DEUX PROFILS DE FEMME
— Deux heures, déclara Broche, ce n'est véritablement pas le moment où les honnêtes gens se couchent, à moins que vous ne désiriez, mon jeune ami, allez vous plonger dans les bras de l'Orfèvre.
— Pas sommeil, répondit André.
• — Allons prendre un bock chez Sabatier.
— Pas soif.
— Oh ! oh ! vous avez en votre langage une brièveté toute lacédémonienne. Enfin, connue vous voudrez. Auriez-vous la manie ambulatrice ou, comme dit M. Faguet, « la folie itinérante? »
— Ni l'une, ni l'autre, répliqua Mornan, mais tandis que je me promène avec toi, la fatigue abat l'excitation morale et lorsqu'elle sera brisée,
je dormirai du sommeil de la brute, sans rêve, sans pensée, sans image obsédante et cruelle. Broche grogna :
— Nous n'allons cependant pas tourner comme des ours en cage, non? Alors je propose de concilier votre envie pédestriane avec mon humeur peu vagabonde — quant aux jambes ; — voici : nous irons jusqu'au logis familier de Marie Pomar, ce qui vous fait une bonne promenade, attendu qu'il y a quelque dix-huit cents mètres à parcourir et nous sommes assurés de trouver, au bout du chemin, hospitalité et breuvage...
André objecta :
— Mais cette dame sera sûrement couchée.
— D'abord, Marie Pomar n'est pas une dame, c'est une camarade, étudiante comme vous et moi, et, quant à être couchée, vous ignorez que Marie Pomar travaille — pas comme vous et moi — mais « pour de bon » dans des bouquins, de vrais gros bouquins de médicastres talentueux.
— Je ne la connais pas, fit observer Mornan.
— Je vous amène, moi, et cela suffît..., répliqua Broche très digne.
11 n'y avait donc plus rien à dire
Cette Marie Pomar était une créature étrange, intelligente supérieurement, elle trouvait dans l'étude une passion fébrile et merveilleuse; douée d'une volonté peu commune, elle avait un don
d'assimilation étonnant : les matières les plus ardues, les plus diftîcultueuses étaient pour elle des questions enfantines.
Elle aimait l'étude pour l'étude elle-même et non par vanité professionnelle ou personnelle.
Ce n'était ni par besoin, puisqu'elle était riche, ni par dévouement — la souffrance des autres lui était indifférente — qu'elle étudiait la médecine.
Elle cherchait les solutions rebelles, pensant avec juste raison que la science humaine devait avoir réponse à tout. De voir que des fléaux terribles, comme le cancer ou la tuberculose, n'avaient pas encore livré leur secret, elle se sentait humiliée à la manière des explorateurs, qui regardant une carte africaine, aperçoivent des territoires en blanc avec cette mention : terre inconnue.
Fille d'un receveur particulier des finances de Tarbes, elle était venue, avec tante Lucile, habiter Montpellier.
Sa tante, de dix ans plus âgée qu'elle — Marie Pomar avait vingt-huit ans — était aussi nue femme peu banale, nourrie dans le sein des classiques, elle avait une éducation littéraire très développée. Elle était ardente, vive, passionnée, autant que sa nièce était froide, calme, pondérée. Elles passaient toutes deux des nuits entières à
travailler dans la petite villa qu'elles habitaient, dans le quartier de la Pierre-Rouge.
Arrivés au terme de leur promenade, Broche s'arrêta :
— Tu vois bien, dit-il, que j'avais raison, il y a de la lumière, elle travaille.
Broche prononçait ce « elle travaille » avec un respect infini.
En effet, des rais lumineux filtraient au travers des volets rabattus.
Broche s'approcha et frappa trois petits coups espacés.
Discrète, la porte s'ouvrit :
— Bonjour ou bonsoir, tante Lucile, fit Broche.
— Tiens, Monsieur Broche, dit la vieille fille, j'ai plaisir à vous voir... Qu'étiez-vous devenu?... Mais entrez donc...
— J'ai avec moi un ami, expliqua l'étudiant.
— Qu'il entre, il est le bienvenu...
Ils pénétrèrent dans le studio où Marie Pomar travaillait. La jeune fille ne se dérangea pas, ce n'est qu'au bout d'un moment qu'elle dit sans relever les yeux...
— C'est vous, Broche, j'ai reconnu votre voix, attendez un instant, je suis à vous tout de suite; le temps de terminer cette observation qui me chiffonne...
Et Mornan eut le loisir d'examiner la jeune
fîlle. Belle! Il ne pouvait le dire : assurément, ce prolii n'était pas mal. La bouche paraissait un peu grande, et les cheveux coupés à la hauteur du cou dégageaient la nuque qui était ferme.
Sur la table de travail,, il y avait toutes sortes d'objets : des piles de bouquins énormes, un grand samovar de cuivre que léchait la flamme bleuie du réchaud, cependant que le thé chantait sa plainte monotone. Près d'une assiette, où il y avait des sandwichs au caviar, se trouvait une pièce anatomique, un bras, savamment disséqué, roide, tendu, avec un enchevêtrement de filets rouges ou bleus, qui étaient les veines ou les artères.
Marie releva la tête et examina à la lueur de la lampe un petit tube de verre qui renfermait un liquide rougeâtre.
— Il n'y a rien, fit-elle après un moment d'examen.
— Vous recherchez encore la petite bête? questionna Broche.
— Non, je fais un wasserman.
— Un wassér quoi? fit Broche ébahi.
— Mann, acheva l'étudiante, un wassermann, et naturellement vous ne savez pas ce que c'est, vieille vadrouille, coureur de filles!
Et sans attendre la réponse de Broche, elle acheva :
— C'est le séro-diagnostic de la syphilis, une réaction qui donne des résultats étonnants. Mais nous n'allons pas causer métier, je suppose; j'y perdrais, moi, mon temps, et vous, votre patience. Allons, vieille bedaine, vous fâchez pas et présentez-moi, Monsieur...
Les présentations terminées, Broche dit :
— Oh, Marie au nom merveilleux de crû renommé, ayez pitié de nous! Nous mourons de soif, tels les chameaux qui caravanent au désert...
Et comme Marie montrait le samovar :
— Non, non, dit-il avec effroi, pas d'eau chaude... je vous en prie... notre mémoire se souvient, notre gorge plutôt, de certaine bouteille que vous celez précieusement, une bouteille encerclée de métal, où dort une liqueur royale...
— On demande du Cherry Brandy Regina, c'est plus simple, intervint tante Lucile.
— Et vous? Monsieur Mornan, demanda Marie.
— Je prendrai comme vous, mademoiselle, un peu de thé.
— Un sucre, deux? questionna-t-elle.
— Un seul.
— Moi je le prends à la russe.
En effet, elle avalait une gorgée de liquide brûlant et grignotait après du sucre. Sur le divan,
LA CITE DES VIEILLES 8l
les yeux mi-clos, Broche buvait, à petits coups, son Cherry Regina, dans un fragile cornet de verre.
— Monsieur Mornan étudie également la médecine? interrogea tante Lucile.
— Oh! je ne suis encore qu'un débutant, je fais mon P. C. N.
— Dans les bras d'une jolie femme, crut bon d'ajouter Broche...
— Oh! interjeta Tantoune choquée.
— Si, si, répéta Broche, il a même des peines de cœur, la chérie est partie vers d'autres horizons et, de cela, il est inconsolable.
A l'évocation de Daisy, André sentit toute sa douleur réveillée en son âme... et brusquement ses paupières se voilèrent sous une buée de larmes...
— Vous êtes un méchant garçon, dit Lucile, qui ajouta, prenant la main de Mornan d'un geste affectueux et protecteur :
— Pauvre petit...
Et comme Broche s'était replongé dans son
alcool et Marie dans ses bouquins, tante Lucile et André causèrent longuement à voix basse. Cette bonne fille trouva des mots plus doux que des caresses, elle eut des phrases qui surent trouver le chemin de son cœur pour le toucher et l'endormir.
— Je suis une vieille maman, tenez, si vous avez des chagrins, il faudra venir me les dire, vous avez une âme tendrement confiante qu'il faut armer et contre la douleur et contre toute la vie... Il ne faut pas seulement se défendre, mais attaquer aussi avec toute la violence de votre énergie.
De savoir qu'une pensée s'occupait de la sienne, de sentir une affection près de lui, André éprouvait une sensation délicieuse, toute de bien-être et de recueillement...
Il ferma d'abord les yeux pour mieux écouter, songeant peut-être aussi à son amie, puis la voix de tante Lucile ne fut bientôt plus qu'un bourdonnement familier, un marmottement de prières confus, et brisé d'émotions successives et de longue fatigue, il s'endormit ayant au coin des yeux une larme qui ne voulait pas tomber...
— Pauvre petit, dit encore Lucile.
La cloche du couvent des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul égrena l'Angelus matinal :
— Il me faut être à l'hôpital à neuf heures, dit Marie Pomar; il est temps de s'aller coucher...
— C'est ma foi vrai, répéta Broche, qui n'avait cependant nulle envie de se trouver à la leçon; puis, apercevant Mornan, il s'écria :
— Eh ! veux-tu bien te réveiller, obstine'e marmotte...
Il ajouta :
- ("'est qu'il dort comme dans son lit, ce sacré...
— Ne sacrez rien, mon vieux Bock, dit Marie, laissez-le, inutile de le réveiller, il est très bien ici... vous en serez pour cheminer tout seul... au revoir...
Et tandis que Marie reconduisait l'étudiant, tante Lucile mit un baiser sur le front de Mornan en répétant pour la troisième fois :
— Pauvre petit!