TRAVAILLEZ
Il était huit heures, lorsque Marie Pomar appela Mornan qui dormait encore.
— Monsieur Mornan! Monsieur Mornan!
Et André, mal éveillé, eut une telle mine ahurie que Marie éclata de rire...
— Ah! vrai, vous faites une tête...
Et Mornan, comprenant enfin sa situation embarrassée, se mit à rougir et à balbutier :
— Je vous demande pardon, mademoiselle...
— Y a pas d'quoi, reprit l'étudiante d'un air gavroche. Tenez, entrez dans mon cabinet de toilette, vous avez le tub et l'appareil à douche, il n'y a rien de tel pour vous remettre lorsqu'on a : Bucca lignea, comme dirait notre ami Broche.
Puis redevenant sérieuse tout à coup, elle ajouta :
— Et en cinq sec, hein ! Vous savez que je vous amène au cours.
Docile, Mornan obéit et quelques minutes après il réapparaissait, le teint frais, l'œil vif, les membres souples.
— Avalez-moi ça vivement et en route, ditelle, en lui présentant un grand bol de thé et des rôties beurrées.
— Ne vous ébouillantez pas tout de même, ajouta-t-elle en souriant...
Ayant terminé il voulut la remercier, mais elle l'interrompit :
— Non, vous repasserez demain, aujourd'hui pas le temps; c'est fini? houp ! partons.
Tandis qu'ils cheminaient, elle le sermonna :
— Broche est un brave cœur, mais pas sérieux pour deux sous ; son remède peut avoir du bon, mais il faut avoir la tête et l'estomac solides. Vous n'avez pas son coffre d'Arverne, vous n'y résisteriez pas, fichtre ; il y a d'autres manières d'oublier... oui, oui, j'écoutais distraitement, tandis que vous causiez à Tantinette. Un peu folle, Tantinette, comme vous ; tout ça c'est de la littérature, pis, du sentimentalisme. Est-ce que ça existe ces attendrissements ? Trop de nerfs, trop de sensibilité, et pas assez de
muscle. On ne s'offre pas impunément d'être des cérébraux, quand on n'a pas, en conséquence, de la matière grise et une carcasse à toute épreuve.
« Ayez un appétit robuste, des dénis longues, et allez de l'avant, laissez donc les plaintes sempiternelles et rococos aux mauviettes sans importance... Il y a d'autres ressources que l'alcool : le travail. Fourrez-vous dans les bouquins, étudiez l'histoire des inondes ou l'histoire des peuples et vous verrez combien votre ignorance est grande et combien vous êtes peu de chose avec votre douleur de femmelette et vos pleurnicheries.
« Le véritable oubli vient du travail ; tandis qu'on a l'esprit penché sous le halo d'une lampe, on ne songe pas à la férocité des races qui, depuis des siècles, se ruent les unes contre les autres pour une idée religieuse ou l'agrandissement d'un domaine.
« On apprend pour soi-même et plus on croit savoir, plus on voit, comme Socrate, qu'on ne sait rien, mais, n'importe, tandis qu'on étudie, les heures mauvaises sont passées et on a la satisfaction d'avoir vécu une autre vie à côté de sa vie.
« Mais je bavarde comme une pie, voilà mon tramway qui passe, au revoir, vous me promet-
tez d'aller au cours? oui? allons, bonne chance, au revoir. »
Et légère, elle sauta dans le tramway qui devait la conduire à l'hospice.
Fidèle à la parole donnée, André alla au cours, mais il prêta une oreille peu attentive à ce qui s'y disait, son esprit chevauchait sa chimère ; il était cependant troublé par les paroles de cette étrange fille. Oui, mais alors si plus on apprenait moins on savait, à quoi bon s'échiner? et sa pensée allait à la lointaine Daisy... II regrettait maintenant d'être venu, il avait certainement une lettre chez lui, une bonne petite lettre avec des caresses et des mots d'amour...
Il lui tardait que ce cours soit fini... et une impatience fébrile l'agitait.
Dès qu'il fut libre, il courut chez lui, rue d'Aigrefeuille, mais là une déception l'attendait. 11 n'y avait pas de courrier à son nom. Il répétait, stupide :
— Pas une carte, pas un mot, rien...
Mais son optimisme coutumier lui rendit vite son assurance.
— Parbleu ! mais il ne pouvait rien y avoir encore, elle était arrivée un peu lasse, elle s'était reposée à l'hôtel, voilà tout...
Et satisfait des explications qu'il se donnait à
lui-même, il alla déjeuner aux « Cadets de Gascogne ».
Il y trouva Broche qui, venant de se lever, s'offrait un premier vermouth, citron, eau de seltz.
— Je t'en payerai, dit-il, dès qu'il aperçut André, des causeuses « empire » et « en soie » pour t'y ravaler d'une façon indigne. Je t'amènerai encore dans le monde pour t'y conduire ainsi ; à moins que ce ne soit, Monsieur, supercherie de votre part et que vous n'ayez feint le sommeil que pour essayer de violenter deux pauvres femmes dans une maison isolée et cela, de nuit, avec circonstances aggravantes de préméditation et de guet-apens, ce qui peut entraîner pour vous la réclusion ou les travaux forcés à temps...
André l'interrompit :
— En fait de travaux, mon cher Broche, j'ai déjà subi ce matin ceux du P. G. N. N'augmente pas ma douleur.
— Comment, tu es allé au cours ! ah ! je reconnais là notre amie Pomar, elle t'a prêché, je parie, si bien qu'animé d'un beau zèle, tu as couru te convertir. Te serais-tu pris d'amour pour elle ? Je t'avertis, jeune présomptueux, qu'il n'y a rien à faire, la dite Marie étant immaculée comme sa sainte patronne ; pour moi, je
LA CITÉ DES VIEILLES 8g
la crois asexuée, alpha privatif, ou privée de sexe si tu ne connais plus la langue de Démosthène.
— Pas mon genre, fit en riant André.
— Hé ! hé ! auriez-vous jeté le dévolu sur notre bonne tante Lucile? En effet, elle vous tenait des propos tendres à ce que je me rappelle. C'est une voisine un peu mûre, dirait-on méphistophéliquement, mais qui conserve encore — à croire certains propos qui courent — un galbe séducteur et une science des choses de l'amour très profonde; c'est, de plus, un tempérament...
— Moi, amoureux de cette vieille fille, protesta Mornan. Non, mais tu ne voudrais pas...
— En vieille bouteille, vin excellent, fit Broche qui trouvait toujours des citations appropriées, et d'un trait il avala son vermouth, puis, ayant serré la main de son ami, il partit, oubliant de régler sa consommation.
Lorsque Mornan eut déjeuné, il s'interrogea pour se demander s'il irait aux travaux pratiques, oui ou non.
Mais jugeant qu'il avait fait un effort suffisant le matin, il se sentit incapable de le renouveler.
Il regagna sa chambre, fermement résolu à réparer les heures de sommeil qu'il avait gaspillées.
Comme il montait chez lui, sa logeuse l'interpella :
— Il y a une lettre pour vous, Monsieur Mornan.
André, le cœur en fête, dégringola les quelques marches qu'il avait grimpées.
Hélas î ce n'était pas une lettre de Daisy, mais une missive de ses parents. Dépité, il la jeta sur la table sans l'ouvrir, mais, au bout d'un moment, pris de remords, il la décacheta.
Il eut une surprise joyeuse, un mandat était épingle dans un coin de la lettre, qui disait :
« Mon cher fils,
« Je t'envoie un mandat de 4S0 francs pour payer ton mois de chambre et ta pension. La petite somme en -surplus te servira pour tes menues dépenses. Il faut que jeunesse se passe, sans excès tout de même. Apprends bien dans les livres. M. Pistorgue, le médecin du pays, se fait vieux tous les jours: tu pourras prendre sa place.
« Ta mère et moi t'embrassons bien fort. < Ton père qui t'aime.
« Prosper Mornan. »
P. -S. — Ta mère me dit de te recommander de ne pas prendre froid. Mets le gilet de laine
qu'elle t'a tricoté et qu'elle a placé dans le fond de ta malle. »
— Les bons vieux, fit André attendri, et soudain il aperçut Daisy qui souriait dans un cadre... Il était riche maintenant... 11 pouvait aller vers elle... Oh! la bonne surprise qu'il lui ferait... Gomme ils allaient être heureux... Cent cinquante francs... c'était pour lui des sommes fabuleuses et, sans tarder, il courut à la poste toucher son mandat.
Une heure et demie, il avait le temps, le rapide ne passait qu'à deux heures. Il le prendrait et le soir il serait à Marseille.