‹ La cité des vieilles [roman]Chapitre 6 sur 37 · UNE CIGALE · texte numérisé non relu

UNE CIGALE

Daisy Rézy était une courtisane au sens grec du mot. Courtisane comme Aspasie la Milétienne ou Sapho de Lesbos. Mais c'était avant tout une grande amoureuse, une de ces créatures qui, ayant l'amour de l'amour, ne voient pas dans l'offrande de leur beauté une prostitution , mais l'accomplissement d'un sacerdoce.

Un péché de jeunesse l'ayant jetée hors de la vie bourgeoise où ses parents vivaient, elle avait fait des efforts héroïques pour ne pas tomber dans le cloaque immonde où se ravale le troupeau errant des filles soumises.

Elle posa pour des artistes et dans ce milieu sa vive intelligence s'éveilla, se forma, s'amplifia en quelque sorte. Elle apprit à voir juste. Elle sut

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écouter et se taire, et dans la foule des conversations diverses qu'elle entendait elle eut le don de s'assimiler les meilleurs jugements, de discerner les appréciations utiles.

Certes elle eût pu vivre et bien vivre du commerce exclusif de sa beauté, mais aimant trop sa liberté elle préférait demander à son métier le produit de son pain quotidien.

L'amour — et elle ne s'en privait pas — venait en surplus, par-dessus le marché; non qu'elle fût d'une approche facile, jamais elle ne se donna que volontairement.

Elle eut un amant, musicien de talent, qui lui inculqua les principes de son art. Il lui découvrit une jolie petite voix, aussitôt elle songea à tirer profit de cette situation nouvelle.

Le théâtre nécessitant de trop longues études et des frais excessifs, elle se dirigea vers le concert, plus abordable. Ayant une éducation musicale plus soignée, une voix plus belle, elle s'y fit une place parmi les premières.

Elle était ce qu'on est convenu d'appeler « une chanteuse à voix » peut-être pour bien la différencier de celles qui n'en out pas ou qui n'en ont plus.

Sacrifiant à son humeur voyageuse, elle vagabonda d'une ville à une autre en triomphatrice accoutumée aux succès.

Elle eut des aventures nombreuses et éclatantes, et, fouillant bien la chronique, on aurait trouvé son nom dans une sombre histoire. Elle avait eu, comme Carmen, « un amant qui déserta pour elle » ; un fils de famille, détraqué et noceur, qui était hussard au régiment de Meaux ; ils passèrent en Belgique... Et comme elle ne voulait pas se livrer au vice coutumier de son ami, un malheureux éthéromane, ce furent d'abord des querelles injurieuses, puis des coups. Daisy rentra en France, le pauvre diable la suivit, il se fit arrêter à Valencienncs et le soir même il se pendait dans sa cellule.

Les chanteuses « à voix », les vedettes, celles dont le nom se lit sur l'affiche en lettres majuscules, entourées d'étoiles, forment en quel que sorte l'aristocratie du Café-Concert. Le reste est un troupeau misérable et honteux dont trafiquent la plupart du temps de louches agences. Sous des prétextes fallacieux, faisant miroiter à des yeux naïfs des promesses mirobolantes, ces tristes individus font lâcher l'aiguille ou le magasin à de pauvres filles. On leur serine pendant quinze jours le même air, la même chanson, on leur bourre le crâne d'un air plus ou moins à la mode et on les expédie vivement au Grand Eden dé Concarneau ou au Palmier de Sisteron. Là, les malheureuses sont

la proie d'ignobles individus qui leur donnent huit francs par jour avec l'obligation de les dépenser dans l'établissement. Les pauvres « gommeuses », les pitoyables « diseuses » n'ont d'autre ressource que la prostitution.

Daisy Rézy mettait à la disposition de ces femmes les trésors de son cœur avec ceux de sa bourse. Combien de fois n'avait-elle pas sauvé du désespoir une de ces malheureuses, combien de fois avait-elle désintéressé le logeur intraitable et maté le directeur vicieux? Aussi étaitelle adorée unanimement dans ce monde spécial de cabots de tous ordres où cependant le débinage est élevée à la hauteur d'une institution.

Si son nom venait dans une conversation au milieu de coups de langues plus acérés qu'un coup de griffe, une voix s'élevait qui proclamait : « Daisy? y a pas c'est une chouette fille. »

C'est dans ces conditions que, cigale errante et bienfaisante, elle était venue à Montpellier. Elle avait alors 38 ans, elle en avouait 30, elle était à l'apogée de sa beauté, en pleine possession de son talent, et dans sa chair magnifique une grande âme vibrait passionnément, étonnamment artistique.

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