‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 24 sur 37 · DES TENDRESSES ET DES JOIES · texte numérisé non relu

DES TENDRESSES ET DES JOIES

La réponse ne se fit point attendre. Le surlendemain elle arriva. C'était, écrite sur papier mauve, une gentille lettre de plusieurs pages qui disait :

« M'ami,

Je ne savais plus où nous en étions de notre amitié : la mienne n'avait pas changé. Tu ne m'écrivais rien, cela valait mieux, si ce que tu avais à me dire devait me faire pleurer, mais, au fond, vois-tu, je savais bien que tu me reviendrais, j'ai subi ton silence, désespérée. Malgré toute la joie que j'ai eue d'avoir de tes nouvelles, ma tristesse a été grande de te savoir douloureux.

Tu m'apparais, ce soir, comme un crucifié et je pleure de tes souffrances. Tout passe. Tes peines finiront; mais, jusque-là, je voudrais t'endormir avec des mots tendrement caressants.

Ne te décourage pas. Toutes les âmes tendres souffrent. Tu paies ta dette, mais j'ai confiance en l'avenir.

Tu es un délicat ; c'est pourquoi tu es endolori par un monde grossier, qui ne sait pas comprendre la beauté des choses. Seules les âmes affinées iront vers toi pour chanter ta gloire.

En attendant, pense que je t'aime. Sans nier la joie délirante que m'ont donnée tes caresses, je t'aime avec douceur.

Tu m'avais dit des choses désagréables. AU right. It is nothing. I love you ail the same.

Tu connais ma faiblesse, c'est pourquoi tu attends une lettre...

J'ai été triste horriblement en recevant la tienne si tendre et si désespérée... peut-être la première où tu étais un peu « mien » .

C'est toujours ainsi depuis que tu es entré dans ma vie. Quelle que soit ma détermination prise, j'éprouve toujours un état de malaise qui fait que je crois préférable ce qui n'est pas ou ce qui n'est plus.

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Alors je pensais une fois encore que tout était fini, et la fête de la résurrection d'amour s'annonçait pour moi lamentable.

Pour chasser ton souvenir, je suis allée faire une moisson d'aubépines dans les sentiers qui descendent vers la mer. Mes mains sont ensanglantées, qu'importe !...

Mon « home » est tout fleuri. Cette richesse de fleurs me rappelle une belle page de d'Annunzio, je ne sais plus dans quel livre . Je n'essaierai pas d'en citer des passages, ma mémoire n'est pas fidèle, et puis, tu n'aimes pas cet auteur...

Qu'aimes-tu, ô fantasque ?

Je le sais un peu. Si tu étais avec moi, maintenant, et qu'au lieu de t'écrire je te dise que tu me fais bien mal et que mon cœur est tout malade depuis que tu l'as éveillé, je te verrais rire, tu plisses un peu ton nez, clignes des yeux... oui, tu aimes la souffrance... des autres.

Que fais-tu? que lis-tu? j'ai maintenant « La puissance du mensonge » d'un auteur norvégien. C'est un livre nouveau pour moi. Les livres calment ma fièvre. Eux seuls sont capables de me donner l'oubli de mes peines, si j'en ai.

Ta lettre est venue me surprendre. Je ne sais plus si nous nous sommes fait souffrir.

Mais qu'as-tu pour parler ainsi ? Je suis triste de te savoir triste sans connaître tes peines.

Tu me dis que tu voudrais partir, loin, bien loin. Pourquoi ? la vie te serait-elle plus douce ailleurs?

« La faulte d'argent », comme disait Rabelais, est un tourment qui n'atteint pas le cœur. Tu es découragé, momentanément, tout se paie, même le bonheur. Je suis navrée et me désespère.

Je suis incapable de te consoler et mes peines renaissent en écoutant tes peines.

Nous manquons de confiance tous deux. Toi, pour avoir été trompé jadis, moi, parce que je crains de l'être.

La force qui m'a poussée vers toi n'est pas un caprice passager, je t'aime avec des alternatives de gaieté et de tristesse.

J'ai été triste de ton abandon, allons, tout est passé, vois, je ris. Donne-moi tes lèvres... je voudrais flâner dans le jardin de ton âme et cueillir ce qu'elle a de meilleur.

Veux-tu nous revoir bientôt? Que ta volonté soit faite... Je t'attendrai demain, ici, puisque je suis seule encore pour deux jours...

Je te parlerai longuement jusqu'à l'heure jolie où le ciel s'empourpre d'abord pour devenir violet, mauve, splendide ; n'aimes-tu pas cette heure douce, le jour qui meurt?

Chaque soir, de ma fenêtre, j'enivre mes yeux de cette agonie lente. Une angoisse m'étreint que je ne saurais définir... et la grande mer bougeuse qui fait un bruit d'étoffe déchirée... Ahî j'aime ma tristesse sans en connaître la cause. J'ai peur, m'ami. Tu me donneras des baisers pour oublier ma peine.

Dis-moi tout le cantique d'amour. Je veux crier, je veux pleurer, je veux mourir.

Tu dois me trouver impudique, pourquoi mentir? Je t'aime.

Le monde serait autrement beau s'il jetait fait de vérité et d'amour.

Allons, viens, méchant garçon. Je t'aimerai tant que tu ne seras plus angoissé. Ta lettre... tant attendrie a donné à mon corps un frisson de volupté, oui, mon André joli... le seul souvenir de tes caresses suffit pour me faire vibrer. C'est si bon d'aimer !

Ma vie en est toute parfumée et si je dois en pleurer — j'en ai pleuré déjà — je veux en prendre tout le bonheur.

Nous avons tous deux le mal de ne pas croire et cela fait souffrir. Je trouve mon doute possible, j'ai tant de raisons qui m'y forcent, mais toi, m'ami, qui as vu dès le premier jour avec quelle joie j'allais à toi, toi qui m'as vue malheureuse et qui n'as pas connu toutes mes

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larmes, pourquoi accuserais- tu mes lèvres de mensonge et si mon amour était pure comédie, pourquoi cette come'die?...

Ne parlons plus, je te prie, de ce qui met une ombre à notre bonheur.

Laisse-moi t'aimer bien tendrement. Est-ce vrai que je te donnerai encore les caresses que tu aimes? Tu sais lorsque ma main glisse sur ton cou...

Dis-moi que tes lèvres mettront des baisers âmes lèvres. Ah! je suis malade d'amour.

Dis- moi que dans tes bras je mourrai encore de cette « belle petite mort si douce » ; ne me gronde pas d'être trop vibrante. Je croyais tant être morte à tes caresses que la résurrection produit en moi l'effet d'une liqueur trop forte. Ce soir, je suis grise de t'aimor. Il fait froid, et pourtant je vois du printemps dans tes yeux et dans tes baisers.

Si tu veux ta mie heureuse, ne la fais pas attendre... Je serai tienne puisque tu me veux encore; cela vaut mieux peut-être, sait-on jamais ce qui vaut mieux ? Le destin nous emporte, et, comme les fatalistes, je dis : Il n'arrive que ce qu'il doit arriver... Il m'arrive à moi de t'aimer, et ma vie en est toute secouée. Je ferai ce que tu voudras, si tu veux, je serai ton amie et je t'aimerai dans l'ombre... Je revois tous tes

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gestes, les inflexions de ta voix résonnent encore dans mon cœur... rien ne peut faire que je t'oublie.

Tu es tout. Va, n'envie pas la richesse des autres; de mes trésors, tu es le plus précieux.

Pour le moment, je me trouve assez riche, puisque j'ai un peu de ton cœur. Accepte le billet bleu épingle dans ma lettre, cent francs, qu'est-ce? moins que rien... et cependant si cela te permet de pouvoir être mien quelques heures, prends-les..., tout se fait simplement entre nous.

Do, mi, sol, parlons d'autre chose.

11 faut bien que je termine celte lettre, longue, longue, que veux-tu, il y avait si longtemps que je n'avais bavardé avec toi, et j'avais tant de choses à te dire...

Noël arrive! bon Noël! m'amour, puisse-t-il t'apporter le bonheur! Adieu, m'ami3 je ferme la page d'amour en mettant un baiser sur tes yeux.

Oh ! oui, je te veux ici, mon cher enfant, nous serons bien pour aimer.

Dans ce petit coin gentil, je recevrai ta confession jusqu'à l'heure douce où nous irons dormir... là-haut, dans le grand lit...

André , tu me fais faire de bien beaux rêves !

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« Noël ! si les cloches, joyeusement, annoncent ta venue, n'importe où et n'importe le jour et l'heure où je serai à tes pieds sera Noël pour moi î

<c Viens dès que tu pourras. Tendresses.

« Lucile ».

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