‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 30 sur 37 · LE RETOUR A LA TERRE · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LA TERRE

Loupian est un vieux petit village accroupi, dans la plaine, au milieu des vignes. Le dos rond de quelques collines très basses — garrigues caillouteuses, odorantes de thym — barre son horizon, tandis que, de l'autre côté, l'étang de ïhau étale le miroir de ses eaux lumineuses avec, comme toile de fond le profil de sphinx de la montagne Cettoise.

Par delà l'étroite bande de terre où court la voie ferrée et qui au travers des salines réunit

Cette à Agde, on aperçoit la mer claire comme une épée.

Loupian est un vieux petit village, qui se chauffe au soleil et qui, gaillardement, porte le poids des siècles.

Il a vécu, sans gloire précise, dans l'histoire, et cependant il a gardé l'empreinte successive des civilisations passées.

Le roc dur de la garrigue : les rudes soldats de Pompée qui allait de Madrid à Rome, franchissant la Provence et la Septimanie, sont passés là. On suit longtemps le sillage des chars qui ont creusé la pierre, et l'énorme muraille d'un temple de Pallas est encore debout.

Au cœur même du village, il y a un autre joyau, peu connu mais charmant, un bijou d'église carolingienne, dont le portail s'ouvre sur un arc byzantin impeccable, l'intérieur cache des chapiteaux d'une naïveté touchante. Mais ces choses sommeillent sous la poussière des années : le vent, le soleil ou la pluie, hélas ! aussi, la main des hommes, effritent ces choses magnanimes qui bientôt ne seront même plus des souvenirs...

Dans ce village, il y a une autre église qui dresse sa majesté dans un minuscule cimetière et qui parait plus grande de son isolement.

Ah ! la couleur spéciale d'un blond doré des

monuments du Midi ! Ils sont croustillants, cuits et recuits par la même caresse d'un immuable soleil dont ils ont fini par prendre la luminosité.

Ce sont les religieux de l'abbaye de Valmagne qui, au xne siècle, ont bâti cette église, et ces assises solides, fortement établies, témoignent de la puissance inébranlable de leur foi.

Mais aujourd'hui la foi est morte...

Loupian est un vieux petit village qui ne prend pas garde aux vestiges sacrés... La population peine un rude labeur. Grattant la glèbe et l'éventrant du soc de la charrue, les fils vont sur la route des pères, avec la foi en moins, et, si, parfois encore, ils relèvent la tête vers 'le ciel, ce n'est plus pour y chercher une consolation, mais pour lui demander si le temps sera favorable aux récoltes prochaines.

C'est à cette dure besogne de la terre que les parents de Mornan avaient arraché leur fils avec la secrète ambition d'en faire un Monsieur aux mains blanches.

Et les pauvres vieux avaient vu leur cher désir réalisé, quand, le docteur Pistorgue étant mort, André était venu prendre sa succession.

Bien des bourrasques avaient agité cette pauvre âme maladive et irrésolue, la tristesse vaincue, sa passion muselée, il n'avait plus

songé qu'à s'évader de ce milieu néfaste où se perdait le meilleur de lui-même.

Il n'avait eu qu'une pensée, qu'un but, fuir, fuir au loin, mettre l'immensité entre l'amour et lui.

Avec une ardeur soutenue, il avait travaillé... et ayant pris les inscriptions réglementaires, il s'était présenté, à l'examen qui devait lui ouvrir toutes grandes les portes de l'Ecole de médecine navale de Bordeaux... Il avait échoué pour une cause misérable et stupide... Le mauvais état de sa vue rendait impossible son admission. Ce fut un coup terrible dont il faillit ne pas se relever... Déçu, découragé, il serait revenu au pays s'il n'avait craint la malignité publique e4 le désespoir des siens... Hâtivement, il s'était assimilé les leçons nécessaires, et passant au petit bonheur, ses examens et sa thèse, il avait décroché son diplôme de docteur.

Pour rompre la monotonie de la vie campagnarde et pour éviter l'ennui meurtrier, propice à l'évocation des souvenirs funestes, il avait résolu de fonder un foyer. Et les bons vieux parents avaient eu une joie grande de cette décision.

Il s'était rappelé avoir vu grandir une petite fille qu'il retrouvait à chaque vacance embellie et plus fraîche. Saine fille de paysans cossus,

LA CITÉ DES VIEILLES ?o3

Elisabeth Pascou avait été élevée chez les dames du Sacré-Cœur, à Montpellier.

Et de cette instruction, au-dessus de sa condition, elle avait rapporté au village des sentiments de fierté et de vanité qui lui avaient fait repousser l'offre de prétendants vulgaires, gars du pays solidement râblés, aux fortunes importantes, mai3 aux mains rendues calleuses par l'habitude de l'outil.

Elle vivait dans un désœuvrement factice, passant ses journées à feuilleter des livres romanesques ou jouant sur son piano des cavatines sentimentales.

Pas trop grande, les membres souples, le minois gentiment troussé, elle faisait l'admiration des jeunes hommes qui volontiers lui pardonnaient ses allures dédaigneuses pour sa gentille beauté du diable.

Dans l'attente anxieuse du mari « comme il faut », elle perdait les belles années de sa jeunesse et ses vingt et un ans l'effrayaient comme une chose considérable. Aussi c'est avec une satisfaction à peine dissimulée qu'elle accueillit André Mornan alors qu'il revint au pays...

Sa tristesse mélancolique, son titre de docteur qui en faisait un personnage, agirent prompteîuent sur elle, et elle déploya toutes ses séductions... André se laissa gagner par le charme

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enfantin et précieux à la fois, de la jeune fille, et puisque sa vie devait se borner à cet horizon, autant celle-là qu'une autre, au moins, il aurait avec lai une femme instruite, intelligente, qui comprendrait les besoins de son âme... De plus il aurait la chance d'avoir une jolie femme, enviée par plus d'un et, ce qui n'était point pour gâter l'affaire, c'était une héritière qui aurait plus tard de copieuses étendues de terre riches en vignobles et rapportant, b»>n an mal an, dans les deux cents muids de vin...

Et sans s'interroger davantage, il épousa Elisabeth Pascou.

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