‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 21 sur 37 · TANTE LUCILE · texte numérisé non relu

TANTE LUCILE

Tante Lucile était bien un « petit être bizarre ». C'était une cérébrale à l'imagination féconde, doublée d'une voluptueuse raffinée...

Certes, elle ne perdait pas de temps à analyser ses sensations, elle les prenait comme elles venaient, comme elles étaient, par secousse.

D'un sentimentalisme outré, qui n'était cependant pas du bovarisme, elle ne répudiait pas toutefois les folies de son corps dans un festin d'amour.

Grandie dans la promiscuité amorale d'un lycée de jeunes filles, elle avait su éviter à son âme une défloraison prématurée. Elle n'avait pas pollué son désir aux gourmandises vicieuses des petites camarades, et ses yeux d'une eau

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limpide avaient garde' une ingénuité de fillette.

Frêle, chétive, saine pourtant, elle était de celles qui rêvent, à l'ombre des maronniers, dans la cour des récréations, aux chevaliers des légendes, archanges de l'amour, porteurs du lumineux baiser.

Elle s'isolait, façonnant sa chimère à son gré, et les précoces obscénités des « grandes » glissaient, sans l'avilir, sur son âme neuve.

Elle fut sage jusqu'à vingt-deux ans. Divers partis s'étaient offerts pour elle, mais elle les avait repoussés, car ayant observé chez ses amies les effets du mariage et étudié chez l'homme les sentiments du cœur, elle préféra sa liberté à la bassesse du mensonge, à l'hypocrisie de l'amour conjugal. Il lui semblait impossible de se lier pour une vie et trouvait absurde de demander à un être un serment éternel.

Et tout son corps fleurit dans le premier baiser. Du premier coup, elle vida la coupe de tendresse, ne laissant au fond ni crainte, ni désillusion.

Elle s'était donnée à un homme encore jeune, aux muscles robustes, qui lui montra qu'il y avait dans l'amour autre chose qu'une sentimentalité de poète... et ses grands yeux clairs de petite fille gardèrent leur pureté profonde.

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Des mois après, l'homme partit pour de nouvelles conquêtes; elle ne fut ni meurtrie, ni de'sabusée... mais comme elle avait pris l'amour de l'amour, elle se donna à un rimeur étrange qui cherchait un symbole dans le baiser avec des raffinements rares... et Lucile fut surprise de voir sa chair répondre à cette volupté morbide... Elle pervertit son désir avec des indolences stupéfiantes, une passivité redoutable... et cependant ses yeux avaient gardé leurs clairs regards de petite fille.

L'affolement passé de ces heures cruelles, elle se ressaisit, non qu'elle fût prise d'un regret posthume, elle avait agi dans l'unique expression de sa volonté, mais elle se replia en elle-même, dans un recueillement de toute sa pensée... et sa pensée lui disait toutes les perversités d'autrefois...

Deux êtres étaient en elle, très différents en apparence, mais au fond jumeaux et qui la conduisaient au même but : l'amour, par des voies non pareilles. L'un spirituel, mystique, qui chantait à son imagination des amours irréelles ; l'autre charnel, voluptueux, qui promettait à sa chair des vibrations pas encore connues.

L'un la jetait parfois dans de grandes tristesses, en des abattements singuliers, alors qu'elle trouvait trop beau son rêve ; l'autre lui arra-

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chait des sensations monstrueuses lorsqu'elle avait trouvé une àme appropriée à son désir... Elle perdait alors tous sentiments de pudeur et de prudence et la peur de l'enfant — cette éternelle menace — ne l'arrêtait même plus, au seuil de son assouvissement.

Lassée de tant d'épreuves, vers la trentaine, elle eut une passion suivie — non pas qu'elle fut fidèle, il y avait tant de tentations sur sa route. Mais elle avait voulu, en quelque sorte, se constituer un reposoir d'amour où elle revenait après les aventureuses étapes...

C'était un brave garçon, qui après l'avoir aimée, n'avait pas voulu disparaître de sa vie. Il n'ignorait rien de ses fantaisies ou de ses caprices..., mais il l'aimait comme elle était, avec son vice, sa fougue et sa perversion. Il savait bien qu'« après » elle lui reviendrait, et malgré qu'il eût une tristesse immense de ses débordements, il l'.accueillait avec une bonté touchante, oubliant au baiser de sa lèvre son angoisse dolente et sa timidité qui ne savait pas, qui n'osait pas être jalouse.

Marie Pomar feignait l'ignorance de cette vie fantasque, dont elle connaissait pourtant toutes ou presque toutes les péripéties... et lorsque Lucile revenait battue, harassée, brisée de ses fugues d'amour, Marie cherchait à lire sur son

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visage une impression de voluptueuse caresse, mais elle rencontrait l'énigme des grands yeux clairs qui conservaient des candeurs de petite fille...

Pour André Mornan, elle avait été consolatrice. Elle avait offert son baiser comme une aumône, heureuse cependant de sentir tressaillir une chair douloureuse.

Mais devant tant de détresse et tant de désespoir, elle oublia un instant sa voluptueuse science et un sentiment, jusqu'alors inconnu, s'éleva dans son âme : elle fut maternelle.

Maternelle ! elle ignorait même le mot, dans sa stérilité cette fibre n'avait jamais été émue... Et sa jalousie même fut une poussée irrésistible de maternité. Oui, jalouse, elle le fut à la manière des mères qui, dans l'homme, voient toujours le petit enfant et ne peuvent supporter que le fruit de leur chair aille chercher ailleurs des caresses qui ne sont plus les leurs... Ce sont des haines de femmes qui se considèrent comme lésées dans leur amour quand les baisers reçus ne viennent pas de leurs lèvres...

Elle avait jalousé Daisy maternellement et elle aurait voulu arracher du cœur de Mornan jusqu'au souvenir de cette femme.

Elle avait souffert cruellement alors qu'il la meurtrissait de sa caresse brutale, comprenant,

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sentant bien dans toute sa science féminine que le baiser qu'elle subissait de'passait sa personne et s'en allait au loin rechercher l'infidèle.

Alors elle cria sa détresse dans ces lettres faites à l'image de son âme. Ces lettres où il y avait encore des inassouvissements, des sentimentales tristesses, et cette protection résignée qui l'étonnait davantage.

Et les grands yeux clairs de petite fille, toujours purs, toujours calmes, s'étonnaient d'avoir des préoccupations.

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