‹ La cité des idoles; roman inéditChapitre 8 sur 10 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Thermidor finissait. Tout Lux, ce soir-là, s'était réuni sur la dune pour y goûter l'exquise fraîcheur venue du large et se délasser des soucis du jour. La mer, calmée, frémissait à peine, et c'était une joie de voir des équipes de nageurs évoluer devant la grève. Il y avait aussi des barques où des jeunes gens se livraient d'amusantes joutes; d'autres où des couples enlacés s'en allaient au gré de la brise, indifférents à tout ce qui n'était pas leur amour. On avait vu partir ainsi Yillance et Inès Golden, même Dézessart et la ci-devant marquise de Laiglon que son mari, par condescendance pour le régime nouveau, autorisait à agir en femme libre, en citoyenne émancipée. Yillance, maintenant débarrassé de toute hésitation d'ordre dotal, grâce à l'anéantissement des richesses, se décidait à choisir enfin Inès Golden comme dame élue de ses pensées. Il avait, depuis les dernières calendes, perdu et reperdu Ysolde de Rochefaille — toujours fantasque et insaisissable — et essayé, huit jours durant, de ressusciter l'ancienne idylle vécue un temps avec la mère, la ci-devant comtesse de Rochefaille. beauté brune et mélancolique que son veuvage nimbait d'une grâce touchante et d'un charme mystérieux. Sur terre, c'étaient d'autres jeux, plutôl sportifs, OÙ

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tilles et garçons rivalisaient d'adresse et de force. La coéducation, voulue par le Comité directeur du Sozialstaat, produisait déjà ses fruits. Les sexes avaient cessé de se croire ennemis. Les jeunes filles n'étaient plus ces êtres timides que les mères, jadis, dressaient à rougir devant certaines paroles. Les jeunes garçons ne voyaient pas dans la femme cette proie, plus ou moins facile, qu'il convient de séduire et de maîtriser. L'amour, enfin, jetait bas les convenances stupides d'un système social disparu. Cette idée commençait à germer parmi le peuple qu'il n'y a pas de honte à aimer et que la chasteté n'était point une vertu. Quelques générations encore, et tout un monde moral nouveau, puissant, fort et libre, allait fleurir sur les débris de l'ancienne éthique où l'arbitraire se mêlait à la méconnaissance des lois de la nature et des besoins physiologiques.

Çà et là, des groupes s'étaient formés, suivant les affinités et les goûts. Malgré la pénétration journalière des classes et l'évanouissement, du moins apparent, de toute inimitié entre vainqueurs et vaincus, les ci-devant bourgeois se congrégeaient de préférence. On les voyait réunis en tas, sur la dune, presque serrés les uns contre les autres, tantôt autour du marquis de Laiglon, tantôt autour de Mme Polonais ou de l'abbé Coupé. Ce soir-là, Mme Polonais avait l'honneur d'occuper le point centre du groupe, et les paroles qu'elle prononçait trouvaient dans son auditoire la plus religieuse attention.

— Mon cher marquis, disait-elle, nous sommes tombés bien bas. Quoique les mœurs d'aujourd'hui autorisent ces choses, je ne puis me faire à l'idée qu'une femme mariée ait le droit de ne plus aimer son mari.

— Vous voulez parler de ma femme, hein ?

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r,A CITÉ DES IDOI.KS

— Mon Dieu ! mon cher marquis, oui et non. A votre place, peut-être n'aurais-je point cédé. En tous cas, M. Dézessart est également bien coupable. Si la gangrène se met parmi nous, hélas !...

— A ma place, à ma place... Ah ! citoy... (pardon !) Madame Polonais, je me demande ce que vous feriez à ma place. Il n'y a plus de tribunaux pour nous séparer de corps et de biens, ma femme et moi ; il n'y a plus d'Eglise pour annuler notre mariage, alors, quoi ? Laissons faire, laissons faire, c'est le mieux. D'ailleurs, ma femme est charmante et se conduit fort correctement avec moi.

- Oui, reprit Mnie Polonais, nous sommes bien bas. Tout vient de notre manque de religion. Dire qu'on a transformé nos églises en salles de conférences !

— Hélas ! soupira l'abbé Coupé, à demi enfoui dans le sable entre Mmcs Chrétien et Couard.

— Pour moi. dit Mm Polonais, je n'ai jamais cessé de faire mes dévotions, matin et soir et de réciter mon rosaire. Mon rosaire, d'ailleurs, ne me quitte point. Tenez, le voici.

Elle avait tiré l'objet de sa poche et le montrait à l'assistance, envahie soudain d'un pieux respect.

— Vous rappelez-vous, poursuivit-elle, le bon temps où florissaient si bien nos œuvres de piété ? Ah ! qu'est devenue notre Congrégation des servantes de Marie? Yons en étiez, petite- Roxane ! Et vous aussi, ma chère comtesse ; et vous aussi, Madame Couard ! Mon Dieu ! comme tout cela est loin ! Nous avons abandonné Dieu. Dieu nous fera-t-il miséricorde D

— N'en doute/, pas, Madame Polonais, n'en doute/. pas ! lit l'abbé Guipe, les deux mains dans les poches de son veston clair. La miséricorde de Dieu est infinie !

Balu/.ot, dont le grand corps se profilait sur le sable à la poursuite d'un crabe échappé, se redressa et dit :

— On peut toujours garder sa religion au fond du cœur.

L'abbé protesta.

— Cela ne suffit pas, Monsieur Baluzot, fit-il. Le culte public est un des articles essentiels de notre foi. Nous pécherions gravement si nous laissions échapper quelque occasion de rétablir le culte si brutalement supprimé par une révolution impitoyable.

— Malheureusement, intervint le ci-devant marquis de Laiglon, la foi s'en est allée. Nous pourrions à la rigueur ouvrir un lieu de culte en quelque logis abandonné, mais combien serions-nous de fidèles ? Le peuple, hélas ! ne croit plus. Nous le nourrissions d'idéal : il préfère se gaver de réalités. Nous ne le ramènerons plus, allez !

■ — Il faudrait, je le crains, un miracle ! soupira Mme Polonais. Mais Dieu ne fait plus de miracles !

— Femme de peu de foi ! lança l'abbé. Cette île échappée au cataclysme universel n'est-elle point le témoin d'un surprenant miracle ? Notre existence est une preuve que Dieu fait toujours des prodiges et qu'il ne nous a pas abandonnés.

— Amen ! conclurent Mmes Chrétien et Couard.

Le silence, un moment, régna dans le groupe des anciens notables. A quelque distance, sur la grève, une musique se faisait entendre, langoureuse, étrangement rhythmée, prétexte à des danses nonchalantes où des jeunes filles déployaient toute la grâce de leurs attitudes, réalisant des ensembles plastiques savamment conçus. Elles étaient peu vêtues, ce qui indigna Mnie Polonais et les autres dames de la Congrégation.

Tout Lux s'était rcuni sur la dune pour y goûter l'exquise fraîcheur K? venue du large et se délasser des soucis du jour I P. 201 ) .

— Voyez ! fit Mme Pigé — que la fréquentation de son malheureux mari avait rendue particulièrement prude — voyez ! Est-ce là un spectacle à offrir à d'honnêtes gens ? Ces jeunesses ne respectent plus rien !

M. Golden s'était retourné vers les danseuses.

— Hé ! hé !...

Mais il borna à cette double interjection l'énoncé de ses sentiments.

— Mon Dieu ! s'écria Mme Polonais, quand on pense que ces spectacles impurs ont remplacé nos cérémonies saintes ! Où est-il le temps où nous processionnions, cierge en main, derrière les saintes reliques ! Au lieu des dévotes personnes de la paroisse et des dames de la Congrégation revêtues de l'écharpe bleue à laquelle Notre Saint-Père le Pape avait attaché des indulgences toutes spéciales, on voit défiler ces jeunesses à peu près nues ! Pouah ! quelle honte !

— Voyez-les se trémousser! ajouta M"'' Couard.

Oh ! Monsieur Dupaty, regardez celle-ci, la première. Elle a le ventre nu ! Si c'est permis !

M. Dupaty écarquillait les yeux, regardait attentivement le groupe charmant des ballerines renversées en des poses lascives, parmi des fleurs, des guirlandes et des étoffes vaporeuses. Et MM. Chrétien, Couard -et Baluzot se haussaient pour mieux juger d'un spectacle aussi particulièrement scandaleux. Le marquis tortillait sa moustache, cependant que l'abbé Coupé, sans doute empli de saintes fureurs, roulait des yeux brillants et tendait vers l'opprobre ses lèvres tremblantes.

— Une honte ! répéta Mme Polonais.

Les danses avaient cessé, et c'étaient maintenant, d'autres jeux. Il semblait que l'art grec exerçât sur la société nouvelle une influence décisive. Après des siècles et des siècles de laideur chrétienne, la Beauté surgissait de l'oubli. Le souci des formes harmonieuses présidait aux luttes des jeunes gens. Même, peu à peu, le vêtement remontait à ses sources : protéger et non laidir. On voyait des femmes errer çà et là sur la grève, enveloppées d'une simple gaze. Il y en eut une, un soir, devant la foule, qui, toute nue, pareille à Phryné, entra dans la mer ! La Beauté, vengée, retrouvait son culte et ses adorateurs. Les misérables légions de saints pouilleux dont s'enorgueillissait le ciel ridicule des christicoles, fuyaient devant les Astarté ! L'avenir s'auréolait de lumières. Libérés des antiques superstitions économiques et des chaînes d'une morale avilissante, les hommes allaient connaître enfin la volupté de vivre...

Callixte passa, au bras du docteur Crucial.

— Nous serions heureux, dit-il tristement, si nous pouvions arracher de nos âmes cette herbe empoisonnée

qu'y ont laissée des générations d'éducateurs ignorants ou coupables : la jalousie !

- Des générations succéderont à celle-ci, répliqua t racial, avant que tout le poison ne soit éliminé ; Calhxte allait répondre, mais il aperçut Ysolde arrêtée a quelques pas de lui. Et brusquement, comme effrayé il fit demi-tour, entraînant le Docteur vers l'autre extrémité de la grève.

Ysolde venait d'aborder un groupe où palabraient quelques personnes : Nil, Fisher, Andersen et Sara Pouremane.

- Citoyen Anderson. dit-elle, voulez-vous m'accorder un moment ?

Poliment, Anderson se détacha du groupe, conduisant \ solde un peu à l'écart, hors du sillon des promeneurs. *

~ Je vous écoute, citoyenne, fit-il. A quoi clois-je la laveur de votre entretien ?

Ysolde posa ses regards sur ceux d'Anderson. Les yeux^ bleus de l'Américain n'eurent pas une fai-

- Mon ami... dit-elle - vous me permettez de vous appeler « mon ami » j'ai gravement à me plaindre de vous. ^

- Ce préambule est plein de menaces. Et comment je vous prie, ai-je mérité ce reproche ?

- Yous me négligez !... Je vous avais demandé de me venir voir, j'aurais été heureuse de causer avec vous peureuse de votre présence... Yous n'avez pas parti attacher un grand prix à cette invitation, car vous n'êtes jamais venu.

- Je suis un criminel... Pourtant, votre beauté votre séduction, votre charnu- sent plus coupables que ^ 207 -^

moi. Leur éclat brûle comme le soleil, dont la vue ne se peut supporter...

— Oh ! assez de fadaises !

Ysolde rapprocha son visage de celui du jeune homme, lui soufflant des paroles rapides, tremblantes presque de rémotion contenue.

— Ecoute ! dit-elle. J'en ai assez de toutes ces hypocrisies... Je t'aime ! Oui, c'est stupide, mais je veux te le dire, car je ne puis plus supporter ton indifférence. Je t'aime !... Et tu es le premier à qui je fasse un tel aveu... Je te le jure, je n'avais jamais aimé personne avant toi... Oui, j'ai eu des amants... des jouets... dont les assiduités m'amusaient. Mais toi... toi ! Je ne sais, depuis quelques jours, ce qui se passe en moi. C'est une espèce de folie, je ne vis plus, je ne dors plus, je n'ai de goût à rien... J'ai chassé mes amants... je suis très malheureuse... je pense à toi... je te désire, je voudrais être dans tes bras... brisée... brisée par tes étreintes... Jamais je n'aurais cru pouvoir aimer un homme à ce point ! Oui. c'est la première fois. Et il faut que cette passion soit bien forte pour que je vienne ainsi te dire que je t'aime... moi, l'indifférente, dont la vie s'écoulait parmi la brume des demi- sensations, des demi-chagrins, des demi-joies ! Je t'aime !... Ecoute, je ne puis plus attendre, je te veux, je te veux !... Prends mes lèvres, tiens, prends-moi toute, je suis à toi, à toi !...

Auderson, étonné, regardait Ysolde. Jamais il ne l'avait vue ainsi. Sa frêle nature se raidissait toute, ses yeux luisaient de flammes sauvages, et il y avait de la folie jusque dans sa chevelure blonde. Il se rappela tout à coup leur première rencontre, à ce même endroit, au sortir d'une séance de la Commission d'intérêt local. Il revit surtout l'admiration enthousiaste de Callixte et

comment cette beauté perverse s'était jouée du pauvre amoureux. Il revécut soudain d'anciennes heures où Callixte, abattu, venait conter sa peine en de lamentables soupirs. Il semblait que son malheureux ami eût laissé des lambeaux de son cœur à tous les caprices d'Vsolde.

— Je suis flatté de vos paroles, dit-il froidement. Je connais quelqu'un qui les eût écoutées à genoux... Mais...

— Assez ! tais-toi ! cria Vsolde, tu vas dire que tu ne m'aimes pas ! Oh ! je t'en supplie, ne me dis pas cela, ne me dis pas cela !... laisse-moi espérer... Que m'importent les autres !... c'est toi que j'aime et que je veux, c'est toi !

Elle tendait vers lui sa bouche ardente et ses yeux fous.

Anderson secoua lentement la tête.

— Je ne puis vous aimer. Ysolde, dit-il. Ne me demandez pas pourquoi. Adieu !...

Il se retourna, vit Callixte et Crucial qui s'avançaient vers lui et, soudain décidé, marcha à leur rencontre.

Callixte, anxieux, l'interrogeait du regard. Mais les yeux clairs de l'Américain exprimaient une telle sérénité souriante, que Callixte en fut tranquillisé.

Ysolde était demeurée toute droite, à la place même où l'avait laissée Anderson. Il lui fallut quelques instants avant qu'elle pût comprendre son humiliation et toute l'étendue de son malheur. Enfin elle se ressaisit, vit s'éloigner le seul lmmme qu'elle eût jamais aimé. Tristement, elle remonta la grève, s'enfonçant dans la solitude et le silence.

Les musiques avaient cessé. Les ballerines reposaient en des poses gracieuses, sur de lourds tapis. L'équipe de-

hM 209 *^ is.

nageurs avait regagné la terre, et la brise ramenait doucement les couples amoureux. La nuit qui sortait du sol alanguissait les conversations et les faisait plus basses. Un peu de mystère se mêlait aux ombres des choses.

Alors, sans qu'on eût remarqué son approche. Jazou fut au milieu de la grève, entre les anciens bourgeois et les novateurs, entre les nageurs et les ballerines, entre les amoureux et les musiciens. Sa longue chemise blanche pareille, dans le crépuscule, à quelque robe monacale, le vêtait d'une dignité un peu étrange. Ses yeux déments lançaient des flammes plus vives, son rire s'était tu et sa voix caverneuse avait des sonorités redoutables.

Debout devant la mer, au milieu du peuple assis ou couché dans le sable de la dune, il tendait ses grands bras vers le large.

— Là !... disait-il, là !... là !...

Dans le ciel montré par ce fou, quelques légers nuages s'amoncelaient.

— Ne voyez- vous point ? reprit- il.

M""' Polonais s'était à demi retournée et scrutait l'horizon.

— Il n'y a rien, n'est-ce pas ? demanda-t-elle au citoyen Coupé.

— Oh ! mon Dieu ! non, chère Madame ; il n'y a rien que ce fou et ses élucubrations. Il est bien fâcheux qu'on le laisse errer ainsi en liberté !

- Il est si inoffensif ! protesta le marquis. Il ne ferait pas de mal à une mouche.

— Oh ! moi, il ne me gêne pas ! dit Golden, les mains croisées sur son ventre rebondi.

— Ni moi ! fit Couard.

— C'est un très honnête garçon ! déclara Baluzot. Jazou continuait de crier et de montrer le ciel. Puis,

..Regardait attentivement le groupe charmant des ballerines renversées m des poses lascives, parmi des fleurs et des étoffes vaporeuses (P. 206).

tout à coup, il se laissa tomber à deux genoux et sa face extatique rayonna. Il parut aux personnes voisines qu'il dialoguait avec quelque être invisible, perdu dans les cumulus de l'air.

— Oui, vSeigneur !... faire pénitence... oui, oui... prier pour les pécheurs... hi ! hi!... Au nom du Père et^du Fils...

I h- nouveau, M»ne Polonais tendit le cou, regarda e l'air et ne vit rien. Curieuse, elle interrogea Jazou.

— A qui parlez- vous, mon ami ? dit-elle doucement.

— Ne le voyez- vous pas ?... s'écria l'insensé. Le bon Dieu !...

— Comment est-il ? questionna le citoyen Coupé. Jazou demeurait à genonx dans le sable. Il joignit les

mains.

— Il porte uneg rande robe bleue et je vois son cœur dans sa poitrine... Il montre son cœur...

— Et que dit-il ?

— Qu'il faut faire pénitence... prier pour les pécheurs... construire un sanctuaire dédié à son Sacré-Cœur et baiser la terre devant la grotte du bois de pins... et manger de l'herbe qui est à côté. Pénitence ! pénitence ! Tenez, le voilà qui se penche vers moi. Il me serre la main... (eh ! là ! pas si fort !) Vous le voyez bien !

— Mon Dieu ! oui, je le vois ! s'écria Mme Polonais qui s'était levée.

— On ne distingue pas très bien, fit Baluzot.

— C'est le nuage... hasarda Golden.

— Il n'y a rien du tout, déclara Couard. L,e citoyen-abbé s'était dressé soudain.

— Je le vois aussi ! clama-t-il. Oui, c'est bien le divin Sacré-Cœur ! C'est Jésus ! c'est Jésus !

— Bigre ! grogna Baluzot.

— Nom de Dieu ! fit le marquis.

Tous s'étaient levés. Et l'émotion gagnait de proche en proche, envahissait les groupes de nageurs et les musiciens, même les amoureux et les ballerines.

— Qu'y a-t-il ? interrogeaient des voix.

— Un miracle ! un grand miracle ! hurlait le citoyenabbé. L,e Sacré-Cœur vient d'apparaître à cet innocent. Je l'ai vu moi-même, et dix autres personnes l'ont vu comme moi. C'est un grand miracle !

— C'est une plaisanterie ! affirma tout à coup Anderson. J'ai regardé comme vous, en même temps que vous, citoyen Coupé, et je n'ai rien vu.

— Nous avons tous regardé, dit Sara. Il n'y avait rien qu'un nuage. Vous avez été suggestionné. Phénomène très commun, d'ailleurs.

— J'ai vu ! répéta l'abbé, brutal, cette fois, et coléreux. Ces dames et ces messieurs (il désignait les personnes de son groupe) ont vu comme moi le divin Sacré - Cœur.

Une foule dense entourait maintenant Jazou et le groupe des anciens dirigeants. Couard, qui n'avait rien vu. jurait sur sa tête que l'apparition était vêtue de blanc avec un grand cœur rouge, tandis que Jazou continuait de s'extasier sur la robe bleue de l'image. Mme Polonais, elle, avait été séduite par la beauté des traits du divin Sauveur.

— Il avait une barbe blonde taillée en pointe... disaitelle, et des yeux bleus.

Un double courant se formait dans la foule. Des invectives s'échangèrent.

— J'ai bien vu quelque chose, disait une femme. Il m'a semblé, en entendant Jazou, qu'une image se dessinait dans le ciel, pareille à celle qu'il décrivait.

— Parbleu ! fit Crucial. C'est de la suggestion, cela, et pas autre chose. Vous n'allez pas prendre au sérieux une hallucination de Jazou ! Cette hallucination, il l'a fait passer chez quelques-uns d'entre vous. Ecoutez-moi, mes bons amis. Si. très sérieusement, je vous avais crié tout à l'heure que je voyais un ballon dans le ciel, plusieurs d'entre vous auraient vu ce ballon imaginaire. On appelle cela des hallucinations collectives. L'expérience a été faite souvent. N'attachez aucune importance aux paroles de ce fou. Il n'y a pas eu d'apparition, parce qu'il ne peut pas y en avoir. Ce serait, en effet, un miracle, et le miracle, par définition même, est impossible. RessaiMssons-nous. mes amis, ne retournons pas en arrière, ne nous laissons pas envahir par un mysticisme crédule et niais.

— Mais, permettez... citoyen Crucial, s'écria l'abbé Coupé. J'ai vu, moi, je l'affirme, et j'ai ma raison aussi bien que vous. Et j'affirme aussi que ceux-là seuls qui n'ont pas voulu voir n'ont point vu.

— Oui, oui, il y avait quelque chose... firent des voix dans la foule.

— Ne nous disputons point, dit Crucial avec un sourire, car la chose n'en vaut pas la peine. Si vous tenez à prouver que vous avez été hallucinés, libre à vous.

Il s'éloigna avec Anderson et Callixte auxquels s'étaient joints Nil, Belhomme, Solier, Fisher et Sara Pouremane. C'était fou, assurément, de se quereller pour de tels enfantillages. L,es divagations de Jazou méritaient tout juste qu'on s'en amusât un instant.

— Mais où veulent-ils en venir ? se demandait le docteur.

Cependant, Coupé, envahi d'un beau zèle, haranguait la foule. L'incrédulité n'était pas non plus la sagesse, n'est-ce pas ? et il y avait tant de choses que la science n'expliquait point! Même ce que nous savons n'est qu'une goutte d'eau dans la mer infinie de notre ignorance. Alors, concluait Coupé, pourquoi nier l'évidence d'une apparition dont il avait été témoin — lui qui vous parlait — et la respectable Mme Polonais et cent autres personnes ? « Car, n'est-ce pas ? vous avez bien vu, tous ? »

— Oui, oui... firent quelques voix de femmes, dans la foule pressée autour du petit noyau des réacteurs.

Alors le citoyen-abbé s'inclina vers Jazou qui, debout, regardait sans comprendre, riant parfois de son rire clair de grand enfant. Il s'inclina, s'agenouilla, baisa dévotement la main du fou, cette main qui avait été prise entre les mains d'un dieu ! Et il se releva transfiguré.

— Mes amis, mes frères, criait-il, une heure sublime

Aient de sonner pour nous. Ne la laissons point devenir le glas de notre salut. L,a voix tombée d'en haut nous crie de faire pénitence, ne lui fermons ni nos oreilles, ni notre cœur. Il est grand temps de faire pénitence, car nous courons aux abîmes. Mon Dieu ! nous avons déserté ton temple, nous avons méconnu ta loi sainte. Tu pouvais nous frapper et tu ne l'as point fait, et c'est en cela que se montre ta miséricorde infinie. Au lieu de nous anéantir — comme autrefois Ségor et Séboïm — tu fais un miracle, tu te révèles à nous dans ton auguste splendeur, tu viens nous rappeler le rigoureux devoir !...

M'11'' Polonais s'était agenouillée. Sa grosse voix rude marmottait une prière, tandis que l'abbé Coupé se frappait la poitrine, au nom de tout un peuple dont il étalait les iniquités.

— Nous avons fermé ton église ; nous vivons dans le stupre, pareils à des bêtes ; nous avons fait de la luxure et de la fornication une litière pour nos âmes ! Nous t'avons offensé grandement, Seigneur ! mais tu viens nous montrer de nouveau la route.

Sûrement, appuya Mme Polonais, c'est vivre comme des bêtes que de vivre sans religion.

— Hi ! hi ! hi ! fit Jazou.

— C'est vrai, la religion ne peut pas faire de mal, déclara Golden, gravement.

— Je ne dis pas non, riposta un citoyen dans la foule, mais nous n'avons jamais été aussi heureux que depuis que nous avons fermé les églises.

— Mes amis, mes chers amis, supplia Coupé, ne proférez pas des blasphèmes. La religion n'a rien à voir avec l'économie politique et sociale. Nous travaillons mieux ; par conséquent, nous sommes plus heureux sous le rapport matériel, mais cela nous empêche-t-il de pratiquer

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notre religion ? Si, demain, nous recommencions à être de bons chrétiens, à consacrer nos loisirs à des exercices de piété, est-ce que cela changerait quoi que ce soit dans l'organisation sociale ? Croyez-moi, mes chers, mes excellents amis, nous réaliserions l'idéal sur cette terre en combinant notre système de vie collective avec la pureté des mœurs religieuses. Ne pouvons-nous redevenir de bons chrétiens, tout en demeurant de bons socialistes ?

— Parbleu ! fit le citoyen marquis de L,aiglon.

— Domine, audivi miditioncm tuam, ci timui. Mes amis, mes frères, poursuivit l'abbé, je vous en conjure, revenez au giron de l'Eglise. Dès maintenant, je reprends l'exercice de mon saint ministère. Mes heures de repos, je veux les employer au salut de tous. Oui, s'il le faut, je prélèverai sur mon sommeil le temps nécessaire au rachat des âmes. Demain, je célébrerai la messe en plein air, puisque nos églises sont désaffectées, et je distribuerai le Pain des Forts. Qui veut se confesser ?

— Moi ! déclara Mme Polonais.

— Moi ! moi ! moi !... crièrent çà et là des âmes inquiètes.

— Allons, dit le prêtre, allons tous ensemble à la grotte du bois de pins. C'est là que le Sacré-Cœur nous a ordonné de baiser la terre. C'est là que nous construirons un sanctuaire. Car nous allons édifier le lieu de notre rédemption, n'est-ce pas ? mes amis ! Nous allons construire une église magnifique en expiation de nos péchés. Dites, le voulez-vous ?

Couard, Golden, Chrétien poussèrent des cris d'enthousiasme.

— Oui ! oui ! oui !

— C'est un engagement d'honneur ! hurla Baluzot.

Cependant, quelques personnes, parmi la foule de meuraient réservées dans leur approbation.

- Je n'ai rien vu. moi. Est-ee qu'il y a eu vraiment une apparition ?

- Comment !... Mais tout le monde la vue, l'apparition, citoyen ; tout le monde. Vous êtes le seul qui.

— C'est bien étrange !

— Qu'y a-t-il d'impossible à cela 3

- Pourquoi Dieu, qui est tout puissant, u'apparaîtrait-il pas ?

Je ne pu,s UOUi amer, Ysolde dil il. Nt me demande: pas pourquoi Adieu ! (P. 209;.

— Ce qui m'étonne, c'est que ce Dieu-là ait justement la forme d'un homme...

— Et qu'il porte une barbe blonde taillée en pointe...

— Le Père en a une toute blanche, en éventail...

— Et un cœur au milieu de la poitrine...

— Il y a tant de choses surprenantes et qu'on ne s'explique pas !...

— Credo !

— Oui ! oui !

— ...quia absnrdum ?...

— Moi, je crois !

Ea nuit pesait lourdement sur la dune. Ea foule se dissipa, les incrédules regagnèrent la ville, tandis que de nombreux fidèles, groupés autour des anciens dirigeants, écoutaient l'éloquent appel de l'abbé en faveur du rétablissement des pieuses pratiques.

— Faisons pénitence ! criait-il, prions pour les pécheurs. Oui, nous élèverons un sanctuaire au Sacré- Cœur. Mes amis, mes frères, allons baiser la terre devant la grotte du bois de pins ! Conformons-nous aux volontés du Seigneur qui sait ce qu'il nous faut. Allons manger de l'herbe qui est à côté de la grotte...

— C'est cela ! approuvait Mme Polonais, c'est cela ! Dieu connaît les mérites de chacun de nous. Allons manger de l'herbe !...

Caluxte, l'amour vous ronge. C'est une maladie comme une autre, parfois dangereuse, parfois bénigne. On peut en être à peine incommodé et l'on peut en mourir. Tout dépend des tempéraments et des causes. Bien que je sois allopathe, il me faut reconnaître que l'homéopathie offre seule un traitement rationnel de cette affection. Callixte. mon cher, on guérit l'amour par l'amour. Si la femme que vous aimez ne vous aime pas, courez tout de suite dans les bras d'une autre, n'importe laquelle, pourvu qu'elle soit jeune et jolie.

- Je sais, Crucial, merci ; mais je ne veux pas guérir. Vous ne voulez pas, vous ne voulez pas... il faudra que je propose à l'assemblée plénière une dictature médicale. Et alors, mon cher, nous nous emparerons de vous et nous vous remettrons, pieds et poings liés, aux mains de quatre ou cinq lu-Iles bacchantes qui se chargeront de votre traitement. Ah ! vous ne voulez pas guérir !... S'il en est ainsi, je n'ai point de pitié de vous. Assez bavardé sur l'amour et passons aux choses sérieuses. ( >ù allonsnous ?

— Où nous allons ?

— Oui. Cela veui dire :« Comprenez- vous quelque chos • qui se passe, dans Lux et l'esprit des gens, depuis

cett iventure de Jazou el ses hallucinations ? »

— Je n'y comprends rien.

— C'est que l'amour ne rend pas clairvoyant. Autrement, vous auriez vu comme moi que nous allons à la débâcle.

— Est-ce possible ?

— Personne ne veut me croire. Parozyckz, à qui j'ai soumis mes craintes, m'a parlé « de la clairvoyance, de la droite raison et des énergies du peuple » ; Anderson a traité mes soupçons de « chimères » ; Nil, après réflexion, n'a rien trouvé à répondre ; Fisher, Solier et Belhomme haussent les épaules ; Clairière hésite ; Pouremane est malade et sa fille, chose étrange, paraît atteinte de la même affection que vous. Bref, je reste seul avec ma prédiction sinistre. Eh bien ! votre avis ?

— Crucial, je pense que vous exagérez. Tout va bien. L,e vote de l'assemblée plénière. relatif au citoyen Coupé, n'a rien qui soit de nature à nous effrayer. On ne peut pas empêcher les gens de pratiquer leur culte. Sans doute, je trouve surprenant ce besoin subit d'une religion dont ils se passaient très bien et depuis assez longtemps. Mais enfin, s'il leur plaît de se réunir dans un temple pour chanter du latin, libre à eux. Du moment que les principes du Sozialstaat ne sont pas atteints...

— Pas encore.

— ... nous devons laisser faire. J'avoue cependant qu'on a eu tort, malgré nos protestations, d'inscrire la fonction du prêtre parmi les fonctions d'intérêt public. Voilà le citoyen Coupé arraché au Commerce de Gros où il faisait bonne figure et placé dans le service nouvellement créé : le service du culte. C'est une faute. La société n'a pas besoin de s'encombrer de non-valeurs.

— Et on l'autorise à reprendre sa soutane ! Je vous le dis, Callixte, c'est la fin.

— Non, non, vous exagérez. C'est regrettable, sim-

plement. Mais cet enthousiasme religieux ne va pas durer. La foi, que nous croyions morte, agonise et jette ses dernières lueurs. Elle va s'éteindre et définitivement. Il n'est pas possible que ce peuple que nous avons arraché à la superstition y retourne tout entier. Il a été séduit par de vieux souvenirs, voilà tout. Il veut revoir une pièce qui a tenu longtemps l'affiche. Il s'apercevra tout de suite que le spectacle est ridicule et vieux jeu, et il s'en détournera à tout jamais. Bannissez vos craintes, Crucial. Au contraire, il est bon que nous ayons montré notre tolérance et notre respect de la liberté en ne nous opposant pas violemment à l'exécution des derniers vœux populaires. Le sanctuaire nouveau sera construit. Vous verrez qu'on l'aura déjà désaffecté avant son achèvement. Et nous aurons un monument de plus.

— Callixte, je vous pardonne de raisonner ainsi, car vous êtes amoureux, c'est-à-dire malade. Nous allons à la débâcle, vous m'entendez ?

— Non!

— Si ! Tenez, voilà le commencement de la fin. Crucial, à la fenêtre du Delta-Phi Club, montrait à

Callixte la rue où se pressait une foule pélerinante. Sur deux rangs, on la voyait marcher vers la mer, silencieusement, dans des attitudes recueillies. Des gens, çà et là, portaient des cierges allumés. Et voici que des cantiques éclatèrent et que parut Coupé, revêtu du surplis des anciens jours, la face rase et triomphalement levée vers le ciel.

Clairière entra, suivi de Nil.

— Eh bien ! cria-t-il, la folie de Jazou a gagné tout le monde. Des citoyens que nous croyions sérieux vont manger de l'herbe à la grotte du bois de pins. Cette mystification prend des proportions extraordinaires.

Voyez, toute la ville est de la fête. Le travail a été arrêté sous je ne sais quel prétexte de triduum ou de retraite.

— Cela ne peut durer, dit Nil.

— Anderson est en bas et nous fait signe, déclara Callixte. qui venait de se pencher à la fenêtre. Il suit le cortège avec Solier, Belhomme et Fisher. Il serait sage de les rejoindre et de voir où tout cela nous mène. Ne demeurons pas indifférents. Réagissons. Mêlons-nous aux événements.

— Descendons, conseilla Crucial.

Dans la rue, les nouveaux arrivants se trouvèrent parmi le groupe des anciens notables qui, tête nue, cierge en main, processionnaient avec solennité. La citoyenne Polonais avait lâché l'hôpital, ne voulant pas manquer une pareille occasion de salut. Et les citoyennes Couard. Chrétien et Pigé, ainsi que le grand Baluzot et le cidevant notaire Dupaty s'étaient enfuis des locaux désertés où se détaillaient les denrées. Villance suivait de de près Inès Golden qui marchait à la gauche de sa mère, en fille respectueuse et soumise. Il avait fallu fermer l'école, malgré l'insistance de Sara Pouremane, et l'on voyait défiler les maîtresses-adjointes : la comtesse de Rochefaille et sa fille Roxane, ainsi que la marquise de Laiglon. Vsolde était également venue, mais elle se tenait à l'écart, farouche, les yeux à terre, roulant eu sa tête blonde toutes sortes de pensées tragiques. Le citoyen marquis de Laiglon et le citoyen Dézessart marchaient côte à côte, plus unis que jamais, grâce aux efforts incessants de la marquise pour maintenir la bonne harmonie entre eux. Golden, Chrétien et Couard portaient, à eux trois, un petit brancard surmonté d'une statuette du Sacré-Cœur, retrouvée dans le magasin d'accessoires du théâtre. Quelques dames, s'étant souvenu d'avoir appar-

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tenu naguère à la Congrégation des servantes de Marie, avaient agrémenté leur costume d'une écharpe bleue à franges d'or.

— Je protesterai devant la prochaine assemblée plénière. dit Nil à Baluzot. Quelle nécessité y a-t-il de brûler de la bougie en plein jour ? C'est du gaspillage.

Baluzot, dont le cierge allumé provoquait la ré^exion de Nil. s'emporta subitement, malgré la gravité de l'occasion.

— Monsieur, c'est une honte de tourner en dérision notre foi ! Monsieur, vous êtes...

— Vous pourriez m'appeler « citoyen » interrompit Nil.

— Je suis libre de vous appeler comme je l'entends. Au reste, nous sommes plusieurs ici qui en avons assez de ce qualificatif sentant la révolution d'une lieue. Dans toute société convenable, on use de l'expression « Monsieur » qui est au moins polie.

— Je me doutais, répartit Nil, que vous étiez demeuré réactionnaire... Sans doute, vous verriez avec plaisir le rétablissement de l'ancien régime ?

— Rétablissons la religion, d'abord. Cela importe plus que tout le reste. Nous en avons assez de vivre sans croyance, comme des bêtes !

— Pardon, nul ne vous a jamais empêché d'adhérer à une philosophie. Mais au lieu des méditations philosophiques qui sont une élévation de l'âme humaine, voulezvous nous ramener à la superstition chrétienne ?

— La foi n'est pas la superstition.

— La foi dogmatique, c'est l'abdication de la raison. Voilà que vous allez tous vous prostetner devant une grott pour y manger de l'herbe, et cela, vraiment, comme des bêtes .' Quel nom donnez-vous à cela 5 Vous

voudriez rétablir ce que vous appelez la foi chrétienne, c'est-à-dire la croyance à la Trinité : i = 3 ; la croyance à la Conception immaculée ; la croyance à l'Ascension, à l'Assomption, que sais-je ? et cette croyance funambulesque en la Transsubstantiation ! Quelle différence établissez- vous entre ces diverses croyances et 'a superstition la plus vulgaire ? Adorez plutôt le soleil, ce serait au moins une religion raisonnable !

— Monsieur, je ne daignerai pas vous répondre.

La dispute entre Nil et Baluzot avait un peu troublé l'ordonnance régulière de la procession. Des personnes s'attardèrent, occasionnant une poussée des rangs voisins. Et le vSacré-Cœur que portaient Golden, Chrétien et Couard tomba dans les bras de la citoyenne Polonais.

— Oh ! mon Dieu ! s'exclama la grosse dame, vous m'avez rendue semblable à Marie ! Je vous ai porté sur mon sein !

— Je n'aperçois pas Sara Pouremane, dit Clairière à Crucial.

— Elle a dû rester près de son père, fit le docteur. Il s'est beaucoup affaibli. Je l'ai vu ce matin encore. Il baisse...

— Quelle vie de travail il a menée !

— Oui, et il n'a connu que bien tard un peu de repos. Il n'en profitera pas.

Des voix s'élevèrent.

— Un cantique ! un cantique !

— Oui. « Pitié, mon Dieu ! »

Callixte avait rejoint Anderson.

— C'est plus grave que je ne le pensais, dit l'Américain. Cette folie mystique constitue un symptôme inquiétant. Voilà Coupé devenu le premier citoyen de l'île. Si le peuple se met à le suivre, nous sommes perdus.

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Il se tut un moment. La foule hurlait :

«. Pitié, mon Dieu, pour tant d'hommes fragiles Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font. •»

Anderson reprit :

— L/aventure de Jazou est arrivée trop tôt, avant que nous ayons pu former une génération d'hommes vraiment libres et dégagés des préjugés anciens. Le peuple, que nous croyions guéri, retombe. J'ai peur pour l'avenir.

— Oui, murmura Callixte. On n'a pas en vain subi réducation déprimante d'hier. Comment se guérir de croyances qu'on nous a clouées en plein cœur ? Il m'a fallu, à moi-même, des années d'effort pour cicatriser quelques-unes de mes blessures. D'autres demeurent ouvertes dont je souffrirai toujours...

La foule se rangeait autour de l'abbé Coupé, à proximité de la grotte. Golden, Chrétien et Couard déposèrent leur statuette dans une anfractuosité du rocher formant niche, à hauteur d'homme. Puis, la plupart des assistants s'agenouillèrent. Les dames de la Congrégation des servantes de Marie occupaient les premiers rangs, entourées d'une garde du corps où l'on distinguait Dézessart et le citoyen marquis de Laiglon. Yillance et Dupaty. Baluzot dominait le groupe. Un peu à l'écart s'étaient massés les non-croyants : Callixte, Anderson, Clairière, Crucial et Nil. On distinguait Fisher, Solier et Belhomme dans les derniers rangs de la foule.

Coupé leva la main, réclamant l'attention et le silence.

— Mes frères, cria-t-il, c'est un grand miracle qui nous a réunis ici. Plus de mille personnes ont contemplé l'apparition ineffable de notre Sauveur !...

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— C'est faux ! lança Fisher. Il n'y en a pas deux qui aient vu !

— Monsieur !... commença l'abbé.

— Il n'y a pas de « Monsieur ». il y a des « citoyens o.

— Eh bien ! respectez notre liberté de réunion. L'assistance se releva en tumulte. Des voix menaçaient Fisher.

— Allez- vous en, si vous ne croyez pas !

— Tout le monde a vu l'apparition, tout le monde !

— Parce que vous êtes incrédule, vous voulez avoir raison contre tout le monde !

— Vous n'êtes qu'un perturbateur !

Cependant, l'abbé Coupé voyait avec peine dégénérer en dispute la belle cérémonie qu'avait rêvée son besoin d'apostolat. Il étendit ses deux mains sur la foule, comme pour apaiser les flots de cette mer houleuse.

— Mes frères ! s'écriait-il, mes frères ! nous sommes en la présence de Dieu !

Fisher haussa les épaules et se tut. D'assemblée gardait un religieux silence. Et le prêtre, d'une voix forte, morigéna les âmes.

— Oui, nous avons péché. Dieu nous avait donné un premier avertissement, lors de ce cataclysme qui nous séparait du reste des hommes. A cette époque, les iniquités du monde étaient devenues si lourdes, que le Tout. Puissant avait dû se résigner à punir ses créatures infidèles. Il avait, de son souffle divin, répandu les eaux sur la terre, épargnant cette île par un suprême effet de sa miséricorde. Et voici que, loin de reconnaître ce bienfait céleste, nous avons commis les pires sacrilèges ! Chrétiens ingrats, nous avons cessé de prier notre Rédempteur ! Nous avons renversé le crucifix et placé Satan sur l'autel ! L'église, où tombaient des paroles de foi, d'es-

pérance et de charité, a retenti des accents diaboliques de la révolte !...

— Mais vous nous insultez ! citoyen curé, lança Auderson.

Coupé ne prit point garde à l'interruption. Et il poursuivit sou discours, étala les hontes des jours d'émeute, montrant Dieu bafoué dans la personne de sou ministre, l'autorité abolie, la tradition jetée bas.

— Chrétiens qui m'écoutez, disait-il, qu'avez-vous fait de la foi de vos ancêtres ? Vous avez ri des prières que vous avaient apprises vos mères en vous berçant sur leurs genoux. Vous avez adopté pour évangile je ne sais quelle théorie égalitaire d'où la religion était exclue. Vous soignez vos corps, vous leur donnez la nourriture et le confort, mais vos âmes, qu'en faites-vous ? Qui de vous pense à son salut ? Pourtant, mes frères, que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme !

Il semblait que toute la tristesse de cette perspective euténébrât le front de l'abbé. Il reprit d'une voix plus basse, dans le silence plus attentif :

— L'enfer vous guette. Il est là, béant, prêt à vous recevoir. Ah ! vous aurez joui sur cette terre : vous souffrirez dans l'autre monde. Vous aurez satisfait vos

ici-bas pendant quelques années : vous brûlerez éternellement dans les flammes de l'enfer.

— La preuve ? interrogea Nil, au grand scandale de Baluzot dont les poings se crispèrent. Je demande la preuve !

— La preuve ? je crains que vous ne l'expérimentiez vous-même, répondit Coupé avec calme.

Et l'assistance pieuse admira la belle répartie de l'abbe. Mni" Polonais eut un sourire épanoui, l'ex-notaire Dupaty se tapa modestement les cuisses, le ventre du

citoyen Golden soubresauta. Villanee. lui-même, daigna paraître satisfait.

— Chrétiens oublieux, vous expierez dans les flammes éternelles vos plaisirs illicites et votre mépris des commandements divins. Ah ! vous croyez peut-être que Dieu, tout miséricordieux qu'il est, vous fera grâce au jour du jugement, grâce pour vos péchés d'orgueil et de luxure ? Vous croyez qu'il vous pardonnera votre école sans religion, vos unions libres, vos exhibitions indécentes, votre négation de toute autorité ? Allons donc !

Le citoyen Coupé exposa comment il concevait la vie chrétienne. A la base, l'obéissance, la soumission, la résignation, la patience... et puis, la foi, la croyance aveugle à ce qu'enseignait l'Eglise, la prière, l'assiduité aux offices, l'observance des règlements canoniques sur le jeûne et l'abstinence ; surtout, la chasteté, la modestie dans les rapports entre les sexes. Le corps était une guenille infâme qu'il fallait couvrir sous d'impénétrables enveloppes ; la chair n'était que pourriture ; il fallait réprimer ses désirs, violenter ses appétits, la mortifier au profit de l'âme, souffle divin. Qu'était-ce donc que la vie terrestre, sinon la préparation à la vie éternelle ? Est-ce que, pour de courts moments de plaisir, on pouvait se risquer à compromettre son salut ? Une minute de joie illicite, et l'enfer est au bout !

Mme Polonais frissonna. D'instinct, elle porta la main à son corsage, pour s'assurer que rien ne s'en échappait dont la vue pût devenir un sujet de perdition pour autrui.

Il fallait conclure, et le prêtre demanda aux assistants l'abjuration de leurs erreurs. Il les suppliait de rentrer, repentants et soumis, dans le giron de la sainte Eglise. Ah ! surtout, il ne fallait pas qu'ils négligeassent l'averti 228 2£9

Rebrousse^ chemin, citoyens, pendant qu'il en est temps encre. (P

tissement — le dernier, sans doute — qui venait de leur être donné par Dieu. Ils allaient construire au Sacré- Cœur un temple magnifique qui serait le gage de leur réconciliation avec le ciel. Ils assisteraient aux offices, se confesseraient et communieraient comme autrefois. Ils useraient des sacrements avec respect, et particulièrement du mariage que Dieu avait fait indissoluble.

— Et maintenant, mes frères, prosternons-nous, adorons le Sauveur qui a daigné nous apparaître et mangeons humblement l'herbe que sa toute-puissance fait pousser sur la terre.

Ce fut un beau mouvement. La plupart des fidèles se mirent à quatre pattes et broutèrent. Il y en avait d'indécis qui interrogeaint anxieusement leurs voisins.

— Est-il vrai que le Seigneur soit apparu 3 Moi, je n'ai rien vu. vous savez ?

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— Moi non pins, mais il paraît que tout le monde en a été témoin. Je crois.

— Moi aussi, alors. D'ailleurs, ce n'est pas impossible. Dans le groupe des incrédules, il y eut de francs éclats

de rire. Nil offrit plaisamment un peu de vinaigre et d'huile pour l'assaisonnement de cette salade improvisée. Fisher ne put se retenir de proférer quelques injures. Anderson s'indignait.

— Voyons, ce n'est pas possible ! c'est pour rire. for fun, comme nous disions chez nous. Ce ne sont pas ces gens-là qui ont fait avec nous la révolution ! Comment peuvent-ils croire à cette apparition que personne n'a vue. qu'un malheureux être privé de raison !

La foule, maintenant debout, trépignait d'enthousiasme. L,e ciel s'entrouvrait, le salut apparaissait tout proche, et l'espoir de félicités insoupçonnées gonflait les âmes.

— Nous jurons tous d'observer les commandements de Dieu !

— Oui ! oui !

— De vivre en bons et fidèles chrétiens !

— Oui ! oui !

— Et de haïr Satan de toutes nos forces !

— Oui ! oui ! oui !

— Unissons-nous dans un cantique d'actions de grâces.

Un remous se forma. Ees porteurs de cierges allèrent les disposer dans la grotte, auprès de la statuette. Ysolde se retourna, rencontra les regards douloureux de Callixte à qui ce lieu rappelait tant de choses. Elle aussi, d'ailleurs, parut se souvenir, car elle eut au coin des lèvres un sourire d'amertume à peine dissimulé. Mais ses yeux aux lueurs un peu fauves cherchaient maintenant

Anderson dont !es mépris l'avaient brisée. Il la vit et n'y prit point garde et continua la conversation commencée avec Nil.

— Ecoutez-les, disait l'Américain, écoutez-les ! Est-il rien de plus imbécile que leur chant ?

D'horribles voix bramaient toutes sortes de louanges :

« Cœur île Jésus, combien, en ta présence. Naissent en moi de mouvements secrets !. .

La grotte, maintenant, brillait de nombreuses lumières qui rendaient encore plus éclatante la plaie rouge découpée dans la poitrine de l'idole. Quelque chose, ressemblant à un cœur mal conformé, semblait sort'r de cette plaie saignante, tout environnée de rayons. Et l'on était tenté de chercher le chirurgien qui avait opéré l'ablation du viscère. Des femmes se sentaient attirées et séduites par la vue de ce sang qui giclait... Un peu d'hystérie se mêlait à leur adoration pour Jésus. Processionnellement, les assistants défilaient devant ce plâtre polychrome et lui baisaient les pieds. Dans son ardeur toute chrétienne, M"11' Polonais se jeta sur l'orteil droit qu'elle faillit briser. La marquise de Laiglon, en passant devant la grotte, serra fébrilement la main de Dézessart. Villance eut pour Inès Golden des attentions plus étroites. A tous, cette grotte, maintenant sanctifiée, paraissait rappeler des émotions violentei ressenties. Ysolde ferma les yeux.

Et, tout à coup, Parozyckz fut au milieu de cette fou'e qu'il domptait autrefois du regard. Son front Large se pencha sur les agenouillements et les lumières et il eut un sursaut.

— Citoyens! cria-t-il, quelle folie s'est emparée de vous ? Ne voyez-vous pas que vous tourne/ le dos à La

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vie ? Cette route où vous marchez, c'est celle du mensonge, de la superstition et de la haine ! Rebroussez chemin, citoyens, pendant qu'il en est temps encore. Allez vers la liberté et vers l'amour. Jetez bas cette ridicule matérialisation d'une divinité imbécile et cruelle ; foulez aux pieds ces cierges dont la flamme fumeuse n'est bonne que pour les œuvres louches du confessionnal ; dressezvous, marchez vers la vie, la vie joyeuse, dans le travail et le plaisir des sens. Ne ramenez pas les sombres jours du christianisme, religion d'esclaves. N'accrochez pas vos espérances à ce ciel vide imaginé par la sottise des hommes ; ne permettez pas au prêtre d'éteindre la belle minière de vos consciences !

Un grand silence s'était fait dans la foule. Les chants avaient cessé ; tous, croyants et incrédules, écoutaient la parole ardente du vieillard. Coupé, blême, sentait monter en soi une étrange fureur. Il eût voulu, de ses mains sacerdotales, étrangler cet homme dressé en adversaire résolu devant son œuvre. Un cri, enfin, lui échappa.

— Impie ! dit-il. Au-dessus de toi, il y a Dieu !

Des bravos éclatèrent. Un rien, une phrase dénuée de sens, et le citoyen-abbé avait reconquis ses ouailles et les amenait toutes bêlantes au vSeigneur.

LES jours qui suivirent n'apportèrent pas de changements notables dans la marche et le fonctionnement du Sozialstaat. La minoterie-boulangerie produisit sa quantité habituelle de pain ; les travailleurs de l'Energie donnèrent à la ville la lumière, la chaleur et la force accoutumées ; les transports conduisirent à Sogno, pour leur besogne journalière, les ouvriers des mines et de la métallurgie ; les producteurs agricoles mirent à la disposition des magasins du Sozialstaat les fruits que leur cédait la terre ; le service de la petite poste continua de porter le matin, à chaque habitat, et conformément aux demandes, le lait, le beurre, les œufs, les légumes, le poisson, la viande et toutes autres denrées de consommation ; les diverses corporations industrielles répartirent leur effort quotidien en vue des nécessités courantes ; la Banque inscrivit avec la même régularité la participation de chaque citoyen dans la production et la consommation collectives, balança les comptes, ouvrit et ferma des crédits de layette et de scolarité, de logement e1 d'entretien ; elle évalua la richesse commune et fixa la valeur du denier. Seul, le <»énie se relâcha un peu. Le citoyen marquis de Laiglon disparaissait des journées entières, malgré les efforts de Clairière pour le

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décider à hâter les travaux de la plate-forme roulante dont on avait résolu de doter la ville.

Aux Ecoles, il fallut toute l'énergie de Sara pour que renseignement donné aux enfants et aux adultes gardât un caractère laïque. La ci-devant comtesse de Rochefaille et sa fille Roxane mêlaient déjà des prières aux balbutiements des enfants. La citoyenne marquise de Laiglon demandait pour les adultes du cours de mathémathiques l'autorisation d'assister en corps aux offices que l'abbé Coupé célébrait chaque jour à la petite grotte du bois de pins. Sara dut en appeler au comité directeur et invoquer les principes de laïcité absolue acceptés autrefois par tous. Ysolde, indifférente, se laissait vivre. Elle s'acquittait avec nonchalance des devoirs de sa charge, parlait à peine, demeurait taciturne, irritable et rêveuse. Il lui arrivait aussi de disparaître, à l'instar du marquis de Laiglon. et Sara devait faire sur soi-même un véritable effort pour ne pas se laisser aller à la colère devant lea retours hautains et dédaigneux de la fugitive.

I ne haine sourde séparait ces deux femmes. Cela datait de la Révolution, des coups de feu dont le comte de Rochefaille avait tué le petit Paul et sa sœur Madeleine, chères victimes du soulèvement populaire. Sans doute, Sara ne pouvait songer à rendre Ysolde responsable du crime odieux qu'avait commis son père. Pourtnnt, elle en était le vivant souvenir. Quand Sara regardait Ysolde, sa tête impérieuse, ses yeux pervers, il lui semblait distinguer, dans l'ombre, l'assassin. . . Puis c'étaient, côte à côte allongés sur une étroite civière, deux petits corps aux paupières closes, aux lèvre, scellées pour l'éternel silence... Et c'était l'amoureuse, aussi, qui reconnaissait en Ysolde la rivale exé-

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crée. Tout le bonheur dont elle avait été dépouillée, vSara le voyait flotter dans la ehevelure d'Ysolde. Il enveloppait le visage, les mains, le corps entier de la frêle blonde. Callixte avait aimé tout cela...

Mais la crise des Ecoles n'allait point tarder à s'étendre aux autres champs de l'activité sociale. Sous l'inspiration du prêtre, une partie des travailleurs du Génie prétendirent pouvoir abandonner les ouvrages en cours pour hâter la construction du sanctuaire. Une réunion plénière, convoquée ver. cette époque, les approuva. Et l'on vit cesser 1 édification des jolies et confortables demeures destinées à remplacer les vieux logis de l'ancien régime. Les hommes pouvaient attendre, mais Dieu se montrait pressé, s'impatientait. Il lui fallait rapidement un pied-à-terre pour ses descentes quotidiennes. Il importait que l'autel où s'opérait la miraculeuse venue eût un cadre digne de la majesté du personnage.

De plus en plus, les offices que L'abbé Coupé célébrait en plein air. non loin du lieu où devait s'élever la nouvelle église, étaient estimés et suivis. Sous des prétextes divers, les citoyens délaissaient leur besogne et couraient se prosterner devant l'idole au cœur de gypse. Les fêtes joyeuses d'hier où triomphaient de séduisantes balleriiK-s ; où s'ébattaient de vigoureux athlètes ; où la musique et les chants alternaient avec les jeux du corps et de l'esprit ; où la Beauté s'exposait, nue, à l'admiration de tous ; ces fêtes d'où toute crainte de l'au-delà avait été bannie ; ces fêtes où s'exaltaient tous les sens ; ces fêtes de la volupté et de l'amour faisaient place à des réunions compassées de gens graves suant l'ennui et la peur, individualités falotes prises soudain de la frayeur de mourir et qui, dans le but de

sauver leur âme hypothétique, déclaraient la guerre à tout ce qui fait la noblesse et la beauté de la vie. Le théâtre même était délaissé. Quelle scène de Sophocle ou d'Euripide eût égalé en grandeur l'oblation du vin eucharistique, avec l'abbé Coupé dans le principal rôle ? Et, sous le rapport de la plastique et du costume, était-il rien de comparable à l'exhibition de ce vertueux prêtre dans les habits violets du premier dimanche de l'Avent ? A quoi pouvaient servir des musiques profanes, Tristan et le Gœtterdœmmerung, quand on avait à sa disposition les cantiques du mois de Marie et le répertoire de Lambillote ?

Même l'étude des chefs-d'œuvre des littératures, même les recherches scientifiques avaient cessé de plaire. Quand l'abbé Coupé parlait de la religion et de ses mystères ; quand il expliquait, suivant fidèlement le dogme, la création du monde eu sept jours, la chute d'Adam, la venue du Messie, les merveilles de la grâce et des sacrements ; quand il exposait les béatitudes célestes, la chance incroyable des élus qui, pendant toute l'éternité, jouiraient du bonheur de voir Dieu face à face, la satisfaction qu'éprouveraient les bons chrétiens à se trouver éternellement en la compagnie des apôtres, des saints et saintes de tous les temps, des dévots et dévotes de tous les pays, l'assistance sentait qu'il ne lui fallait pas autre chose. De plus en plus, Mnie Polonais abandonnait l'administration de l'hôpital, n'accordant à la pharmaceutique que des vertus bien discrètes en face de celles que pouvaient produire la prière et la pratique des sacrements. Baluzot retrouvait son verbe des anciens jours : il recommençait à discourir et à glacer les cœurs. Il croyait toujours au patriotisme, bien que l'étranger eût fâcheusement

disparu. L'honneur n'avait pas de plus ardent soutien. Il ne le définissait point, et c'était simplement l'honneur, l'honneur tout court, dont Baluzot s'était fait l'infatigable champion. Mais le trait le plus caractéristique de cette renaissance chrétienne fut, sans contredit, la conversion de Golden. Un matin, devant le peuple assemblé, la famille Golden tout entière abjura son erreur, reconnut formellement Jésus de Nazareth pour le Messie qu'avaient prédit les prophètes, et reçut cérémonieusement le baptême : Mmes Polonais, Couard et Chrétien étant les marraines respectives, MM. Baluzot, Couard et Dupaty les distingués parrains. La rédemption des trois Golden, arrachés ainsi à un enfer certain et rendus au vrai Dieu, fut l'occasion de belles et pieuses réjouissances. M. l'abbé Coupé prononça un sermon véhément où il montra Satan vaincu, écrasé sous le pied de l'archange, et le ciel s'entr'ouvrant pour recevoir l'hommage des nouveaux élus. On s'étonna généralement que Villance n'eût pas été choisi comme parrain de la troublante Inès aux cheveux roux. Mais, des bruits chuchotes, il apparaissait que l'union ébauchée entre la jeune fille et l'immortel auteur de Cœur brisé déjà menaçait ruine. Le grand fonds de philosophie de Villance l'aidait à supporter les coups du sort et, tandis qu'Inès Golden recevait le sel qui donne la sagesse et qu'elle laissait l'abbé Coupé lui mettre aux narines et aux oreilles un peu de salive, en imitation de Jésus-Christ rendant la parole et l'ouïe aux sourdsmuets, le sympathique écrivain songeait amèrement qu'il lui faudrait peut-être encore essayer bien des femmes, avant de trouver la compagne idéale de sa

vie.

Cependant, parmi les libres-penseurs, le méconteu- ^ 237 S

tement grandissait. Crucial prévoyait la mort du régime ; Nil et Fisher se montraient partisans d'une action énergique pour empêcher l'abbé Coupé de poursuivre sa besogne de décomposition. Un soir, n'y tenant plus, Anderson, Callixte et Clairière quittèrent le Delta-Phi Club, prirent en chemin le docteur Crucial, Solier, Belhomme, Fisher et Nil, et envahirent la place où se réunissaient les dévots. Tout de suite, Anderson parla.

— Citoyens ! je viens pour un suprême avertissement. Vous cédez à de pernicieuses influences, vous abandonnez les saines réalités pour des chimères et des rêveries. Fe travail en souffre et, bientôt, l'équilibre entre la production et la consommation pourrait être rompu. A force de vous occuper de vos âmes que rien ne menace, vous négligez le bien-être dont vos corps ont besoin. Votre religiosité, si extraordinairement réveillée, n'est pas seulement un danger pour votre intelligence, elle est un péril pour notre organisation matérielle. Ne sommes-nous pas heureux ? Tout ne marche-t-il pas aujourd'hui à souhait dans cette île, jadis livrée à la plus effroyable misère ? Pourquoi vous arrêter dans votre élan vers l'avenir, vers plus de progrès et plus de bonheur ?

— Que sert à l'homme de gagner l'univers ? . . . commença l'abbé.

Fisher, brusquement, devint furieux. Il écarta la foule, se trouva à quelques pas du prêtre et le menaça du doigt.

— Vous, dit-il, cito}Ten Coupé, vous m'exaspérez ! Vous parlez beaucoup trop. Vous êtes la cause du découragement actuel. Et vous, citoyens ! poursuivit-il en se tournant vers l'assistance, avez-vous oublié vos promesses de vivre sans maître et sans dieu ? Ne vous souvient-il plus de la révolution ? Elle vous a fait libres

en détruisant les religions et l'autorité. Ne retournez pas docilement à l'esclavage où veut vous entraîner cet homme. Citoyens, rappelez-vous vos promesses ! Coupé éleva la voix.

- Oui, clama-t-il à son tour, rappelez-vous, mes frères, les promesses que vous avez faites à Jésus- Christ au jour sacré de votre confirmation !

— Mais c'est stupide !*s'écria tout à coup Crucial. Vous invoquez la leçon récitée par des enfants auxquels vous aviez imposé une croyance !

Fisher ne put se retenir.

— Citoyen curé, vociféra-t-il, vous n'êtes qu'une canaille ! . . .

Rassemblée alors s'agita, devint bruyante. Baluzot déclara hautement qu'on ne pouvait laisser troubler ainsi de pieuses cérémonies.

— Quelques hommes de bonne volonté, clama le citoyen marquis de L,aiglon, et je mets à la raison les perturbateurs !

Le suisse de l'abbé Coupé se présenta bravement, suivi de Baluzot, armé déjà d'un lourd crucifix de cuivre. Bien que court et ventru, Golden, le néo-converti, entra dans la dévote phalange, encadré de Couard, Dupaty et Chrétien. Villance lui-même s'offrit. Ce que voyant, toutes les femmes engagèrent leurs maris à suivre le noble exemple de >cette élite. Tout de suite une centaine d'hommes se jetèrent sur le petit groupe indocile : Fisher fut roué de coups et laissé à terre, malgré les efforts de Callixte et d'Anderson pour le dégager. Nil eut le visage balafré d'une raie rouge : Clairière saigna. Finalement, les libres-penseurs durent se retirer, écrasés sous le nombre, abandonnant Fisher aux mains des croyants.

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— Messieurs, que vous disais-je ? s'écria le marquis de Laiglon. On vilipende notre foi ! On envahit le lieu de nos méditations ! On prétend mettre obstacle à l'exercice de notre religion ! A vais- je raison quand je demandais l'organisation d'une milice chargée de maintenir l'ordre ! Avais- je raison ?

— Mon cher marquis, approuva Villance, vous avez fait preuve d'une singulière perspicacité. Oui, il importe de créer immédiatement cette milice. Vous en seriez naturellement le capitaine. Je crois que, sur ce point, nous sommes tous d'accord ?

— Oui, oui, oui ! hurlèrent des voix parmi la foule. Il faut qu'on nous défende.

— Voyons, capitaine, combien vous faut-il d'hommes ?

— Cent vingt.

— Vous les aurez. On leur donnera des uniformes, n'est-ce pas ?

— Mais certainement. Les armes et les anciens uniformes de ma compagnie sont au musée. On n'a qu'à les reprendre. Nous pourrions, dès demain, avoir une milice équipée, prête à marcher contre les perturbateurs et les dissidents. Mais où loger tous ces hommes ?

— Ah ! vous voudriez qu'ils fussent casernes tous ensemble ?

— Bien sûr... Cela vaut mieux pour les exercices, la discipline. . .

— Ce n'est plus une milice, alors, c'est une troupe régulière et permanente ?

— Si vous voulez.

Villance réfléchit et regarda l'abbé. Golden, Dupaty et Chrétien hochaient la tête. Couard caressait les loupes de son crâne. Dézessart souriait à la marquise de L,aiglon et Baluzot, perplexe, tendait le cou. L'abbé s'inclina.

£53 240 ^ey>

Fisher, brusquement, devint furieux. Il

écarta la foule, se trouva à quelques pas du

prêtre et le menaça du doigt. (P. 238).

— Au fait, reprit Yillance, je n'y vois pas d'inconvénient. Nous sommes le nombre, nos décisions seront ratifiées par l'assemblée plénière. D'ailleurs, la direction du Sozialstaat va passer dans nos mains. Messieurs, nous vous proposons la constitution d'une troupe régulière et permanente, composée de cent vingt hommes placés sous l'autorité de M. le capitaine marquis de Laiglon et soumis aux usages et règlements de l'ancienne armée.

— Adopté ! adopté !

— Les anciens sous-officiers seront réintégrés avec leur grade.

— Très bien ! très bien !

— Où logerons-nous nos hommes ? demanda une sei onde fois Le capitaine.

M. l'abbé Coupé intervint.

— A la Citadelle, mes amis, dit-il. A la Citadelle. On déplacera l'usine à pain, voilà tout.

— Oui, à la Citadelle !

— Adopté ! adopté !

— Et comment nourrir ces soldats ? interrogea, anxieux, M. Dupaty.

— Eh bien ! mais. . . comme autrefois. . . sur le budget, n'est-ce pas ? proposa Baluzot.

— Ce sont des « citoyens chargés d'un service public », hein ? ricana l'abbé.

— Oui, conclut Golden. Il est juste que la collectivité entretienne et nourrisse ceux qui sont chargés de la défendre.

Un cri de souffrance, poussé par Fisher, attira l'attention sur le malheureux.

— ■ Qu'allons-nous faire de celui-là ? demanda Couard.

— Il nous faudrait une prison ! dit l'abbé avec un soupir.

— Nous n'avons plus de geôle, hélas ! pleura la voix enrouée de Mme Polonais.

— Attendez-donc ! . . . L'ancienne prison ferait parfaitement l'affaire, conseilla Dupaty. On distillera ailleurs, c'est bien simple.

— Oui, oui. A la prison, tout de suite, tout de suite !

L,a foule des policiers bénévoles s'empara aussitôt de Insher et, le rudoyant le maintenant debout par toutes sortes de violences, l'achemina rapidement vers la prison. Ees anciens notables demeurèrent seuls près de la grotte. L/abbé rayonnait, regardait au loin, vers l'avenir. Déjà, il lui semblait voir le triomphe au bout

de son patient effort et l'Eglise étendant de nouveau sa domination sur les hommes.

— Enfin ! elama Baluzot, nous allons donc redevenir d'honnêtes gens !

Dressé dans l'attitude du commandement, le marquis de Laiglon se couvrait d'une dignité plus grande. Les amours de sa femme et de Dézessart en parurent rehaussées ; leurs sourires se firent plus augustes, leurs regards plus profonds et plus graves. Yillance, très en beauté, se préparait à la conquête des cœurs.

— Ysolde ! chère Ysolde ! toujours fâchée ?

Ce lui fut une joie de trouver tout à coup près de lui la jeune fille. Et il lui serrait les mains, la complimentait, lui disait des choses exquises, glanées dans ses anciens romans, et qu'il servait parfois, dans les circonstances difficiles.

— Fâchée ? fit-elle. Non, je suis triste, j'ai des ennuis..

— Des peines de cœur ! . . .

— Peut-être.

— Ah ! combien je voudrais pouvoir vous les épargner!... Ecoutez, Ysolde, nous étions faits l'un pour l'autre. Mais il serait temps encore. . .

Ils marchèrent quelques minutes en silence dans leur retour vers la ville. vSur la place de la Révolution, devant son ancienne demeure, Ysolde tout à coup s'arrêta.

— Eh bien ! dit-elle, épouse/. -moi. Mais je ne promets pas de vous aimer.

— Yrai ! vous consentiriez ? . . .

Ce dénouement souriait au romancier. De toutes les femmes essayées ». Ysolde était la seule qui gardât pour lui une séduction. Son dur célibat allait prendre fin.

— Ne vous enorgueillissez pas, déclara la jeune fille. Je vous épouse par dépit !

— Oh!

L'orgueil de Villance se cabrait.

— C'est à prendre ou à laisser. . . ajouta-t-elle. Une seconde, la volonté de l'homme balança.

— Je prends! fit-il brusquement. Je prends!

Il prit aussi un baiser qu'elle ne lui offrait point. Des pas rapides s'approchaient. Une voix résonna dans la nuit

— Pouremane est mort ! disait la voix.

An ! ah ! fit l'abbé, ce Pouremane va être enterré civilement. Quel scandale encore, mon Dieu ! après tous cenx dont nous avons été les témoins ! Mme Polonais soupira profondément.

— Nous ne pouvons pas laisser faire cela, monsieur le curé.

— N'est-ce pas ?

— Non, non, intervint Dézessart. Ce serait d'un effet déplorable au moment où le peuple manifeste des sentiments si chrétiens.

— Il faut coffrer les impies, voilà ! déclara Baluzot, catégorique.

L,e juge Pigé, libéré du matin même, bien que sa guérison fût loin d'être achevée, daigna sourire.

— Ecoutez, proposa le marquis de Laiglon. En politique comme en amour, il faut savoir profiter de l'heure. Jamais une occasion plus favorable ne se retrouvera pour nous. Je suis sûr de mes hommes. Je viens de les équiper et de les passer en revue. Ils sont pleins de zèle et prêts à marcher. Je puis, si vous le voulez, faire arrêter d'ici deux heures nos adversaires les plus marquants. Pensez-vous que ces bandits n'aient pas décidé de frapper un grand coup à l'occasion des obsèques de Pouremane, l'un des leurs ? Incarcérons-les préala-

bletnent. Après-demain, nous aurons une assemblée plénière et c'est nous qui constituerons le comitédirecteur. Nous pourrons ensuite lâcher nos tourterelles. La farce sera jouée.

— Quel homme !

— Quel puissant cerveau !

— Quel génie !

Dézessart sauta au cou du capitaine et l'embrassa. Sa joie était immense et son enthousiasme débordant. Si la marquise incarnait la Beauté, le marquis de Daiglon représentait la force et la valeur guerrière. Et c'était pour lui, Dézessart, si fier déjà de sa maîtresse, un grand bonheur qu'elle eût un mari digne de l'admiration des foules.

M. l'abbé Coupé approuvait.

— Voilà un plan fort savamment conçu, dit-il, et bien que mon caractère répugne à la brutalité, je conviens qu'il est des circonstances où l'on doit s'y résoudre pour éviter des maux plus grave .

— Très bien ! grogna la voix enrouée de Mme Polonais.

— C'est là un langage d'honnête homme et de pa triote ! fit Baluzot.

— Donc, reprit le curé, on pourrait « préalablement », ainsi que vous le disiez vous-même, mon cher marquis, emprisonner tout de suite Anderson, par exemple. . .

— Je le marque ! s'écria joyeusement le capitaine.

— . . .Callixte. . .

— Et de deux !

— ...Crucial, Clairière et Nil.

— Et de cinq !

— C'est tout, je crois.-

Sara errait parmi le peuple silencieux des tombes. (P. 252).

— Et Fisher ? interrogea le juge, peu instruit encore des événements de la veille.

— Fisher est au cachot, mon bon ami, se hâta de répondre Coupé. Il comparaîtra d'ici quelques jours à votre barre. Rien ne presse. Nous nous en remettons à votre grand souci de l'équité et de la justice.

— Soyez tranquille.

Le sourire froid du juge calma tout de suite les consciences. La cause de Fisher ne pouvait être placée en de meilleures mains.

— Et Parozyckz ? . . . demanda Dupaty, l'ex-notaire.

Coupé hésitait.

— Parozyckz... mon Dieu! fit-il. On pourrait... peut-être, se contenter de le garder à vue. . . l'empêcher de sortir de chez lui, par exemple. . .

— C'est cela ! c'est cela !

M,ue Polonais battit des mains.

— Quant à Sara Pouremane. . . continua le prêtre, je propose qu'on lui laisse toute liberté d'enterrer son père.

^9 247 gg£

— Vous êtes trop bon, vous êtes mille fois trop bon, monsieur le curé ! gronda Baluzot.

— Non. mon cher ami. non... vous savez... il ne faut rien exagérer. On risque de dépasser la mesure...

— Comme c'est vrai, pourtant ! conclut le juge.

La conférence avait pris fin. Les réacteurs se dispersèrent ; Baluzot accompagna Pigé jusqu'au prétoire ; le marquis de Laiglon courut donner des ordres en vue des arrestations projetées ; Mme Polonais entraîna Dupaty jusqu'au lieu habituel des méditations ; Dézessart, très épris, se mit en quête de la marquise.

Coupé, demeuré seul, réfléchissait. Puis brusquement, tout à son devoir, il se décida, s'achemina à grands pas vers la maison de Sara.

— C'est un grand malheur, ma chère enfant ! dit-il, quand il eut été introduit dans la chambre où reposait le mort.

Les paupières rougies de Sara se levèrent. Elle regarda le prêtre et ne répondit point.

Coupé poursuivit :

— Votre père, autrefois, ne manifestait point de haine contre l'Eglise. C'était un chrétien tiède. . . oui, tiède, simplement... Mon Dieu! il n'y a peut-être en tout cela qu'un malentendu... Je l'aimais beaucoup, votre vénéré père. C'était un travailleur. . . un honnête homme. . . oui, un honnête homme. . . Ma chère enfant, il serait d'un bon exemple que je récitasse quelques prières sur sa tombe... Il faut songer aux âmes de nos défunts. . . Vous savez quel'e affection. . . quelle profonde affection j'ai pour vous... accordez-moi de prier, près de vous, pour l'âme de votre père. . . ce serait là une faveur que je n'oublierais point. . . N'est-ce pas ? chère. . . chère enfant. . .

SSZ 248 H3S

— Sortez ! dit Sara.

Dans la rue, Coupé se remit un peu. Tout à l'heure, devant cette jeune fille aux grands yeux noirs, il avait eu comme un étourdissement. Maintenant calmé, redevenu fort, il se sentait prêt pour la grande lutte qui devait lui assurer le triomphe.

— Chez le marquis, d'abord ! murmura-t-il.

Mais comme il arrivait devant l'ancienne mairie, il le vit tout à coup, campé au milieu de la place, en grand uniforme, botté, éperonné,une cravache à la main.

— Ah ! cher ami, cher ami ! . . .

— Cric ! crac ! fît le capitaine, avec le geste de fermer une serrure.

— Pinces ! n'est-ce pas ? Tous ?

— Sauf un : Callixte. Le bougre s'est échappé par la fenêtre !

— Et on ne l'a pas rejoint ?

— Hélas ! non. S'il peut gagner Primevère et le Bois de la Lune, j'ai bien peur que nous ne le retrouvions pas. Mais, bast ! rien à craindre... A quand l'enfouissement de ce Pouremane ?

— Tantôt, trois heures.

— Je serai là, avec mes hommes. Personne ne bougera.

— Dieu vous entende !

Les deux 1k mimes se séparèrent.

Cependant, à l'heure même qui avait été fixée pour les obsèques, Sara s'étonnait de n'avoir encore vu venir aucun des amis fidèles .In défunt : ni Anderson. ni Crucial, ni surtout Callixte. 1 >ans le vide causé par la mort, cet abandon semblait plus effroyablement lugubre. Ce fut Solier qui, tout à coup, parnt.

— Nous sommes perdus ! citoyenne, nous sommes perclus ! Auderson, Crucial, Clairière, Nil... tous arrêtés par la troupe, car nous avons des soldats maintenant !

— Et Callixte ?

— Il a pu s'échapper. . . La maison de Parozyckz est gardée militairement. Et on laisse faire ! Et on laisse faire !

Le cercueil avait été posé sur un char simplement tendu d'un drap noir piqué d'immortelles rouges. Au moment où il allait se mettre eu marche, Belhomme accourut, prit place dans une voiture avec Solier et Sara. Le silencieux cortège passa parmi des rues désertes. Une mélancolie profonde tombait du ciel dans la demi clarté d'un Brumaire finissant. Par instants, on entrevoyait des uniformes de soldats. De rares passants s'exclamaient :

— Ah ! mon Dieu ! un malheureux qu'ils conduisent en enfer !

— Enterrement civil ! Pouah !

— Mort sans prières !

— Il sera enfoui comme un chien !

Sur le seuil du cimetière, un gardien se tenait qui, poliment, s'approcha de Sara et l'aida à descendre de voiture.

— Citoyenne, dit-il, j'ai le regret de vous prévenir que l'on n'incinère plus. Une fosse a été spécialement creusée pour votre père. Le cercueil y sera descendu. J 'ai des ordres.

— Vous avez des ordres ! s'exclama Sara. Mais qui donc ose donner des ordres ?

Le gardien eut un geste évasif. Et, levant les yeux, la jeune fille aperçut à quelque distance, debout parmi les pierres tombales, les silhouettes redoutées du prêtre

^ 250 5gD

et du marquis. Elle comprit l'inutilité de toute résistance.

— C'est bien, dit-elle.

Et, se retournant vers Solier :

— Vous aviez raison, la réaction triomphe, nous sommes perdus.

Elle suivit machinalement les hommes qui portaient le cercueil. Elle les vit accomplir leur funèbre besogne et déposer au fond du trou la boîte contenant le cadavre. Sara tenait à la main quelques fleurs rouges qu'elle laissa choir parmi l'argile dont on recouvrait déjà ce qui avait été son père.

Ee gardien s'approcha. L'homme était affable, presque timide. Il tournait son couvre-chef dans ses mains.

— C'est mieux ainsi, vous comprenez ? dit-il. Ea religion interdit de brûler les morts... Quant à moi, n'estce pas ? vous m'excuserez. J'obéis aux ordres qui m'ont été donnés.

— Puis-je rester seule un moment clans ce cimetière ? demanda la jeune fille.

- Oh ! certainement, certainement... Il est bien désert...

Sara se tourna vers Solier et Belhomme.

— Mes amis, dit-elle, je suis mortellement triste et j'ai grand besoin de solitude. Je voudrais vous remercier comme il convient de m'avoir accompagnée jusqu'ici...

Solier protesta :

— Oh ! citoyenne... ne nous remercie/, pas. Nous aussi, nous sommes profondément affligés de ce qui arrive. Jamais nous n'aurions pu penser que la haine cléricale poursuivrait Pouremane Justine dans la mort. Il méri-

tait d'avoir tout le peuple derrière son cercueil. Quelle ingratitude !

— N'accusez pas le peuple, murmura la jeune fille. Il ne sait pas... On l'a encore trompé... Il y aura des luttes et du sang...

Sara avait pris les mains des deux hommes et les pressait affectueusement.

— Adieu ! dit-elle.

Solier et Belhomme sortirent lentement du cimetière, !çs épaules basses, et comme accablés sous tout le malheur qu'ils devinaient proche. Les fossoyeurs aussi se retirèrent, et le gardien accompagna jusqu'à la porte le capitaine et le curé, satisfaits l'un et l'autre que tout se fût passé sans trouble, dans l'obéissance et dans le calme.

Sara errait parmi le peuple silencieux des tombes. Toutes les naïves inscriptions d'autrefois s'offraient à «es regards qui ne les lisaient point. Le mensonge des amours éternelles, des regrets sans fin, des. inconsolables pertes se noyait dans la grisaille des fausses vertus dont on accablait les morts. Sara passait, indifférente à toutes les sollicitations de prières. Que pouvait-elle pour ces fossiles ?... Et quant à l'âme dont les dotait la crédulité populaire, elle avait sans doute rejoint l'âme des autres vertébrés défunts, elle s'était dissipée dans l'air, comme s'éteint la Neuvième Symphonie quand les exécutants ont fermé leurs cahiers... Sara errait parmi les tombes... Un grand désespoir lui était venu, à penser qu'elle avait terminé sa tâche en vivant jusqu'à la fin pour son père, et que cette autre tâche de vivre pour le bonheur des autres dépassait aujourd'hui ses forces. Q'attendre d'une existence que n'ensoleillait point l'amour ? — Sara ! Sara !

Cet appel tout à coup chuchoté lui 'semblait une réponse à ses secrets désirs. Elle se tourna à demi et tomba dans les bras de Callixte.

— Merci ! merci ! murmurait-elle, le cœur affolé, la respiration haletante. J'avais tant besoin de te voir !

— Je me suis échappé, dit Callixte. J'ai assisté de loin à ce pauvre enterrement qui devait être si glorieux. Ah ! les misérables ! les misérables !...

Il y eut un silence que Callixte rompit brusquement.

— Te voilà bien seule maintenant, Sara ?

— Oh ! oui, bien seule et bien triste.

Elle ajouta, après quelques instants d'hésitation :

— C'est pour moi que tu es venu ?

— Sans doute, répondit Callixte un peu surpris. Il était de mon devoir de t'assister dans ces douloureuses circonstances. Je ne risquais rien que la perte de ma liberté. Et j'ai fait bon marché maintenant de ma liberté... et de ma vie.

Sara regarda Callixte dans les yeux.

Sa voix tremblait eu lui parlant.

— Tu I/aimes toujours ?

— Oui.

Oui, dit-elle, je meurs... pour toi. P

«fâ 253

— Aucune autre femme ne saurait te rendre heureux.

— Aucune.

— Même si elle t'adorait ?

— Même si elle m'adorait !... Allons ! que dis-tu là ? s'écria tout à coup Callixte. Pourquoi ravives-tu ma peine ?... Et pourquoi (puisque tu pleures !) te fais-tu mal ainsi? Tiens, Sara, c'est toi que je devrais aimer!... Je t'aime aussi, je t'aime bien, mais ce n'est pas la même chose et je sens que je te quitterais si ELLE me faisait signe. Ne pleure pas, ne pleure pas... Peut-être que plus tard...

Sara soupirait à travers ses larmes.

— Non, pas plus tard ; non, pas plus tard... Je sens que j 'ai assez vécu. Adieu, Callixte ! Embrasse-moi une fois, une seule fois, de toutes tes forces, comme si tu m'aimais, comme si c'était ELLE !... Et puis va-t-en, va-t-en vite, il ne faut pas te laisser prendre. Tu reviendras me voir... plus tard, lorsque tout danger aura disparu. Alors, peut-être m'aimeras-tu...

— Non, Sara, je ne veux pas te quitter maintenant...

— Ecoute, Callixte, il faut bien pourtant que tu l'apprennes, celle que tu aimes va se marier. Oui, Ysolde épouse Villance...

— Elle épouse !...

Callixte brusquement s'arracha à l'étreinte de la jeune rille et, comme affolé, s'enfuit, cherchant une issue.

— Ah ! je le savais bien ! je le savais bien !... sanglotait Sara. Il ne m'aimera jamais !

Alors, d'un geste rapide, elle tira de son corsage un revolver qu'elle y tenait caché et, froidement, se l'appliqua contre la tempe.

Au bruit de la détonation, Callixte comprit... Il revint

en hâte et tremblant de peur, et maintenant agenouillé près de la jeune fille, il lui soulevait la tête, éclairée du sourire glacé de la mort.

— Oui. dit-elle, je meurs... pour toi.

Callixte l'embrassait, essayait de retenir sur cette bouche pâlie le souffle dernier prêt; à s'en exhaler.

— Je t'aime, criait-il, oui, je t'aime !... Je me suis trompé quand j'ai cru en aimer une autre. Pardon ! C'est toi. Sara, c'est toi !...

Sara eut un faible sourire et sa tête retomba.

Et devant le cadavre de la jeune fille, Callixte s'aperçut qu'il avait méconnu le bonheur et qu'il venait de gâcher sa vie. Tout le passé lui apparut dans l'éclair d'un regard. Il revécut des minutes anciennes : tout cet amour offert dont il avait refusé la fleur,toute cette chair ardente de laquelle il s'était détourné, toute cette affection sincère et tendre négligée pour il ne savait quelle recherche d'illusions. Callixte s'effrayait devant cette réalité. Il avait aimé un être sans cœur et sans passion, une poupée aux instincts pervers... tandis que l'exquise Sara se mourait d'un inconsolable amour. Il avait ruiné un double bonheur à jamais... à jamais.

Callixte appuya de nouveau ses lèvres sur les lèvres de la morte. Le sang sorti de la tempe tachait tout un côté du visage. Sara parut tragique effroyablement...

Une main s'abattit tout à coup rudement sur l'épaule de Callixte. Il leva la tête, se vit entouré d'uniformes.

— Au nom de la Loi, disait un sergent, je VOUS arrête !

Ouand le silence se fut établi au sein de l'Assemblée plénière, M. l'abbé Coupé se leva et dit : - Mes chers amis, vous allez être appelés dans un instant à prendre des résolutions graves. Daigne le Saint- Esprit vous accorder ses lumières ! Vous n'ignorez point qu'il nous a fallu nous défendre contre les projets ténébreux de certains membres du Comité-directeur. Ces malheureux égarés, dans leur impiété farouche, voulaient nous empêcher de prier Dieu ! Nous les avons incarcérés provisoirement et nous venons vous demander si nous avons bien fait.

— Oui ! oui !

— Il fallait les guillotiner !

Mme Folouais, assise au premier rang entre MM. Dupaty et Baluzot, gesticula et se dressa à demi, criant de sa voix enrouée des encouragements et des flatteries. Baluzot hurla que pas un honnête homme ne manquerait de louer hautement la conduite tenue en la'circonstance. Golden, fraîchement saturé de catéchisme, affirmait que les pires supplices n'étaient rien en comparaison des peines qui attendaient les impies dans l'autre monde. L'abbé s'inclinait.

— J'étais persuadé, fit-il, de votre approbation, car vous nous connaissez trop pour ignorer que nos actes

n'ont d'autre visée que le bien de tous et la plus grande gloire de Dieu. Maintenant, Messieurs... (permettez-moi cette expression qui ne nous ramène pas, comme le mot <( citoyens », aux plus mauvais jours de notre histoire) Messieurs, laissez-moi vous remercier pour tout le zèle et le dévouement que vous apportez à l'édification de notre beau sanctuaire. Le ciel vous bénira, vous et vos familles, pour votre empressement à le servir.

L'assistance béate écoutait, encouragée à applaudir par les amis de l'abbé, çà et là disséminés dans la salle et dont l'enthousiasme éclatait aux bons endroits, soutenant les tièdes, ranimant les défaillants, aiguillonnant les indécis.

Coupé continua. Il exposa que la situation morale de l'île était excellente. Les temples venaient d'être rendus à Dieu, la foi se réinstallait dans les familles et des conversions récentes avaient édifié la population tout entière. De nouveau, les lèvres pures des enfants balbutiaient les mots de la prière. Par les saints sacrements de la pénitence et de l'eucharistie, un lien s'établissait entre les fidèles. Une seule croyance les unissait tous dans le sein de Dieu. D'autre part, grâce à la reconstitution d'une force armée, il n'y avait pas à craindre que l'ordre public fût troublé par quelques énergumènes. Et s'il advenait que quelqu'un fût lésé dans ses intérêts ou sa personne, un juge, Dieu merci ! l'honorable juge Pigé, était là qui saurait impartialement rendre à chacun son dû, récompenser ou punir. Oui, c'était sa fierté à lui, curé de Saint-Pierre de Lux, d'avoir pu — avec l'aide du vaillant capitaine marquis de Laiglon, du distingué M. Dézessart et de quelques autres — ramener parmi les hommes la foi en Dieu et la justice. Et maintenant l'heure était venue de compléter l'œuvre, l'œuvre de

I,A CITÉ DES IDOUÎS

rénovation sociale. Est-ce que le monde se gouvernait tout seul ? Est-ce que l'univers n'obéissait pas aux volontés célestes ? Est-ce que Dieu n'était pas au sommet de toutes choses pour régler leur marche et leur fonctionnement ? Est-ce que son omnipotence ne s 'exerçait pas aussi bien sur la rotation des astres que sur le souffle du petit enfant au berceau ? Il donnait le départ aux étoiles filantes et modulait à son gré le chant du grillon sous l'herbe. Alors, si l'univers obéissait à une autorité souveraine, pourquoi l'homme, créature infime, poussière de poussière, prétendait-il rejeter l'exemple donné par Dieu et essayer de se régir seul, dans l'anarchie la plus complète ? 1,'homme se refusait à obéir, comme si l'obéissance n'était pas l'une des plus belles vertus, celle qui ennoblissait particulièrement le cœur ! Mais il fallait prendre l'habitude de l'obéissance, ne fût-ce que pour dompter les misérables instincts de la chair. Et quel meilleur emploi de l'obéissance que l'application aux nécessités sociales ! Justement, la situation matérielle de l'île n'était pas brillante. Depuis quelque temps, la production baissait. Le denier venait de tomber à soixante-cinq centimes. A quoi fallait-il attribuer ce résultat ?

— A la création de non-valeurs, à votre boutique de sanctuaire, à votre...

La voix qui venait de s'élever s'éteignit. Dix hommes s'étaient précipités sur Solier, l'entraînaient au dehors, le remettaient aux mains vigilantes des soldats.

Coupé exulta.

— Comprenez-vous maintenant, Messieurs, comprenez-vous la nécessité d'une autorité centrale, animée de l'esprit de justice, chargée d'élaborer des règlements d'ordre public et d'eu assurer l'exécution ?

— Oui, oui. certes, il ne faut pas tarder, hurlait Baluzot. Il y va du salut de la patrie !

— L'existence même de la religion est en jeu ! cria Golden.

— Eh bien ! Messieurs, poursuivit Coupé, ce n'est pas seulement la marche de la production qu'une autorité centrale doit pouvoir efficacement contrôler, il faut aussi qu'elle veille à ce que la consommation ne tourne pas au gaspillage.

— Parbleu ! fit le marquis.

I/abbé continua :

— En somme, les scandales récents nous font un devoir de vous demander, Messieurs, de nommer une sorte de Conseil pourvu d'attributions plus étendues que celles de votre Comité-directeur. Ce Conseil aurait à sa tête (comme autrefois, mon Dieu !) un maire, un simple maire et — au fait, pourquoi ne serait-ce pas notre excellent ami, M. Dézessart ?...

— Ah ! bravo ! Ah ! c'est une grande justice à lui rendre !

— Très bien !

— J'applaudis de tout cœur !

— Dézessart ! Dézessart !

— Nommons-le tout de suite, tout de suite.

— C'est un brave et honnête homme !

— Un patriote et un bon chrétien !

Les voix combinées de Mme Polonais, de Golden, Couard et Dupaty alternaient avec celles de Chrétien et de Baluzot. Dézessart fut enlevé, hissé sur l'estrade, installé dans un confortable fauteuil, étouffé à demi sous les étreintes chaleureuses des amis de l'autorité et de l'ordre.

L,e curé put enfin reprendre son discours. Rien ne

260 jm

serait changé dans le fonctionnement de la société actuelle, le bien-être de tous serait assuré, le progrès restait la devise de demain, seulement, au lieu de l'anarchie d'un Sozialstaat où chacun faisait pour ainsi dire à sa guise, où le mal pouvait être (n'est-ce pas ?) commis impunément, on aurait un gouvernement, voilà tout, c'est-à-dire un protecteur, un tuteur qui assurerait le respect de la religion et des lois. Et M. l'abbé Coupé se félicitait particulièrement du choix de l'assemblée. En nommant Dézessart maire de Lux, l'assistance avait élevé à la première magistrature du pays l'homme intègre et éclairé qui déjà veillait sur ses destinées à l'époque du cataclysme. Par sa droiture et sa piété, on pouvait être assuré que tous ses décrets seraient inspirés par l'amour de Dieu et de la justice.

L'assemblée applaudit. Un seul des assistants protesta, disant que « ça n'était pas naturel de vouloir commander aux autres » et le malheureux Belhomme alla rejoindre dans la geôle municipale ses camarades de révolte. Puis, des bulletins passèrent de main en main, portant les noms des candidats au Conseil. On y lisait ceux de Villance, de l'abbé Coupé, de Baluzot et de quelques autres défenseurs de l'ordre. Mais la plupart des assistants ne les lurent même point et, les yeux fermés, déposèrent dans l'urne le bullet'n qu'on leur avait remis. Le résultat du vote ne pouvait être douteux, la liste tout entière passa, le pouvoir était enfin constitué, une ère de triomphe allait s'ouvrir.

Quand l'assemblée se fut dispersée, les membres du nouveau Conseil crurent devoir tenir immédiatement séance pour se congratuler mutuellement sur l'heureuse issue de la manœuvre. L'abbé Coupé, souriant, recevait sans émotion les compliments de tous. Le principe de la

m 2Gl ^

séparation des pouvoirs n'avait pas permis de porter le capitaine marquis de I^aiglon sur la liste des candidatsconseillers. A lui seul, le valeureux guerrier incarnait le pouvoir exécutif. Et il ne se lassait pas de féliciter Dézessart et de lui exprimer sa sympathie la plus cordiale.

— C'est ma femme qui va être contente, disait-il, quand elle apprendra que vous êtes redevenu maire !

La marquise, un peu fatiguée, avait préféré garder le lit, ce matin-là, et ne point se rendre à la séance de l'Assemblée plénière.

— Dézessart ! disait encore le capitaine, vous serez le cerveau qui pense et moi le bras qui exécute.

Le premier acte du Conseil fut un décret rendant à leurs anciens propriétaires les immeubles dont les avait dépossédés la Révolution. L,a mairie redevenait le siège du pouvoir municipal, le Delta-Phi Club était fermé et dissous, comme ne répondant pas à un besoin de la population et l'hôtel qui l'abritait remis à la disposition de la famille de Rochef aille. L,es différents services installés dans les usines ou ateliers ayant jadis appartenu à MM. Golden, Chrétien, Couard, Baluzot et autres et leur revenant de droit devaient, dans un laps de temps déterminé, être reportés ailleurs, à moins que ces Messieurs n'en décidassent autrement. Bien entendu, afin qu'ils pussent utilement s'occuper de la chose publique, les membres du Conseil étaient dispensés de tout travail, eux et les personnes de leur famille, et entretenus, ainsi que la troupe, ainsi que le personnel nécessaire au service du culte et à l'administration de la justice, sur le budget commun. Même ils étaient autorisés à choisir, parmi les travailleurs des deux sexes, des officieux qui se chargeraient des soins de leur ménage et générale-

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ment de toute tâche dont l'accomplissement leur serait demandé. Comme il importait de balancer ces charges nouvelles par des économies correspondantes, le Maire informait ses administrés, par voie d'affiches, que le journal haut-parleur était supprimé, ainsi que le phonocinématographe, le théâtre et la distribution à domicile des denrées de consommation. Un journal à quatre pages serait prochainement fondé, qu'on appellerait Le Patriote et que M. Baluzot dirigerait, ainsi qu'autrefois, avec sa maîtrise et son talent bien connus. Quelques mesures d'importance secondaire complétaient les résolutions de la première séance. La Place de la Révolution, anciennement Grand'Place, était dénommée Place du .Sacré- Cœur ; le calendrier grégorien chassait le révolutionnaire: Septembre, par catachrèse, allait être de nouveau le neuvième mois, Octobre, le dixième, et ainsi de suite, et l'odieuse appellation de « citoyen » serait à jamais bannie de la langue. Enfin, un Te Deum solennel d'actions de grâces devait être chanté à l'église, le dimanche suivant. La population était priée de s'unir à ses représentants afin que la cérémonie projetée eût un éclat sans précédent. Le rétablissement de l'ordre, l'écrasement de l'hydre anarchique valaient bien que le Ciel eût sa part de l'allégresse des hommes.

Une grosse question restait à débattre et ce fut seulement vers la fin de la troisième séance que Baluzot la • posa nettement sur le tapis.

— Ah ! çà ! dit-il, et nos prisonniers ? Ils nous coûtent. Ils ne veulent rien faire... que leurs trois repas par jour. Ça ne peut pas durer.

Perplexe, l'abbé Coupé se grattait le menton, hésitant à répondre, tandis que les autres conseillers surveillaient attentivement leurs ongles.

lA CITÉ DES IDOINES

— Pour ce qui est de Fisher, répliqua-t-il enfin, notre honorable ami, M. Pigé, a examiné son cas avec le plus grand soin. Il l'a interrogé à diverses reprises et l'a trouvé particulièrement coupable. Il m'a laissé entendre que cinq ans de prison, par exemple...

— Bien. Dix, s'il lui plaît. Mais les autres ?

— Les autres, mon Dieu ! il faudra bien les relaxer le jour où leur mise en liberté ne constituera plus un danger pour l'ordre public, la religion et la morale. Peut-être, d'ailleurs, s'amenderont-ils. Quelques-uns d'entre eux seraient pour nous de précieux auxiliaires : M. Nil, par exemple. Bien surveillé, M. Nil fera un excellent instituteur pour les garçons, en même temps qu'un secrétaire de mairie éprouvé. Avant cette révolution néfaste, nous n'avions pas à nous plaindre de lui. Il nous faudra réformer son programme d'études, y introduire la prière et toutes les connaissances nécessaires à un chrétien. Nous ferons de fréquentes inspections. Maintenant, parmi nos prisonniers, nous avons encore le docteur Crucial...

— Dangereux comme idées, mais bon clinicien, gronda Golden.

— N'est-ce pas ? Eh bien ! nous le rendrons à ses malades. Quant à Clairière, Anderson, Callixte et les autres, ils peuvent encore nous être utiles à des titres divers.

Couard, qui charmait ses loisirs en caressant d'un geste onctueux les loupes de son crâne, toussota et dit :

— Je n'aurais jamais cru que ce Clairière, ce barbouilleur, ce peintre dont le métier consistait à tacher d'excellente toile en appliquant dessus des couleurs variées, fût également capable de cuber une terrasse et

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Labbé Coupé se hâta vert le confusionnal, où Vattendaieni de notables pénitentes. (P. 3|is)

de lever un plan. Il y a des gens bien doués, vraiment.

— L,a Providence comble parfois de ses dons des créatures indignes, déclara l'abbé.

— Eh bien ! Messieurs, fit Dézessart, pouvons-nous fixer une date pour l'élargissement de nos prisonniers ?

Villance tortilla sa moustache.

— Messieurs, dit-il, j'ai une faveur à vous demander, non point tant en mon nom personnel qu'au nom de la charmante jeune fille qui va devenir ma femme. Ne serait-il pas d'un effet particulièrement heureux que le jour de cette relaxation coïncidât avec celui de notre mariage ? Songez, Messieurs, à la grandeur et à la beauté d'un geste qui, sur sa prière, mettrait dans la corbeille de noces d'Ysolde de Rochef aille la liberté de nos ennemis !

— Voilà de nobles paroles ! s'écria l'abbé.

— Des paroles comme on n'en a pas entendu depuis Bavard ! hurla Baluzot.

— Nous sommes unanimes pour y applaudir, conclut Dézessart avec sa bonne grâce accoutumée.

Le jeudi suivant avait été choisi comme jour des légitimes noces de Villance et d'Ysolde de Rochefaille. D'un commun accord, il fut décidé que ce jeudi-là, dès l'aurore, tous les prisonniers, Fisher excepté, seraient généreusement rendus à la lumière.

Des applaudissements nourris marquèrent la fin de cette séance mémorable. Villance, ému, succombait sous l'éloge. Incidemment, il annonçait son intention de travailler à la rédaction d'un nouveau roman : l'Ile sauvée, où il raconterait le grand miracle de l'apparition du Sacré-Cœur, la faillite de la science et la rénovation des hommes par la foi.

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Puis, les conseillers se séparèrent. L'abbé Coupé se hâta vers le confessionnal où l'attendaient de notables pénitentes : Mmes Polonais et Pigé, ainsi que Mme Golden et sa fille Inès aux cheveux roux. Dézessart courut chercher auprès de la marquise de Laiglon quelques-uns de ces sourires qui lui étaient un encouragement dans l'accomplissement de sa lourde tâche. Baluzot, inspiré, arrêta brusquement Villance au milieu de la rue et lui frappa l'épaule.

— J'ai une idée ! s'écria-t-il.

Villance, étonné, le regardait.

— J'ai une idée, reprit Baluzot. Le comte de Roc faille dont vous allez épouser la fille était un patriote, mon cher ami. Il avait pressenti que le déchaînement de la populace entraînerait bien des maux. (Je doute pourtant qu'il ait pu imaginer jusqu'à quel point irait cette fureur anarchique et qu'on nous forcerait un jour, vous et moi, à travailler !) Il était donc bien naturel, dans ces conditions, qu'il essayât de s'opposer au renversement de l'état de choses existant. N'est-ce pas ? Son coup de fusil n'était — comment dirais- je ? — que l'explosion de son patriotisme ! Hein ?

Villance, indécis, hochait la tête. Baluzot le secoua rudement par la manche.

— Ils l'ont tué, ces bandits ! hurla-t-il. Eh bien ! je propose qu'on élève une statue au comte de Roche faille.

toute volée, les cloches appelaient les habitants de Lux à la cérémonie du mariage de Villance et d'Ysolde de Rochefaille. Et Lux avait envahi l'église et les voies que devait suivre le cortège nuptial. Elend, la Chaumière, Primevère, Sogno, Hungercity même déléguaient des représentants. Toute l'île, tout ce qui restait du monde connu allait assister à ce magnifique spectacle. La veille, déjà, on avait pu voir le défilé des notables de Lux vers la mairie où s'était célébré le mariage civil. Mais chacun savait que cette formalité demeurait sans importance et que les véritables noces se feraient à l'église sous le geste bénisseur de l'abbé Coupé, truchement reconnu de la divinité en ces matières. Dézessart l'avait si bien compris qu'il s'était contenté de procéder dans les formes légales à la cérémonie civile, sans même adresser aux nouveaux époux le moindre souhait de bonheur. Et chacun admirait cette modestie et cette réserve et se félicitait de voir à la tête du gouvernement un homme si digne et si pénétré de ses devoirs.

La préparation de ce grand événement n'avait pas

été sans apporter une modification importante dans

les principes économiques en vigueur. Quelques jours

avant le mariage, Villance s'était avisé que cette union

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IvA CITÉ DES IDOLES

sacro-sainte n'était pas seulement l'union indissoluble de deux êtres, mais également celle de deux intérêts ; que le nouveau Conseil ayant, par décret, rendu leurs biens immeubles à l'un et à l'autre, il était urgent d'en faire état devant une personne autorisée, un notaire, par exemple, et que rien ne s'opposait à ce que le contrat mentionnât, en outre, d'anciennes valeurs, titres et bank-notes, momentanément dépréciées, mais que le jeu régulier des forces sociales pouvait ramener quelque jour. Et le Conseil avait admiré les vues de ce membre sympathique. C'était bien vrai, mon Dieu ! que les choses mortes peuvent renaître et que ce qui a été sera. Déjà, certains conseillers éclairés, M. Golden, entre autres, songeaient à appeler l'attention de leurs collègues sur la nécessité qu'il y aurait à étendre l'emploi de la petite monnaie d'usage. Cette monnaie insignifiante créée par le Sozialstaat pour les menues dépenses journalières dont l'inscription eût compliqué inutilement 'es écritures de la Banque ; cette monnaie, changée fréquemment pour prévenir toute tentative de thésaurisation, semblait à M. Golden susceptible d'applications plus générales. La proposition de Yillanee ne pouvait manquer de trouver un partisan résolu dans la personne de l'ancien financier. Et il avait suffi à M. Dupaty de rappeler les jours heureux du tabellionage. Mon Dieu ! il savait où retrouver ses panonceaux et ses grimoires... et s'il plaisait à ses honorables collègues, il allait redevenir Maître Dupaty comme autrefois. D'enthousiasme, le notariat avait été rétabli.

— Les voilà ! les voilà !

Dans la foule pressée aux abords de l'église, il y eut un grand mouvement de curiosité. La voiture nuptiale arrivait enfin. Ysolde descendit, toute blanche et fleurie

d'oranger. Elle prit le bras de Dézessart qui, dans la circonstance, allait lui servir de père et, guidée par le suisse, marcha lentement vers l'autel. Villance suivait, accroché au liane de M""' Polonais, puissante et digne, puis c'était le marquis de Laiglon et Roxane de Rochefaille. Me Dupaty et la comtesse et tous les notables de Lux. On remarqua beaucoup les attentions que le juge Pigé prodiguait à la jeune Inès Golden dont il était le cavalier. Immense, Baluzot dominait la foule.

Des musiciens choisis parmi le personnel désagrégé du théâtre défunt s'étaient massés dans une tribune et solennisaient l'entrée de ce respectable cortège.

Enfin, tout environné d'enfants de chœur, M. l'abbé Coupé parut.

Ah ! le beau, l'inoubliable discours ! Que de vertus insoupçonnées Ysolde se découvrait dans les paroles du prêtre ! Il ne lui suffisait pas d'être la fille du plus noble héros de tous les temps et de la mère la plus admirable. . . mais elle était en outre la pureté et la sagesse, la piété et la bienveillance, la fidélité et la justice, l'intelligence et le goût, l'esprit et le cœur ; elle était bien d'autres choses encore, et l'abbé laissa finement entendre qu'il était inutile de lui reconnaître la beauté et la grâce parce que l'évidence se passait de commentaires. Quant à Villance, le prédicateur se sentait mal à l'aise pour parler comme il convenait d'un écrivain aussi éminent. Mais si l'humble prêtre devait se taire en face du génie, il lui était bien permis de dire ce qu'il pensait du chrétien. Chrétien ! certes, Villance l'était jusqu'aux moelles. A quoi bon, dès lors, insister sur sa générosité et sur sa droiture, l'austérité de ses mœurs, la noblesse de son caractère, la simplicité de sa personne, l'énergie de ses résolutions, la sensibilité de son cœur! Pouvait-on

rêver plus parfait assemblage que celui de ces deux êtres d'élite que Dieu allait tout à l'heure river l'un à l'autre indissolublement ? Il semblait que l'abbé Coupé entendît déjà les chants d'allégresse des anges qui. du haut du ciel, assistaient à cette bienheureuse union.

Et, pour finir, le prêtre n'eut garde d'oublier la recommandation de la Genèse : Crescite et multipiicamini. Du moins, on pouvait être sûr que les enfants issus d'un tel mariage réaliseraient la perfection humaine. Ils seraient élevés dans la foi la plus vive et deviendraient à leur tour les colonnes de la Société et les soutiens de l'Eglise.. .

Au dehors, la foule se faisait plus compacte, plus bruyante aussi, dans l'attente des nouveaux époux. Relaxés du matin même et encore tout effarés de la pleine clarté du jour, les libres-penseurs formaient sur le parvis un petit groupe morne. Callixte. surtout, ne se soutenait que par un reste d'énergie. Sans cesse, devant ses yeux, se dressait la vision de la malheureuse Sara. Depuis cette fin tragique, depuis l'accomplissement de l'irréparable, ses nuits n'étaient qu'un long et douloureux cauchemar fait de tumulte et de sang.

— Courage, mon bon Callixte, courage ! disait Crucial. Le temps guérit tout. Il est le seul médecin dont la science infaillible vienne à bout de toutes les douleurs. Faites appel à vos ressorts d'énergie. Il faut travailler au bonheur d'autrui, quand on n'a pas su trouver le sien. Regardez cette foule, aujourd'hui curieus et amusée et qu'intéresse la vue d'une mariée qui passe, cette foule qui nous a reniés, parce que nous l'avions faite libre. . . ne pensez-vous point qu'elle versera bientôt assez de larmes pour exciter notre pitié et nous faire oublier notre propre misère ?

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Callixte ne répondit pas. Ses joues amaigries, ses traits tirés décelaient une fatigue intense. Il s'appuya fermement sur le bras du docteur, prêtant l'oreille au dialogue que venait d'entamer Auderson avec un badaud de la foule.

— Quoi de nouveau ? interrogeait l'Américain. Je sors de prison, moi. je ne sais rien.

— Nous avons un bon gouvernement, déclara l'homme.

— Ah ! tant mieux ! fit Anderson, gouailleur.

— Et nous allons avoir une bien belle église. Vous verrez, monsieur, quand le nouveau sanctuaire va être terminé.

— Parfait ! Dites-moi. mou ami. est-ce que la plateforme roulante fonctionne ?

— On a dû abandonner les travaux. Ça n'était guère utile, vous comprenez ? Et on va cesser l'exploitation du tramway qui revient trop cher.

— Ah ! ah ! . . . Vous avez toujours l'électricité à domicile, chauffage, éclairage et force ?

— Monsieur, là aussi nous allons tenter des économies. Il était juste de rendre son étude à Me Dupaty, n'est-ce pas ? Alors, il a fallu déplacer l'usine et on en a profité pour supprimer des machines.

— Ah ! ça. vous ne laites donc plus rien, maintenant, que regarder les mouches voler 3

— Oh! Monsieur, que dites- vous ? Non douze heures de travail par jour, au lieu de huit.

— Vraiment !

— Oui. Nous manquons du personnel nécessaire, depuis l'extension donnée aux services administratifs, la création des officieux...

— Des officieux ?

— Oui... des domestiques, si vous préférez.

— Ah ! vous avez rétabli la domesticité ?

— Il le fallait bien. Vous n'imaginez pas notre excellent curé brossant lui-même ses soutanes ?

— C'est vrai. . . Alors, vous êtes contents ?

— Nous avons un bon gouvernement.

— Oui, oui ! Un bon gouvernement, un bon prêtre, un bon juge, un bon notaire, de bons soldats... Rien ne manque plus à votre bonheur i

I/homme allait répliquer, mais une rumeur tout à coup éclata et il haussa le col pour essayer de voir par-dessus les têtes.

— La mariée ! la mariée ! criaient des voix enthousiastes.

Une poussée des rangs voisins amena Callixte et le docteur Crucial au bord même du chemin creusé dans la foule. Ysolde parut au bras de Villance. Bien qu'elle tînt ses paupières modestement baissées, comme il sied à une jeune épouse, elle remarqua parfaitement Callixte et son groupe d'amis. Elle jeta même un regard de colère sur Anderson qui ne s'en affecta point. Villance, les yeux au ciel, avait le sourire digne des grands hommes aux soirs de triomphe. Par la porte large ouverte de l'église s'échappait le bruit des conversations déchaînées, oublieuses de la sainteté du lieu. Un accord de septième, tombé de la tribune des orgues, semblait ne devoir jamais finir. Mmc Polonais soufflait en tempête, étouffant dans un corsage trop étroit. Golden se tassait, travaillé par des préoccupations intellectuelles. Dupaty pleurait d'une joie silencieuse. On entendit Baluzot murmurer : Ah ! ah ! les revoilà, nos socialistes !

Callixte, à la vue d'Ysolde, n'avait pu se défendre d'un léger serrement de cœur. ^ Malgré lui, sa pensée le

reportait eu arrière, au temps où la jeune fille se laissait parfois entraîner vers la grotte du bois de pins. . . Cette robe nuptiale et fleurie d'oranger recouvre un corps gracieux et blanc que Callixte a tenu sous ses lèvres, une chair dont il a goûté l'enivrant arôme, des réduits d'amour qu'il a baisés... Et voici que la robe nuptiale et fleurie vient de se dissiper dans l'air. . . C'est une Ysolde toute nue dont la blancheur se dessine sur le fond assombri de la dune. . . Callixte tressaille un peu et regarde plus attentivement l'idole. . . Il semble ' qu'elle ait tout à coup perdu sa puissance de séduction... Elle n'est plus qu'une admirable statue de marbre, dressée pour le plaisir des yeux. . . Alentour, flottent des gazes vaporeuses. . . Il en est qui s'attachent à l'idole et la recouvrent. . . et la recouvrent. . . Il n'y a plus rien, là, qu'un vêtement sombre. . . Pourtant, la tête encore bouge, les yeux s'éclairent, le front... Ce n'est pas là Ysolde ! Ah ! la tempe est tachée de sang ! . . . Sara ! . . . Sara ! . . .

Callixte jeta un cri et s'évanouit.

Quand il ouvrit les yeux, Callixte eut la surprise de voir autour de lui les visages affectueux d'Anderson et du docteur Crucial. Un pâle soleil se glissait à travers les vitres et venait mourir jusque sur l'oreiller.

— = Voilà un bon réveil, dit le docteur. C'est bien 1 1 première minute de joie que nous goûtons depuis de longues semaines. Enfin, vous êtes sauvé, mon cher Callixte, VOUS êtes sauvé !

Callixte remercia le docteur d'un sourire Se- regards encore mal assurés erraient par la chambre, se portaient alternativement SUT Anderson et sur Crucial et parfois

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