DE L EVOLUTION
Il terminait la lettre, lorsque Marie Pomar entra et, l'ayant reconnue, il glissa vivement la missive sous un buvard.
Marie avait surpris ce geste.
— Oh ! oh ! dit-elle. Je gage que vous écrivez à votre maîtresse, si j'en juge par votre empressement...
Et comme Mornan essayait une excuse, elle ajouta :
— Soyez sans crainte, mon jeune ami, je ne vous vendrai pas... gardez votre cher secret...
Il s'empressa :
— C'est gentil d'être venu me voir. Comment êtes-vous ici? Depuis quand?
— Ça vous épate, hein ! J'avais la nostalgie
de l'hôpital et de la faculté ; alors j'ai pris le train et me voilà... Non, pour être véridique, je suis venue consulter mes maîtres; ils me veulent à tout prix malade... Vous savez que nous sommes à Hyères, nous nous ensoleillons, tantine et moi, nous avons un bijou de villa, il faudra venir nous y voir; mais n'importe, on se rouille à ne rien faire, il me tarde de reprendre ma tâche... mes premiers cinquièmes sont là et je veux finir en juillet...
— Votre thèse?
— Oui, ma thèse.
— Le sujet?
— Je ne le sais pas encore, j'en ai plusieurs, je verrai, je choisirai. Et vous, les études, ça marche ?
— Passionnément.
— Tant que ça! Oh! oh!
Alors il lui exposa les idées qui lui étaient chères et lui montrant son cours, il dit en souriant :
— Vous voyez, je travaille...
Marie feuilletait le cahier, attentive...
— Ça vous intéresse ces questions d'évolution ?
— Beaucoup.
Et, baissant la voix, il lui dit sa crainte affreuse de l'hérédité...
Lorsqu'elle eut écouté, Marie dit :
— L'accident que vous me dites n'est pas une tare originelle, puisque votre grand-père était né lorsqu'il se produisit. La race alors n'est pas atteinte, elle n'est pas menacée dans sa vitalité. Je sais, il y a l'exemple qui est funeste, surtout pour vous qui êtes un sentimental et un mélancolique, mais je vous l'ai déjà dit : il faut vaincre cette cérébralité... Vous avez du muscle, l'effort est encore possible, réagissez, que diable! et surtout ne vous amollissez pas dans les bras d'une femme, à moins que cette femme soit jeune, saine et robuste comme vous êtes, vous, fils de paysans...
Ne vous fâchez pas, petit, de mon rude parler: dans notre carrière, il faut savoir apporter des mots brutaux comme des coups de bistouri dans les cas d'extrême urgence...
— Ah! oui, les femmes, interrompit Mornan, l'esprit ailleurs.
— Les femmes, j'entends les vieilles amoureuses, méfiez- vous... Tenez en voilà une cause de l'évolutionisme à laquelle vous n'aviez certes pas songé. La femme de trente-cinq à quarante ans se sent en état d'infériorité, elle a le sens de la vie usée et de la volupté qui lui échappe, elle veut prolonger le baiser et c'est pourquoi elle cherche ce qui est jeune, ce qui est beau, ce qui est fort, le mâle, quoi ! qui, de toute sa
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sève, de toute son énergie, est capable de ranimer la belle ardeur qui s'éteint.
Je vous dis cela, moi, parce que je suis une camarade, j'ai oublié ma sexualité en étudiant. Dans cette sélection sexuelle, je lis dans votre cahier :
« Le mâle veut plaire à la femelle, le paon fait la roue, le dindon fait le beau et chez la femelle, il se fixe un caractère de supériorité, elle a véritablement des qualités psychiques qui lui font préférer le mâle le plus beau ».
C'est très bien, mais vous oubliez des cas intéressants : l'araignée femelle, par exemple, qui, fécondée par le mâle, profite de l'état inférieur dans lequel ce dernier se trouve pour essayer de le tuer au moment même de la fécondation.
Je ne vous citerai pas le cas de la reine des abeilles qui, ayant choisi un mâle, est fécondée par lui une tois pour toutes et le malheureux immédiatement mis à mort... Souvenezvous seulement de l'araignée femelle , c'est l'exemple-type qui doit vous éclairer.
Puis, au bout d'un instant, elle interrogea :
— Vous avez souffert d'une femme?
— Oui.
— Quel âge?
— Elle disait trente-cinq.
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— Bon, mettons quarante, c'est logique... et depuis vous vous êtes consolé naturellement dans les bras d'une autre î Un clou chasse l'autre, on veut oublier une douleur en s'en forgeant une nouvelle... Voyons répondez, je suis un médecin psychique pour l'instant... c'est une femme d'un certain âge aussi?
— Oui, trente-cinq à trente- huit ans, je crois...
— Prenez garde, sortez de ce guêpier, vous y laisseriez votre énergie. Vous souriez, oui, vous êtes confiant dans votre force, mais un colosse ça s'abat, mon cher. Allez faire un tour au Suburbain, vous y verrez un athlète qui a fait l'admiration du monde sportif : tuberculose au troisième degré, il a la moelle vidée et la cervelle donc ! C'est une femme qui a sucé cette masse formidable par son baiser, plus sûrement qu'une pieuvre avec ses tentacules.
Tenez, vous êtes une preuve vivante de l'évolutionisme de la race... Vos parents vivaient de la terre, m'avez-vous dit, et sauf l'arrièregrand-père, qui a été une exception, vous êtes le produit de générations puissantes. Or, la terre ayant été trop maternelle pour les vôtres, je veux parler de vos parents directs, votre père et votre mère ont résolu, vous épargnant les rudes travaux, de vous envoyer à la ville pour étudier... Vous avez été transporté dans un mi-
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lieu qui n'était pas le vôtre et vous avez eu de la peine à vous y adapter...
Dans votre aventure amoureuse, un autre que vous qui aurait eu un atavisme différent au vôtre, aurait mieux supporté le coup, il aurait moins souffert, ayant vécu davantage dans ce milieu de roueries, de perversité féminine...
— Que voulez-vous, le hasard...
— Ne me parlez pas du hasard qui est une résultante de choses qui nous échappent ; la réalité est là implacable et non pas hasardeuse...
Vous êtes une âme neuve, un corps neuf, ne vous étonnez pas si quelques-unes vous font des avances probables. C'est en quelque sorte un goût raffiné de civilisée pour ce qui est primitif. Vous ne savez pas ce que vous devriez faire, sans vous conseiller le retour à la terre d'autrefois. Mariez-vous chez vous, choisirez une jeune fille dans votre village, et vous viendrez alors me dire ce que vous pensez de votre hérédité, lorsque vous aurez autour de vous une collection de poupards sains et bien bâtis...
— Me marier, moi, à mon âge...
— Et pourquoi pas? Vous préférez continuer à vous faire souffrir, à vous vider dans des bras mercenaires, à moins que vous attendiez d'être syphilitique pour songer à fonder un foyer...
Mais je bavarde et l'heure file. Je me sauve, au revoir, cher, sans rancune, hein !
— Vous partez bientôt? questionna Mornan.
— Je ne sais pas encore, dans trois ou quatre jours.
— Mes amitiés alors à votre tante...
— C'est cela, au revoir... et n'oubliez pas l'araignée.
— Entendu, fit Mornan.
Et lorsqu'il eut refermé la porte derrière elle, il dit en haussant les épaules :
— Folle, va.
Peu après il sortit, en sifflotant un air de chasse, pour aller porter sa lettre à la poste.