‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 11 sur 37 · UN SOIR D AUTOMNE · texte numérisé non relu

UN SOIR D AUTOMNE

— Mon petit, il faut être raisonnable, bien raisonnable, mon engagement est terminé. Un nouveau m'appelle, il va falloir se quitter bien gentiment tous les deux. J'aurais voulu rester auprès de toi, te câliner encore...

« Allons, tu ne vas pas pleurer, un grand garçon comme toi, c'est fou... Rester? tu sais bien que c'est impossible. On n'est pas riche, ta « maman » va gagner beaucoup, beaucoup de sous, puis elle reviendra. Veux-tu que je revienne? Je chante quinze jours à Marseille, au Palais de Cristal... Ta mie va vivre en cénobite, elle économisera des argents fous et puis elle reviendra aimer son Dédé chéri? Tu veux bien, dis, mon loup, que je vienne t'aimer?...

Suffoquant de larmes, il répondait « oui », mais un oui où il y avait une passion immense, une détresse irrésistible.

De sa main potelée et fine elle lui relevait les boucles brunes de ses cheveux et ses lèvres promenaient sur son front une longue caresse.

Puis, elle reprenait :

— Tu seras bien sage au moins. Vous ne me ferez pas des infidélités, vilain Monsieur? Oh! oh! c'est que je vous connais, moi, vous êtes un grand amoureux, voyons serez-vous sage? jurez-le moi. Si j'étais riche, tu resterais avec moi, tu voudrais bien, n'est-ce pas? Tu m'aurais toujours, toujours, toujours, je serais ton petit crampon, ta glu, et comme le gars breton du roman, tu voudrais t'anéantir d'amour sur ma couche? Si ton ancienne t'appelait, répondrais-tu à son appel? Mais c'est fou ce que je te demande, je veux que tu m'aimes, pas beaucoup mais un peu, dans un coin de ton joli petit cœur.

Elle endormait sa douleur de tendresses câlines, si bien qu'il finit par s'accoutumer à cette idée de départ. Et lui maintenant l'interrogeait :

— Tu m'écriras, m'amour, de bonnes lettres, souvent, tous les jours, oui, c'est cela, je veux avoir tous les jours de tes nouvelles. Tu me diras tout ce que tu voudras. Tu me raconteras ta vie à chaque instant, tu sais des mots d'amour que

je ne sais point dire. Rappelle-toi que tu laisses ici ton tout petit enfant qui t'aime et qui est bien malheureux.

— Malheureux? voulez-vous bien vous taire; je vous connais, vous irez faire la noce avec votre ami Broche dans des lieux mal famés.

— Ce n'est pas vrai, protestait-il, je serai d'une sagesse exemplaire. Tu n'as qu'à venir me surprendre, tu me trouveras ici, rêvant à toi ou travaillant.

— Oui, c'est cela, travaille; tu as négligé tes cours, ces jours-ci. Oh! ce n'est pas moi qui songerais à m'en plaindre, mais il faut se remettre sérieusement à l'ouvrage, tu sais qu'il me tarde de te voir en uniforme, tu seras d'un chic, tu laisseras pousser ta barbe, en pointe, tu ressembleras alors au saint Jean-Baptiste du Louvre. Ou plutôt non, je ne veux pas ; tu ferais trop de béguins.

— Des béguins comme Salomé, flûte, je m'en passe.

Mais, revenant tout de suite à son obsédante idée, il disait :

— Quand partiras-tu?

— Mais ce soir, mon chéri.

— Oh ! non, protestait-il, pas ce soir, reste encore cette nuit, toute une nuit avec moi. Je te jure que demain je te laisserai partir courageuse-

ment. Ne me laisse pas dans la solitude de l'ombre J'aurai peur de ne t'avoir pas.

— Mais non petit, ce serait insensé, je débute demain soir, je ne puis partir demain, je serais trop vannée. Tiens, si tu veux je ne partirai pas à 7 heures, par le rapide, je prendrai l'express de 11 h. 10. Veux-tu?

Et pour éviter l'angoisse d'un tête à tête pénible elle eut une idée généreuse :

— Si tu étais mignon, sais-tu ce qu'on ferait, m'amour joli, on irait boucler mes malles. On les ferait porter à la gare pour plus de sûreté, puis on irait faire la dînette, une dinette d'amoureux dans un hôtel chic, veux-tu?

Ils firent ainsi qu'elle avait dit et les bagages expédiés ils prirent une voiture et se firent conduire hors la ville dans un restaurant établi au bord du Lez, le petit fleuve qui ceinture Montpellier avant de se jeter à la mer.

C'était une soirée d'automne merveilleuse une brise légère courait dans le bruissement des peupliers et des platanes, l'eau verte avait des clapotis pareils à des baisers. On entendait un battement régulier de rames, et là-bas, sur la route, la voix des lavandières qui s'en retournaient vers la ville en chantant.

— Gomme il fait bon n'est-ce pas, m'amour, fit Daisy c'est une soirée toute de poésie...

— Et de rupture interrompit André.

— Oh ! le méchant qui pense à des choses mauvaises au lieu de profiter de l'heure et du moment. Tenez, donnez-moi vos lèvres, garnement.

Et par-dessus la table ils joignirent leur baiser. Lorsqu'ils levèrent les yeux ils aperçurent un maître d'hôtel, correct et chauve, qui attendait patiemment, les prunelles baissées.

Daisy éclata de rire.

— Voulez-vous bien vous taire, petite fille, fit André, dites-nous plutôt ce que vous désirez prendre.

— Oh! moi, je n'en sais rien, ce que vous voudrez, de tout et de rien, que m'importe.

— Si Madame le permet, intervint le maître d'hôtel, j'arrangerai un menu dont Madame sera satisfaite.

— C'est cela, allez mon ami, répondit Daisy heureuse d'être débarrassée de ce souci matériel.

Et son àme revenant aux poésies du soir, elle ajouta :

— Il fait si doux, si bon, qu'on resterait longtemps ainsi l'àme contemplative.

Une feuille tomba, tachant de roux la nappe immaculée ; alors André laissa dire à ses lèvres :

Dis, n'as-tu jamais regardé Sans tristesse tomber les feuilles Leur frêle agonie se recueille Qu'un dernier vol a retardé.

— Oh ! oui, m'ami, dis-moi de belles choses. Et la voix de son amant reprit lente et grave :

C'est comme un visage fardé Que des jours factices endeuillent ; Dis, n'as-tu jamais regardé Sans tristesse tomber les feuilles ?

Ce sont des âmes qui s'effeuillent, Des cœurs qui vont vagabonder, Sans qu'un paradis les accueille, Moi je pleure sans que je veuille.

Dis, n'as-tu jamais regardé ?

Daisy émue lui avait pris la main, elle la garda longtemps dans la sienne, lui donnant des étreintes muettes.

Puis elle prit la feuille et la glissa dans l'échancrure de son corsage.

Ils échangèrent alors leur âme dans un baiser d'amour qui se perdit dans la chanson du vent et la voix des roseaux.

Page 1