DANS LE CREUX DOUILLET DU NID
Ils cheminèrent silencieux jusqu'au moment où André dit : « C'est là »
C'était rue d'Aigrefeuille, une rue étroite, calme qui, au cœur de la ville en paraissait lointaine. Seule, une école enfantine, aux heures des récréations troublait cette paix mystérieuse.
— Excuse-moi, dit-il, c'est au ciel. »
Les trois étages, Daisy les monta leste. Mornan lit les honneurs de chez lui.
C'était une chambre garnie d'étudiant peu fortuné. Une table ronde, deux chaises de paille, un fauteuil voltaire, une commode ventrue, l'inévitable canapé, une toilette et le modeste lit de noyer. Mai3 André avait masqué cette laideur par quelques objets qui jetaient çà et là une note
artistique. Un masque de Beethoven, quelques croquis de Paul Boulet, une aquarelle de Léon Galland, une très belle eau-forte en couleur de Lobel Riche, représentant les Alyscamps. Sur la cheminée il y avait des figurines de Tanagra.
Il avait drapé en guise de portière un vaste chàle de cachemire, don de sa grand- mère paternelle, un de ces châles aux couleurs chatoyantes, aux arabesques exquises qui furent à la mode il y a soixante ans.
— Vous voyez, je n'avais pas menti, dit-il.
En effet, sur la table le couvert était mis, minutieusement. Il y avait de minces tranches de viandes froides où tremblaient des gelées blondes, un pâté renflait sa croûte rousse jet bossue et, dans une assiette, rangés en rond, un bataillon de petits fours. Une bouteille pleurait à son col une larme de cire bleue.
— Vous permettez? dit-il.
Et d'un geste adroit il enleva, une à une, les longues épingles du chapeau qu'il iposa sur un meuble, avec l'écharpe et les gants.
— Là, je vous préfère ainsi.
— C'est gentil chez vous, répondit-elle.
— Vous trouvez ? Voulez-vous que j'allume la lampe ?
— Non, répliqua Daisy, j'aime cette pénombre crépusculaire, enveloppante et souple, qui es-
tompe les objets familiers , voyez comme ils ont des formes imprécises. Ah ! vraiment c'est la meilleure heure du jour.
— Oui, vous avez raison et je voudrais rester ainsi. Tout en parlant il s'était assis à ses genoux et ses doigts promenaient sur la main de Daisy une lente caresse, il se pelotonnait tout contre sa jupe comme un jeune chat.
Alors il lui dit :
— Voulez-vous me garder ainsi, longtemps, longtemps, je serai votre petite chose et vous vous seriez ma maman, ma gentille maman à moi, je voudrais rester seulement comme çà, tout près de vous, respirer le parfum de votre être. Vous me diriez des berceuses anciennes qui ensommeilleraient mon âme et puis peut-être vous m'aimeriez...
Aimer ! comme cela doit être bon, moi je ne sais pas. Je n'ai jamais aimé. Ce n'est certainement pas cette chose affreuse qu'un soir j'ai connue dans un logis malsain. Ce n'est pas ce rapide baiser d'une lèvre goulue, j'en ai gardé un dégoût immense et douloureux.
Dites-moi qu'il y a des caresses meilleures telles que je les ai rêvées dans mon esprit d'adolescent. Il doit y avoir d'autres tendresses, d'autres baisers que je ne connais pas, dites-moi que vous me les donnerez, madame?
— Vous êtes donc fou, répondit-elle, nous ne pourrons pas nous aimer et je n'en ai pas le droit. Savez-vous que je suis une vieille femme déjà. Mon cœur est usé, c'est une pauvre chose que la vie a meurtrie. Vous verrez combien la vie est méchante. Gardez votre jeune cœur, c'est un joujou tout neuf qui n'a jamais servi, avec le mien il ne ferait pas bon ménage. Dans l'amour il y a dix souffrances pour une joie. Si ce n'est vous, c'est moi qui vous ferai souffrir.
Croyez-moi, petit, il vaut mieux rester camarades. Je viendrai vous voir quelquefois, en amie, si vous voulez, mais ne me demandez pas autre chose, Je ne peux pas. Je ne veux pas aimer.
Brutal, les yeux mauvais, il dit :
— Je ne suis pas assez riche !
— Vous voyez, nous ne sommes rien l'un pour l'autre et déjà vous êtes méchant.
Et ses yeux s'embrumèrent de larmes.
— Pardonnez-moi, dit-il, je n'ai pas voulu vous blesser. Oui, je ne suis pas riche, mais j'aurai pour vous des trésors d'amour fabuleux, laissez-moi vous aimer, soyez seulement gentiment maternelle, si mon cœur est jeune, ayez foi en son inexpérience car son inexpérience est la garantie du bonheur. Prenez-le dans votre main jolie. 11 grandira sous votre volonté. Vous
le façonnerez au gré de votre amour, à l'image de votre désir. Daisy, dites-moi que vous me pardonnez...
— Vous êtes une petite chose qui me fera cruellement souffrir. Il faut déjà vous pardonner. Je vous excuse de grand cœur, mais je vous en supplie restons comme nous sommes. Je suis aussi fantasque et capricieuse, et je ne voudrais pas vous voir pleurer. Il faut vivre, j'ai mon métier que j'aime, il me faudra partir souvent et ce seront d'absurdes jalousies et des reproches et vous souffrirez douloureusement ou bien la lassitude viendra de mes caresses, et j'aurai à subir ou votre indifférence ou votre trahison. Je vous le dis encore vous êtes un enfant et je suis presque vieille...
Mais avec des câlineries de gosse, André mit ses bras en collier autour du cou de son amie, il sut trouver des mots plus doux que des caresses, des chuchotements prometteurs. 11 lui disait la chanson de son âme où revenait sans cesse ce refrain « Voulez-vous? voulez-vous? »
11 pleurait maintenant la tête sur ses seins et la floraison de cette chair de femme montait comme une griserie à son jeune cerveau et subitement affolé il la renversa sous son étreinte et, dans la nuit, leurs lèvres s'unirent au moment même où Daisy disait : « Oui. »