‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 22 sur 37 · LASSITUDE · texte numérisé non relu

LASSITUDE

Au cours des grands orages, il y a parfois des accalmies surprenantes qui font oublier les rafales passées. L'âme d'André avait de ces étonnements; après la houle des passions déchainées, un apaisement était venu qui le faisait douter des violences premières.

Il n'avait pas répondu aux lettres de Lucile, et secouant son indolente nature, il s'était mis au travail avec acharnement. Du reste, ses études le passionnaient. 11 avait fait sa philosophie d'une façon succincte, pressé d'en finir avec le lycée, s'assimilant seulement les matières nécessaires pour ne pas échouer à l'examen final; aussi lorsqu'il fut en présence de ces leçons claires, méthodiques, logiques, il fut séduit par

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ce qu'elles avaient de nouveauté et d'inconnu pour lui.

La théorie de l'évolution des espèces, les sortes de modalités consécutives aux variations d'individus, les caractères que tous les êtres vivants transmettent à leurs descendants, l'hérédité, cause de cette transmission, l'intéressèrent particuliè ment.

Il était curieux de trouver chez les animaux la base même des sentiments humains, l'accouplement, origine première et principe de vie de la race, puisque parmi les variétés innombrables, la race en était une fixée par l'hérédité.

Il établissait une comparaison parallèle entre les bêtes et les hommes... et dans la théorie sélectioniste, il suivait le couple initial, cantonné dans un coin de la terre, il le voyait se reproduire en proportions symétriques, suivant les règles naturelles de la fécondation, mais au bout d'un certain temps, la nourriture devenait rare et il y avait lutte. Alors tout ce qui était faible, mal armé pour combattre, disparaissait pour laisser la place aux plus forts.

Oui, c'était bien l'image de la vie, les grands terrassant les petits, la brutalité sans pitié pour la faiblesse.

Que devenaient alors les vaincus? et différentes hypothèses se présentaient à son observation...

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Ils disparaissaient sans laisser de trace, tués dans le rude combat ; d'autres e'migraient vers une terre meilleure et plus hospitalière et là formaient une nouvelle espèce.

La lutte pour l'existence des marsupiaux et des placentaires était colossale ; les uns traquant les autres, ils se disputaient la possession de la terre. /

Et ceci se passait aux époques primitives? Allons donc, cela n'avait pas changé, et après vingt siècles de « civilisation » et de « progrès i> on était au même point qu'à la période tertiaire, l'homme était un loup pour l'homme avec cette différence aggravante qu'il n'avait plus maintenant l'excuse de la défense individuelle ou du droit à la vie

André trouvait encore des ressemblances humaines dans les variations de la reproduction.

Là encore il y avait lutte, chaque individu éprouvant la nécessité de se survivre voulait s'assurer une descendance, une fécondation. Les cerfs ne se livrent-ils pas à des combats sans merci pour la possession d'une biche? Les coqs dansent devant les poules avec un dandinement précieux... ils se battent aussi.

En opposition à la sélection naturelle, il y a la sélection sexuelle; le mâle veut plaire à la femelle, le paon fait la roue, le dindon fait le

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beau, certains oiseaux luttent entre eux et Toiselle se donne au vainqueur ; et chez la femelle, il se fixe un caractère de supériorité : elle a véritablement des qualités psychiques qui lui font préférer le mâle le plus beau.

Comme cela était humain et combien de femmes étaient analogues consciemment ou inconsciemment à ces femelles!

A sa table de travail où il reproduisait son cours, André rêvait à ces choses... 11 sentait son infinitésimale valeur devant cette multitude de mondes. Certes l'homme était le fruit parfait de ces évolutions successives, mais son intelligence il l'avait asservie au principe du mal ; il avait la sensation du beau, mais il ne voulait pas voir et les inventions superbes de son génie, il les acheminait irrémédiablement vers la destruction de son semblable...

On était en décembre, un ciel couleur de cendre ensevelissait la ville et semblait vouloir l'étouffer sous le poids de l'ennui, et les hautes tours de Saint-Pierre s'estompaient dans une grisaille terne.

André tressaillit à la voix des cloches.... Oui, c'était l'œuvre de l'homme qui, pour frapper l'imagination des foules, avait dressé l'ostentation des cathédrales, où les foules ignorantes de leurs primordiales énergies, venaient s'humilier...

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11 n'y avait plus ni foi, ni orgueil, c'était la peur de l'enfer qui les fustigeait, lamentables; chacun cherchait à faire son salut sur le dos du voisin, et dans son égotisme forcené, oubliait la solidarité et l'entr'aide.

Et les profiteurs de tous les temps et de tous les régimes vivaient de la crainte des foules.

Il y avait bien l'élite, mais qui dit élite dit minorité, et la cité serait presque déserte du philosophe qui voulant le « sur-homme » songeait au sélectionisme de la race.

Cette élite même était contaminée par la force môme de sa pensée et de son intelligence, puisque ayant une compréhension plus vive, elle souffrait davantage.

Dans ce sentiment qui veut que chacun se fasse meilleur qu'un autre, Mornan se comprenait dans cette catégorie et s'apitoyait sur sa détresse morale.

L'ennui qui tombait sur la ville enveloppa son âme; il referma son cahier d'un geste las, les classifications se brouillaient dans sa tôte... et connaissant les causes, il avait peur des faits; une idée germa dont il s'affola : si l'espèce se perpétuait avec des tares héréditaires, lui était alors un dégénéré, puisque l'arrière-grand-père paternel était mort fou...

Il se remémorait l'histoire qu on disait à voix

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basse, aux veillées du foyer... le gars solide qui avait laissé femme et enfant pour suivre l'Empereur du Manzanarès à la Bérésina, et qui était revenu au pays brisé par les excès succédant aux longues privations, si bien qu'un jour, il se mettait nu sur la place du village en chantant : « Veillons au salut de l'empire. » On le conduisit à l'asile où il mourut d'une douce folie...

C'était le père du grand-père... Les deux générations suivantes étaient saines, c'était lui qui fatalement porterait le poids de la tare ancestrale...

Il chercha autour de lui comme pour implorer une aide et ne sachant plus à qui se vouer, il écrivit à tante Lucile une longue lettre où il pleura toute sa misère et toute sa désolation.

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