‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 28 sur 37 · UNE GARCE · texte numérisé non relu

UNE GARCE

. Au Peyrou, sur le banc où il s'était assis jadis avec Daisy, André' se remémorait sa première maîtresse.

A son appel, ils arrivaient en foule les souvenirs de l'autrefois : les douces causeries, préludes des pensées amoureuses, l'attirance de cette lèvre provocatrice du baiser, l'or roux de cette chevelure flambant, fauve, sous la caresse brutale du soleil... et l'éveil de son cœur à la promesse magique des voluptés mystérieuses.

Il n'y avait que le décor de changé : l'année,

mourante et vieille femme, était -courbée sous la

rude étreinte de l'hiver, et les grands jardins

étaient mornes, les ormes tendaient vers le ciel,

#dans un geste de malédiction, leurs branches

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dépouillées, et les allées se profilaient dans la désolation de leur solitude farouche. L'eau dii bassin était verdâtre, immobile et sur la bordure de pierre, un grand cygne amaigri, le col replié, du bec écartait ses plumes et se grattait, philosophe! Seules, les hautes colonnes corinthiennes du château d'eau gardaient leur majesté splendide. L'aqueduc s'étalait comme une bête monstrueuse.

Cinq heures. L'heure grise. Il faisait presque nuit; un à un, les becs de gaz allumaient leur papillon de flamme jaunie, et dans les jardins ceinturés de petites lumières, il parut y avoir des fantômes. -

Etait-ce l'âme attristée des belles Madames du bon vieux temps? Marquises aux visages pâlis qu'une mouche relève, habilement piquée au bas de la joue, non loin d'une fossette, robes paniers aux soies délicieusement fanées, hautes coiffures et grands chapeaux fleuris, est-ce vous qui venez rêver aux amours qu'on avait promises? Estce votre printemps qui erre dans l'hiver? Ah! jolis petits cœurs d'amour, qu'êtes-vous devenus? Est-ce vous que le vent emporte en sa rafale immense pour bien montrer que tout est vain, les baisers factices comme les fugitives tendresses.

Oui, c'est votre âme désolée qui promène sa

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jalouse rancœur sous les allées désertes et l'herbe rare des pelouses.

Et l'évocation se précise; elles sont toutes là .es grandes amoureuses d'une époque passée... elles caquètent, rient, se lutinent ou causent gravement de chiffons à la mode... Les ducs hautains et les barons familiers sont aussi présents, avec leur haute canne à pommeau d'or, leur courte épée de parade, jabot de dentelle bouffant, et le jarret tendu, le mollet cambré sous le bas de soie, ils se penchent légèrement et l'air infatué, ils chuchotent des inconvenances aux oreilles dont les lobes sont rougis par un soupçon de fard.

On échange des rendez-vous et des baisers sous l'éventail.

Mais la bise qui siffle a transformé la scène : les belles Dames sont toujours là, mais sous les oripeaux enrubannés, sous les falbalas magnifiques, on sent le contour osseux du squelette... et toutes ont une tête de mort... et leurs mains décharnées, où sont restés des anneaux et des bagues, tiennent l'une un miroir ovale tandis que l'autre promène d'un geste accoutumé un bâton de rouge sur le trou édenté qui était autrefois une bouche...

Transi de froid, l'âme apeurée par l'obsédante vision, Mornan marchait d'un pas automatique ;

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soudain il s'arrêta... Il y avait une plainte aucle lui. Il crut à la hantise du souvenir... sanglot e'chappé d'une âme fantomatique... et cependant, la plainte persistant, il s'approcha... et sur un banc il vit un pauvre diable qui pleurait. Sa venue fit relever la tête à celui qui se lamentait et Mornan stupéfait reconnut Broche... Broche qui levait vers lui ses prunelles de caniche toutes mouillées de larmes...

André crut à une soulographie dégénérée en attendrissement; alors il voulut plaisanter...

— T'as bu encore, mon pauvre Broche, fit-il, que cuite, mon empereur!...

Mais le vieil étudiant secoua sa tête mélancolique et dit :

— Non, je ne suis pas saoul...

Il y avait un tel accent de tristesse dans cette voix qu'André ne songea plus à rire et s'asseyant auprès de son ami, il lui demanda intéressé :

— Qu'as-tu, vieux?

Et Broche répondit :

— Je me dégoûte...

Gomme Mornan restait bouche bée, il continua avec amertume :

— Oui, je me dégoûte, ça t'épate ! c'est comme ça... je n'ai rien bu depuis deux jours pourtant, ni vermouth, ni gloria, pas ça, pas ça...

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Il faisait claquer l'ongle du pouce sous une dent.

Il poursuivit se parlant à lui-même :

— La vie est bête, on vit pourquoi? on est une épave ballottée jusqu'à ce qu'un grand coup vous submerge ou vous brise... lutter, à quoi bon? pour crever à une date plus ou moins précise... mieux vaut en finir tout de suite... ah !~ misère... ah! carcasse...

Et du poing il frappait sa poitrine à grands coups.

— Faut pas se faire de mousse, interrompit André, toi-même m'as servi ce boniment un soir où il y avait de la tempête dans mon cœur...

— Tu es jeune, toi, il est temps encore pour réagir; moi, c'est foutu... oui, ça t'étonne de m'entendre parler ainsi, tu n'as pas l'habitude ; moi, Broche, l'apôtre inécouté des vagues brasseries, je me lamente comme une jeune pucelle, moi, le fou, le vagabond, bohème de province et gibier de taverne... moi, l'entonneur de bocks, l'ivrogne intolérable, moi, le « j'ai toujours soif » de nos nuits orgiaques, c'est moi que tu trouves, un soir d'hiver, dans un jardin public, pleurant comme un neurasthénique... c'est moi aussi qui te crie : gare, Mornan mon ami, tu cours à l'abîme, ressaisis-toi, prends garde à ces sacrées femelles...

« Tu as déjà souffert par elles, je te dis : méfiance, écoute-moi...

11 s'arrêtait, ayant une pensée lointaine, puis, il reprenait découragé :

— Ah! si tu savais, si tu savais...

Il y eut un profond silence que troublait seulement le bruit sec du bois mort que la bise cassait...

Les deux amis suivaient mentalement leur vision diilérente; enfin Broche se secoua, sortant d'un rêve léthargique, il se leva du banc sur lequel ils étaient assis, et enfonçant profondément ses mains en ses poches, il dit :

— Brrou... il ne fait pas chaud, viens-tu, Mornan? on ira prendre quelque chose...

— Encore boire, fit André avec lassitude, pourquoi aller boire?...

— Pourquoi, répliqua Broche farouche, pourquoi? parce que quand on boit on n'a pas des idées mauvaises... pourquoi? tu veux le savoir pourquoi? viens, tu verras...

Et saisissant son ami par la main, il l'entraîna précipitamment hors du jardin...

Ils suivirent des rues désertes, le froid était vif, sous leurs pas hâtifs, le pavé était sonore.

Dans un quartier populeux ils s'arrêtèrent et ouvrant une porte, Broche poussa Mornan dans un rez-de-chaussée...

C'était upe grande pièce rectangulaire qui

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servait à la fois de chambre à coucher, de cuisine et de salle à manger; sur une corde tendue des linges séchaient, dans le mitan, il y avait un poêle trapu, qui ronflait joyeusement; à côté, un gosse de trois à quatre ans, morveux et mal peigné, jouait avec un gros chien...

L'aspect général était sordide et misérable... A l'entrée des deux hommes, une grosse femme en caraco blanc, la jupe rouge nouée par un cordon à la taille, sans corset, les pieds dans des savates éculées, se retourna...

— Bonsoir, Fine, bonsoir Milou, fit Broche. Le chien seul répondit d'un jappement.

— Couché, Myrza, couché... On te dit bonsoir, Fine, continua l'étudiant, je te présente un de mes amis...

— La belle connaissance que vous avez, répliqua la maritorne, s'adressant à Mornan, je vous fais pas mon compliment...

Et tournant sa large croupe ballottante, elle revint à son poêle qu'elle fourragea à grands coups de tisonnier...

André, interdit, était resté sur le pas de la porte...

— Assieds-toi, vieux, fit Broche en lui présentant une chaise.

— Attention à mon linge, glapit la femme qui ajouta :

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— Vous ne venez pas pour manger, je suppose...

— Mais non, ma Fine, on passait, alors on est entré te dire bonsoir... voilà...

— Ivrogne ! murmura la femelle entre ses dents. Broche entendit et protesta :

— Ce n'est pas vrai, je n'ai rien bu, aujourd'hui, ni hier.

— Oh! là! là! interrompit Fine gouapeuse. Le vieil étudiant s'obstina, têtu :

— Y a pas de oh là là qui tienne, si je te dis que je n'ai pas bu, c'est que je n'ai pas bu. On te fait une politesse en venant te voir, tu pourrais au moins être aimable. Laisse donc ce poêle, voyons, tu m'agaces... que veux-tu que pense Monsieur?

— Ton Monsieur, c'est comme toi, je l'em... et elle jeta l'ordure qu'elle accompagna d'un rire obscène, un rire qui soulevait les seins flottants et le ventre mou.

Broche s'encoléra :

— Saloperie!

Elle, du tac au tac, lança :

— Mange bon Dieu...

Elle savait bien, la garce, ce qu'elle faisait en attaquant Broche dans ce qu'il avait de plus cher, sa croyance religieuse... Aussi, n'y tenant plus, l'étudiant cria, exaspère':

— Catin, sale catin.

— Maquereau.

— Pourriture.

— Fumier!

Et les épithètes se succédèrent, brutales comme des jets de pierre.

La mégère ne riait plus et, brandissant son tisonnier rougi, elle hurlait des choses monstrueuses... elle heurta le chien qui aboya... alors le fer s'abattit et la pauvre bête, gémissant, se réfugia sous une table. Le gosse, épouvanté, brailla; elle lui envoya un soufflet retentissant qu'elle ponctua d'un :

— Tiens, charogne!

— Oh! le vieux chameau!

Et Broche se serait élancé sans l'intervention de Mornan qui s'interposa.

Honteux de la présence de son ami, Broche se calma et se laissa entraîner dehors sans résistance... tandis que, sur le pas de la porte, la mégère victorieuse lançait des imprécations violentes en agitant son tisonnier vengeur.

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