‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 33 sur 37 · UN JOUR UE MARCHÉ · texte numérisé non relu

UN JOUR UE MARCHÉ

En sabots, la chemise entr'ouverte, laissant apercevoir la poitrine d'un blanc mat, les mains profondément enfoncées dans les poches, André faisait le tour du propriétaire.

Il aimait se lever dès l'aurore et, débraillé, déambuler à travers le logis, les chaix et le jardin d'où montait l'acre senteur de la terre nourricière.

Une brume violette flottait sur les vignes, tout à coup le soleil la dissipait et la majesté céruléenne de l'étang jaillissait lumineuse avec la tache brune et blanche des barques de pêches.

C'aurait été un paysage classique d'une pureté incomparable, si parfois cette sérénité n'avait été troublée par le petit vapeur qui, faisant le ser-

vice de Mèze à Celte, crachait de la fumée vers le ciel idéalement bleu.

« L'œil du maître engraisse le cheval », dit-on dans ce bon pays de Loupian, mais ce n'était pas pour exercer une surveillance tyrannique que Mornan se levait tôt.

Il aimait se mêler aux travaux domestiques du matin, départ des travailleurs pour la besogne journalière, le bissac de cuir sur le dos, la pioche sur l'épaule. Après une parole d'encouragement, un bonjour familier auquel ces braves gens étaient particulièrement sensibles, il les regardait s'éloigner de cotte démarche spéciale, lourde et pesante, des paysans.

De belles filles aux bouches échancrées d'un sourire, le saluaient d'un : bonjour docteur, gracieux, et des yeux il suivait leurs silhouettes robustes dans l'ensoleillement de la route blanche.

Il surveillait le premier repas des chevaux et les bêtes prévenaient sa présence d'un hennissement sonore.

Il avait deux chevaux de labour aux formes vigoureuses, garrots puissants et croupes larges, d'un pelage gris pommelé.

Depuis qu'il avait dans sa clientèle quelques fermes perdues dans la garrigue, il avait acheté un demi-sang arabe, au jarret souple, d'une élé-

gance parfaite. Il avait une crinière soyeuse, d'un noir de jais, pareille à une chevelure de femme, et lorsqu'il flattait de la main cette bête, celle-ci avait des frissons qui couraient sous sa robe d'un brun fauve, on aurait dit qu'elle vibrait à la caresse.

Ce matin-là, il était descendu jusqu'à la Brèche, lieu où se tient ordinairement le marché, et, mêlé aux groupes de paysans, il s'informait de la santé de l'un, de l'autre, écoutant les potins du pays.

Les paysans reconnaissaient un des leurs en ce jeune homme, peu fier d'allure, qui n'éprouvait pas le besoin pour exercer son métier de s'enredingoter en des vêtements prud'hommesques.

Pas besoin pour administrer médecine de porter perruque et besicles d'or, il y a belle lurette que cette mise en scène n'impressionne plus personne. Le paysan, à l'esprit simple, a méfiance du beau monsieur qui veut lui en imposer soit par sa parole, soit par son maintien.

Donc, Mornan était sur le marché, parmi les paysans. Il affectionnait ce tableau pittoresque, ce grouillement de foule, ces couleurs voyantes, ces clameurs, et ces cris lancés en langue d'Oc.

Il y avait là des petites vieilles ratatinées aux fronts ridés comme des pattes de poule, coiffé es

d'un mouchoir rouge, qu'elles nouaient sous le menton. Celles-là venues de Pézenas, porteuses de légumes. Elles disparaissaient derrière les romaines feuillues et les salades frisées comme des fillettes le jour de la Fête-Dieu. Elles étalaient les choux obèses et les poireaux chevelus, les carottes obscènes et les aubergines emblématiques d'un violet sombre; les pommes d'amour saignaient, tandis que des céleris en bouquets montait une odeur entêtante.

Plantées sur leurs jambes nues, le jupon haut retroussé, les pêcheuses venues de Bouzigues ou de Mèze, se tenaient devant leur éventaire, un journal à la main, afin d'éloigner les mouches bourdonnantes.

A terre, sur un lit d'algues et de varechs, il y avait des sardines étincelantes, des rougets empourprés, des raies couleur de chair nacrée, des poulpes immondes et flasques et des dorades monstrueuses.

Mornan acheta deux dorades et, tenant les poissons aux ouïes, il retourna chez lui.

A sa porte, il trouva le cabriolet attelé et sa femme prête à partir.

Elle ne lui laissa pas le temps de l'interroger, la voix sèche, elle lança:

— Vous voilà fait comme un goujat, vous n'avez donc aucune dignité, comment voulez-vous que

ces gens aient de la considération pour vous, vous êtes plus dépenaillé que le dernier d'entre eux. Vous n'avez plus aucune honte.

Lorsqu'elle eut achevé sa diatribe, Mornan dit doucement :

- Où allez-vous, petite Lisbeth?

— A Montpellier.

— Encore à Montpellier?

— Oui, encore. Croyez-vous que je vais me laisser périr d'ennui et de langueur en ce sale pays. Libre à vous d'y croupir, moi je vais à la ville. Venez si bon vous semble.

Secouant la tête d'une façon mélancolique, il fit :

— Non.

Elle reprit :

— Alors tant pis, en route, fouettez Thomas, nous serions en retard...

Thomas, le jeune valet d'écurie, enveloppa d'un large coup de fouet la bête qui partit d'un trot régulier, et quand l'équipage eut disparu au tournant de la route, Mornan se. retrouva seul, en sabots, les cheveux au vent, tenant dans ses mains par les ouïes ses énormes dorades...

Tistou, un petit bout d'homme haut comme ça, la chemise sortant en pavillon de sa culotte, le considérait d'un air étonné :

— Bonjour, m'sieur le docteur, fit-il...

2 2 f\ LA CTTÉ DES VIEILLES

— Bonjour, mon petit ami... bonjour, ah ! c'est toi, Tistou, tu donneras ça à ta mère...

Et le garçonnet s'en fut courant, emportant dans ses bras les dorades dont les écailles luisaient sous le soleil.

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