‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 5 sur 37 · UNE RONDE ENFANTINE · texte numérisé non relu

UNE RONDE ENFANTINE

Le lendemain ils se trouvèrent enlacés dans la pâleur des draps bouleversés. D'un geste brusque Daisy les rejeta et dans un froufroutement de dentelles, elle sauta du lit. Les persiennes ouvertes un flot lumineux ensoleilla la chambre. Elle battit des mains, petite fille.

— Oh! comme c'est gentil, dit-elle.

En effet au premier plan, les hautes tours de la cathédrale Saint-Pierre se silhouettaient, découpées, très nettes, sur le ciel impeccable d'azur, avec de chaque côté la ville qui descendait, en saut de chèvres vers la campagne.

— Mienne Daisy, ne montrez pas ainsi votre beauté aux hirondelles elles seront jalouses, tenez

écoutez les pépier de dépit. Et puis vous prendrez froid à l'air pur du matin.

— Du matin ! reprit Daisy, mais vous n'y pensez pas, il est des heures impossibles, midi au moins.

Une cloche sonna à toute volée.

— Il n'est que dix heures, voyez-vous, les gosses entrent en récréation.

En effet des voix enfantines montèrent avec des chansons

— Allons, recouchez vous, jolie madame.

— Je veux bien, seulement j'apporte des munitions, j'ai une fringale de louve.

— Tirez la table auprès du lit.

Et Daisy rapprocha le festin oublié de la veille. Assis sur le lit, tous deux firent une dînette.

— Si faim que çà, dit André.

— Oh ! oui, et puis nous avons fait les fous. Je dois avoir une tête impossible, passe-moi mon sac, là, au pied du lit.

Et dans une glace minuscule elle se regarda. Ses mains tapotèrent les bouffants de sa chevelure fauve où le soleil mettait des taches d'or roux.

— Oh ! ces yeux ! Je n'aurai pas besoin, ce soir, de mettre de rimmels.

D'un geste bien féminin elle promena une houpette à poudre sur ses joues.

Puis ils se prirent une longue caresse et ce furent les sempiternelles interrogations des amants :

— Vous m'aimez?

— Mais oui, grand gosse.

— Comment ?

— Bien beaucoup... comme çà...

Et c'étaient de nouvelles tendresses.

— Vous savez, reprit André, vous êtes à moi, toute.

A cet instant une voix de fillette s'éleva :

Enfin nous te tenons, Charmant petit oiseau.

Enfin nous te tenons, Et nous te garderons...

— Tu entends fit André rieur, c'est pour toi, cette chanson oui, belle madame, nous vous tenons et nous vous garderons.

— Mais vous ne connaissez pas la suite, je la sais moi.

Et en même temps que la ronde elle chanta :

Dieu m'a fait pour voler, Gentils, gentils enfants, Dieu m'a fait pour voler, Laissez moi m'en aller...

Mais tout aussitôt la voix reprit :

Mais nous te donnerons, Charmant petit oiseau.

Mais nous te donnerons Une cage en fil d'or...

Daisy et les enfants reprirent en chœur :

La plus belle maison, Gentils, gentils enfants, La plus belle maison, Est pour moi la prison

— Vous n'allez pas bouder, ajouta-t-elle en égrenant le grelot de son rire.

— Ta chanson est méchante, je ne veux plus l'écouter.

Il courut à la fenêtre qu'il ferma vivement comme la fillette commençait :

Reprends ta liberté, Charmant petit oiseau

Il vint se reblottir contre elle ranimant son désir aux opulences de sa chair.

— Non, non, vous n'aurez pas votre liberté, je vous ai, je vous garde, méchant petit passereau.

Mais comme ses mains devenaient audacieuses Daisy fit grondeuse :

— Voulez-vous vous taire, vilain monsieur. André répliqua :

— Est-ce pour le geste ou pour les paroles que vous réprimandez?

— Les deux, effronté que vous êtes. Laissez moi me lever maintenant, il est tard ; j'ai répétition à deux heures, il me faut retourner chez moi, je ne serai jamais prête...

Ils se prirent encore un baiser, un de ces baisers où les lèvres sont des ventouses qui semblent aspirer le cœur.

Elle s'habilla, experte et rapide. Comme elle était prête, André supplia.

— Je te verrai ce soir?

— Oui, mon chéri.

— Je viendrai te prendre au concert?

— Pas au concert, non, attends moi ici, je chante à onze heures, je viendrai après... tout de suite.

— Une idée. Si nous dinions ensemble ce soir?

— Non, ce soir, impossible.

— Impossible?

— Mais oui, petit crampon, je suis invitée chez Madeleine d'Amour... Allons, c'est entendu, à ce soir, soyez sage.

Et relevant sa voilette elle lui tendit les lèvres une dernière fois.

Resté seul, Mornan songea qu'ayant manqué le cours du matin il pouvait bien oublier celui du soir, alors il savoura dans son lit de lentes paresses où par instant revenait avec le parfum de la chair bien aimée la promesse des voluptés nouvelles.

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