LE DOCTEUR ANDRE MORXAX
Ayant vu leur fils s'installer, les bons vieux Mornan étaient morts, l'un suivant l'autre à quelques jours de distance ; le but de leur vie était atteint, ils disparaissaient doucement, sans bruit, sans ostentation, comme une chose nécessaire et naturelle... Un nouveau foyer fondé, l'ancien s'écroulait désormais inutile... Ainsi va l'histoire du monde...
Le nouvel amour d'André grandissait dans les larmes : ce n'est pas qu'il eût une affection profonde pour ses anciens, il les avait si peu connus, mais sachant les sacrifices que les bons vieux avaient faits pour lui, il leur gardait une reconnaissance profonde, mêlée toutefois d'une rancœur fatale. Il leur en voulait au fond de
lui-même parce qu'ils n'avaient pas fait de lui un paysan comme eux...
Cette âme sensible, cette intelligence si promptement affirmée était le fruit de son éducation, et s'il fût resté dans son milieu, à l'air vivifiant des garrigues odorantes, il serait resté le gaillard solide, aux muscles puissants, mais au cœur fermé à tout ce qui n'est pas àpreté au gain ou appétit violent.
Tout de même, la mort des vieux parents porta une sérieuse atteinte à sa jeune passion.
11 est vrai que celle-ci avait déjà reçu un coup impitoyable. Au lendemain des noces, il fit une constatation effroyable. Celle qu'il avait choisie, celle qui devait être la compagne de toute une vie, celle dont il comptait faire l'Idéale consolatrice, celle-là était un passereau frivole, incapable d'élan spontané, de caresses guérisseuses. Ce qu'il avait cru être une intelligence subtile n'était que de l'astuce féminine doublée d'une perversité native.
Passereau! Oui, passereau qui ne songeait qu'à ses plumes et à qui la douleur des autres était indifférente.
Lui, qui aurait tant aimé confier sa souffrance passée, il s'était heurté au rire cruel d'une petite fille. Méchante, elle ne l'était qu'inconsciemment, sans vouloir, sans savoir... Elle avait
parfois des élans de tendresse vite réfrénés par la pensée d'un sot orgueil. Elle se croyait de par son éducation d'essence supérieure et la vie paysanne dont elle était issue lui faisait horreur. Elle était tentée par la grande ville qu'elle aurait voulu habiter. La première discussion vint de là. Et Mornan vit avec détresse que ce n'était pas lui qu'Elisabeth avait épousé, mais son titre.
Un fatalisme indolent l'envahit. A quoi bon discuter? Pourquoi lutter?... Il opposa seulement à sa femme une résignation inerte, un entêtement philosophique.
Il aimait, lui, la bonne terre nourricière et les paysans. Il s'intéressait à leur œuvre ; peu fier, il se mêlait à leur parlotte, les questionnant, les conseillant sans prendre pour cela les airs pontifiants dont abusent certains.
Aussi fut-il vite adoré de tous ces braves gens. Une clientèle se forma qui prit une ampleur décisive lorsque sa notoriété fut établie dans le pays et dans les environs.
Et dans son cœur le besoin d'affection était si impérieux, qu'il aima son métier parce que ce métier le rapprochait de la souffrance des humbles, si pareille à la sienne.
Ne pouvant livrer son cœur à un cœur ami, il avait replié sa pensée en lui-même et il vivait avec ses souvenirs,
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Il avait peu changé physiquement et ses vin: [ Ax ans gardaient toute leur jeunesse ; à peine eût-on remarqué, dans un examen attentif, la précocité de quelques rides griffant ses tempes.
La mort de ses parents le laissait à la tête d'une propriété peu considérable, mais soigneusement entretenue. Il prit goût à s'occuper de questions agricoles, et, sous la conduite d'un honnête fermier, il fit alertement son apprentissage de vigneron.
Plus sa femme parlait d'aller à la ville, plus il aimait s'attacher aux choses de la terre. Son esprit, son corps, fortement anémiés par les années de collège d'abord, par les incidents de la vie d'étudiant ensuite, reprenaient, au contact du pays natal, leurs forces primordiales. C'était bien le retour à la terre tel que l'avait souhaité, autrefois, la sagesse d'une Marie Pomar, et nouvel Antée il se sentait revivre au souffle de la brise qui, balayant les garrigues, apportait à ses poumons la sauvage senteur des thyms et des lavandes, à moins que ce ne soient les vents du Midi, lui soufflant au visage l'haleine de la mer tout imprégnée encore de salures et d'iode.
Il avait aménagé la maison de ses pères avec un goût minutieux, sans rien changer toutefois aux dispositions anciennes. Dans la salle du
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bas, voûtée comme une vieille, il avait e'tabli son cabinet de travail. C'est là qu'il passait les heures les meilleures lorsqu'il était las de courir les routes ensoleillées. Il vivait avec ses livres, fidèles compagnons de travail ou de rêve et, selon la disposition de son esprit, il prenait le traité d'un maître favori ou suivait la vision d'un poète qui lui était cher.
Il pensait que les livres étaient comme des femmes qu'il fallait habiller avec raffinement. Il extériorisait l'âme des livres en des reliures combinées... Ainsi les vieux auteurs portaient des vêtements austères, qu'aucune parure ne rehaussait : dictionnaires obèses tendus d'un uniforme gris, manuels d'un grenat sombre ; tandis que le livre des poètes se gainait de cuir souple, avec des colliers d'or, des arabesques et des pendentifs ; d'autres, les symbolistes, Mallarmé ou Lafforgue, étaient de mauves tendres, couleurs imprécises, irréelles presque ; Maeterlinck se parsemait d'abeilles, Louys de lotus stylisés et l'artisan fécond des « Poèmes Barbares » se dressait en une colonne dorienne d'un classicisme pur.
11 vivait ainsi une autre vie à côté de sa vie, oubliant les mesquineries journalières dans un songe reposant.
Lui aussi avait une âme glorieuse d'artiste,
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lui aussi avait jalousement buriné des strophes impeccables, aux cadences du vers.
Il était poète aussi, mais personne ne connaîtrait jamais la pensée ensevelie en son âme. Il avait été emporté par la fatalité brutale d'événements successifs. On ne fait pas sa condition, on la subit, voilà tout, et qu'importent les misères humaines s'il reste la consolation des livres qui sont chers!...
Mornan songeait ainsi, le front appuyé sur la vitre, dans le crépuscule silencieux que rien ne troublait, sauf les sonnailles des béliers et les troupeaux qui rentraient au bercail avec un bruit de pluie.