‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 16 sur 37 · DES LETTRES · texte numérisé non relu

DES LETTRES

Tante Lucile à André Mornan.

Mon cher petit,

C'est de l'imprévu, et j'en suis toute secouée. S'il me restait un peu de sagesse, je fermerais un peu mon cœur à la promesse des heures délicieuses qui s'offrent et je te répondrais : « Je veux t'aimer seulement en esprit. »

Je me sens attirée vers l'Amour qui est toi,

et ce que j'appelle ma raison me dit que c'est fou.

Peut-on savoir où commence la raison et où s'arrête la folie? Des... moralistes ont établi des lois suivant leur tempérament, et s'y conformer est, jusqu'ici, ce qu'on appelle la sagesse.

Bah ! ces lois ne me préoccupent guère ; comme Vallès, je suis une insurgée. J'aime passionnément la liberté et la respecte chez les autres. Je n'ai point fait de serment (on sait ce qu'ils valent, et tu remarqueras que je ne t'en ai pas demandé) et je suis libre d'aimer... de t'aimer.

Et je suis en cela la « Louise » de ce grand Charpentier, et je chante avec elle :

Tout être a le droit d'être libre.

Tout être a le devoir d'aimer.

Je t'aime aussi de toute mon âme..., mais voilà-t-il pas que déjà il faut nous séparer. Oh! ne t'effarouche pas, mon joli. Ecoute:

J'ai trouvé Marie très fatiguée, très déprimée, elle se tue au travail, cette gosse, et ses maîtres lui ont ordonné un long repos, beaucoup de calme... Voilà pourquoi, pour chercher l'un et l'autre, nous bouclons nos malles et nous allons partir... Oh! pas très loin, dans le Gard, à Aumessas, un petit village perché dans la

montagne... Nous allons profiter des derniers jours d'automne, puis, nous irons peut-être audevant du soleil, du côté de Menton ou de Cannes.

Excuse-moi, amour cher, je t'écris ces choses sans suite, ma pensée est toute avec toi; aussi, pourquoi m'avoir pris ma pensée?

Ta toute tienne,

Lugile.

André à Lucile, à Aumessas, dans le Gard.

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