PENSÉES DE FEMMES
Lucile à André.
Je suis restée tordue dans les draps qui gardent encore la douce chaleur de ton corps.
Lamentable ta mie était brisée et par le chagrin de ton départ si prompt et la force de tes baisers.
Toujours je garderai le souvenir des frissons que tu m'as donnés suivis de l'épouvante que me causaient tes lèvres froides et ton silence de mort.
Pardonne-moi, je t'aime avec passion et malgré mes promesses intérieures, je n'ai pu calmer ma fougue. Tu n'as rien fait pour cela non plus, pt in mie a dit sans pudeur toute sa chanson tour.
Que n'es-tu venu au temps des roses! J'aurais fait pour toi une moisson de fleurs sauvages... j'aurais eu des lilas à clochettes, des roses roses, des roses rouges qui se seraient répandues en pétales odorants sur notre lit d'amour.
Tu aurais aimé dans les somptueuses richesses que donne le printemps... à moins que, comme César, la vue des roses te fasse évanouir.
11 me revient en mémoire des vers gentils qui disent ma pensée :
Moi je n'ai pas besoin pour que mon cœur palpite De la lumière neuve et du soleil nouveau
Puisque c'est sur ta bouche où sourit et respire La rose d'un printemps que j'ai lu dans tes yeux...
C'est inouï ce que je vais te dire, André : je voudrais fermer notre page d'amour sur cette nuit de rêve. Je ne voudrais avoir de toi que le souvenir des heures délirantes.
André, je te le jure, tes baisers m'ont rendue folle de joie. Tu l'as vu, mais la joie fait peur et je sens bien qu'il est impossible d'avoir un plus beau songe réalisé. Alors... je voudrais arrêter ma vie non pour mourir, mais vivre seulement avec ton souvenir.
Ma folie dure. Je reste encore sous l'impression de ton baiser. Quelle brûlure! ton souvenir
chante en moi et m'accompagne partout où je vais... Que c'est bon l'amour!
Tu n'as pas écouté ma prière qui était de fermer les yeux pour mieux ouvrir ton cœur.
Ce cœur! je voudrais le tenir dans ma main pour le câliner encore... et parce que je t'ai dit toute son attirance tu ne vas pas essayer de faire le conquérant.
Ne porte pas partout ses... consolations et son besoin d'aimer. M'ami, sois sage, bien sage et si tu pèches... n'y mets rien de ton âme.
Tes caresses me hantent; berce-moi, ne me fais jamais mai.
.le t'aime, me veux-tu encore? Je me sens ardente, folle, joyeuse et tendre, tout à la fois.
J'ai hâte de réciter un nouveau credo pour l'apaisement de ma chair.
De toi, tout est exquis et la caresse de tes mots est aussi douce que celle de tes lèvres.
Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien...
Tu m'as affolée je te dis... j'ouvre la porte aux divines pensées, sans voile je les appelle... Je garde toujours la crainte de ne t'avoir fait assez heureux. Pour moi, c'était de l'extase, mais je t'aime tant.
J'aime ta douceur qui m'enveloppe, tes gestes
caresseurs, ton être exquis... Elle était jolie, n'est-ce pas, la mer, m'ami...? Je crois en toi, je vois tes yeux, je t'aime...
Ce Noël éveille en moi des tendresses et si ma foi — à peu près envolée — revenait un jour, elle choisirait ce jour-là pour renaître.
Ma joie exubérante tombe. Je suis triste de ne t'avoir pas. Je lis, je lis, je lis; sans la lecture, ta pensée me poursuivrait jusqu'à la folie. Je voudrais bien y puiser un peu de sagesse, jusqu'à présent le seul résultat est que j'apprends à douter de tout.
Situ m'avais menti...
Mais non. Je reprends confiance et je jette aux vents mes tendres folies.
Malgré ta soumission d'esclave, je n'ose agir en maîtresse et ne t'ordonnerai rien que tu ne veuilles.
Mais vraiment j'ai le mirage de tes baisers, et la promesse maintenant lointaine de nos étreintes me fait frissonner... dans le vide...
Je serais pourtant si bien près de toi occupée à couler mes doigts dans tes cheveux, puis ma caresse descendrait jusqu'à tes lèvres bénies dont le souvenir me cause des impertinences.
By cjodl je vais te parler honnêtement. Tu verras comme je serai amusante. Lèvent souffle, il fait froid et mon chien a dû recevoir de ses
l8o LA CTTF. DES VTETTJ.ES
amies (je crois qu'il en a plusieurs, Jésus, quelle de'bauche!) un baiser trop rigoureux, il a la joue enflée et son humeur point chagrine à l'ordinaire en a reçu quelque atteinte.
Je ne puis deviner ses tourments et par conséquent les guérir.
Assez, n'est-ce pas! Quoi encore? dans mon jardin, il y a un rosier... le vent souffle plus fort encore et la mer est comme moi, peu sage.
La brise marine a mis du rouge sur mes joues... je semble une princesse des bruyères... oui, ma chère...
As-tu ce matin les yeux charmeurs, noirs je crois! et tes lèvres saignantes?
Je veux chanter les louanges de mon oiseau bleu, oiseau muet presque, alors que sa mie se met en frais et lui dit des choses pimpantes.
Parlons sérieusement. Veux-tu que je vienne te voir? Choisis toi-même une date, je n'accepte pas ton obéissance et je te dis : Que ta volonté soit faite. J'ai assez lutté autrefois. D'ailleurs cette lutte n'a fait qu'exalter mon désir.
Je l'ai si bien donné mon cœur... et le reste...
Adieu, ami cher, voici ma main pour qu'on la baise.
Ecoute ce que je lis... du Montaigne :
« Si on me presse de dire pourquoi je l'aymais, je sens que cela ne se peult exprimer
qu'en répondant : parce que c'estait luy, parce que c'estait moy. »
Bonsoir m'amour, je vais dormir avec votre pensée. Je t'aime.
André rentrait de sa nuit de Noël lorsqu'il trouva cette lettre; il la parcourut rapidement, d'un œil distrait, pensant à autre chose.
Le souvenir le hantait de la récente agonie et il n'avait que dégoût pour cette chair offerte alors qu'il songeait à la chair pitoyable qu'il avait vu périr...
Et déchirant la lettre en menus morceaux, il murmura ce mot :
Stupidité!