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bonne volonté, un enthousiasme qui nous font bien augurer de l'avenir. Et ceux des campagnes, ceux de Primevère, Elend, la Chaumière. Sogno, Hungercity, se sont joints à nous. L/île tout entière est acquise au régime nouveau : le Sozialstaat. Mais la répartition satisfait-elle aux besoins de vos divers services ?
— Les industries communes sont largement pourvues, fit Anderson, mais il me manquera des électriciens.
— Nous en formerons, répliqua Parozyckz. D'ailleurs, n'avons-nous pas toute la réserve des irréconciliables, des partisans de l'ancien régime. Us finiront par venir à nous.
— Nécessairement, approuva Nil. Même, leur nombre diminue de jour en jour. Voici l'ancien maire, le citoyen Dézessart, affecté aux Transports ; le ci-devant marquis de Laiglon est à la régie du Génie ; Baluzot opère dans le commerce de détail ; Yillanee est au Domaine...
— N'oublions pas. interrompit Fisher, notre vieil ami, l'abbé Coupé, qu'on vient d'incorporer, sur sa demande, dans le commerce de gros...
Il y eut de petits rires parmi les assistants, et le visage grave du vieux savant s'éclaira.
— Mes amis, dit-il. nous sommes bien d'accord sur les bases mêmes de notre Sozialstaat. Nous avons constitué huit régies chargées chacune d'un service d'administration bien défini. Provisoirement et dans l'attente d'une consultation électorale, nous avons dv'i, les uns et les autres, assurer la direction de ces services. Vous avez, vous, Clairière, la Régie du Génie ; vous, Anderson, celle de l'Energie : Callixte, n'est-ce pas ? s'est chargé de la Régie des Transports et j'ai, moi-même, pris 1a Régie des Mines et de la Métallurgie. Notre excellent docteur Crucial est à la tête des Baux et Forêts -
qui ne l'empêchera point de veiller à la santé publique et au bon fonctionnement de l'hôpital — Nil régit le Domaine ; Fisher, le commerce de gros ; Solier le commerce de détail. Rien n'est donc oublié, je pense, sauf, peut-être, le chapitre des relations extérieures, mais il y aurait cruauté, chers amis, à insister sur notre isolement.
« Reste une grosse question : la comptabilité, autrement dit : la Banque... »
Et comme Fisher avait tressailli, le vieillard reprit> avec un sourire :
— Ne vous effrayez pas, Fisher, nous ne rétablissons point le Capital, et l'appât de l'or ne servira plus de prétexte à toutes les injustices, à toutes les tyrannies. Mais il importe que chaque citoyen ait, vis-à-vis de la collectivité, du Sozialstaat, son compte créditeur et débiteur. Même la création d'une petite monnaie d'échange pourra devenir nécessaire, toutes précautions étant prises pour empêcher la thésaurisation. Cette Banque, citoyens, réglera les rapports de chacun de nous avec les diverses régies, ainsi que les rapports des régies entre elles et avec la collectivité. Klle évaluera en francs la production prévue, et en deniers la rente (i), c'est-à-dire le crédit alloué à chaque citoyen dans ses relations avec les diverses régies. Iye rapport entre le franc et le denier sera le baromètre de la prospérité générale. Si, par exemple, nous avons une production de vingt- cinq millions de francs à répartir sur la base de vingt millions de deniers, le denier vaudra i fr. 25. Dans le cas contraire, si la production était de vingt millions et le nombre de deniers de vingt-cinq, le denier vaudrait 0 fr. 80. Situation brillante dans le pre-
(1) Ernest Tarbouricch : La Cité future.
mier cas, précaire dans le second. Grâce à la Banque, nous saurons à tout instant notre état budgétaire, nos ressources et nos biens, et nous pourrons alors décider de la nécessité d'un plus grand effort ou convenir d'une diminution des heures de travail, et cela dans telle ou telle sphère de notre activité. Sommes-nous toujours d'accord ?
— Certes, dit Anderson. Déjà, avec l'aide de Callixte et de Nil, j'ai mis sur pied un service de dénombrement et de statistique. La Banque est prête à fonctionner.
— Parfait ! approuva Parozyckz. Nous en étudierons ensemble les détails. Il est bien entendu, n'est-ce pas ? que. dès sa naissance, tout enfant doit figurer sur les livres de la Banque et recevoir les subventions auxquelles il a droit. Nous étudierons également la grave question de l'enseignement, celle de l'apprentissage, des maîtrises. La besogne, chers amis, ne nous manquera point.
— Et les femmes ? interrogea le docteur.
— Nous ne faisons point de différence entre les sexes quant à l'obligation du travail, répondit Parozyckz. Les femmes auront des occupations en rapport avec leurs aptitudes et leurs forces. Beaucoup d'entre elles administreraient très bien. Ne perdons point de vue, citoyens, la nécessité de diminuer le plus possible l'effort physique, même pour nous autres hommes. Ainsi, Anderson est d'accord avec moi pour distribuer l'Energie sans compter. Tout citoyen aura l'éclairage et le chauffage électriques ; il aura également droit à la force pour la mise en marche de tels appareils qui lui seraient nécessaires. Nous perfectionnerons aussi les transports... Sortis des tâtonnements du début, croyez-moi mes
amis, nous accomplirons de grandes choses. Nous embellirons la vie.
— Déjà, fit observer Nil, un progrès réel a été réalisé. Les malheureux d'hier mangent à leur faim. Et nous allons abattre les taudis où ils agonisaient. Ils auront à . profusion l'air, la lumière et l'eau. I s . connaîtront les douceurs du bain quotidien que seuls pouvaient goûter , en Francobolie , quelques millionnaires éduqués. Les énergies sommeillantes 'lu peuple vont enfin se réveiller.
— Je n'en ai jamais douté, conclut le professeur. Mais il fallait d'abord lui assurer la subsistance, le délivrer de ces soucis qui empoisonnent la vie : le chômage, la crainte de l'expulsion, des maladies, de la faim... Aussi avons-nous bien fait de consacrer nos premiers efforts à résoudre le difficile problème 'de l'alimentation.
— La question du pain est tout à fait résolue, exposa Fisher. Provisoirement, nous installons à la Citadelle
— Curé, vous n'êtes qu'une franche crapule ! (P. 16.">).
notre minoterie-boulangerie. Les combles ont servi de greniers. Les meules sont immédiatement au-dessous, puis, au-dessous encore, notfe magasin de farines. Les pétrins et les fours ornent le rez-de-chaussée où, naguère, le ci-devant capitaine marquis de Laiglon morigénait ses soldats. L'île, par bonheur, n'est pas très peuplée» et nous fournissons aisément du pain à tout le monde, mais si nous pouvions arriver au pétrissage mécanique, nous réaliserions une grande économie de temps et de forces.
— Evidemment, dit Farozyckz. Vous concevez très bien, Fisher, que nous allons appliquer toute notre intelligence à développer le machinisme. Vous aurez bientôt vos pétrisseuses et vos élévateurs pour le grain. vSi ce bel enthousiasme que nous avons observé jusqu'à ce jour peut durer encore quelque temps, tout nous deviendra facile et nous serons surpris nous-mêmes de trouver à la vie collective une telle douceur. Mais la viande ?... Ah ! mon cher Crucial, vous qui avez le soin des Eaux et Forêts, veillez aux pâturages publics. Semez, irriguez, drainez, construisez des étables, afin que nos troupeaux soient sains et forts.
L'abattoir fonctionne à merveille, intervint Crucial. Ce brave Belhomme a composé une équipe de bouchers habiles. Ce n'est pas tout à fait ce que fut Chicago, mais...
— D'ailleurs, dit Fisher, nous aurions le poisson et les huîtres pour suppléer à l'insuffisance de la viande. Ft puis, la volaille est abondante. Nous n'avons rie;i à redouter.
— J'ai plus d'inquiétudes, en effet, murmura I zyckz, au sujet des mines et de la fabrication du fer. C'esl une besogne effrayante. Nous construisons un
haut-fourneau... Il y aura tout à faire : marteaux-pilons, laminoirs, que sais- je ! Nous n'avions rien. Mais avant peu, que de richesses ! De Sogno à Hungercity, nous établirons notre pays noir. Là, le sol recouvre des trésors. Vous verrez, vous verrez...
La porte s'ouvrit et Pouremane parut, plus voûté encore, et plus las. Il serra silencieusement des mains cordiales .
— Je vous attendais, mon bon Pouremane, dit Parozyckz. Nous allons tous deux à Sogno, n'est-ce pas ?
— Oui, la voiture est là, toute prête.
— Vous l'entendez, Callixte, fit joyeusement le professeur. La voiture est là... et ceci veut dire que nous aurons bientôt besoin d'un tramway. La chose vous regarde.
— J'y songe, répondit le jeune homme.
Les assistants s'étaient levés, prenaient congé les uns des autres et, dès le seuil, se dispersaient, allant vers leurs besognes respectives. Callixte et Anderson s'éloignèrent ensemble.
— On ne se voit plus, dit Anderson. Le temps passe, le temps passe... Comment va votre service ?
— Plutôt bien. Mais vous savez que je ne puis rien sans vous. J'attends que vous me fournissiez du courant.
— Cela ne tardera pas. J'ai réuni tout ce que l'île comptait de moteurs et de dynamos. Je vais avoir une usine splendide. Ce notaire, Dupaty, possédait une bien belle étude. J'y installe mon usine. Je ne pouvais trouver une meilleure situation. L'usine est au bord de la mer que je parviendrai à utiliser pour actionner des turbines d'un modèle nouveau... Je vous dis aussi, comme notre éminent ami Parozyckz : vous verrez... vous verrez... Et, de ce pas, où allez-vous ?
— Il me faut, répondit Callixte, aller faire un tour à la Citadelle, devenue l'Usine à pain. Fisher m'a demandé d'installer dans la grande cour une voie ferrée pour petits chariots. Je vais me rendre compte.
Ils se tendaient la main, prêts à se séparer, quand des cris et des rires attirèrent leur attention. Le malheureux Jazou, entouré d'une bande de gamins moqueurs, débouchait de la rue de Primevère.
— Jérusalem ! hurlait-il. Jérusalem !
Anderson eut un regard de pitié.
— Il est plus fou que jamais, murmura Callixte, mais surtout plus bruyant. Par bonheur, il n'est pas dangereux. La mort de la pauvre Catherine a dû lui troubler un peu plus la cervelle. S'il devenait quelque jour furieux, nous l'isolerions. Mais qu'a-t-il donc ainsi à crier « Jérusalem » ?
— Un nouveau prophète nous est né, fit en riant Anderson.
Callixte à son tour se mit à rire, et les deux amis se séparèrent en se serrant la main.
Demeuré seul, Callixte hâta le pas, désireux de s'infliger une fatigue physique dont l'effet atténuerait un peu la sourde mélancolie de sou être. Car le rendez-vous promis par Ysolde n'offrait pas de sérieux espoirs de bonheur. Il connaissait trop l'étrange humeur de la jeune fille et les désillusions qu'elle lui avait tant de fois réservées. Mais en dépit de toute la torture subie, Callixte se tournait vers Ysolde comme on désespéré vers la mort. Et sachant quel poison subtil versaient les yeux pervers de la frêle blonde, il tressaillait d'impatience, anxieux de s'offrir à leur action meurtrière, bras étendus, poitrine ouverte, avide d'absorber ce poison fatal
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à ?es sources, les yeux dans les yeux, et la bouche collée à la bouche assassine.
S mbre et basse, l'ancienne Citadelle parut tout à coup au détour de la rue de la Chaumière. Et Callixte y entra, traversa la cour encombrée de sacs, de brouettes et de paniers, puis, avant de visiter les divers services pour se rendre un compte plus exact de la nature des travaux demandés, il s'informa des bureaux où il pensait trouver les plans de l'édifice.
— T. es bureaux ? répondit l'ouvrier questionné. Tenez, citoyen, c'est là-bas, dans ce petit pavillon isolé qui servait de corps de garde, au temps du militarisme. Vous y trouverez la citoyenne Pouremane, en train d'administrer.
A ce nom, Callixte eut un sursaut. Quand son esprit était plein d'Ysolde, c'était Sara dont la présence s'imposait. Ouelle dérision du sort jetait en face l'un de l'autre ces deux amants méconnus ? Callixte pensa que, du moins, à le voir, elle allait être heureuse un moment et que, peut-être, elle goûterait un peu de cette joie douloureuse qu'il éprouvait lui-même aux rares minutes où Ysolde accordait ses sourires.
Il gravit le perron de l'ancien corps de garde eu songeant que Sara, dès leur réorganisation, serait chargée des Ecoles ; admirant aussi le courage de cette noble fîUe qui s'était donnée toute à la Révolution libératrice, ne marchandant ni son temps, ni sa peine, s'offrant pour toutes les besognes, et qui étouffait ses chagrins sous une activité fiévreuse en faveur de la Société nouvelle. Il ouvrit une porte, se trouva dans une grande salle vide, et il regardait, cherchant des yeux quelque autre issue, quand des éclats de voix, partis du fond de la salle attirèrent son attention. Il y avait là une porte,
simplement fermée au loquet. Callixte se disposait à frapper, mais il perçut alors comme un bruit de lutte derrière la porte et, l'ouvrant brusquement, il eut, dans un éclair, la vision de Sara, jetée à terre et se débattant sauvagement contre l'étreinte d'un homme. D'un bond, Callixte fut sur l'assaillant, le saisit à la gorge et le ramena violemment eu arrière, tandis que Sara, dégagée, se dressait. Callixte. alors, reconnut dans l'homme qu'il venait de dompter M. l'abbé Coupé, curé de Suint- Pierre de Lux.
— Curé ! - - car vous ne méritez pas le titre de « citoyen » — vous n'êtes qu'une franche crapule !
— Lâchezde, Callixte, fit doucement Sara, lâchezde. J'espère que cette leçon lui suffira.
Délivré alors, l'abbé se secoua, remit quelque ordre dans ses habits et, sans un mot, s'apprêta à sortir.
— Ah ! non, non, pas ainsi, s'écria l'ingénieur. Curé, demande pardon à cette jeune fille que tu as voulu bassement outrager. J 'attends.
I/abbé eut un éclair de haine dans le regard. Puis, baissant les yeux, il murmura quelques paroles.
— I/erreur d'un moment... balbutiait-il, la folie des sens... Mademois... Citoyenne, veux-je dire, excusez-moi.
— Crapule ! fit encore Callixte. Je pensais que vous aviez laissé vos vices avec votre soutane.
Coupé releva sa face. Il eut un geste de la main pour caresser sa moustache rude qu'il laissait pousser, depuis la fermeture de l'église et la désertion des fidèles.
— Je crains, dit-il, que ce ne soit plutôt à revêtir votre costume que je me suis habillé de votre corruption. Mais Dieu seul me voit et me juge. Sa miséricorde est infinie et il me pardonnera mon péché.
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Callixte ne ressentait pour cet homme qu'un dégoût profond. Il dédaigna de répondre, il ouvrit simplement la porte et Coupé s'enfuit. Demeurés seuls, Callixte et Sara échangèrent un sourire.
— Brûlons du sucre ! fit le jeune homme Sara tendait ses deux mains et le remerciait des yeux. Alors, dans un grand mouvement d'affection, Callixte attira contre lui la jeune fille et, fraternellement, l'embrassa.
Y SOLDE ! Ysolde ! n'es-tu pas heureuse ? Assis tous deux dans le creux d'un rocher qui bordait la mer à l'entrée du petit bois de pins, Callixte interrogeait la jeune fille et s'étonnait de ses regards graves et de l'ennui qui crispait sa bouche. — Ysolde ! Ysolde ! n'es-tu pas heureuse ?
De longs mois s'étaient écoulés. L'activité énorme déployée par les huit régisseurs qu'avait imposés la Révolution triomphante portait maintenant ses fruits. Lux, transformé, offrait à ses hôtes le bien-être et le confort, l'air, la lumière et l'énergie, la santé et la force. La Citadelle, où jadis s'enseignait l'art savant de tuer les hommes, fournissait aujourd'hui le pain qui les soutient et les nourrit ; la prison servait de laboratoire pour la distillerie d'essences diverses ; le tribunal abritait les réserves mobilières du Domaine ; l'étude de Me Dupaty. désormais balayée de ses obscurs grimoires, créait inlassablement l'énergie électrique ; et tout le pays noir, de Sogno à Hungercitv. déversait ses richesses minérales, son métal précieux : le fer, bientôt adapté à toutes sortes d'usages dans des usines perfection: qui semblaient pousser de terre. Et c'était, dans les divers
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magasins du Sozialstaat, l'afflux des produits manufacturés. Au lieu de se ruiner mutuellement par une concurrence mal comprise, les travailleurs s'étaient unis. Des corporations assuraient, l'une, la fourniture des tissus ; l'autre, du blé ; une troisième, du vin ; une autre se chargeait des terrassements ou de la maçonnerie. Rien que, par un grand esprit de justice, les travailleurs attachés plus particulièrement aux labeurs pénibles eussent été gratifiés de repos fréquents, il fallait presque les arracher à leur tâche. Cela était si bon de penser que le travail de tous profiterait à tous et que nul ne s'enrichirait aux dépens d'autrui ! Aussi, le rude effort des premiers temps avait été fertile à tel point que le comité directeur du Sozialstaat venait de proposer la création de jours de repos complémentaires. Et l'état moral de la ville était excellent. Les barrières qui séparaient les anciennes classes sociales avaient disparu. Des haines qui avaient marqué les débuts du nouveau régime semblaient s'être éteintes ; on voyait causer l'un avec l'autre, familièrement, Callixte et Dézessart, Fisher et Pigé, Nil et Coupé ; Mme Polonais elle-même, qui jouait son rôle dans l'administration de l'hôpital, ne dédaignait point de s'entretenir avec ces révolutionnaires farouches qui avaient osé fermer les églises et exiler son dieu. Quelque infime que fût la besogne à laquelle ils s'étaient voués, il ne paraissait pas que les anciens notables se livrassent à des récriminations violentes. Le docteur Crucial qui, parfois, discu tait ces matières avec le jeune savant Anderson, s'étonnait chaque jour un peu plus de trouver si docile la caste hier encore arrogante et hautaine. Sans doute, la nécessité avait courbé d'orgueilleuses exigences, mais cette adhésion apparente au régime nouveau, cette soumission
au travail autrefois détesté ne cachaient-elles point des complots et des haines ? Ne verrait-on pas, quelque jour, se dresser des colères furieuses ? Lux, machiné comme une scène depuis le développement donné aux installations électriques, exposait de plus en plus ses habitants aux dangers d'une explosion. Ces privilégiés d'autrefois, maintenant rabaissés au rang des simples hommes, ne pourraient-ils. quelque jour, faire le geste tragique qui sème la dévastation et la mort ? Mais Anderson trouvait ces craintes chimériques. Chacun travaillait suivant ses aptitudes et ses forces et, à tout prendre, la vie actuelle du plus humble citoyen de Lux valait celle de la plupart des riches à l'époque du continent. D'abord, un préjugé commençait à disparaître : celui qui classe les travaux et les professions par ordre de mérite. Il n'y avait plus de professions honorables ni de métiers honteux. Le citoyen actuel de Lux. dont l'occupation consistait à conduire dans les rues le rouleau à nettoyer, estimait son emploi tout aussi utile et tout aussi honorable que celui des préposes à la statistique ou de l'ingénieur-électricien. Et puis, quel profit y avaitil à retirer de la réussite d'un complot 5 Les misérables qui, jadis, souffraient du froid et de la faim dans leurs taudis obscurs, consentiraient-ils à se laisser dominer de nouveau par des maîtres 5 Quand on a goûté une fois à la liberté et à l'indépendance, on ne s'en laisse pas aisément dépouiller. Non. non, il n'y avait rien à redouter. Les anciens riches, eux-mêmes, se montraient satisfaits de leur sort. Peut-être ressentaient-ils. au fond de l'âme, quelque humiliation à se savoir presque inutiles, rouages secondaires d'un appareil compliqué, après s'être crus si longtemps les pivots de l'orgaui-ition sociale.
h\ CITE DES IDOLES
Callixte avait parfois assisté aux conversations que tenaient, sur ce sujet, Anderson et le docteur Crucial. Et, toujours, il s'était demandé quelle sincérité il convenait d'accorder à la soumission apparente des ex-dirigeants de Lux. Il y songeait surtout, dans cette grotte du bois de pins, aux heures où Ysolde se tenait près de lui, silencieuse, et les regards tournés vers la mer.
Pour la troisième fois, il répéta son interrogation émue :
— Ysolde ! u'es-tu pas heureuse ?
Elle eut un sourire triste.
— Je ne puis pas être heureuse, répondit-elle. Callixte lui avait pris les mains.
— Tu regrettes les jours d'autrefois ?
— Non. Ma nature est la grande coupable. Je n'étais, je ne suis et je ne serai pas heureuse, voilà tout.
— C'est parce que tu n'aimes pas.
— C'est bien possible.
— Alors, si tu n'aimes pas, si tu n'aimes personne, pourquoi cherches-tu tant d'intrigues ? Tu sais quelle passion j'ai pour toi et tu te plais à me rendre jaloux, à m'énerver par tes coquetteries...
Ysolde l'interrompit.
— C'est vrai, dit-elle, j'aime le flirt. L'amour d'un seul homme est une lassitude, l'amour de plusieurs hommes semble un divertissement. Au fond, tout cela importe si peu !
— Ah ! si tu connaissais la jalousie !...
— Aussi, ne veux-je point la connaître. Le voudrais-je, que je ne le pourrais pas. Mais vraiment, mon pauvre ami, vous m 'étonnez. La jalousie n'est-elle pas un sentiment d'un autre âge ? Yous avez tout renversé,
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tout brisé : le prêtre, le juge, le soldat, le financier : vous avez détruit la propriété individuelle et l'avez remplacée par la propriété sociale, et voilà que vous gardez au fond de vous-même la jalousie ! Vous, Callixte, et malgré nos conventions, vous êtes encore jaloux !
— C'est peut-être stupide, mais j'en souffre. D'ailleurs, tu ne l'ignores pas, Ysolde, nul raisonnement ne prévaut contre la douleur.
Quelque ironie se dessina sur les lèvres de la jeune fille.
— Oui, je sais, dit-elle. Depuis que j'ai été chargée d'un cours aux Ecoles, j'ai dû travailler mes classiques. Pascal a très bien dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. »
— Il y a longtemps. Ysolde, que ma raison me crie de ne plus t'aimer.
— Eh bien ! pour la centième fois, ne m'aimez pas.
— Je ne le puis.
— Donc, ne vous plaignez point. Acceptez les bizarreries de mon caractère et ce que vous appelez mes coquetteries. Je ne vous fuis pas, je vous accorde toutes sortes de faveurs, il me semble que c'est Là l'essentiel et que vous pourriez vous en contenter.
— Je suis jaloux.
— Tant pis. c'est de l'égoïsme. c'est un sentiment excessif de la propriété. Vous exigez la jouissance exclusive de la femme qui vous autorise à l'aimer. Mou cher, voilà un instinct peu généreux. Xe serait-il pas plus beau, de votre part, de vous réjouir de mon bonheur, vous qui dites m'aimer ? Et mou bonheur peut être fait d'instants autres que ceux que je passe avec vous. Si les baisers d'un autre homme me peuvent, à quelque
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l.A Oïl DES IDOLES
moment, procurer des sensations agréables — ne vous révoltez donc pas ainsi, Callixte ! — il nie semble que votre grand amour pour moi commanderait que vous en fussiez satisfait. Quoi ! vous m'aimez et vous souffrez de ce qui m'arrive d'heureux ! Quelle différence, alors, établissez-vous entre l'amour et la haine ? Tenez. Callixte, si nous vivions ensemble (ce que vous m'avez toujours offert et que j'ai toujours refusé) vous deviendriez pour moi le plus insupportable des tyrans. Vous exigeriez une fidélité étroite, non seulement dans les actes, mais dans les soupirs et les paroles, et jusque dans les rêves ! Toute la liberté que vous accordez aux femmes dans les rapports économiques, vous la leur refusez clans les choses de l'amour.
— Ysolde, cette théorie serait épouvantable si vous la présentiez autrement que comme un jeu piquant de l'esprit, mais elle est d'abord erronée en ce qu'elle suppose une tyrannie masculine qui n'a rien de réel. Cette liberté que l'amant épris vous refuse en amour, il se la refuse à lui-même. Il abdique en vos mains tous ses droits à aimer une autre femme. C'est un contrat bilatéral, ma chère Ysolde.
— Mon cher, vous me peinez : vous êtes un sentimental. Vous gardez, en amour, les préjugés que vous me repro- . chiez dans les questions sociales Affaire de tempérament plus que d'éducation, peut-être. Je vois entre nous deux cette différence que vous êtes capable, vous, d'être heureux ou malheureux intensément, tandis que je ne connais, moi, que cet état d'ennui qui n'est, certes, pas le bonheur, mais qui n'est pas non plus l'atroce souffrance. Aussi ai-je raison de vous dire que je ne suis pas heureuse. Vous saisissez la nuance ? Sans doute, la passion pour quelque chose ou pour quelqu'un me ferait
franchir par bonds les degrés divers de la sensation, mais, à tout prendre, je préfère rester dans la région tempérée, dans cette teinte grise que nous appelons l'ennui, et dont je ne puis, d'ailleurs, m'évader.
— Ma pauvre Ysolde !
— Surtout, n'ajoutez pas à mon ennui par des récriminations jalouses. Je suis libre, n'est-ce pas ?
— Tu es libre, oui. Ysolde, tu es libre et je suis, moi. ton esclave. Tyrannise-moi s'il te plaît, j'en serai heureux, pourvu que tu me laisses près de toi.
— Mais il me semble que je vous y laisse, monsieur, et trop longtemps, peut-être...
— Dis-moi « tu ». Le « tu » donne plus d'intimité.
— Je n'aime pas cela.
— Tu es une énigme indéchiffrable. . .
— Tout être devient, aux yeux d'autrui, une énigme. Je ne sais pas pourquoi les hommes s'acharnent à faire de la femme un appareil si compliqué. Ne pensez- vous point que l'homme soit, pour la femme, également indéchiffrable ?
— Il se peut... Mais, toi, Ysolde, tu ne ressembles pas aux autres femmes. Même à l'heure où tes lèvres s'abandonnent, as-tu jamais dit à quelqu'un : « Je t'aime ! »
— Jamais... D'ailleurs, puisque je ne vous l'ai pas dit...
Ysolde, en prononçant ces paroles, avait un malicieux sourire. Et Callixte lui saisit les mains, les baisa dévotement, l'une après l'autre, tandis qu'un peu de nuit gagnait le flanc de la roche.
— Près de toi. Ysolde. j'oublie dans un moment journées entières de chagrin. Cest à peine si je puis me rappeler les tortures affreuses subies quand la jalousie
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LA CITÉ DES roOT.ES
hantait mon cerveau. Que de fois tu m'as désespéré, jeune fille ! Penser que demain, peut-être, lu me replongeras dans un abîme de doute, de jalousie, de souffrance !
— Par votre faute, Callixte, par votre faute. Ne pensez pas, ne cherchez pas, sachez profiter de l'heure. Accueillez-moi comme la fortune, quand je viens.
— Oui, tu es la fortune, belle et capricieuse comme elle, Ysolde. Tiens, pour compléter la ressemblance, laisse- moi te bander les yeux.
Callixte couvrait de baisers les paupières closes de la jeune fille. Elle se débattit, puis s'abandonna. Callixte, affolé, se collait à sa bouche, exigeait la morsure des petites dents nacrées qui, toujours, l'avaient tant séduit. Ysolde, haletante, donna quelques baisers farouches dont saigna la lèvre de l'amant. Et ce fut, dans l'ombre plus épaisse de l'hospitalière grotte, une heure de plaisir et d'étreinte que rythmait le chant du ressac et le jeu du vent dans les cimes. Parfois, dans un moment d'accalmie, Callixte murmurait des paroles de rêve, caressantes et douces. Il disait son adoration et son désir, et comment il eût voulu offrir sa chair en holocauste au moindre caprice de l'aimée. Et la folie des sens le poussait à des attitudes humiliées, à des agenouillements devant les mystérieux centres de la volupté où il goûtait de singulières ivresses.
— Ysolde, je t'aime ! soufflait-il. Je t'ai aimée. . . par mes yeux qui contemplèrent ta nudité blanche et douce et les courbes harmonieuses de ton corps. Je t'aime... de t'entendre, lorsque ta voix me dit des choses si cruelles, et je t'aime alors de cet amour étrange d'un martyr pour son bourreau. Je t'aime... par le toucher de mes mains et par toute ma chair lors-
qu'elle effleure ta chair. Je t'aime aussi. . . de te sentir et de te respirer. C'est le parfum de tes cheveux, c'est l'odeur affolante de ton sexe, c'est tout ton corps, pareil au vêtement oublié d'une amante dont je cherche à retrouver l'arôme dans ses plis. Je t'aime, enfin... DE TE GOUTER comme un fruit rare, aux sucs précieux. Ta saveur m'enivre plus que les alcools les plus violents. Tes larmes, ton sang, tout ce qui vient de toi, tout ce que distille ta chair ravit mon palais altéré et ma bouche brûlante. Je voudrais que tu fusses un fleuve empoisonné. Avec quelles délices j'aspirerais la mort à tes sources ! Ah ! racheter par cette mort joyeuse au goût sauvage, au goût de mer, toute une vie de lamentables peines ! Ysolde, par tous mes sens, je t'aime !...
La voix se tut. Ce furent, au creux obscur du rocher, de voluptueuses étreintes. Un moment, sous les paupières fermées de Callixte, une lueur jaillit, qui lui parut embraser le monde. Et les deux amants enlacés retombèrent lourdement dans la semi-inconscience, dans l'oubli de la terre et du temps...
Quand ils se réveillèrent, la nuit était tout à fait venue. L,a mer, seule, gardait sa lumière adoucie et comme enveloppée de mystère. Quelque solennité se mêlait à la mort des embruns sur le sable fin de la dune. Une brise attiédie soufflait.
Ysolde et Callixte descendirent lentement le long de la grève. Et l'idée leur vint d'apaiser dans cette onde ce qui restait en eux de trouble et de fièvre.
— J'ai bien un peu peur, hasarda Ysolde.
— Peur ! Oh ! pourquoi ?
— Je ne sais. La nuit, la solitude, le bruit des vagues. . .
sa 175 ss:
— Viens, Ysolde, viens !
Ils se dévêtirent. La nudité gracieuse de la jeune fille se dessina sur le fond assombri de la dune.
— Ne me regardez pas, ne me regardez pas ! disaitelle.
Mais Callixte, insoucieux de la défense, baisait au hasard cette chair jeune et douce offerte à ses caresses.
— Viens, dit-il. viens !
Ils se prirent par la main et entrèrent bravement dans la mer. Une vague, bientôt, frappa leurs poitrines, coula jusque sur leurs épaules. Ysolde avait eu un léger cri de suffocation et d'apeuré ment.
- Plus loin encore, plus loin, dit Callixte. - Ils nagèrent quelques minutes dans la direction du large, puis revinrent, côte à côte, et prirent pied à peu de distance du rivage.
— Demeurons encore un moment dans l'eau, implora Callixte.
Contre lui, il attirait Ysolde. L,e contact de ce corps ruisselant lui fut une volupté nouvelle et plus subtile. Tous deux avaient glissé à terre, leurs jambes à peine léchées par l'écume des vagues. Et là, dans la solitude et la sublimité de la nuit, ils eurent une étreinte rapide et comme affolée. Une lame de fond passa sur eux en bouillonnant. . . Ils ne purent s'empêcher de rire de ce baptême imprévu qui lavait ainsi leur souillure charnelle et jusqu'à la trace de leur péché.
— Ysolde, je t'aime !
Callixte prit la jeune fille et l'emporta. Avec toutes sortes de caresses, il la vêtit, essuya le sable collé à ses pieds, les baisa, les chaussa.
— Ysolde, dis-moi que tu m'aimes !
— Non, vous savez bien que je ne vous le dirai pas.
as 176 s&
LA CITÉ DES inoLES
Tous deux s'en retournèrent vers la ville dont l'approche se devinait à une rumeur confuse et grondante. Et quand ils eurent franchi la dune, ce fut soudain comme un éblouissement. Lux brillait de mille feux. De grosses lampes à arc versaient la lumière éclatante des midis.
— Nous allons nous séparer ici, fit Ysolde.
— Bien, j'obéis. Tu crains toujours qu'on nous voie ensemble. Fourtant, la Société d'aujourd'hui n'a pas les préjugés d'autrefois. L'union libre est admise et respectée.
— Vous oubliez que... nous ne sommes pas unis et que... je n'ai pas d'amant.
— Oh ! Ysolde, comme tu parles étrangement ! Toujours ce souci de l'opinion, mélangé à un besoin de liberté sans entraves.
— Oui, je veux être libre, libre, libre ! Entendez-vous ? Les yeux pervers d'Ysolde s'attachaient sur Callixte,
et il fut effrayé d'y lire quelque colère. Il baissa la tête, envahi soudain d'une grande tristesse.
— Que ta volonté soit faite ! murmura-t-il. Mais rappelle-toi, Ysolde, que je t'aime, que je t'aime plus que tout et que mon bonheur est entre tes main-.
Callixte alors s'arrêta pour permettre à la jeune fille <!e prendre sur lui quelque avance et de rentrer dans la ville sans être remarquée. La tache blonde diminua, s'effaça, disparut...
Et Callixte, ayant traversé la < Tiand'Place. devenue la place de la Révolution, leva les yeux vers l'ancienne demeure des comtes de Rochefaille qui avait été le in d'Ysolde. I... façade gardait son air sérieux et digne, malgré la grimace des cariatides soutenant delourds balcons de pierre.
— vSi je montais un moment au Cercle, se dit Callixte.
I/hôtel des Rochef aille servait depuis peu de lieu de réunion au Delta-Phi Club, dont faisaient partie quelques jeunes gens plus spécialement adonnés à l'étude des sciences. Ils aimaient s'y retrouver le soir pour la discussion en commun des questions qui les intéressaient, aussi pour s'y distraire en des plaisirs variés.
Callixte, ce soir-là, hanté par le souvenir de sa maîtresse, ne s'illusionnait point sur le motif qui le poussait au Club. C'était moins le désir de rencontrer des amis chers, que de revoir les lieux où Elle avait vécu. Dès l'escalier, Callixte se remémora la sombre tragédie dont il avait été le témoin effrayé : la horde des révoltés forçant la lourde porte, tombant sur le comte de Rochefaille dans cette grande pièce ornée de livres qui, naguère, était le salon du hautain aristocrate. Mais le fumoir surtout attirait Callixte. Cette chambre avait été la chambre d'Ysolde. I,à, à la place même où sont assis Anderson et le docteur Crucial, se dressait autrefois le lit de l'aimée. C'était là qu'avaient grandi son charme et sa beauté blonde, que s'était ouverte sa puberté, que s'étaient éveillés ses sens. Callixte, par un effort de pensée, l'imaginait dans ce sanctuaire désaffecté. Il la voyait descendant du lit. y remontant, ses petits pieds posés nus sur le tapis. Il la voyait à sa toilette, les bras levés pour la coiffure, découvrant dans la psyché le coin d'ombre des aisselles. Il la voyait nue, surveillant la ligne de ses formes gracieuses. Il la voyait debout, assise, renversée, accroupie, couchée, dans toutes sortes d'attitudes qui étaient à la fois une évocation voluptueuse et cruelle. Quelle place elle tenait dans sa vie !
— Eh bien ! Callixtc, eh bien ! à quoi rêvez-vous ? Crucial lui tendait les mains. Le jeune homme secoua
sa pensée, sourit, serra les mains offertes.
— Seuls tous deux au fumoir ! fit-il, étonné.
— Oui. répliqua Anderson, seuls, Crucial et moi. Nous parlions de l'ancien temps.
— L'ancien temps ?
— C'est une façon comme une autre de désigner l'époque où régnaient Dézessart, l'abbé Coupé, le marquis de Laiglon, et lutti quanti, déclara Crucial. Bien que nos cheveux n'aient point blanchi depuis cette époque récente, elle nous semble lointaine et bruineuse, et nous éprouvions tous deux quelque difficulté à nous en rappeler les détails. Le temps étant quelque chose de très relatif, il arrive que des semaines et des mois prennent dans la mémoire la place de mois et d'années. Jamais, à l'époque du continent, nous n'avions vécu de cette vie intensive et mouvementée qui caractérise notre existence actuelle. J'ai peine à croire moi-même à tout le travail accompli. Vous souvient-il, Callixte, des bouges infects où nous nous rencontrions parfois, dans le souci de secourir des malades ou des déshérités ?
Callixte se passa la main sur le front, comme poui chasser des souvenirs obsédants.
— Oui, oui, dit-il. il m'en souvient. Tenez, je rc-vois encore, dans leur misérable logis, cette brave Catherine Jazou, sa mère paralytique et son frère idiot. Ah ' pauvres gens !
— Eh bien ! fit le docteur, la mère n'a jamais été aussi heureuse qu'aujourd'hui — sous le rapport soins, s'entend. — Elle est traitée avec tonte- sortes d'attentions. Son regard, seul, exprime une profonde douleur morale. Le meurtre de- Catherine a dû lui causer
km 179 *é
un chagrin d'autant plus grand qu'il ne pouvait s'exprimer, comme le nôtre, par des manifestations extérieures.
— Il a fallu jeter bas tout ce pâté de maisons où elle demeurait, constata Callixte. A la place, nous bâtissons maintenant de coquettes villas avec jardins. Je crois que ces villas représenteront le type de l'habitation moderne, n'est-ce pas ?
— Assurément, répliqua Anderson. J'y fais installer des ventilateurs électriques, des moteurs mettant en marche monte-plats, moulin à café, machine à coudre, que sais- je ? On pourra même s'en servir pour actionner un piano au'omatique. Ou y trouvera aussi des appareils électriques de pasteurisation. Bien entendu, cuisine électrique. La simple manœuvre d'un interrupteur permettra d'obtenir presque instantanément un à deux litres d'eau bouillante dans des samovars. Donc, thé à volonté. Je ne vous parle pas du téléphone, ni de la lumière, ni des sonneries, ni des horloges électriques. Mais je complète l'installation à l'aide des avertisseurs automatiques d'incendie et des gâches électriques pour ouvrir et fermer les portes à distance. Ce sera très bien.
— Je le crois sans peine, approuva Crucial. Et, plus tard, vous aurez aussi à nous donner des phonocinématographes : le théâtre chez soi. sur un écran, au pied du lit. sans se déranger ?
— Naturellement, mais il faut patienter un peu. Nous aurons auparavant à démolir et à reconstruire presque toute la ville. C'est une rude besogne.
— Ah ! oui, ça a changé ! dit le médecin. Depuis qu'on s'est mis à faire de l'hygiène, les maladies ont diminué de moitié. L'hôpital autrefois regorgeait de pensionnaires, aujourd'hui, il faut presque en solliciter.
I<A CITÉ DKS IDOLES
La citoyenne Polonais, employée à l'hôpital, ne sait plus que faire de ses dix doigts. J'ai grand peur qu'elle en soit réduite à égrener son chapelet.
— Qu'est-ce que vous dites de mon réseau de tramways ? interrogea Callixte.
— Mes compliments, cher ami, fit joyeusement Crucial. De Lux à Hungercity par la Chaumière et Primevère, avec embranchements à la Chaumière sur Sogno et sur Elend, voitures confortables, service fréquent, rapide. . . et gratuit. C'est parfait.
— Nous aurons encore mieux plus tard. Pour le moment, félicitons-nous d'être reliés les uns aux autres et d'une extrémité à l'autre de l'île, non seulement par téléphone, mais aussi par un bon système de transports. Nous réalisons ainsi l'unité, fort enviable dans notre situation.
— Une idée me tourmente, déclara Anderson. Je voudrais connaître l'état présent de notre planète. Je voudrais être assuré que l'Amérique existe toujours et que je pourrai y retrouver mes parents et mes amis. Le sort des bibliothèques et des musées m'inquiète aussi. Nous avions dans l'île la plupart des chefs-d'œuvre de la littérature et Parozyckz posât une bibliothèque philosophique et scientifique de premier ordre,
&L *Sl Je
LA CITE DKS IDOLKS
niais qu'est-ce que cela, en face des collections du continent ? Que sont devenus ces trésors du génie humain ? Hélas! depuis le cataclysme, nous demeurons réduits aux conjectures. Il nous faudra bien, un jour ou l'autre, construire un bon navire pour une exploration complète, un tour du monde. A une immersion correspond fatalement une émersion. Puis, des terres ont dû rester intactes. Quelle portion du globe est encore habitée ? Plus tard, avec le développement de la natalité, il nous faudra trouver — comment dirai-je ? — des exutoires au trop plein de notre population.
— Ah ! mon bon ami, fit le médecin, puissions-nous rester isolés longtemps encore. Pc contact avec d'autres peuples nous ramènerait peut-être, qui sait ? l'ancien régime et son cortège de maux et d'abus. Nos habitudes de liberté sont encore bien fragiles...
— Oui, approuva Callixte-. Il me faut souvent intervenir pour rappeler à Dézessart qu'il n'a le droit de commander à personne. '
— Callixte, dit Anderson, vous n'ignorez pas que nous allons rendre automatique le service des téléphones. Cela va permettre de libérer la ci-devant comtesse de Rochefaille, sa fille Roxane et la ci-devant marquise de Laiglon. Ne pensez-vous point qu'on pourrait leur offrir d'entrer aux Ecoles ? Pc moment est venu de développer l'éducation. Pa création de cours d'adultes s'impose. Pa citoyenne Pouremane y déploierait son admirable activité et sou dévouement sans bornes. Nous laisserions à ces transfuges du téléphone le soin des écoles enfantines.
— Avec surveillance étroite sous le rapport de l'enseignement donné par elles, hein ? se récria le docteur. Je crains fort que leur esprit soit incomplètement
IvA CITÉ DES IDOLES
libéré des dogmes anciens. Que pense la citoyenne Sara Pouremane des services de la maîtresse-adjointe : Ysolde de Rochefaille, une ci-devant ?
— Beaucoup de bien, répondit Anderson. D'ailleurs, cette jeune Ysolde ne partageait point tous les préjugés de sa caste, n'est-ce pas, Callixte ?
Callixte leva les yeux, vit le sourire malicieux d 'Anderson et ne répliqua pas.
— Callixte ! cria gaîment l'Américain, nous sommes trop sérieux, nous allons dormir. Je vous fais une partie de dames ou d'échecs, à votre choix.
— Bon moyen pour rire comme des fous, lança le docteur. Des jeux plaisants, en vérité. Ah ! il est grand temps que nous montions un théâtre. Au moins, nous aurons de quoi nous distraire.
— En attendant, je choisis les dames, déclara Callixte. Mais rendez-moi un pion, Anderson ?
— Bien, je vous rends un pion : le voici. Thé, café ou bière ?
— Thé.
Anderson appuya sur un bouton d'appel et téléphona. Quelques instants après, il retirait du monteplats le samovar fumant.
— Donc, je vous ai rendu un pion. — Ah ! docteur, pendant notre partie, vous pouvez dormir, vous qui n'aimez ni jouer ni boire. Quelle heure est-il ?
Crucial eut un regard vers l'horloge électrique de la cheminée.
— Vingt-deux heures à peine, répondit-il. A vingtquatre, nous entrerons en Fructidor.
— Cet homme est un calendrier, plaisanta Anderson. Il sait tout : L'heure et le jour du mois. Je parie qu'il sait l'âge «le la lune.
— Incontestablement, railla Callixte à son tour : c'est un lunatique... Attention, tout pion touché doit être joué. Vous méconnaissez les règles
— Vous avez raison, répliqua Anderson. Je joue donc ce pion malencontreusement touché. Vous le prenez, n'est-ce pas ? et... un. deux, trois... je vais à laine !
— Diable d'homme ! maugréa Callixte. 11 est imbattable. J'ai perdu, j'ai perdu sûrement.
La porte s'ouvrit et Clairière entra, suivi de Nil.
— Bonsoir, camarades ! dit joyeusement Clairière. Nous vous apportons une bonne nouvelle. Parozyckz vient de découvrir un minerai radifère, une espèce de pechblende dont il espère tirer, lui aussi, du radium. Nous n'avons plus rien à envier au continent disparu.
— Bravo ! approuva Crucial. Le progrès marche. Clairière eut un mouvement de fierté .
— Certes ! fit-il. On inaugure à Elend une charrue électrique. On va labourer cinq hectare^ en dix heures. Qu'est-ce que vous dites de cela ? Vous allez voir les belles récoltes. Je parie pour une surproduction de 25 %. Ah ! oui, le progrès marche.
— Eh bien ! et le four électrique de Sogno qui nous donne 35000 !
— Oui, une merveille. Obtenir 2000 kilogrammes d'acier en une journée pour une consommation de 120 kilowatts !
— Et la soudure autogène qu'il permet sur des pièces dont la surface de section atteint jusqu'à 150 centimètres carrés !
— Le continent a bien fait de disparaître, n'est-ce pas ? fit Anderson en riant.
— vSans le cataclysme, en tous cas, intervint Nil, nous n'aurions jamais connu la vraie liberté, Faisance,
gs 184 ^a
LA CITÉ DKS CDOI.ES
la prospérité générale. On ne meurt plus de faim ni de privations, aujourd'hui, et les femmes n'ont pas besoin de se prostituer pour avoir droit à la vie.
— Oui, oui, s'écria Clairière. Tous les citoyens qu'il m'arrive d'interroger répondent de même : « Il fait bon vivre ! »
— Parbleu ! Plus de soldats, plus de curés, plus de juges, plus de capitalistes ! dit Nil, tout joyeux.
Anderson servit, sur un plateau, de nouvelles tasses de thé.
— Mon camarade, fit-il, le plus curieux de l'aventure, c'est que ces soldats, curés, juges et capitalistes ne se plaignent pas
— Pourquoi se plaindraient-ils, étant tout aussi heureux que nous ? En somme, sous l'ancien régime, tous ces gens-là faisaient quelque chose, même quand ils ne faisaient rien. Aujourd'hui, ils font quelque chose d'autre simplement, mais quelque chose d'utile à la collectivité. Ils n'ont perdu que la place qu'ils occupaient sur les hauts barreaux de l'échelle, voilà tout.
— Ah ! dominer, dominer ! murmura Callixte. rêveur. Se croire d'une essence supérieure aux autres hommes parce qu'on occupait un poste important de la République, ou parce qu'on était riche, ou parce qu'on s'était mis à la tête d'une grosse entreprise. Il fallait voir autrefois ce cabotinage imbécile de gens qui se fussent crus déshonorés de rendre son salut à un employé subalterne. Comme tout cela est loin, heureusement !
— Vous rappelez-vous, camarades, ces bipèdes d'os et (1. chair comme nous qui se faisaient appeler « Excel-
Auguste Majesté. Monseigneur... s (pie sais-je ? demanda Nil.
— Oui. dit Anderson. A distance, cela parait comique.
m l85 es
Mais vous rappelez-vous aussi que l'homme, en ce tempslà, n'était qu'un vil bétail pour certains autres hommes ? Un monarque disposait de la vie de ses sujets comme je puis, moi, disposer de ma personne. Il s'en trouvait pour dire : « Tant qu'il me restera un homme, la guerre continuera. » Et les malheureux couraient se faire tuer pour le bon plaisir du monarque. Ah ! oui, tout cela est loin ! Et pourtant, cette époque-là, nous l'avons vécue !
— Puissions-nous ne la revoir jamais ! fit gravement Crucial.
Les cinq hommes demeurèrent un moment silencieux, renversés dans leurs rocking chairs. La fenêtre, grande ouverte, donnait sur la place où les bruits se faisaient plus confus et plus rares. Des musiques, au loin, mouraient. Et, dans l'air attiédi, montaient des parfums de verveine.
Alors, clairement, une parole traversa l'espace. Elle semblait venir de l'autre extrémité de la ville, elle était un ricanement et un sanglot.
— Jérusalem ! Jérusalem !
Anderson eut à peine un sourire.
— Ce n'est rien, dit-il à mi-voix, c'est Jazou.
USÉ par cinquante ans de labeur et mal remis encore d'une maladie de plusieurs mois, le vieux Pouremane reposait sur son lit, la tête haute, les mains croisées.
— Eh bien! père, dit Sara, comment vas-tu ce matin ?
— Mieux, mon enfant, beaucoup mieux. Je vais me lever.
— Allons donc ! Pourquoi faire ? Demeure au lit quelques heures encore. Tu as assez travaillé, n'est-ce pas ? tu as droit au repos.
— Vrai, vSara. je n'aurais jamais cru pouvoir me reposer un jour autrement que sous la terre.
— Tu le vois, père, tout arrive.
— Alors, vSara, si tout arrive, je voudrais bien, à mon tour, que tu sois un peu heureuse.
— Je le suis, père.
— Ta, ta, ta... oui, tu es heureuse, tu as ce qu'il te faut, mais je sais bien ce que je veux dire.
I,a voix du père Pouremane s'adoucit, se fit caressante et timide. Il reprit :
— Tu n'es pas aimée, ma pauvre fille Sara essuyait vivement une larme.
— Allons, voilà que tu pleures !
^ 187 jgg
— Mais non, père, mais non... Parlons d'autre chose, veux-tu? Te plais-tu dans notre nouvelle demeure?
— Comment ne se plairait-on pas dans la maison des merveilles? Tout est beau, ici. et confortable et luxueux. Ah ! mes pauvres petits ! mes pauvres petits ! S'ils pouvaient voir tout cela !
— Puisque tu te sens mieux, père, je te laisse. J'ai été chargée de l'inspection trimestrielle de la Régie du Domaine. Je vais la commencer dès aujourd'hui. Ma présence est inutile aux Ecoles et, au surplus, je trouverai peut-être le temps d'y passer.
— Embrasse-moi !...
Sara traversa le jardin et sortit. Justement, devant sa porte, elle eut la surprise de trouver Clairière et le cidevant marquis de Laiglon empressés autour d'un graphomètre. Clairière rectifiait la position horizontale du limbe à l'aide du niveau. Laiglon surveillait le fil à plomb. A distance, des jalonneurs disposaient leurs tiges bicolores.
— - Que faites- vous là, Clairière ?
— Ah ! c'est vous, citoyenne Pouremane ! Eh bien ! mais, nous préparons une plateforme roulante. Le tramway n'est pas très pratique, il faut l'attendre... Citoyen Laiglon, combien trouvez- vous pour l'angle des
angentes ?
— Cent vingt degrés.
— Le rayon ?
— Huit cents mètres.
— Très bien... (au revoir, citoyenne Pouremane!)... si vous avez vos tables, camarade Laiglon, donnez-moi donc tout de suite l'ordonnée sur la tangente et l'abscisse...
vSara sauta légèrement sur le marchepied du tramwa3r.
I,A CITK DES IDOLES
flHPft
Mal remis encore dune maladie de plusieurs mois, le vieux Pouremane reposait sur son lit (P. 1 87)
Un seul voyageur occupait l'unique classe de la voiture : Dézessart. Il se leva, salua la jeune fille avec déférence et se rassit.
— Je vais à Klend, crutil nécessaire d'expliquer. Le citoyen Belhomme, délégué des Forêts, m'y a donné rendez-voUS. Nous avons tout un chargement de bois à transporter à Primevère. On va le vulcaniser, vous comprenez? De mon temps — je parle de l'époque où j'avais l'honneur d'être maire de Lux — on carbonisait la surface du bois pour le préserver. Maintenant, on vulcanise. C'est une idée de Monsieur... du citoyen Anderson. Il a fait installer à Primevère de grands cylindres de tôle. I.'- bois y reste soumis pendant huit heures à toutes
sortes de préparations...
Eh bien ! s'il se conserve mieux ?
— Oui, sans doute, mais ça oblige à transporter tout le bois à Primi
Sara réprima un sourire devant la mauvaise humeur de Dézessart.
— Citoyen Dézessart, dit-elle, je crois deviner chez vous quelque mécontentement. Auriez-vous vraiment à vous plaindre de votre position ?
Dézessart balbutia :
— J'ai à me plaindre ?... non, je n'ai pas à me plaindre... mais enfin, je suis obligé de travailler... A l'occasion, même, il m'est arrivé de faire le wattman. C'est humiliant.
— .Citoyen, le travail n'est pas humiliant quand tout le monde travaille.
— Je ne dis pas, mais...
Le tramway venait de s'arrêter devant l'ancien Tribunal, devenu le Magasin du Domaine. Sara descendit, trouva Nil occupé à vérifier un inventaire mobilier, avec l'aide de Villance. Dans la salle où Pigé rendait autrefois la justice, on voyait Golden, Chrétien et Couard déplaçant.des fauteuils, des tables, des lits. Nil tendit la main.
Villance s'inclina avec grâce et Couard, caressant d'un geste familier les loupes de son crâne, prononça quelques paroles aimables. Golden, court et ventru, disparaissait à moitié derrière un coffre. Fatigué, le citoyen Chrétien s'était assis.
— Nous terminions notre inventaire, dit Nil. Nous n'avons plus guère de mobilier en réserve mais, du moins, toute la population est servie. Chaque famille de l'île a ce qu'il lui faut sous ce rapport. Nos meubles sont confortables, élégants même. Ah ! qu'il est loin, le temps des grabats dans les bouges ! Du reste, vous allez voir cela au cours de votre inspection, citoyenne.
vSara voulut alors qu'on lui exposât en détail l'organisation du Domaine.
•ba 19° JMSS
— C'est très simple, expliqua Nil. Comme les autres Régies, celle du Domaine fonctionne suivant les principes acceptés aux cours des délibérations des Comités. Nos attributions sont de deux sortes : logement et ameublement élémentaire. Le reste, meubles de luxe ou d'ornement ne nous regarde pas, c'est l'affaire du Commerce. Vous savez, citoyenne, que les demandes nous sont adressées par écrit, sur formule spéciale, et accompagnées du carnet de compte du demandeur. Nous le débitons de la valeur du logement ou de l'ameublement accordé et nous en envoyons le double à la Comptabilité centrale, autrement dit, la Banque. Chaque citoyen a droit à un crédit donné de loyer et d'ameuble ment. Quand le crédit est dépassé, on fait une ristourne qui se répartit sur ses autres crédits. De la sorte, un citoyen qui exigera un logement particulièrement luxueux devra restreindre ses besoins de quelque autre manière, sous le rapport des vêtements, par exemple, ou de la table. Cette restriction, d'ailleurs, n'est que pour éviter le gaspillage et préserver le bien-être de tous. Au contraire, celui qui se contente d'un logement de valeur moindre, quoique salubre, naturellement, bénéficie d'une ristourne à son actif.
Villance apportait les livres. Sa chevelure pommadée, ses moustaches fières, le paraient de cette séduction qui mettait autrefois toutes les femmes à ses genoux. Il essaya d'attirer l'attention particulière de .Sara. Mais Sara s'était penchée sur l'un des registres, indifférente aux langoureuses œillades du romancier.
— Voici les casiers sanitaires des immeubles, dit-il. Et tandis que Sara examinait les livres. Nil parlait,
montrait les rapports de la Régie du Domaine avec la Régie du Génie — qui construisait ses habitats — la
Régie du Commerce de Gros — qui les meublait — la Régie de l'Energie — qui leur fournissait l'eau, la lumière et la force motrice — la Régie des Transports — qui amenait à chaque demeure les denrées et objets divers nécessaires à ses habitants. Chaque régie avait, d'ailleurs, des rapports semblables avec les autres. La Régie du Génie passait des écritures avec la Régie des Mines et de la Métallurgie et avec celle des Eaux et Forêts pour la fourniture des matériaux de construction, avec celles de l'Energie et des Transports pour leur utilisation immédiate — et la Banque balançait le tout. De la sorte s'établissait le Budget de la consommation. Son rapport avec le Budget de la production constituait la fortune publique.
— Nous sommes riches ! s'exclama Golden qui, tout à coup, se souvint d'avoir été banquier aux jours heureux du continent. Nous sommes riches ! Le denier, d'après le journal, vaut i fr. II. Le régime a du bon.
— Ah ! ah ! vous y venez, citoyen Golden ! cria Nil, gaiement. Vous ne regrettez rien de l'ancien temps ?
— Heu ! heu !... Non. Je ne suis pas fâché d'avoir vu disparaître toutes ces petites boutiques de marchands de vins, d'épiciers et autres qui vivotaient, se mangeant la laine sur le dos. Ça n'était pas du commerce, ça. Le commerce, voyez-vous, je ne le comprends qu'en grand. Des monopoles, des trusts, des grandes machines, quoi ! Ça, c'est du commerce !
— Vous les avez, maintenant, les grandes machines, puisque la production va tout entière à nos magasins du Sozialstaat.
— Oui, oui, sans doute... Oh ! moi, je ne suis pas mécontent, du tout, du tout... (Un coup de main, citoyen Couard, un coup de main pour ranger ce lit contrele mur.)
Elle glissa sur ses genoux, écarta les mains du malheureux. découvrant un visage baigné de larmes (P 197)
hA CITÉ DES IDOLES
Sara se fit apporter le dossier des réclamations. Il y en avait deux émanées de Pigé, l'ancien juge, et de Dupaty, l'ex-notaire. Nil fit remarquer qu'il ne pouvait être fait droit, pour le moment, à la réclamation de Pigé. L,e cidevant censeur de la moralité humaine venait d'être isolé et soumis à un traitement psychothérapique à la suite de tentatives de viol sur deux charmantes fillettes. Un pavillon dépendant de l'Hôpital avait été affecté à la garde des malheureux que la société d'autrefois appelait « criminels » et que celle d'aujourd'hui qualifiait de « malades ». Sara décida qu'elle visiterait la demeure de Dupaty, auteur d'une réclamation au Domaine.
— J'aurai à voir les locaux nouvellement aménagés, dit-elle.
— Citoyenne, la liste est à votre disposition. L,a désirez-vous maintenant ?
— Non, plus tard. J'nime inspecter « à l 'improviste ». Nil sourit.
— Nous étions prévenus par le journal, fit-il.
— Oui, mais avouez que vous ne m'attendiez pas si tôt ?
— Cela n'a aucune importance, citoyenne. Nous ne travaillons plus pour des patrons, mais pour nousmêmes. Quelle meilleure garantie peut-on avoir de la bonne exécution du travail ?
— Souhaitons que tous l'aient compris ! répliqua la jeune fille. A bientôt, citoyens !
Dans la rue, Sara marcha lentement, tout à coup envahie par un rappel de souvenirs. Jamais, depuis la Révolution, ne lui était venue à l'esprit l'idée de s'arrêter pour regarder autour de soi. A vivre de la vie animée des novateurs, elle n'avait vu que des relations
de mouvement. Et voici qu'il lui semblait découvrir un monde nouveau ! La rue était plus riante, les maisons plus claires. Les boutiques sombres où fréquentaient jadis de rares clients avaient disparu. Le sol était propre et nivelé, les trottoirs larges. Les passants, surtout, différaient des passants d'autrefois. Plus de blouses, plus de loques déchirées, plus de haillons ni de pieds nus. La blouse se revêtait au moment du travail et seulement pour le travail. Les citoyens avaient droit aux vêtements confortables comme à la nourriture et au logement. Surtout, on ne rencontrait pas de malheureuses femmes chargées de volumineux paquets, ni d'hommes de peine tirant la pesante charrette. Le Sozialstaat avait vu dans l'être humain autre chose qu'un animal-porteur, et cette besogne de transport s'opérait mécaniquement. Même les travaux des champs, si durs naguère, se bornaient à la conduite et à la surveillance de machines. La rue. surtout, respirait le bonheur. Plus de mendicité, plus de prostitution ! Etait-ce donc possible ? La femme pouvait maintenant aimer à sa guise et donner les baisers qu'elle voulait, quand elle voulait et à qui elle voulait ! Plus de ces misérables traînant le long des murs leurs faces amaigries où se lisaient les privations et la faim ! Plus de petits enfants chétifs dressés à l'apitoiement du passant ! Plus de vols, plus de crimes causés par la cupidité ou le besoin ! Partout la santé, la joie, le contentement de vivre ! Et elle avait été cause un peu de tout cela !
Sara s'étonnait encore. Elle en venait presque à battre des mains, comme une fillette.
— Plus de malheureux ! s'écriait-elle. Plus de malheureux !
— En voici un, Sara ! dit une voix.
I„A CITÉ DES ILKtLES
Elle se retourna, un peu surprise et effrayée.
— Oh ! c'est vous, Callixte ! rit-elle.
Maintenant une émotion l'étreignait si fort qu'elle dut s'arrêter et comprimer les battements de son cœur. Bravement, elle trouva la force de répondre :
— Je ne puis croire que vous soyez malheureux. Callixte eut un soupir et un regard.
— Père demande souvent de vos nouvelles, poursuivit Sara. On ne vous voit plus...
— Si vous rentrez, je rentre avec vous, proposa l'ingénieur.
— Oh ! c'est cela, c'est cela !...
Le tramway passa. Les deux jeunes gens s'y installèrent côte à côte et rirent le trajet sans rien dire.
Sara ouvrit la porte de son salon. Callixte se laissa tomber sur un siège, la tête dans ses mains, et, soudain, sanglota. Sara se tenait devant lui, toute droite.
— Comme vous souffrez ! dit-elle.
Elle glissa sur ses genoux, écarta les mains du malheureux, découvrant un visage baigné de larmes. Elle même maintenant pleurait. Alors, avec des tendresses de mère, elle prit son mouchoir, essuya les larmes de Callixte et lui baisa les yeux.
— Allons ! gémissait-elle, allons !...
Mais les pleurs de Callixte redoublaient et sa poitrine se soulevait de courts sanglots.
— Comme tu souffres ! Je n'ai jamais vu un homme pleurer ainsi !
Sara, à son tour, s'essu)-a les yeux. Elle eut un accès d'héroïsme.
— Elle ne t aime plus ? murmura-t-elle. i
El Callixte hacha des paroles à travers ses larmes.
— Elle ne nr*a jamais aimé... Seulement... j'espérais...
83ST c97 1
j'avais l'illusion... Aujourd'hui, c'est bien fini... elle me repousse... refuse de me voir... Et maintenant, c'est... c'est un autre qu'elle aime... Elle aime pour la première fois de sa vie... et elle ne veut plus me voir... jamais, jamais... C'est fini, fini, fini !...
— Comme tu l'aimes !... soupirait la jeune fille.
— Si je l'aime ! Ah ! oui, je l'aime ! Elle est tout pour moi, tout !... Je l'aime au point de la recevoir des bras d'un autre et encore de lui demander pardou !
Callixte avait eu un éclat de rire amer dont l'écho sonna tristement au cœur de Sara. Et tous deux demeurèrent longtemps côte à côte, mêlant leurs larmes. Parfois, Sara laissait échapper une plainte.
— Nous serions si heureux ! disait-elle, si heureux !... Pourquoi faut-il que la raison ne suffise pas à nous donner le bonheur !
Ea porte, tout à coup, s'ouvrit. Ee père Pouremane était devant eux, et sa longue silhouette courbée parut plus cassée encore, et plus lasse.
— Pauvres enfants ! fit-il.
Son regard étonné demandait tant de choses, que Sara, héroïque, voulut expliquer l'étrange situation de ces êtres qui pleuraient, si près l'un de l'autre, un inaccessible bonheur.
— Nous ne nous aimons pas ! dit-elle.