LE CŒUR VIDE
On soir qu'il rentrait au logis après de longues visites médicales à travers le pays, André trouva la maison vide. Sur sa table de travail, une lettre, bébête à pleurer, de Lisbeth lui disait : adieu.
Selon son expression, la pauvre oiselle écervelée « partait, attirée irrésistiblement par sa vocation artistique... »
Mornan n'eut pas un pleur. Depuis longtemps il prévoyait ce dénouement.
Mais soudain d'être seul dans la maison déserte où il promenait son errance machinale, il sentit le vide de son âme.
Le front appuyé sur la vitre, il regarda la garrigue s'empourprer d'abord, puis devenir
lZl\ LA CITÉ DES VIEILLES
violette et s'estomper peu à peu dans un brouillard crépusculaire. Bientôt une étoile monta, belle comme une larme. Il vit la course des constellations dans le firmament spiendide, et il songeait que depuis des siècles ce phénomène s'accomplissait avec l'exactitude d'un rite sacerdotal.
Ah ! comme elles paraissaient mesquines et terre-à-terre les rancœurs de la vie!...
Au matin, un grand frisson le secoua d'un coup de fouet brutal, une toux rauque déchira sa poitrine, il eut un hoquet violent et portant instinctivement son mouchoir à sa bouche, il essuya un mince filet de sang.
Il eut un sourire doux et triste, sa pensée émit mentalement un diagnostic mortel.
Sans hâte, il revint s'asseoir devant sa table, il retrouva la lettre de l'absente, sans la relire il la déchira en menus morceaux qu'il -jeta d'un geste simple.
Puis prenant une large feuille blanche il griffonna de sa grande écriture endiablée, sans rature, la lettre suivante :
M'amour ancienne,
Je vous ai fait beaucoup de mal, il y a de cela bien des longs jours passés.
Faut-il commencer avec vous la chanson des
<( vous eu souvenez- vous, Madame ?... » Non, n'est-ce pas? Cependant c'est vers vous que va nia pensée alors que mon àme est veuve et mon cœur épuisé.
Je vous ai pris le meilleur de votre être et, comme un plaisir qui s'offrait, j'ai fait vibrer votre chair sous ma caresse indifférente.
Vous étiez le plus beau joyau de notre petite ville et mon orgueil était immense de vous avoir.
Sans pitié je vous ai fait de grandes misères, si bien qu'un jour, lassé de souffrir en votre corps, vous m'avez quitté pour vous en aller là-bas, bien loin, souffrir en votre àme.
Moi, j'ai ri de votre départ et je suis allé un peu partout dissiper mes tendresses.
Une qui passait a su me retenir davantage et sans savoir, peut-être même malgré moi, je lui donnai mon nom, sinon mon àme.
Je fus — naturellement — un mari détestable et vous connaissez assez mon humeur sombre et fantasque, mes sautes brusques d'un rire immodéré aux silences farouches — pour vous en rendre compte.
Ah ! me connaissant ainsi, vous avez du plaindre plus d'une fois la malheureuse qui avait cru en mes promesses et lié sa vie à ma vie.
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Ainsi je fus longtemps étrange. J'aurais voulu être ramené à l'amour par la jalousie, mais hélas ! j'ai trop connu autrefois la souffrance douloureuse des attentes vaines, l'affolement des désespoirs alors qu'on sait que celle qui est à vous se donne à un autre, à d'autres.
J'ai connu les heures où l'âme épie furtivement l'amie voleuse de tendresses. Ah ! ces heures de mort, je ne voudrais pas les revivre.
Et puis le coup brutal qui assomme et qui livre... malgré les explications et les mensonges acceptés, l'amie, un soir, s'en est allée au diable d'où elle était venue.
Vous l'avez connue, cette angoisse, n'est-ce pas, et cet isolement?
Je n'ai pas fait du mélodrame, je n'ai pas menacé l'infidèle d'un geste puéril, je n'ai pas pris en main le pistolet stupide de Werther, mais aussi je n'ai pas supplié.
Je n'ai pas eu — comme autrefois — des vengeances méchantes pour de pauvres enfants confiantes, je n'ai pas rudoyé de la chair de femmes pour le plaisir de faire du mal. Je n'ai pas été mauvais avec joie, pervers voluptueusement.
Si vous voyiez, j'ai des résignations divines. Est-ce aussi parce que je ne peux plus lutter? La maladie hideuse hante mon cerveau. J'avais
craint la folie et ce n'était que la tuberculose rongeuse de poumons.
Les chers grands yeux que vous aimiez sont cerclés d'anneaux de cuivre et mes lèvres mensongères sont blêmes, tirées comme un arc trop tendu.
Et si par hasard vous appuyiez ce matin votre chère tête sur ma poitrine, vous entendriez le rauque aboiement du monstre déchaîné.
Mon cœur est une chose éparse qui ne se connaît plus ; ma chair est une loque infâme, m'amour ancienne — je songe à vous et je voudrais mourir à vos côtés.
« Votre
« André. »
Il signa d'un coup de griffe, puis, ayant replié soigneusement la lettre, il écrivit sur l'enveloppe le nom de Lucile.
Le lendemain une dépêche lui apporta ce seul mot :
« Viens. »
Alors, ayant dit adieu à toutes les vieilles choses de la vieille maison, laissant tous les objets aux places familières comme s'il allait revenir demain, Mornan boucla la porte simplement et partit.