‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 20 sur 37 · D AUTRES LETTRES · texte numérisé non relu

D AUTRES LETTRES

Lucile à André

André chéri, est-ce vrai que vous cherchez en moi une consolatrice? Je serai votre sœur, votre amie, tout ce que vous voudrez.

Vous êtes mon Jésus, et comme celle de Magdala, je désirerais vivre à vos pieds et oublier le monde.

Vous êtes la fête de ma vie. Vous serez mon automne. André, je vous aime avec douceur pour tout ce que je devine en vous et que les autres ne devinent pas. Je voudrais être celle qui ne vous quitte jamais. Rire de votre joie et pleurer avec vous.

Laissez- moi, ce soir, vous dire toutes ces

LA GITE DES VIEILLES Iig

folies. J'ai la chair ardente encore de vos baisers et je rumine des caresses avec des souvenirs.

Pardonnez-moi, petit ami, si j'ai voulu, avant de partir, pénétrer un peu dans votre vie.

Promettez-moi que l'Autre ne régnera plus dans la chambre d'amour; je suis heureuse, maintenant, il y aura deux spectres qui hanteront votre logis. Vous ne serez plus seul avec un souvenir. Je veillerai sur vous, maternelle et aimante. D'ici , je suis vos mouvements. Je vous vois aller et venir dans votre chambre... Ah! comme ils étaient rageurs vos yeux et méchants, lorsque j'ai pris cette photographie !... mais oublions ces choses passées, voulezvous ?

Votre amie voudrait encore être auprès de vous pour lire les pages que vous aimez et prendre part à vos travaux. Je serais votre élève aimante et attentive; oui, je veux être celle qui vous consolera... Il me semble impossible qu'on ne puisse pas t'adorer...

Je vous ai tant donné ! C'est si bon d'être soi ! En suis-je la cause si mon cœur est pris ? Je vous donne plus que l'amour, il passe; vous avez toute ma tendresse, mon être entier est avec vous.

Dans le wagon, tandis que je partais, un brave homme compatissant m'a demandé pourquoi je

pleurais ! Il aurait été surpris si je lui avais répondu « du mal d'aimer! »

Adieu, m'ami, je serai votre grande sœur, celle qui bercera vos peines et sera fière du triomphe de votre intelligence et de votre esprit.

Il se peut que je sois une voluptueuse, mais, vois-tu, je préfère ton âme à tout, donne-moi ton âme.

Demain, je regretterai ce que j'envoie ce soir; il est entendu que demain je serai Lucile — la Sage — mais, cette nuit encore, je ne pourrais oublier que je me suis donnée toute, toute, avec bonheur...

Ecris-moi une lettre qui soit une longue caresse... Tu as des mots tendrement fleuris, et je me demande, parfois, si l'enthousiasme du poète ne dépasse pas son cœur.

Mais pourquoi chercher de la souffrance où je ne veux éprouver que de la joie? Un désir nous est né qui s'est réalisé. Moi, je n'espère rien, qu'être à toi.

Veux-tu nous voir bientôt? — ne te préoccupe pas de la dépense, — je suis heureuse de pouvoir nous donner ce bonheur.

Je viendrai où tu voudras, je te suivrai partout, partout, et, au matin, tu partirais, tu me quitterais à la fin du drame.

Ce serait délicieux, presque trop beau... je doute.

Je t'envoie une bise amoureuse et n'ose écrire ce qui me vient maintenant à l'esprit.

Je suis une petite bête bizarre, mais ne t'effraye pas, donne-moi ton cœur.

M'ami, je me cache pour t'envoyer un baiser. Je ne puis supporter l'idée que tu serais un tantinet déçu si tu n'avais rien à ce courrier, et pourtant, moi, je n'ai pas reçu de lettre.

Tu es l'aimé. Celui que j'attends, que j'ai toujours attendu, et alors...

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville...

Il pleut, oui, mais pas dans mon cœur, il pleut, nous n'avons pu sortir, causerie, thé, lecture, et nous avons parlé de toi avec Marie, mais très légèrement, je crains tellement de trahir mon secret...

Bon, Marie m'appelle. Je ne puis t'écrire maintenant, à tout à l'heure... Coucou! c'est encore moi. îl s'agissait, d'ailleurs, de toi, chéri: Marie me disait que vous devriez venir avec Broche..., il y aurait des alcools..., veux-tu?

Je t'aime! je t'aime! encore, encore!...

Bonsoir, elle est là...

Je reviens, pour la troisième fois, dis-moi que ta pensée est mienne, dis-moi... rien..., dis-moi tout.

Sais-tu que mon chien Toby ù in love?... et qu'il est revenu lamentable, sans collier, d'une bataille d'amour!... Bises chéries...

Encore rien de toi ! D'où vient ce silence, et comment l'expliquer?...

André, je suis triste ce soir et je n'ai rien à te dire, puisque je veux t'épargner la misère de tout mon être.

Laisse-moi, j'ai eu l'heure bénie, viendraient d'autres heures moins douces, navrantes celleslà, et je veux les éviter...

11 se peut que tu aies menti... Je ne veux pas m'en apercevoir. Les femmes, hélas ! ne sont pas les seules habiles dans l'art du mensonge, et ta nature d'enfant qui veut être aimé prend les caresses qui s'offrent et se met en frais pour des conquêtes faciles...

Coquet toi-même et plus qu'une femme... mais brisons là... malgré tout tu as mon cœur... On dit que l'amour est aveugle, ou, du moins, on le représente comme tel, je suis allée vers toi les yeux ouverts sur tes... péchés... et je t'ai tout donné.

Tu ne t'en es pas troublé autrement, et si, autrefois, les désillusions ont fait saigner ton cœur, elles l'ont cuirassé pour les souffrances qui ne sont pas les tiennes...

Parlons d'autre chose, je ne suis pas entrée dans ta vie pour l'attrister.

Ainsi tu es, ainsi je t'aime, et je n'y puis rien...

Je t'aime î... C'est bien cela que tu m'as dit là-bas... et c'est de là que vient toute mon angoisse.

Sois joyeux..., tant mieux, m'ami; ici je continue à regarder les flammes qui se poursuivent pendant que les idées funestes peuplent mon cerveau.

Quelle tristesse ! je voudrais mourir ce soir...

Ton amour ne me dit rien qui vaille, il est fait de jolies phrases, de vers bien ciselés..., mais rien d'intime, tu m'es fermé...

Malgré moi, je compare... pardon, si je suis méchante, je souffre.

Quel bohème vous faites! tout est mêlé dans votre vie : la joie, la douleur, les chansons... Où es-tu, à cette heure?

André à Lucile

Et comparez, tant que vous voudrez, c'est vous qui m'avez brisé l'âme. Vous n'avez pas

compris mon silence qui était un recueillement. Je restais à savourer des heures délicieuses et vos premières lettres mêmeo aidaient à mon apaisement et voilà que vous me mettez au cœur des désolations.

Vous comparez ! tant mieux si la comparaison est à mon désavantage, c'est parce que j'ai plus souffert, voilà tout...

Si je voulais aussi me livrer à ce jeu des rapprochements, vous n'y seriez peut-être pas en bonne place... vous avez des voluptés plus perverses, plus raffinées..., mais combien il vous manque cette spontanéité qui est tout l'amour.

Vous avez le triomphe exultant parce que plus facile.

Vous avez cherché en moi des vibrations encore non saisies et ma douleur même a été une exaltation de vos sens...

C'est de cette douleur que je veux vivre, laissezmoi mon acre rancœur et je vous laisserai à vos comparaisons.

André.

Lucile à André

En v'ià une scène et je l'ai attendue deux jours comme on attend une caresse.

Quelle tempête ! feu de paille après tout et je

sais sûre que tu n'y penses plus, cela vaut mieux ainsi. Ta colère n'est pas muette et tu n'as pas craint de me blesser.

Où est l'André si doux d'antan ? Cet autrefois, si rapproché pourtant, me semble loin, très loin dans le passé, à cause des jours amers qui suivent...

Je me suis blottie dans un fauteuil, dans la pénombre de la salle et j'ai songé...

Caresses de tes yeux, et celles de ta voix ! après de telles heures on devrait mourir pour s'épargner les lendemains.

Je sais bien, je savais bien que les mots dépassaient ta pensée, mais c'était si bon d'entendre ces mensonges, et puisque la vie en est faite, je croyais qu'il était bien d'écouter ceux qui procurent l'extase que tu m'as donnée.

J'aurais pu dire : fermons la page, tu n'aurais pas voulu ; ce qui te donne maintenant l'occasion d'être méchant.

J'ai pu te contrarier, mais te faire souffrir !îî je tiens trop peu de place dans ton cœur.

Fait rien, va, je reste ton amie, c'est bien préférable; tu m'aimeras mieux ainsi et ce sera plus doux.

Il fait froid. Je viens de la montagne chercher du houx pour parer mon logis. J'ai fait du thé, l'eau chante dans la bouilloire, je croque

des biscuits et vous n'en aurez pas... Je borne ma pensée...

Mais je reviens quand même aux choses que vous m'avez dites : A notre dernière rencontre, j'ai voulu tout te dire... tu m'as prise... nous nous sommes aimés et c'est tout. Je suis partie grisée de tes caresses et triste de ton indifférence... Rappelle-toi mon désespoir du lendemain, alors que j'ai quitté ta chambre, la chambre où j'ai été toute meurtrie.

Cette désespérance était une confession. N'as-tu pas compris? Ou n'as-tu pas voulu voir?

Oui, j'ai comparé — pardon si le mot te blesse — et l'autre soir, j'ai pleuré ma peine à l'ami.. C'était lui que j'allais voir dans la grande ville, alors que je t'ai renoontré désespéré... et c'est lui qui s'est désolé dans son attente vaine , tandis que nous chantions notre hymne d'amour. Je t'avais vu si malheureux, si triste... alors je n'ai pas su être consolatrice et je me suis offerte.

Tu as pu croire après que j'étais une fille facile, libre à toi... je me suis donnée, entièrement, sans arrière-pensée, sans calcul... n'est-ce pas là la spontanéité que tu réclames.

Oh! je ne cherche pas d'excuse. Je disais donc que j'ai pleuré ma peine à l'ami. La réponse est venue pleine de pardon et de bonté. Sa souf-

france est mêlée de l'espoir que je lui reviendrai.

D'après lui, l'amour appelle l'amour et il m'aime. 11 attend le retour du Prodigue enfant. Je te dis cela sèchement pour ne pas m'attendrir. Dirait-on pas que mon éloquence peut provoquer des larmes? Non, non, mais si je prends « la corde des sentiments » ma gaité va encore sombrer, et allez donc.

Parlons d'autre chose.

Je pars à Avignon demain à l'aube voir si les belles dansent toujours sur le pont et m'acheter un chapeau.

Vois-tu, je parle beaucoup pour m'étourdir ; malgré tout je soupire et je pleure au^dedans de moi. Tout passe. Je guérirai peut-être. Dois-je encore t'écrire? Je ne sais, je vois le pli dédaigneux de ta lèvre. Il est possible que tu me méprises. Nous sommes tous injustes.

Je n'oublierai jamais le bonheur que j'ai connu avec toi et si la force qui m'a entraînée est un mai, je ne puis, je ne veux m'en repentir. C'est trop bon de t' aimer.

Je garderai ton souvenir au fond de mon cœur et ton nom chaque soir sera ma prière.

Je t'envoie des baisers. Caresses sans danger, vu l'éloignement, encore si ton cœur m'appartenait... les lauriers sont coupés...

Toute la montagne est embrasée par le soleil mourant.

C'est splendide, je vais voir ça... adieu... avant dis-moi que tu m'aimes...

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