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aussi vers la fenêtre, essayant de percer les mystères du dehors.
— Je voudrais me lever ! implora- t-il.
Il était si faible que les deux amis durent eux-mêmes l'habiller et le soutenir jusqu'au fauteuil placé devant la croisée. Callixte s'y enfonça et ferma à demi les yeux.
— J'ai été bien malade, dit-il, d'une voix basse et sourde. D'autres sont morts. . .
Anderson et Crucial se consultèrent du regard. « Il faut le distraire à tout prix », semblaient-ils dire.
Alors Anderson détailla la gazette des derniers temps. Il discourait d'un air dégagé, mettant dans ses intonations un enjouement que ne justifiaient guère ses paroles.
— Ah ! il s'en est passé, des choses, depuis le début de votre maladie ! D'abord Jazou a été pris d'un accès de folie furieuse. Il voulait étrangler la sainte Vierge ! Il habite actuellement un cabanon. . . Puis notre pauvre ami Fisher a été condamné à dix ans de prison sous l'inculpation de sacrilège. . . Parozyckz, presque aveugle, a dû renoncer à tout travail. . . Nil est maître d'école. . . Clairière vit de ses rentes... Solier et Belhomme piochent la terre. . . Crucial, ici présent, soigne le pauvre inonde. . . Moi, je ne fais rien. . . ou plutôt, je n'ai guère fait que le garde-malade, mais ça ne va pas durer...
Callixte lui prit les mains dans un grand élan d'affection et de reconnaissance. D'Américain souriait toujours. Et Crucial qui, depuis une minute, remuait un liquide noirâtre au fond d'un bol, crut le moment favorable pour le placement de sa mixture.
— Tenez, mon ami, dit-il, buvez donc cela. C'est délicieux.
— J'ai M bien m
aladt.dilil.dune poix bam et lourd*
Le malade obéit, avala l'exquise drogue avec une horrible grimace.
— On pourrait ouvrir la fenêtre, proposa le docteur. Couvrez- vous bien, Callixte.
Le murmure confus de la rue se fit tout à coup plus distinct. C'étaient des voix de femmes prônant l'excellence de leurs légumes et le prix infime auquel elles en vendaient la livre. Un homme enroué hurlait des imprécations contre son cheval abattu. Un timbre grêle d'enfant pleurait misère :
— La charité, s'il vous plaît, messieurs et dames ! Callixte sursauta, saisit le bras du docteur.
— La charité ! murmurait-il. La charité ! Il y a donc des pauvres, maintenant ?
Crucial hocha tristement la tête.
— L'argent est revenu, vous savez ? dit-il.
— Ah!
Et comme les trois hommes se taisaient, on perçut l'écho d'un chant dans le lointain.
— Qu'est-ce que c'est ? . . . laissez-moi voir.
Il fallut accéder au désir de Callixte et l'aider à gagner l'appui de la fenêtre. Il se pencha, un peu surpris par l'aspect inaccoutumé de la rue. On voyait des femmes ployant sous de lourds paquets ou traînant derrière elles des bambins sales. Attelées dans des brancards, la bricole à l'épaule, il y avait des bêtes de trait à face humaine. Des visages de souffrance se collaient aux glaces des boutiques où transparaissaient des victuailles diverses. Une fillette, presque une enfant, cils trop noirs et lèvres peintes, s'accrocha à la manche d'un bourgeois. . .
Le chant grandit et l'on vit poindre au détour de la rue un groupe de surplis, de camails et d'étoles ;
des cierges allumés ; des croix et des encensoirs.
— Parce, Domine, parce populo tuo. . .
— Bon ! grogna Crucial, qu'est-ce que c'est encore que cette procession ?
Anderson ricanait.
— Vous ne savez rien. . . vous m'étounez. Ce sont des prières pour la pluie, comprenez-vous ?
— Oui, j'oubliais... Ah ! l'on en rirait de bon cœur, si ce n'était si triste.
Le cortège se rapprochait, déniait sous la fenêtre même où se tenaient Callixte et ses amis. M. l'abbé Coupé fermait la marche. Les passants, à droite et à gauche de la rue, s'agenouillaient, baissaient humblement la tête jusqu'à la disparition de la dernière soutane.
— Je comprends maintenant, dit Callixte. La libertest morte et ce peuple est dompté. Il n'y a plus de ci toyens, mais des sujets !
— Depuis l'apparition si miraculeuse d'un proche parent du Très-Haut, fit Anderson, gouailleur, l'influence de l'abbé Coupé est devenue extraordinaire. S'il y a eu dans l'affaire un prodige, le voilà. Tout ce qu'il a voulu, la foule le lui a donné. Il a rétabli l'autorité dans la personne de Dézessart. Ce maire soi-disant élu de Lux est, en réalité, le masque sous lequel se cache l'abbé, monarque absolu. Le marquis de Laiglon et sa troupe, le juge et ses geôliers assurent l'exécution des décisions ecclésiastiques. Il manquait à ce bel assemblage la puissance économique, le droit d'affamer. T'ne idée de génie, éclose dans le cerveau de Golden, a parachevé l'œuvre. On a généralisé l'emploi de la petite monnaie courante, vous comprenez"-' On a supprimé la comptabilité. On a -lit aux travailleurs Ces lébits,
i redits, ces ristournes, c'esl une complication inu-
tile, une perte de temps, donc un gaspillage de forces. Nous avons besoin de réaliser des économies par tous les moyens. Ne vaut-il pas mieux vous payer votre travail chaque jour, ou chaque semaine ?... » Le principe une fois accepté, on a vu se rouvrir les petites boutiques pour la vente des denrées de consommation. Puis, les propriétaires réintégrés ont exigé des loyers. Alors il a fallu parler de salaires. On a nommé un arbitre : l'abbé Coupé. Les salaires oscillent aujourd'hui entre i fr. 65 et 2 fr. 05, moins cher encore qu'à l'époque du continent. Alors, Baluzot s'est mis à la tête des industries textiles. Il a beaucoup d'ouvrières dont quelques-unes sont fort jolies. . . On a créé aussi un système d'impôts qui favorise le riche aux dépens du pauvre, selon l'usage... Golden a trouvé moyen de fonder une banque. . . Chrétien et Couard sont dans les affaires. . . Villance prépare un discours pour l'inauguration prochaine de la statue du comte de Rochefaille. . .
— La statue du comte de Rochefaille ?
— Oui. Tenez, penchez-vous, Callixte. Voyez-vous, là-bas, sur la place, cet échafaudage recouvert d'une bâche rose ? C'est là.
— Un assassin !
— Oui, mais... il a tué par patriotisme, vous comprenez ? Que vous dirai- je encore ? Le nouveau sanctuaire est terminé et a déjà donné lieu à deux ou trois apparitions. L'abbé Coupé a pris soin d'établir entre le ciel et l'île des relations cordiales et suivies. . .
Callixte venait de se rasseoir. Il se passa la main sur le front d'un geste machinal, semblant vouloir chasser quelque image obsédante. Alors, comme s'il eût deviné ce qui se tramait dans son âme, Crucial se pencha vers lui.
— Il faut vivre ! dit-il.
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