LE CHAPELET DES SOUVENIRS
— Philosophe ! Il faut venir vous voir en votre domicile si l'on veut savoir si vous êtes parmi les vivants ou les morts !
— Le travailla clientèle... la meule de la vie qui tourne, tourne, tourne !
— Foutaise ! Croyez-vous donc que point ne travaille et que mon antichambre soit vide? Que nenni ! Vous êtes simplement oublieux à croire que le fleuve Léthé vous a roulé dans ses flots...
Vous passez votre thèse, vous disparaissez, de vagues gazettes nous annoncent que vous convolez et puis plus rien, la petite mort lente et froide!... Ah! méchant bougre que vous ùtes...
Et Broche, bourru, tapait à petits coups la
gueule culottée de sa pipe sur le marbre blanc de la haute cheminée...
— Enfin, te voilà docteur, dit Mornan pour échapper aux excuses.
— Enfin! s'exclama Broche, enfin! Est-ce un reproche?
— Mais non, répliqua André en souriant.
— Croyez -vous que je sois tout pareil à ces jeunes échappés de bahut qui dévorent grimoires et bouquins, ingèrent les matières professorales, et passent les examens à la troisième vitesse. Ah ! voilà bien la jeunesse d'aujourd'hui! Elle se rend à la Faculté, à l'hôpital en gants beurre frais, ne rate pas un cours, ne sait pas boire un demi sans avoir mal à l'estomac... Tenez, parcourez les rues de notre vieille ville universitaire, rien ne la différencie plus d'une autre ville quelconque.
Où sont les chansons d'antan, les monômes des soirs passés où l'on gueulait comme des putois, où l'on cassait, d'un gourdin sûr, les vitres aux réverbères, où l'on rossait l'autorité publique sous l'uniforme des pacifiques gardiens? Ah ! misère !
Et, de dégoût, Broche crachait dans la cheminée...
Les deux vieux amis restèrent un long moment sans une parole, regardant tourner les
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flammes claires du foyer qui projetaient leur ombre en l'agrandissant sur les murs.
Oui, Broche, au bout d'une dizaine d'années, avait fini, par obtenir son doctorat, et sa thèse : De la dypsomanie chez quelques écrivains notoires avait fait sensation parmi la jeunesse universitaire et les professeurs indulgents l'avaient consacré.
Et maintenant, malgré ses affirmations, il attendait la bonne volonté du client avec cette douce philosophie qui était le fond de son caractère.
Poursuivant son rêve à haute voix, il dit :
— Et toi, Mornan, es-tu heureux?
Comme Mornan faisait un geste vague, il répliqua :
— Bah! qui peut se dire heureux sur cette terre? Ah! mais, ah! mais, nous voilà devenus neurasthéniques, à cette heure ! Pas de ça, ma vieille, tu dois avoir en ton cellier quelques flacons bien poudreux qui nous changeront les idées; or çà, Mornan, fais-nous porter céans un vieux Bourgogne qui nous mettra la joie au cœur...
Mornan, toujours souriant, ouvrit une crédence d'où il sortit des bouteilles, énumérant :
Cognac, 1865: Marc, 1904; Porto, Quinquina et Vermouth... Voilà qui fera ton affaire ! Te
souviens-tu? « Jules, vieille mule! un vermouth, citron, eau de seltz! »
Broche protesta :
— Non, non, je ne bois plus...
Et, devant l'effarement de son camarade, il s'empressa d'ajouter :
— Je ne bois plus de vermouth... seuls ont trouvé grâce devant ma décision les vieux vins de France, où coule le sang généreux de notre race.
— Tiens, voilà un Montrachet à qui je vais dire deux mots.
El, s'étant servi une large rasade, il tint un instant le verre à hauteur de son œil :
— Regarde, dit-il, regarde cette couleur; tout y est: le soleil, l'or, le miel; ce vin est blond comme une plage, blond comme la chevelure d'une femme aimée, évohé ! ce vin m'inspire, vive l'amour !
D'un trait, il vida son verre, le remplit à nouveau, et dit :
— A toi, Mornan, fais-moi raison.
Et, tout en buvant, les deux copains égrenèrent le chapelet des souvenirs.
Broche avait gardé, malgré les années passées, son âme de vieil étudiant : il engraissait visiblement, ses traits s'étaient empâtés davantage et ses bons yeux ronds d'alcoolique papillotaient.
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Mornan, heureux de laisser aller son âme au fil de son rêve, faisait sa confession :
— Tu ne saurais croire, mon vieux Broche, combien j'ai conservé dégoût et rancœur de ma jeunesse; j'ai la sensation d'avoir gâché ma vie à son début. Je croyais, le cœur tout neuf, en toutes choses ; mais la réalité m'a cinglé de la belle manière et m'a ramené sur le rude chemin. J'ai gravi un douloureux calvaire, j'ai déchiré ma triste chair aux buissons épineux sans avoir la consolation d'une magdaléenne...
— Tu seras toujours un gosse, grogna Broche.
— Eh! oui, un gosse, et pourquoi pas? J'ai toujours recherché les caresses maternelles...
— Pourquoi? Parce que tu es tombé du premier coup sur une garce ?
— Oh ! Broche, je t'en prie ! interrompit-il, douloureux.
— Je maintiens : une garce, et tu sais, vieux, je m'y connais, tu n'as pas eu les amourettes cueillies aux premiers printemps qui laissent la chair fraîche, le corps en forme, l'esprit net, lucide et dispos. Tu ne t'es pas frotté aux gosselines d'amour qui ont peu d'âme, pas du tout d'orthographe et très peu de littérature.
« Ces gosses qui ne savent rien, si ce n'est la science d'amour qu'elles ont innée, elles donnent baiser pour baiser, jeunesse pour jeu-
nesse. Toi, tu es un raffiné, tu as vécu dans un songe nébuleux, une belle chair de fille ne te disait rien si elle n'était pas entourée de proses correctes. Vois-tu, vieux, dans l'amour, il ne faut pas chercher les fautes de français, sans cela c'est foutu !
— Tu exagères?
— Mais non, tu t'es collé à de la garçaille, oui, de la garçaille, ne proteste pas; ces vieilles garces-là ont manié ton cœur comme une cire molle, elles l'ont façonné à l'image de leurs voluptés perverses...
Ah ! la Cité des Vieilles ! dont parlait notre grande Marie Pomar, tu l'as parcourue dans tous ses recoins si bien qu'aujourd'hui tu n'es pas encore guéri, et ton âme cherche à se rappeler les curiosités d'autrefois.
Par tous les diables, secouons- nous, s'exclama Broche, et bénie soit la terre qui enfante ce vin, il est exquis.
Et doctoral, il affirma :
— Ce qui prouve qu'on peut n'y connaître rien en femme, et cependant avoir un goût sûr... quant aux vins.
Après un silence, André demanda :
— Et les copains?
— Les copains, dispersés, casés aux quatre coins de la France. Malrive est professeur, il
enseigne rosa : la rose , aux jeunes espoirs de demain ; Le Hutin...
— Avec une « h », dit Mornan souriant.
— Le Hutin, son diplôme de docteur dans la poche, est parti conque'rir Paris, dans le royaume de la chanson. Les lauriers de Montoya, qui fut docteur de notre Faculté , l'empêchaient de dormir; Jules de Florensac, Sapiens, sont établis là-bas, dans leur village. Breloque est agrégé. Barteck a mal tourné, tu sais cela par les gazettes, il est devenu député et il distribue : mérites agricoles et palmes académiques aux vieux copains des vadrouilles d'antan. Avis à toi, Mornan.
— Très peu pour moi, merci.
Et il ajouta :
— Pauvre Barteck, c'était pourtant un bon camarade.
Broche poursuivi :
— Quant à nos petites sœurs d'amour qui enchantaient nos belles nuits, les nôtres, pas les tiennes, le troupeau en est aussi dispersé. Seules Jeanne-Marie et Marie-Jeanne — ces deux éternelles accouplées — ont acheté une conduite et, grâce à la générosité d'un même vieil amant, elles vendent fils et aiguilles, rue de la Loge, en une boutique qui porte comme enseigne : Aux Deux Petites Sœurs.
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— Et Madeleine d'Amour? interrogea Mornan.
— La triste tin ! Un matin, nous avons retrouvé sur la table de dissection son corps qui fit tant nos délices et nos joies, et personne n'eut le courage de porter un scalpel sacrilège dans cette chair si généreuse; chacun a versé une obole et nous lui avons fait des funérailles décentes. Elle dort maintenant, la petite courtisane, en cet endroit du cimetière Saint-Lazare, qui domine la rivière, et le tic-tac du moulin proche berce désormais l'éternité de son rêve...
Il y eut encore un lourd silence, puis il continua ne voulant pas montrer son émotion :
— Je fais une belle brute et pardienne ! Mornan, je crève de soif.
Et coup sur coup, il vida son verre et celui d'André.
— Et « les Tiennes »? ajouta-t-il, après une hésitation.
André Mornan fit un geste vague, ce geste plein de détresse et de désolation qu'ont tous les amants lorsqu'ils se ressouviennent des amantes passées, ce geste qui signifie :
Je ne sais pas, je ne sais plus... tout est fini, tout est perdu, pour toujours, pour toujours.