, de ce moment, le marquis de L aiglon connut l'horreur de n'avoir plus personne à commander.

Les visites môme de leurs infortunés amis devenaient plus rares. Pigé, le juge, crevait de faim dans quelque coin, n'osant sortir, et le notaire Dupaty. à moitié fou, comptait et recomptait ses titres inutiles et les papiers bleus de la Banque d'Etat francobole, tout pleins de dérisoires menaces à l'adresse des contrefacteurs. Villance avait cessé toute visite, jugeant oiseux de conserver des relations de pure forme avec des autorités déchues. Baluzot. échappé à l'apoplexie, reparaissait parfois, et là, criant fort, gesticulant, ne comprenant rien encore à l'extraordinaire aventure, demeurait un moment et puis s'en retournait comme il était venu. Les trois notables bourgeois. Golden, Chrétien et Couard, se terraient dans une cave, nourris à grand'peine de quelques victuailles arrachées par leurs femmes à la pitié des voisins. Seuls, M1"' Polonais et l'abbé Coupé fréquentaient assidûment chez le marquis. Mm^ Polonais, larmoyante, furetait le long des meubles, raflant les biscuits, les fruits, ce qui traînait. Quant à l'abbé Coupé, maintenant revêtu d'habits civils, il était si laid que, chaque fois, son arrivée provoquait le rire joyeux de la marquise et la pitié condescendante de Dézessart.

Mais un jour vint m'i ],i marquise cessa de rire. L'abbé

Le prfnirt <

SZ 133 25

IvA CITÉ DES IDOLES

s'était glissé dans la maison, furtif, tandis que le marquis de Laiglon explorait les bas quartiers de Lux, en quête de ces rares fournisseurs qui consentaient encore à vendre, au poids de l'or, des denrées alimentaires. Et l'abbé, peu scrupuleux devant les portes ouvertes, alla de chambre en chambre jusqu'au réduit demi-obscur où s'ébattaient Dézessart et la marquise, dans un costume plein d'abandon. Il eut un léger cri de surprise et recula de deux pas, la conscience toute hérissée, tandis que ses yeux s'allumaient de petites lueurs concupiscentes. Mais, un instant après, quand les trois personnages se retrouvèrent dans le salon, M. l'abbé Coupé n'offrait aux regards qu'un visage placide et miséricordieux, laid néanmoins, et tout éclairé des flammes saintes de l'oubli.

Cependant, ce matin même, le marquis de Laiglon rentra furieux et désespéré. Il eut un geste désobligeant pour sa femme qui, tendrement, s'essayait à lui faire un collier de ses bras et à le baigner un peu de toute la joie dont l'avait inondée Dézessart.

— Laissez-moi, disait-il, laissez-moi. Nous sommes perdus. La canaille l'emporte, nom de Dieu !

L'abbé demeura muet malgré l'offense grave faite au Tout- Puissant par l'évocation brutale et vaine de son nom. Et il attendit les explications du marquis, maintenant affalé dans un fauteuil, les mains tombantes et le front bas. Dézessart, fatigué, gardait néanmoins une attitude digue. La marquise essuyait un pleur à la couronne brodée qui ornait son mouchoir. Un moment, tout fut silence et morne désolation.

— Canailles ! rugit tout à coup le marquis. Voilà que maintenant les nôtres font cause commune avec les anarchistes ! Ah ! les .misérables ! Des vendus, tous !

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Golden, vendu ; Chrétien, vendu ; Couard, vendu ; Baluzot, vendu. Tous des canailles, des anarchistes. Nom de nom de nom...

La main parfumée de la belle marquise arrêta le triple blasphème prêt à éclore sur les lèvres de son malheureux époux. Le front de l'abbé Coupé se rasséréna.

— J'ai vu, continua-t-il, j'ai vu Baluzot, Baluzot lui-même, qui... qui travaillait !

Une stupeur régna. M. l'abbé Coupé devint livide et les jambes de Dézessart flageolèrent. Alors, comme s'il eût goûté une joie hystérique à fouiller sa plaie douloureuse et saignante, le marquis de Eaiglon détailla l'horrible aventure. Il avait vu Baluzot, le grand Baluzot, le dernier rempart des bons principes, de l'esprit de patriotisme, du respect des institutions ; le défenseur le plus marquant de la religion, de l'autorité et du capital, Baluzot, enfin — à ce souvenir, la bouche du marquis se crispa — il avait vu Baluzot, debout dans un local annexe du Syndicat, rangeant des fromages divers sur un comptoir !

Ce fut un long et ténébreux silence que troublèrent seuls quelques sanglots, à demi étouffés, de la belle marquise. Et celle-ci, enfin, parla.

— Alors, dit-elle, si nos amis nous abandonnent, nous finirons par être obligés de travailler aussi. C'est horrible ! On me fera ourler des mouchoirs ! Plutôt mourir ! Est-ce que je suis née pour travailler, moi ?

Dézessart eut un geste de protestation. Il ne pouvait venir à Tidée de personne, évidemment, que cette belle créature dût occuper un jour ses mains à des œuvres vulgaires. Et il la rassura. Non. non, ce n'était pas possible, les femmes — les femmes du monde, bien entendu — seraient épargni

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— Mais, interrogea-t-il, l'oeil fixé sur le malheureux capitaine, et Golden ? et Chrétien ? et Couard ?...

— Des canailles, des vendus, des socialistes ! Travaillaient aussi... Brigands !... Déménageaient l'Hôtel de Ville.

Ce fut au tour de Dézessart de ressentir le choc douloureux des désillusions pesantes. Son cœur, un moment, battit à tout rompre et ses jambes l'abandonnèrent. Sa fatigue de tout à l'heure n'était rien, comparée à l'anéantissement que lui causait l'atroce nouvelle. Il faillit s'écrouler sur les genoux de la marquise et baigner son giron de ses larmes. Il vit danser, devant ses yeux, le spectacle de Couard abritant les loupes de son crâne sous quelque panier de vaisselle amoncelée. Il vit Golden, court et gros, embarrassé dans des cuvettes et des flacons. L'image se précisa de Chrétien, suant parmi les cartons éventrés d'où s'échappaient des flots d'actes d'état-civil et les papiers municipaux qui conféraient aux maris la jouissance exclusive de leurs femmes.

— Que faire ? murmura-t-il, que faire ?

Le marquis alors monologua. La situation devenait épouvantable. Demain, peut-être, il n'y aurait plus rien à manger pour les derniers partisans de l'ancien régime.

— Les canailles ! s'écriait-il. Ils m'ont refusé mon or ! Quelle folie ! L'or... l'or... ce qui sert... ce qui servait à tout... l'or est devenu inutile... ou à peu près... Ah ! maintenant tout est bien fini, nous allons tous mourir.

— Ils nous forceront à travailler, vous allez voir, dit l'abbé.

— Ah ! mais non. Jamais ! vous entendez ? Jamais !

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rugit l'infortuné marquis. Comment, moi, un officier ! moi, capitaine marquis de Paiglon, noble par la naissance et par la carrière que j'ai embrassée, on me verrait ranger des fromages sur un comptoir, comme Baluzot !!! Moi, qui ai l'honneur de porter une épée, je la troquerais contre un couteau de cuisine ! Ah ! ah ! l'abbé, vous en avez de bonnes ! Plutôt — vous entendez bien ? -- plutôt que d'en arriver à cette honte, j'aimerais mieux me faire sauter la cervelle. Je vous en donne ma parole de soldat !

Il y eut un moment de silence pénible et le marquis, brusquement, se leva.

— Tenez, dit-il, l'heure est venue de prendre une résolution. Je vais voir Yillanee. causer avec lui. Je ne sais encore si je suis éveillé ou si tout cela n'est qu'un rêve. J'aime à croire que Yillanee n'a pas cédé à la lâcheté universelle et que je ne vais pas le retrouver dans une échoppe, en train de mettre des talons aux chaussures des anarchistes ! Je vais voir Yillanee et je me déciderai. Qu'on me donne une douzaine d'hommes résolus et je fais sauter toute cette clique, nom de...

— Yous accompagnerai-je ? interrompit I )é/.essart.

— Oui, c'est cela, venez. Nous prendrons conseil. Demain, nous n'aurions plus même une côtelette à nous mettre sous la dent. Il est temps d'agir.

Le marquis disparut, suivi de Dézessart. Et, demeuré seul avec sa belle pénitente, M. l'abbé Coupé se tint quelques instants silencieux, gêné et confus. Puis, d'un mot. il lit allusion au secret, par hasard découvert. Pa marquise avait baissé les yeux. Alors, M. l'abbé Coupé s'enhardit. Il s'était assis toul près d'elle et avait posé une main sur ses genoux. Maintenant il lui parlait de Dieu et de --a bouté infinie et «lu pardon

qu'il octroyait généreusement aux pécheresses. Tout cela, le prêtre le lui disait de si près, que la marquise en était incommodée. Et comme son geste devenait plus audacieux et son haleine plus fétide, et comme il tendait vers elle des lèvres tremblantes, la marquise en ressentit une épouvante. Elle se leva, courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande, car il lui semblait que l'air pur et la lumière allaient la défendre contre cet être sombre qu'affolait sa chair.

Cependant Dézessart et le marquis de Laiglon trouvèrent Villance très affairé, la plume à l'oreille, et, dès qu'il eut ouvert sa porte et reconnu ses visiteurs, l'illustre romancier retourna s'asseoir derrière une pile de dossiers d'où sa tête émergeait à peine.

— Un moment ! dit-il, un moment !

Puis ayant consulté une feuille volante, il murmura des paroles étranges qui firent supposer aux arrivants que l'immortel Villance était devenu fou :

— Régie du Domaine... Logements... Casiers sanitaires... Hauteur de plafond, 2mjo... Adulte isolé, 16 mètres superficiels...

Effarés, le capitaine et Dézessart se regardaient et regardaient Villance. Ce dernier n'avait plus sa mise soignée des anciens jours. Quelque désordre régnait dans sa chevelure, et ses moustaches humiliées penchaient leurs extrémités vers la terre.

— Je suis à vous, Messieurs, dit-il.

Le marquis de Laiglon désigna du doigt les dossiers suspects.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Ça ?... balbutia Villance, ça, c'est mon... travail.

— Votre... travail !

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Elle avait dégrafé ton i et elle offrait ses livret P •*')

La colère montait au visage du marquis, et Dézessart dut s'interposer, le contenir.

— Alors... vous aussi... vous... travaillez ! C'est une honte !

— Que voulez-vous ? il faut bien vivre.

Les trois hommes gardèrent un instant le silence. Farouche, le capitaine s'était croisé les bras et regardait la terre.

— Voyons, reprit-il. ce n'est pas possible... Je dois rêver. Vous faites cause commune avec nos ennemis, vous, Villance, qui étiez l'orgueil de notre monde ! Vous vous êtes livré à ces brutes, plutôt que de résister noblement et, s'il le fallait, mourir pour la sauvegarde des bons principes ! Mais défendez-vous donc, dites- moi que je suis le jouet d'une illusion et que vous allez marcher avec moi et Dézessart contre la canaille qui prétend commander à notre place !

Villance se taisait, haussant les épaules comme à l'audition de quelque proposition enfantine.

— Bah ! répliqua-t-il, des mots que tout cela ! Que voulez-vous faire ? Combien êtes-vous ? Vous voulez lutter contre une foule ? Croyez-vous donc que je n'ai pas réfléchi avant de me décider à ce que je fais ? J'ai réfléchi, j'ai médité, j'ai bâti toutes sortes de projets. Mais quoi ? Comment vivre ? alors que nos billets «le- banque sont devenus de vulgaires images bonnes à amuser les enfants. J'ai réfléchi. Et puis, j'ai trouvé que, pour le moment, toute résistance était inutile. J'ai demandé au peintre Clairière, notre ancien collègue de la Commission i' intérêt local...

— Hélas! soupira Déztssart.

— ...je lui ai demandé de me procurer les moyens de- vivre.

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— C'est une lâcheté ! rugit le capitaine.

— Possible !... articula Villance. En tous cas, je vis. On m'appelle « citoyen »...

— Quelle honte ! fit Dézessart.

— ...On m'a délivré des papiers qui me confèrent un droit de consommation. En échange, je travaille à l'établissement d'une statistique destinée à la Régie du Domaine...

— Régie du Domaine ! s'exclama le marquis, les bras au ciel.

— ...Situation provisoire, continua Villance. Enfin, je me suis soumis — je ne suis pas le seul — et, si vous voulez faire comme moi, je puis vous indiquer le procédé.

— Ne m'insultez pas ! meugla le marquis de Daiglon. Ou mort, ou vainqueur ! Vous m'entendez bien ? Je ne me soumettrai jamais. Jamais, retenez ceci ! Je briserai tous ces chenapans ou je me tuerai. Pas de milieu. Je n'ai qu'une parole. Venez-vous, Dézessart ?

Il descendit, hautain et digne, sans même attendre Dézessart qui s'attardait un moment à causer avec le « citoyen » Villance. Puis, impatient, nerveux, pris d'un besoin violent d'agitation, il se mit à errer à l'aventure dans ces rues où jadis ses éperons sonnaient haut et clair parmi la foule recueillie. Tout cela était si près et si loin ! Maintenant il passait, dépouillé de toute gloire, et les servants d'hier ne le saluaient plus. I^a Révolution avait fait de lui un être inutile et obscur, vestige appelé à disparaître d'un Passé cruel et sanglant.

Dézessart, à son tour, descendit et stationna un moment dans la rue, devant la demeure de Villance, cherchant des yeux le marquis déjà loin. Il allait partir,

essayer de le rejoindre, quand il reconnut Ysolde de Rochefaille qui, furtivement, se glissait chez Villance. Et, derrière elle, Callixte parut, semblant la suivre et se cacher.

— Monsieur Callixte ! appela Dézessart.

Le jeune homme s'était arrêté sans, d'ailleurs, quitter des yeux la maison du romancier.

— Que désirez-vous ? demanda-t-il.

— - Monsieur, commença Dézessart sur un ton dépouillé de toute son arrogance ancienne, ne voyez pas en moi un ennemi.

— J'en suis fort aise, répartit Callixte.

— Voulez-vous accepter mes bons et loyaux services ?

— Sans doute. Nous ne refusons personne. Que savez-vous faire ?

— Mais... comment ?... Moi, le maire... vous demandez ?...

— Mais oui. L'emploi de maire ne correspond à rien de réel dans notre société... Nous n'avons que faire de personnages décoratifs... Avez-vous plutôt quelque compétence en mathématiques, dans la technique de l'industrie ou celle de l'alimentation ? Avezvous des idées originales dans les questions de transports ? Pouvez-vous aider à dresser la comptabilité du Sozialstaat ?

— Je sais beaucoup de choses, dit M. Dézessart. Je connais à fond l'hypothèque de la masse dans la faillite et la liquidation judiciaire ; aussi la législation en matière de divorce.

— Ah ! très bien... On pourra peut-être vous employer dans les bureaux, pour classer les fiches. Venez me voir tantôt au Service de Statistique. *

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L'ancien maire demeura abasourdi. Comment, on allait ainsi le ravaler au rang d'un employé vulgaire, lui, l'élu d'hier, le représentant officiel de toute une ville ; lui qui, au nom de la Loi, unissait des individus de sexes différents et donnait un nom allodial aux fruits de leurs accouplements ! Il pivota sur ses talons et, perplexe, se dirigea vers la demeure du marquis.

Callixte, silencieux, le regarda s'éloigner. Puis il arpenta le trottoir de long en large, passant et repassant devant la maison où tout à l'heure, s'était introduite Ysolde et d'où elle n'était pas ressortie.

Une angoisse le serrait à la gorge. Sous son apparence froide et calme, presque sévère, Callixte cachait mal une nature inquiète et sentimentale et l'accablement d'aimer. Tout à l'heure, un hasard l'avait fait apercevoir Ysolde se hâtant le long des maisons claires. Et voici que sa jalousie éveillée l'incitait à la suivre, à l'épier. Plus rien n'existait maintenant que le besoin de savoir. Quelque affreuse qu'elle fût, la vérité valait mieux que le doute. Ysolde, peut-être, courait aux baisers d'un amant, et cette pensée seule affolait Callixte, le faisait se ruer sur les pas de la frêle fille dont les vêtements de deuil rehaussaient la beauté blonde. Ah ! savoir, savoir... et souffrir ! Et maintenant débarrassé de l'inutile Dézessart, Callixte se donnait tout à sa douleur et à la désespérance muette grandie m lui depuis cet instant où il venait de voir entrer Ysolde dans la demeure de Villance. Il traversa la rue, se posta bien en face de l'infernale maison où se jouait son bonheur.

Des gens passèrent, lui dirent d'affectueuses paroles auxquelles il ne répondit pas. Il s'agissait bien de fadaises et de salutations banales ! Qu'importait

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Des gamins malicieux, riantsjet gouailleurs, entouraient Jaxftu,

dont les facéties les mettaient en joie. (P. 1 VI

même !... ah ! qu'importait le travail intensif qu'exigeait

l'édification de la Cité nouvelle ! S'essayer à faire des heureux quand on a le cœur tout meurtri et que les sanglots vous montent aux lèvres, quelle dérision !

Derrière ses fenêtres closes, la maison gardait son impénétrable secret. Que faisait, à cette seconde, l'aimée aux yeux pervers ? Callixte eut un sursaut comme pour barrer la route à son imagination. Mais révoltée, fiévreuse, l'imagination renversait l'obstacle, s'installait, triomphante, parmi les ruines de la raison vaincue...

...Elle avait dégrafé son corsage et elle offrait ses lèvres... Puis, pâmée, s'abandonnait à des caresses languides... Et voici qu'étincelait la vision d'une Ysolde que Yillanee serrait toute nue dans ses bras... Et c'étaient d'affolantes étreintes, et des luttes qui les laissaient tous deux meurtris, saoulés d'un bonheur immense. Ysolde gardait aux lèvres la crispation douloureuse des joies trop savamment goûtées...

La vision s'imposait, se précisait, malgré les efforts de Callixte pour la prendre à la gorge et l'étouffer. Il fit quelques pas, revint, se posta de. nouveau devant la mystérieuse demeure. Que de minutes, déjà, s'étaient écoulées depuis qu'elle en avait franchi le seuil ! Non. non, il n'était pas possible de douter, la froide raison elle-même se redressait parfois pour crier à Callixte que la bien-aimée se livrait tout entière aux caresses d'un autre et que c'était folie d'espérer sou amour.

Un brouhaha confus arracha un moment Callixte à sa rêverie douloureuse. I>es gamins malicieux, riants et gouailleurs, entouraient Jazou dont les facéties les mettaient en joie. L'idiot promenait par-dessus ses vêtements une longue chemise blanche : il avait la

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