LES CONSOLATIONS DE LUCILE
En arrivant, il prit une voiture et se fit conduire allées de Meilhan, au Palais de Cristal.
Il était neuf heures. Le music-hall rutilait sous la féerie des lumières. Instinctivement, il chercha le nom de Daisy sur l'affiche bariolée qui se trouvait à l'entrée. Il ne le vit pas...
Son étonnement dura peu. Bah ! on avait omis de l'y mettre ou simplement Daisy avait retardé son début.
Il entra.
Et, tout de suite, il fut perdu dans le flot d'une foule hurlante et mouvante.
Il n'y avait pas cette intimité qui faisait un charme spécial au music-hall montpelliérain. Ici, les tons étaient plus gueulards, l'esprit plus
canaille. Les femmes mieux habillées peut-être, mais plâtrées, vernies, luisantes de poudres, de cold-cream et de fards, chassaient le client débonnaire.
Il y avait un étal formidable de vice honteux, un cosmopolitisme de viandes truquées, cela puait le maquillage et le mensonge. Souples, les filles passaient dans la foule, tortillant leur croupe rebondie et projetant l'opulence desseins. L'œil, souligné d'un trait noir, coulait un rapide regard, soupesant la chance, essayant de discerner du premier coup le monsieur comme il faut du rasta estampeur.
Il fallait être, en effet, fort habile dans le métier pour choisir avec soin dans cette monstrueuse Babel.
Il y avait des matelots en vareuse, des caboteurs aux carrures d'athlètes, des portefaix endimanchés, tricots de laines et casquette plate, des Arabes en bottes rouges, aux burnous flottant, des commis voyageurs bedonnants, le ventre barrée par la chaîne de montre (beware of pickpockets), des jeunes gens neurasthéniques et des marlous notoires.
Quelques commerçants en rupture de boutique, qui, congestionnés d'un plantureux repas, étaient venus au concert, continuer une bamboche.
Ç)fl LA CITÉ DES VIEILLES
Il y avait aussi des petits jeunes gens, imberbes, pommadés, frétillants, à veste courte, au geste onctueux qui avaient une manière spéciale de regarderies hommes... Ils avaient une façon de se frôler, très chatte, et, de leurs lèvres fardées, ils laissaient tomber ces mots en passant : « Pardon, monsieur! » d'une voix grêle de demoiselle ; quelques sous-offîciers de hussards, gantés de blanc, tramant le sabre, complétaient ce décor émouvant.
Et sur tout cela, la musique infernale d'un grand orchestre déchaîné...
Mornan se sentait seul dans cette foule immense ; devant ses yeux des lumières viraient, un bourdon battait ses tempes, la terre manquait à ses pas, il se sentait soulevé, emporté, par une houle irrésistible; il lui sembla que la vie quittait son corps, doucement, doucement, il eut la sensation d'une petite mort indicible et cependant délicieuse.
Et, brusquement, ses paupières chavirèrent.
Une voix aigre le ressaisit aussitôt :
— Eh! grand fade, on fait attention.
C'était une grosse rousse, à face de guenon, qu'il avait bousculée.
André balbutia une vague excuse et, se trouvant dans le café, il s'assit et commanda un verre d'arquebuse...
LA CITÉ DES VIEILLES Ç).r)
La violence de l'alcool lui fouetta le sang, et ses joues devinrent brûlantes.
Bigre, ce n'était pas le moment de se laisser aller, le but était là tout proche.
Ah ! Gomme il allait se rattraper de toutes ses angoisses, de toutes ses douleurs...
— Garçon, un programme.
Là non plus, Daisy ne figurait pas.
Il rappela le garçon.
— Mme Daisy Résy chante bien ce soir ? questionna-t-il.
— Daisy Rqsy, connais pas. Faudrait demander à quelqu'un du contrôle... tenez, le petit qui est appuyé à la cimaise, oui, celui qui fume un cigare, c'est le secrétaire, un chic type ; il vous dira, lui.
Mornan remercia et, résolument, abandonnant tout à coup ses hésitations et ses timidités, il aborda le personnage auquel il exposa sa demande...
— Daisy Rézy, oui Monsieur, je connais, répondit le secrétaire, Daisy Rézy, de la Scala et des Ambassadeurs, non elle ne chante pas ici, nous ne l'avons pas engagée.
— Vous êtes bien certain, monsieur? insista-t-il.
— Très certain, nous n'avons reçu aucune proposition, ni d'elle, ni des agences.
Ce fut le coup de massue qui assomme...
Gomment Mornan se retrouva-t-il dehors, suivant la foule moutonnière, heurté, cahoté, ballotté, il ne saurait le dire...
Il parcourait les boulevards lumineux de la grande ville, sans se rendre compte, le crâne vide, le cœur éteint...
Il ne cherchait plus à analyser ses souffrances. Souffrait-il, seulement? Une le savait pas.
Il était une machine inconsciente qui se mouvait, sans direction précise, vers un but ignoré.
Tant de choses il avait subies depuis ces derniers jours qu'il ne savait plus discerner le mauvais du pire. Et tout à coup, il eut la sensation nette que la folie agrippait ses méninges.
Il eut envie de rire aux éclats, de crier de toutes ses forces... Ces gens qui ne le connaissaient pas, il voulait les arrêter, leur parler.
Dans ce tumulte, il eût voulu entendre une voix humaine, une voix qui s'adresserait à lui.
Ah ! n'importe ce qu'on lui dirait, mais écouter des mots, oui, parler, mais parler à quelqu'un, ne plus se sentir tout seul, perdu, égaré, roulé dans la foule anonyme et cruelle.
A ce moment précis où son esprit sombrait battu par la tempête, une voix frappa son oreille, qui fit tressaillir son être...
— Que diable faites-vous là, Monsieur Mornan?
André parut sortir d'un cauchemar intense, un long frisson l'agita, il eut froid dans les os, puis, brusquement, le sang afflua dans ses veines, une vague de chaleur délicieuse l'anima, le ranima. Il était sauvé.
La voix reprenait :
— Mais qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drôle.
Il reconnut alors tante Lucile qui était debout, près de lui.
— Bonjour, Madame, dit-il dans un souffle. Puis vite, vite, très vite, il continua fébrile :
— Oh ! je vous en prie, emmenez-moi, où vous voudrez, mais sauvez-moi, je sens que je suis perdu si je reste seul, la folie me guette, elle est là, ses grandes ailes battent mon crâne. Ah ! c'est le ciel qui vous envoie, conduisezmoi, je ne sais plus, je ne vois plus, je ne sens plus, je suis une pauvre chose errante, gardezmoi, emmenez-moi...
Tante Lucile comprit ce douloureux affolement et vit qu'il fallait agir en conséquence.
Elle fit arrêter une voiture et avec André, elle y monta.
Il se blottit contre elle, comme un jeune oiseau effaré, la tête appuyée sur son sein... Longtemps il resta immobile, puis, ses lèvres s'entr'ouvrirent et monotone, il laissa échapper sa plainte.
Et, comme il était inconsolable et qu'elle ne trouvait pas de paroles suffisamment apaisantes et douces, tante Lucile le conduisit à son hôtel.
Là, elle lui offrit la consolation de son corps...