I.A CITi-; DES II'OLKS
tête nue et hurlait des mots sans suite, entrecoupés de rires énormes auxquels les gamins faisaient écho.
— Hi ! hi ! hi ! Jérusalem !... lançait l'innocent. Jérusalem !...
Et les gamins se bousculant, parfois tirant la chemise blanche de Jazou, jetaient à tous les vents de sonores clameurs, tandis que les passants amusés mettaient quelque indulgence dans leurs regards.
Le groupe se montra, disparut ; la joie tomba de ces enfances déchaînées. Et Callixte songea aux yeux pervers d'Ysolde et au bonheur qu'il éprouverait à se venger de Villance, à l'écraser comme un reptile, pour tout le bonheur que ce bellâtre avait goûté.
— Ysolde ! Ysolde !
Un peu de raison lui était revenue. Il s'injuria, se traita de brute, admit le droit d'Ysolde à aimer à sa guise : lui peut-être hier, quelque autre demain, et le droit de Yillance à ne pas refuser le bonheur.
— Ysolde !
Et pourtant des sanglots remontaient jusque dans sa gorge à la pensée que l'adorée livrait sa chair incomparable et ses lèvres tant désirées. Il avait baissé la tête... et voici qu'Ysolde était devant lui. Elle traversa la rue, l'air en apparence tranquille, et passa sans daigner le voir.
Callixte bondit, fut tout de suite à son côté.
— Ysolde !
Elle eut un petit geste de la tête et, calme :
— Vous m'espionniez, dit-elle.
— Ysolde ! d'où viens-tu ? Qu'as-tu fait ?... je souffre... si tu savais ! Je t'attendais depuis une heure... C'est une chose horrible que d'imaginer l'adorée dans les bras d'un autre et de demeurer là, à s'écouter
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l.A CITÉ DES IDOLES
pleurer devant la porte... Je suis comme un fou... Ysolde, je 'ne croyais pas t'aimer à ce point. Oh ! je t'en supplie, parle, dis-moi quelque chose qui soit moins cruel que la îéalité... Ysolde. sois pitoyable. Je suis malheureux infiniment.
Elle eut un petit rire qui le désespéra.
— Tu n'as pas de cœur ! s'écria-t-il.
— Non.
— Tu ne m'aimes pas !
— Je n'aime personne.
— Et Villance ?
— Je n'aime personne.
— Tu t'es donnée à lui !...
— C'est possible.
— Ah !...
Cet aveu, déguisé à peine, lui causait une impression étrange, un tremblement de tout le corps, et il dut s'arrêter une seconde, tant était violente la douleur éprouvée. Une sueur lui monta au visage, ses mains se crispèrent, il fit quelques pas en courant, rejoignit Ysolde qui n'avait point ralenti son allure et lui s.ii-it le l>ras.
— Brutal ! dit-elle.
— Pardon !
L'étrange impression disparut. Il lui restait un< situde de tout l'être, et il supplia Ysolde de le laisser marcher à se- côtés quelques minutes encore, car il avait beaucoup de choses à lui dire et cela était bon de rapprocher, de vivre un moment dans son ombre. de respirer un peu le parfum de ses vêtements.
— Ysolde. je voudrais oublier pendant quelques
une malheureuse victime de ton • • e tes s luctions. Je vais te parler
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comme à un ami, quelque chagrin qu'il m'en coûte d'être sérieux et grave pour autre chose que la passion que tu m'inspires. Ysolde, pardonne-moi d'avance si je te semblais inquisitorial. Je te supplie de ne point montrer d'orgueil, mais les temps sont changés, la Révolution a renversé les rôles... et je suis torturé par la pensée que tu puisses souffrir dans ta situation matérielle. De quoi vivez- vous maintenant toutes trois : toi, ta mère et Roxane ?
— Nous avons acheté des denrées à prix d'or. Mai*; je sais que demain cette dernière ressource nous fera défaut. Et puis, on nous chassera de notre demeure, trop grande pour nous seules, paraît-il... Quelque sympathie que j'aie éprouvé pour votre mouvement d'émancipation, je commence à trouver que vous allez trop loin. Oui, j'ai souhaité moi-même une Révolution. Je ne l'imaginais pas ainsi... Qu'allez-vous faire des femmes ? Vous savez quel abîme nous séparait, mon père et moi, et vous savez aussi que je ne puis être en rien responsable du crime qu'il a commis. Cependant, ma mère, ma sœur et moi, nous allons en porter tout le poids. Dans la rue, on nous regarde avec une curiosité méprisante et je devine des gens tout prêts à m'insulter. Est-ce cela, votre émancipation ?... Vous me demandiez tout à l'heure comment nous avions pu vivre et je vous répondais que c'était grâce à l'or, à cet or misérable qui servait, du moins, à protéger les maudits contre la rancune populaire. Mais demain ?... Eh bien ! demain, nous vivrons comme nous pourrons. Des amis dévoués se sont chargés de ma mère et de Roxane — quant à moi, cela me regarde — mais nous n'irons point quémander dans vos ateliers le travail qui donne droit à la pâture. Cela non. Affamez-nous plutôt.
Ysolde, la Révolution nourrira ceux-là même qui
lui refuseront leur confiance. D'ailleurs, il ne s'agit point d'aller dans des ateliers. Tout le travail nécessaire au fonctionnement normal d'une Société comme la nôtre ne s'accomplit pas dans les seules fabriques. Personne ne songe à demander aux femmes de corroyer l'acier ou le bois. Mais si leurs aptitudes, leurs capacités, leurs talents sont requis pour le bienêtre commun, quelles sont, dites-le moi, Ysolde, celles qui devront travailler ? Qui les choisira ?
Ysolde demeura un moment sans répoudre. Puis, à voix presque basse
— Le monde disparu, fit-elle, plaçait la femme à son foyer. Elle en était l'ornement et la joie. Vous allez détruire le foyer.
T,e foyer ! répliqua le jeune homme. Ysolde,
comment oubliez-vous à ce point l'épouvantable situation de tant de femmes dans la Société d'hier ! Ne vous souvient-il point de ces malheureuses, courbées tout le jour sur leur rude labeur dans les ateliers et les fabriques et qui, rentrées chez elles, supportaient encore ce surcroît de fatigue : leur ménage, les soins à donner au mari et aux enfants ? Ysolde, ces malheureuses étaient en vérité des esclaves, chez elles et au dehors. Et c'est cela que vous regrettez !
— Hier, j'étais libre.
— Oui. Mais me suis-je ainsi trompé, quand j'ai cru que vous consentiriez à racheter tant de pauvres esclaves en aliénant un peu de votre liberté... un peu, et — croyez-moi bien. Ysolde — moins sans doute que n'en
soumission au mari dans cette civilisation d'hier dont VOUS regrettez l'anéantissement.
Ysolde ne répondit point. Et comme ils étaient par-
LA CITÉ DES iroUÎS
venus tous les deux à la rue de Primevère, tout près de la maison d'Ysolde. la jeune fille pria Callixte de la laisser seule.
— Ecoutez, dit encore Callixte. Je voudrais obtenir de vous la promesse que vous vous confierez à moi dans les circonstances difficiles. Accordez-moi de vous revoir. Si vous saviez combien je souffre de vos cruautés !...
— De quoi vous plaignez-vous ?
— De quoi !... Ysolde, vous me désespérez. Tu t'es donnée à un autre et tu trouves étranges mes plaintes !
— Oui, je suis libre et vous m'aviez promis de n'être point jaloux.
— Ah ! le puis-je ? Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer.
— Non. Mais pourquoi m 'aimez- vous ? Ne m'aimez ] oint si vous en souffrez.
— Ysolde, Ysolde, quand te reverrai-je ?
— A quoi bon ?... Jamais !
— Jamais ?
File eut un sourire.
— Ou demain, dit-elle.
— Demain ?
— Oui, après dîner, à l'entrée du bois de pins.
— Merci.
Il prit la main de la jeune fille et la porta à ses lèvres. Ysolde s'enfuit, gracieuse, svelte, et Callixte ne pouvait détacher ses regards de cette nuque blonde, enchâssée dans toute la ténèbre d'un deuil.
Callixte enfin se retourna.
— Souffrir ainsi ! monologua-t-il. Souffrir pour une telle femme, sans fidélité et sans cœur !... Je suis fou.
Il fit quelques pas, aperçut le père Pouremane, courbé sous son chagrin, allant vers le travail libérateur.
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Ht l'idée lui vint de Sara dont nulle affection ne consolait le deuil. Pourtant, il savait bien qu'un mot d'amour eût fait sourire cette âme obscure. Mais Ysolde absorbait toute sa puissance d'aimer. Elle était l'horizon qui bornait sa vie. Au-delà, rien n'existait, que lassitude et que dégoût. Les yeux pervers de la frêle blonde jetaient pour lui de telles clartés, que son âme en était éblouie. Les regards francs et doux de Sara se noyaient dans toute cette lumière. Ysolde ! Ysolde !... Le nom adoré venait aux lèvres de Callixte. en même temps que des pleurs se forçaient un chemin jusqu'au bord de ses cils. Et, cependant, Callixte n'espérait rien de cet amour. 11 s'y consumerait, phalène misérable attirée par le rayonnement du bonheur. Incapable d'aimer, Ysolde n'offrirait à sa passion que des lambeaux d'espérance. L'avenir parut sombre et sans joie.
— Ysolde ! murmura le jeune homme.
Il revint alors sur ses pas. refoulant en lui sa peine avec la brutalité des forts. Et, tout de suite, il échafauda des projets d'où toute idée d'amour était exclue. A quoi bon gaspiller sa jeunesse en soupirs et en larmes ! Est-ce que l'œuvre à édifier n'était pas assez belle pour absorber tout le présent ? Etait-il une tristes>e dont le temps n'eût raison, aussi bien que de la beauté 'les femmes et du parfum des roses ? Callixte, alors, régla l'emploi de sa journée. Conférence avec Parozyckz, plan d'organisation des transports, recrutement du personnel, certes, la besogne ne manquait point jusqu'à l'heure du dîner. D'ici là. il oublierait Ysolde. Et. quelque torture qu'elle dût lui réserver au cours de l'entretien consenti — torture mélangée du bonheur de la revoir — il aurait cependant goûté un peu de cette paix morale <jui. seule, donne quelque douceur à la vie.
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Callixte avait dépassé l'église, quand un « bonjour » amical l'arracha un moment à son rêve. Il leva les yeux, aperçut Clairière causant avec le marquis de Ivaiglon. Il se rapprocha sur un signe du peintre qui paraissait vouloir le consulter.
— Voilà ! dit Clairière. L,e « citoyen Laiglon » — le marquis eut un haut-le-corps — le citoyen Laiglon m'offrait ses services. Je le crois tout à fait qualifié pour les travaux d'arpentage nécessaires dans mon département. Je vais l'attacher à la Régie du Génie, hein ? Vous connaissez à merveille le levé des plans, le nivellement, etc., n'est-ce pas, citoyen I,aiglon ?
— Oui, oui, à merveille, ci...
— ...toyen ! acheva Clairière qui vit l'embarras du marquis.
Callixte n'avait pu dissimuler un sourire. Il approuva Clairière de son choix. I,e ci-devant marquis se rengorgeait, flatté, malgré tout, de l'opinion qu'on avait de lui. Puis comme Callixte, prenant congé, donnait la main à son ami Clairière, le citoyen L,aiglon tendit la sienne. Et Callixte, sans une hésitation, la serra.
Mks amis, dit le professeur Parozyckz, nous touchons au but que nous voulions atteindre. Ne négligeons rien maintenant pour que l'œuvre entreprise soit durable et forte. Examinons ensemble, et dans ses'' détails, le fonctionnement de la Société nouvelle. Vos critiques, vos observations seront les bienvenues.
Les assistants avaient approuvé de la tête. Dans cette petite maison du professeur Parozyckz, sise rue de la Chaumière, à l'extrémité de Lux, se trouvaient réunis Anderson et Callixte. le docteur Crucial, Clairière, Nil. Fisher et Solier. Tous gardaient un profond silence, tandis que le vieillard exposait ses plans, ses théories et traçait les voies conduisant à la réalisation pratique de leur idéal commun.
— Dans toute société, disait-il, il n'y a, sous le rapport économique, que deux facteurs à envisager : la production et la consommation. Leur équilibre, c'est la santé sociale. Pourtant les capitalistes d'hier ne s'en préoccupaient point. A tout instant, l'excès de la production entraînait le chômage, c'est-à-dire l'abaissement des salaires, la misère, la famine. Un tel excès de la production, dans une société libertaire, eût au contraire amené plus de bien-être et une diminution temporaire dans l'effort matériel de tous. Mais vous savez les raisons
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pour lesquelles nous devons aujourd'hui renoncer à toute tentative pour instaurer une société franchement libertaire. Les vieilles luttes de classes sont encore trop près de nous. L'influence de nos ennemis demeure encore trop forte pour ne pas constituer un danger. Et puis. il faut bien le dire, on n'a pas impunément subi des siècles d éducation chrétienne... On n'a pas en vain durant des âges, adoré la force, la suprématie militaire, l'autorité...
Cet équilibre entre la production et la consommation — santé sociale — peut être rompu de deux manières. La production l'emporte — et c'est alors un gaspillage de forces ■ — ou bien, c'est la consommation. Dans ce dernier cas, quel serait le remède ?... Soyons donc prévoyants et sages, ô mes amis, procédons par étapes, ne faisons point cette expérience hâtive de la liberté absolue, de la mise et de la prise au îas économique pour laquelle nous ne sommes point mûrs, qui, peut-être demain, nous livrerait à des retours de force brutale, à des atavismes barbares. Une réglementation scientifique, acceptée par tous, préviendra des malheurs qui seraient irréparables. Et, doucement, nous acheminerons l'homme vers cette liberté intégrale à laquelle il a droit, sans doute, mais dont il ne pourra jouir sans danger qu'après avoir débarrassé ses épaules de leur lourd fardeau de roture. Surtout, nous préparerons des générations d'hommes libres.
Farozyckz, un moment se tut. Nul bruit dans la petite maison, que celui des respirations haletantes.
— Une grande partie de la tâche, dit le vieillard, est déjà accomplie. Les uns et les autres nous avons, au lendemain de la Révolution, assuré le recrutement des travailleurs dans les diverses industries nécessaires à la vie, à la vie sociale. Nous avons rencontré chez tous une