M' AMIE
Voilà bien ma chance. Je retrouve mon cœur et je le perds. Mais je suis bien content tout de même d'avoir pu te voir alors que tu partais. Ce n'était pas grand'chose, ce baiser furtivement volé entre deux portes, cependant, j'ai gardé le goût de tes lèvres. Ah ! dis-moi qu'elles ne me mentiront pas ; si tu savais combien c'est affreux, le doute! mais voilà que je pense à ce qui m'est défendu. Le passé est mort, n'est-ce pas, ma mie belle? il n'y a plus que toi, toi seule que j'aime et qui m'est apparue divine et bienheureuse dans l'offrande de sa chair toute nue.
Car, c'est bien vrai, ce n'est pas un songe fou, tu m'as donné ton corps en holocauste pour l'apaisement de ma grande douleur... Ah ! combien il a été doux le réveil de mon âme, lorsque je t'ai trouvé nue et blonde auprès de moi, Rubens resplendissant aux chairs épanouies.
Je les veux encore tes baisers ; si tu étais mienne, ma mienne à moi, sais-tu ce que tu ferais, ma jolie ? Tu viendrais me rejoindre et nous aurions encore une nuit d'amour toute pareille à l'autre.
Les prétextes ne te manqueront pas... un objet nécessaire oublié, que sais-je? Tu sauras trouver quelque chose!...
Nous ne pouvons songer nous rencontrer chez moi (nous serions à la merci du premier camarade venu), encore moins chez toi, pas vrai? les importuns et les mauvaises langues..., je sais une cachette d'amour où nous abriterons nos tendresses.
Tiens, je suis raisonnable. Ce sera pour dans trois jours... veux-tu?... oui, dans trois jours, comme je vais penser à toi pendant ces heures !
Ecris -moi que tu viens, m' amour, et voici les présents de mes lèvres.
André.
LA CITÉ DES VIEILLES Io3
Tante Lucile à André.
M 'ami,
Les temps sont proches et j'en suis toute émue. Confiante, j'irai vers toi puisque mon cœur le veut, et je puis bien l'écouter, lui obéir, puisqu'il parle si fort.
Sais-tu qu'il fait un froid atroce, la neige est partout sur la montagne ! Dieu ! que je serai bien près de toi !
Tu me parleras longtemps, longtemps, je veux te connaître, t'aimer mieux.
Tu me dévoileras les tristesses de ton cœur, après, je verrai fleurir ton sourire.
Ta lettre était gaie par intermittence, je vois bien que tes peines ne sont pas encore dans les souvenirs oubliés.
M'ami, je serai si heureuse si je puis fermer tes blessures et te donner le courage d'aimer la vie, malgré ses rancœurs.
Mensonge, jalousie, bêtise, injustice, l'existence est faite de tout cela.
D'après Nietzsche, être toute la force qu'on peut, c'est le devoir. Oui, mais pour cela il sacrifie la pitié, la justice, la solidarité... et le reste.
Tous les arrivistes suivent cette théorie.
10/i LA CITÉ DES VIEILLES
Beaucoup n'ont pas lu Nietzsche, l'égoïsme leur en tient lieu.
Riant de ceux qui parlent d'humanité, ils vont droit à leur but : la gloire et l'argent.
De quoi vais-je parler "quand tout chante en moi l'allégresse du revoir !
C'est donc pour dans deux jours.
Si tu savais toute la tendresse que j'ai pour toi, oui, de la tendresse et de l'amour! Avec toute mon âme.
Lucile.