‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 19 sur 37 · L UNE ET L AUTRE · texte numérisé non relu

L UNE ET L AUTRE

Ils firent un petit dîner exquis, dans ce cabinet lourdement Louis XIII. Ce fut d'une intimité charmante.

— On se croirait chez soi, dit tante Lucile, n'est-ce pas chéri; on est de bons bourgeois tous les deux. Tu vois le décor s'y prête... la salle, le service et les tapisseries... non, les tapisseries ne me plaisent pas, surtout celle-ci... Regarde ce grand bonhomme moustachu, en habit de chasse, oui, celui-là, avec son chien... 11 nous regarde d'un air féroce... on dirait d'un mari trompé : à part ça, tout y est confortable...

— Même le divan, ajouta André... oh! n'essayez pas de rougir, tantine, vous n'y parviendriez pas...

— Ce n'est de honte, monsieur, c'est ce diable de vin qui -^ous monte à la tête...

— Venez causer sur le divan, voulez-vous?

— Oh ! non, non, vois-tu, tous ces gens qui me regardent... je ne pourrais pas...

— Mais ce n'est pas cela qu'on vous demande, passionnée que vous êtes, on vous a dit causer...

— Pffut! je sais ce que parler veut dire... Et lui prenant la main, elle ajouta :

— Puisque le moment est propice, recueillons nos âmes en des intimités, voulez-vous?

A ce moment, un bruit de voix s'éleva de la pièce à côté.

— Ah! mon Dieu, nous n'allons plus être seuls, fit tante Lucile désolée...

Mais une voix dominait toutes les clameurs. Elle chantait un refrain d'étudiant.

Trois orfèvres pour la Saint-ÉIoi

Sont allés dîner chez trois autr'orfèvres...

Trois orfèvres pour la Saint-ÉIoi

Sont allés dîner chez trois bons bourgeois

André et Lucile se regardèrent avec stupeur et dirent en même temps :

— Broche !

— Partons, m'amour joli, implora tantine.

— Si vous voulez.

— Chéri, je vais te proposer quelque chose,

LA CITÉ DES VIEILLES Il3

poursuivit Lucile, tu ne vas pas te fâcher au moins. Écoute, tu n'es pas riche, laisse-moi régler la dépense, veux-tu?

— Non, non, je ne veux pas...

— Mais si, mon loup, entre nous, ça n'a pas d'importance.

André fut d'abord étonné par l'étrangeté de la proposition, puis il se défendit, mollement, heureux au fond, de se laisser convaincre.

— Prends donc, nigaud.

Et elle lui mit deux louis d'or dans la main...

— Mais c'est trop, beaucoup trop...

— Ça ne fait rien, chéri, !e reste sera pour tes timbres... quand tu m'écriras...

Tantine partit la première, emmitoufflée en sa voilette... Alors André sonna le garçon qu'il paya, puis il sortit, ayant laissé un royal pourboire...

— Oufî Je suis plus rassurée, à présent, ditLucihi, tout en prenant le bras de son ami; la nuit est sombre, tant mieux... Ce sacré Broche, sa voix m'a donné un coup... Oh! s'il nous avait vus...

Effrayée, elle avait une peur rétrospective.

— On retourne à l'hôtel? questionna Mornan.

— Si tu veux, cher, ou plutôt, tu ne sais pas ce que tu devrais faire si tu étais bien mignon? tu me conduirais chez toi, dans ta chambre... oh! nous n'y resterions pas toute la nuit... je

Il4 LA CITÉ DES VIEILLES

serais heureuse de connaître ton intérieur... Je pourrais ainsi t'évoquer, quand je serais partie, dans ton décor familier... Broche est occupé avec d'autres camarades, il ne viendra pas nous déranger... Veux-tu que nous allions, dis?

— Il faut bien satisfaire à tous vos caprices, petite fille.

Une pluie fine et pénétrante s'était mise à tomber...

— J'ai froid, hâtons-nous... dit tantine.

Et par les rues désertes, ils allèrent silencieux.

Au moment d'arriver, André se ressouvint qu'il avait fait autrefois cette route avec l'autre. Il y avait quelques jours qu'elle était partie et voilà qu'il amenait déjà une autre femme dans le sanctuaire de son amour. Il eut l'impression d'un odieux sacrilège... Et essayant de prendre un ton dégagé, il dit à sa maîtresse :

— Vous y tenez beaucoup, à pénétrer chez moi? vous savez, ce n'est pas beau... Voulezvous retourner à l'hôtel?... on sera bien mieux, je vous jure...

— Tu es fou, mon petit! voyons, nous voilà rendus et tu veux qu'on retourne... Je suis glacée, te dis-je...

En effet, des frissons l'agitaient toute. Sans attendre, André monta, suivi de son amante : arrivé dans la chambre, il dit :

LA CITÉ DES VIEILLES Il5

— Attendez, j'allume la lampe, vous pourriez vous heurter.

Dès qu'il y eut de la lumière, la première chose que Luciie aperçut fut la photo de Daisy, avec son éternel sourire.

— Oh! oh! je comprends, fît-elle, pourquoi vous ne vouliez plus venir.

Et avant qu'André ait pu faire un geste, elle s'empara de la photographie qu'elle regarda longuement, puis elle dit :

— C'est elle?

— Oui.

— Pas mal, reprit-elle d'un air dédaigneux, et elle lança la photo sur la table...

Il sembla à Mornan qu'on venait de lui faire un cruel outrage, et pieusement, il reprit le portrait de celle qui fut tant aimée et il le rangea dans un tiroir de sa commode...

Il y eut un long silence...

Tante Luciie était restée debout, elle attendait immobile.

Mornan était furieux après lui-même, après elle surtout. Pourquoi avait-elle voulu venir chez lui? la blessure était trop récente encore. Il lui en voulait, et pourtant ce n'était pas sa faute à elle, il aurait dû prendre ses précautions. 11 avait été stupide de laisser traîner cette photo... Et cependant, cette photo était à sa place...

tt6 la cite des vieilles

c'était Daisy qui l'avait mise là... et cette chambre appartenait à Daisy. Tout parlait d'elle et tout la rappelait, un parfum flottait encore qui était une émanation de sa beauté sainte ; oui, mais elle était partie, et alors il avait bien le droit...

Et levant les yeux, il vit, toujours debout, toujours immobile, tante Lucile qui pleurait silencieuse.

Il se précipita vers elle :

— Oh! pardon, pardon, ma jolie. C'est toi que j'aime, tu le sais bien, n'est-ce pas?...

Il la fit asseoir sur le canapé et se mit à ses genoux.

Tout en lui caressant les mains, il lui disait :

— Tu me pardonnes, tantine mienne? tu sais que je suis ton gosse chéri, il ne faut pas m'en vouloir de ces choses... Je t'ai fait du mal, j'ai blessé ton orgueil de femme, toute ta chair et toute ta beauté... Tu sais combien j'ai souffert, ne m'en veuilles pas, m'amour... je t'en supplie...

Ces mots tombèrent de ses lèvres, avec une navrance :

— Vous êtes une petite chose cruelle qui fera cruellement .souffrir.

D'un bond, André se releva... Ces paroles qu'elle venait de prononcer étaient les mêmes que Daisy avait dites... à cette même place...

Halluciné à nouveau, il crut à la folie... Quoi! c'était lui qu'on torturait àpreiîient et c'était lui qu'on accusait de cruauté...

Mais, déjà Lucile le reprenait, l'attirait, ensorcelleuse, dominatrice. Et du moment qu'il était sur un sein de femme, il ne savait plus, il perdait la notion du moment et des choses. Lucile, Daisy, qu'importe, c'était toujours une femme, c'était toujours de l'amour.

Il fut bassement bestial. Elle souffrit, meurtrie et déchirée, dans sa sensibilité féminine; cependant, elle lui donna toute son ardeur, lui toute sa jeunesse.

Mais le souvenir vivait en lui de l'Autre, et comme il tressaillait sous l'étreinte nerveuse des bras de Lucile, qui se nouaient à lui pour mieux le happer, il se ressouvint des anciennes caresses.

Il ferma les yeux vivement et dans son imagination sensuelle, exaspérée, ce fut l'autre qu'il posséda dans la chair de Lucile.

Page 1