‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 10 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ils s'aimèrent avec une folle rage, se vidant l'âme de baisers. C'était une frénésie réciproque qui les précipitait. André aimait dans son appétit de jeune fauve insatisfait, Daisy elle se hâtait de prendre des caresses présageant que c'était la dernière fois qu'elle aimait.

Chez les femmes la compréhension de l'amour est la même malgré la différence de vie, de vices ou de tempérament.

Certaines donnent toute leur jeunesse sans compter, elles font largesse de leur corps aux bien-aimés conquérants; d'autres se réservent par calcul ou par coquetterie, attendant l'occasion propice, l'instant favorable et bienheureux. Mais un beau matin, devant leur psyché, elles s'aper-

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çoivcnt que la vieillesse est là guetteuse et sournoise. Ce sont des riens d'abord sans importance, la paupière se plisse, la gorge est moins affermie, ce sont des indices qui ne trompent pas l'instinct féminin. Alors les prudes et les sages, les ardentes et les passionnées, s'aperçoivent que demain il ne sera plus temps, qu'il faut se hâter d'aimer si l'on veut encore connaître tout ce qu'il y a de beau, de bon, de puissant, dans l'amour.

C'est une crise irrésistible que subissent les femmes et les femmes ne se leurrent pas. Chez celles que l'amour maternel n'a pas assagies, c'est un besoin impérieux d'aimer, de donner des caresses, de protéger un plus faible, un plus jeune, un plus chétif que soi, un moins initié.

C'est même chez quelques-unes une abnégation profonde, une abdication de toute pudeur, de toute volonté et ce sont celles qui ont été le plus hautaines dans l'orgueil de l'amour qui sont le plus aptes à se sacrifier, à s'humilier.

Tout plutôt que ne plus être aimées. Elles acceptent toutes les équivoques, elles tolèrent et facilitent la perversion du baiser pourvu que le baiser soit le fils de leurs lèvres.

Ah! ce sont de belles heures pour les don Juan de comédie, les Lovelaces de tréteau. C'est un butin de ville orientale qui s'offre à la rapacité de leurs désirs. Mais ceux-là sont les charognards

et les vampires de l'amour, nous ne les connaissons pas, nous ne voulons pas les connaître.

Mais voici les jeunes, les nouveaux, les timides et les craintifs qui n'ont connu l'amour qu'en de vagues ébauches ou de pâles débauches.

Esquisses d'amour des amitiés d'enfance, cousine courtisée alors qu'on ne sait pas, petite fille en jupon court qui joue à la petite femme et dont le souvenir hante les nuits de la quinzième année — ou bien l'écœurement du contact de la chair à la première épreuve en de louches maisons.

Ces deux sentiments préparent le cœur à une amitié meilleure et plus favorable.

Le souvenir des caresses maternelles et l'orgueil de la possession accompagnent les premiers pas et l'on entre en conquistadors dans la Cité des Vieilles.

Vieilles, elles ne le sont pas encore, on n'est pas vieille à 35 ou 40 ans... mais c'est la dernière étape de la vie amoureuse si l'on veut aimer avec toute sa chair, avec toute son âme. Demain, le baiser ne sera plus qu'un souvenir et malgré toute la volonté cérébrale le corps ne répondra plus avec la même vigueur à l'étreinte.

Une vie nouvelle commença pour tous deux. André voulant connaître tout l'amour, Daisy ne voulant pas le laisser disparaître.

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