‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 12 sur 37 · POUR OUBLIER · texte numérisé non relu

POUR OUBLIER

Le train partit avec des panaches de fumée. André regarda s'enfuir le gros œil rouge du fourgon de queue et lorsqu'il eut disparu à l'angle du pont, il eut brusquement la sensation de l'irréparable.

Quoi! il l'avait laissé partir, il avait permis cette chose insensée! Mais il était fou! Il ne l'aimait donc pas! Il aurait dû s'attacher à elle, l'implorer, la supplier... Ah ! s'il avait su ! Mais à présent il était trop tard, à quoi bon se lamenter. Le fait n'en était pas moins accompli. Elle était partie et c'était fini, la reverrait-il seulement?

Il était mécontent de lui-même, des regrets envahissaient son âme gonflée d'amertume et de pleurs.

Il s'apitoyait, excitant sa douleur. Il était tout

seul au monde, personne ne l'aimait. A quoi bon vivre dans ces conditions-là ! 11 voyait l'horizon de son avenir noir et barré. Il y avait des obstacles infranchissables.

Daisy était tout pour lui. Elle partie que lui importait le monde. Et dans l'égoïsme de ses sentiments il blasphémait sa jeunesse et sa vie.

Puis une jalousie cruelle mordit son cœur: Ah! le pauvre diable qu'il était! il s'était laissé rouler comme un gosse, berner comme un godelureau. Parbleu ! elle était partie retrouver son amant. Gomment n'avait-il pas vu clair dans son jeu.

Il en avait maintenant la certitude. Ah ! mais, ah ! mais, cela ne se passerait pas comme ça. Il était homme et il le lui ferait bien voir à cette gueuse : d'abord il prendrait le train lui aussi, il irait à Marseille, il la surveillerait et l'on verrait s'il laisserait faire...

Et dans son excitation fébrile il revint à la gare s'informer du prochain départ. Alors seulement il songea que son gousset était vide et qu'il n'avait pas assez d'argent. Il eut une grande désespérance. C'était bien sa veine à lui, la guigne noire le poursuivait, la fatalité s'acharnait sur lui pour l'abattre. Et, sérieusement, il pensa au suicide.

11 fut tiré de ses réflexions mauvaises par une

LA CITÉ DES VIEILLES 6û

bourrade qu'on lui donna dans le dos. Et, tou t aussitôt, la voix de Broche claironna :

— A quoi rêvez-vous sous la lune blonde? Remarquez, Mornan, mon ami, que ceci est une citation et non une réalité, attendu qu'il n'y a pas de lune, ni blonde, ni rousse et qu'il fait plus noir céans qu'en l'antre de M. Biré, prince des Enfers. Oh ! oh ! qu'asperge, que vis-je, que verge ! Vous avez le teint apâlissant des virginités expiatoires. Auriez-vous eu encore des malheurs conjugaux ou seulement serait-ce le dîner qui ne passerait pas ou qui passerait mal? Pour les deux uis, même remède, cuita : la cuite, car il est maintenant le moment où il est devant être bu.

Et passant cavalièrement le bras sous celui de Mornan, il l'entraîna vers des quartiers excentriques.

Ils entrèrent dans un caboulot qui portait l'enseigne pompeuse de « Café des Arts et de l'Armée », puis, en dessous, en lettres noires, cette inscription : <c Service fait par de belles étrangères. »

A voir les sourires aimables et les poignées de mains qu'on lui donna, Broche était avantageusement connu du personnel féminin de l'établissement; h vrai dire, elles n'étaient ni belles ni étrangères, mais cela n'avait vraiment aucune

importance ; après tout, « qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse... »

C'étaient quatre grandes filles, hautes comme des cavales d'artillerie, aux croupes abondantes et débordantes, aux seins flottants, aux yeux charbonnés, aux lèvres saignantes. Elles étaient nues sous de longs peignoirs aux couleurs violentes. L'une d'elles avait pourtant l'air moins bestial, moins grande bringue, elle cachait sous une couche de fard trop épaisse une tuberculose impitoyable.

Ce fut elle qui s'approcha d'André :

— T'as pas l'air content, mon gros, dit-elle, j'vois ça, t'as eu des histoires avec ta maîtresse, elle a couché avec un copain, hein? non? alors elle t'a plaqué ? C'est ça, pauvre gosse, va.

Et, consolatrice, elle l'embrassa à pleines lèvres.

Les caresses de cette créature, si maudite, si bas fut-elle, étaient tout de même des caresses de femme, et Mornan se sentit ému par la pitié de cette fille.

— T'es pourtant ben mignon, tu sais, t'aurais fait mon béguin autrefois, pas aujourd'hui, j'suis un' pauvre vieille carcasse, tiens, regarde.

Elle entr'ouvrit son peignoir. André vit une chair ravagée et promise à la mort, les clavicules saillaient, effrayantes, et les mamelles pen-

daient lamentables ; une quinte de toux déchira sa poitrine, une toux creuse, hurleuse, rongeuse de poumons.

Calmée, la fille continuait :

— C'est rien, c'est ma bronchite.

— Couvrez-vous, vous avez froid, fit André".

— Pourquoi qu'tu me dis « vous » ! J'suis pas une madame, moi.

Et, vraiment touchée par ce respect inaccoutumé, elle fut attendrie :

— T'es un chic type, on n'en rencontre pas beaucoup, nous autres; on n'est pas des femmes, on est de la carne, alors...

Et sa toux recommençait lugubre et déchirante.

— Sacrée bronchite, va, expliquait-elle, j'ai attrapé ça un soir, j'étais bonne chez des maîtres, à Lyon — je suis de Lyon, du vrai, de la Croix-Rousse. On m'avait renvoyée, j'sais plus pourquoi. J'avais pas d'argent, pas de gite et j'ai passé la nuit sur un banc, aux bords des quais, dans le brouillard du Rhône, et puis il a plu, longtemps, ça m'a toute trempée, j'ai voulu marcher mais j'ai pas pu, j'suis tombée, j'avais froid dans les os. On m'a amenée à l'hôpital, on m'a soignée pendant dix jours puis on m'a fait partir, fallait de la place pour les autres, alors j'suis rentrée en maison et voilà.

Et voilà !

Elle disait sa lamentable histoire sans haine, sans révolte, simplement ; dans son âme simple elle ne savait pas avoir de rancœur. Et Mornan, qui se croyait si malheureux tout à l'heure ! Il y avait donc au monde autre chose que lui, des malheureux plus malheureux que lui, des peines plus grandes que la sienne ? Il avait le remords d'avoir été lâche, lui qui avait toute la force, toute la volonté, toute la gloire généreuse de la santé et de la jeunesse...

Alors il lui prit la main qu'elle avait très belle quoique très maigre et, la portant à ses lèvres, il lui mit un baiser silencieux et chaste.

Broche faisait apporter une tournée de punch ; lorsque le liquide bouillant fut devant eux, la fille porta le verre à ses lèvres, André arrêta son geste enlisant :

— Ne buvez pas.

— Pourquoi? interrogea-t-elle.

Puis, comprenant sa pensée, elle ajouta :

— Bah ! un de plus, un de moins !

Il insista :

— Je vous en prie.

Et la fille écartant l'alcool de ses lèvres le jeta sous la table.

— Sais-tu, reprit-elle après un moment, que je n'ai jamais écouté un homme ?

— Merci de la privauté, fît André en riant, et voici pour la récompense.

Et, dans le cou, il lui mit une gentille caresse dont la pauvre fille tressaillit dans sa chair douloureuse.

— A quoi pensez-vous? demanda Mornan.

La fille, abandonnant son tutoiement familier,

répondit gravement :

— Je pense que vous embrassez bien.

Mais comme si elle s'en fût voulue de ce respect peu coutumier, elle eut tout de suite une ordure écœurante et grossière pour une camarade qui la regardait avec un rire bête.

Il fallut toute la diplomatie de Broche pour arrêter la dispute naissante et la tille honteuse revint vers Mornan :

— Tu m'en veux, mon gosse?

— Pourquoi vous en voudrais-je? vous êtes femme, vous suivez l'impression du moment.

— Oui, je ne sais ce que j'ai ce soir, je suis irritable et nerveuse, inquiète.

Une nouvelle quinte la rejeta sur la banquette, livide sous son fard.

Des clients entraient, des sous-officiers en goguette, traînant le sabre et parlant haut. Broche régla les consommations et fit signe à Mornan qui se leva.

— On se reverra, s'pas, petit? dit la fille.

— Mais oui, promit André.

Elle lui tendit la main en disant :

— Alors, sans adieu.

— Oui, au revoir.

Et lui ayant baisé le bout des doigts il suivi Broche dans la rue.

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