CHAGRIN DE GOSSE
Chez elle, elle le déshabilla comme un petit enfont avec des prévenances maternelles. Et lorsqu'il fut nu comme un Jésus, André mit ses bras autour du cou de son amie et le front appuyé sur son sein il pleura des larmes silencieuses. Puis, l'étreinte se dénoua, doueement, les larmes s'arrêtèrent. Il dormait. Seuls quelques hoquets secouaient encore sa chair meurtrie.
Daisy le garda longtemps sur ses genoux, surveillant son douloureux sommeil, et l'apaisement venu elle le porta sur son lit. Elle mit un baiser sur sa paupière où perlait encore une larme.
Et lorsqu'après de longues heures il ouvrit les yeux, à son chevet, immobile et grave, il la vit qui guettait son réveil. Il s'étonnait de se
trouver dans cette chambre inconnue et ses mains caressaient involontairement la fine toile des draps aux larges broderies.
Puis, tout à coup il se souvint : la nuit d'amour, la chanson des baisers, le rendez-vous, le premier mensonge, la salle de spectacle ivre de bruit et de lumière, la fatale rencontre et la voix de Daisy qui disait à son oreille : « Pardon, Messieurs. » Elle passait et avec elle l'horrible bonhomme.
Erfsuite il ne savait plus, il appuyait ses mains contre son crâne, voulant se rappeler... Et la scène de la taverne se déroula implacablement nette. Quoi ! la force de son amour avait été si grande que l'insulte s'était arrêtée au bord de ses lèvres et qu'il avait suivi, timide et craintif, l'outrageuse amante? Ah! les copains avaient dû rire. Il devait être aujourd'hui la fable de la Faculté !
Il l'avait suivie après ce qui s'était passé, après ce qu'il avait vu. Il était venu dans sa chambre à elle, il avait dormi dans son lit. Elle avait donc perdu toute pudeur et toute honte? Le coucher dans ses draps, chauds peut-être des dernières étreintes du vieillard débauché, quelle bassesse et quelle ignominie! Et crachant de dégoût, d'un saut brusque il sauta du lit.
— Où vas- tu? dit-elle.
Sans répondre il s'habilla avec des gestes furieux. Elle comprit alors sa pensée, il voulait fuir sans retard, loin d'elle; elle eut subitement conscience que s'il partait il était perdu pour elle.
— Ecoute-moi, dit-elle, d'une voix qui essayait de vaincre son émotion, écoute-moi, je ne cherche ni excuses, ni pardons. Tu savais qui j'étais, ce que j'étais quand tu m'as prise, n'est-ce pas? Mes lèvres ne mendieront pas une absolution que par avance je refuse. Tu es une petite bête méchante et vicieuse, tu l'as bien prouvé cette nuit lorsque tu n'as pas hésité à profaner notre amour devant des larbins et des filles...
Il l'interrompit :
— Ces filles valent mieux que toi, elles ne se donnent pas, on les prend dans le plaisir du moment qui passe, on les paye et puis elles s'en vont, mais toi tu t'es donnée amour pour amour pour te reprendre ensuite, qu'es-tu donc si ce n'est une fille? Tu as torturé mon âme dans son affection la meilleure, la plus grande, la plus immaculée. Tu m'as fait souffrir dans ma chair d'amant... Et c'est moi qui suis méchant et vicieux?
Il s'arrêta un moment essoufflé, puis il reprit :
— Oui, tu comptais sur ma faiblesse, tu croyais que j'allais supplier, implorer: ah! que
nenni, ma belle, je ne pleurerai pas, je ne veux pas pleurer...
Et il éclata en sanglots.
— Tu vois bien, fit Daisy consolatrice, que tu es une pauvre petite chose ! tu voulais que je sois ta gentille maman, n'est-ce pas ce que tu voulais, dis, le soir d'amour où tu m'as prise? eh bien ! reste-là tout contre moi : ainsi je t'ai gardé la nuit dernière, ainsi tu resteras désormais. Certes il ne faut plus que nous songions à l'amour ni l'un ni l'autre : pour toi il y aurait peut-être du mépris, pour moi sûrement une lourde tristesse. Je ne dois plus rester longtemps ici, laisse-moi seulement emporter un souvenir, un bon souvenir de mon passage, et, plus tard, quand je serai bien loin, si tu as des peines trop grandes je serai ta confidente lointaine et dévouée.
« Tu vois bien que nous avons eu tort de nous aimer, tu es toute la jeunesse ardente et passionnée, moi, je suis, t'ai-je dit, presque une vieille femme. Tu ne peux pas comprendre certaines solutions et tu te révoltes de faits qui ne sont que les conséquences misérables d'une vie. Ce que tu crois être des compromissions ne sont que les nécessités brutales de la destinée.
« Si je suis venue vers toi cette nuit, c'est que je t'ai cru meilleur qu'un autre et plus faible
aussi; si je me suis trompée, dis-le-moi, si tu dois être fort, si tu te crois armé contre la vie, va-t-en, oublie-moi. Sinon reste encore ici, je guérirai ton âme maladive ; tu es un sensitif, tes nerfs vibrent comme ceux d'une femme, il faut les assagir sans les briser.
11 eut une colère furieuse :
— Oui, tu me prends pour un gamin qu'on berne de promesses; je ne veux pas de ta pitié. T'oublier? Il faudrait t'avoir connue pour pouvoir t'oublier, et ce ne sont pas les vagues caresses d'une heure qui ont pu s'emparer de mon cœur à jamais. Tu me plaisais, je t'ai prise, mais déjà je ne te connais plus ; tu as tenté ma chair, mais le désir apaisé la chair est morte et mes lèvres ne savent plus le goût de tes baisers.
Sous l'outrage Daisy s'était cabrée, cravachée. ~Ne trouvant pas une réponse elle avait arraché ses vêtements et maintenant elle était nue. La femme s'était révoltée en elle et calme dans sa chair orgueilleuse et splendide elle attendait la preuve d'amour.
Fou de rage, se voyant vaincu, Mornan se précipita sur elle et sa main levée s'abattit. Dans son instinct de brute paysanne, il la frappa furieusement au visage, sur la poitrine, sur les seins. Elle se laissa battre insensible, lorsqu'un coup plus violent la renversa.
— Oh! m'amour, comme tu m'as fait mal, ditelle.
Et ses beaux yeux s'emplirent de larmes.
Alors André se rua sur elle, affolé de monstrueux désirs. Il la posséda pantelante, brisée et cependant triomphatrice.